III

Voltaire a été partisan très décidé de la magistrature nommée

exclusivement par le gouvernement, continuellement sous sa main, et

entièrement asservie à lui. Il veut que le juge soit un pur et simple

fonctionnaire. Il le veut d’abord parce qu’il est absolutiste, et jamais

un absolutiste ne trouve qu’il y a assez de fonctionnaires. Les

Parlementaires sont une limitation du pouvoir royal: ils doivent

disparaître comme tels et reparaître comme organe et accroissement du

pouvoir royal. Le droit d’enregistrement et le droit de remontrances

sont de pures et simples usurpations: «On croit qu’Étienne Boileau,

prévôt de Paris du temps de saint Louis, fut le premier qui tînt un

journal et qu’il fut imité par Jean de Montluc, greffier du Parlement de

Paris en 1313. Peu à peu les rois s’accoutumèrent à faire enregistrer au

Parlement plusieurs de leurs ordonnances, et surtout les lois que le

Parlement était obligé de maintenir. C’est une opinion commune que la

première ordonnance enregistrée est celle de Philippe de Valois sur les

droits de régale en 1332, enregistrée en 1334... Les traités de paix y

furent quelquefois enregistrés; plus souvent on s’en dispensa. Rien n’a

été stable, rien n’a été uniforme...»

Quant aux «remontrances», on peut les considérer comme de droit naturel,

«la loi naturelle permettant de crier quand on souffre»; mais elles

n’ont jamais été une loi formelle de l’État. «Les premières remontrances

du Parlement de Paris furent adressées à Louis XI par l’exprès

commandement de ce roi, qui, étant alors mécontent du pape, voulut que

le Parlement lui remontrât publiquement les excès de la Cour de Rome»,

et ce précédent lointain n’eut pendant très longtemps pas de suite.

C’est depuis l’établissement de la vénalité générale des charges de

judicature que le Parlement «remontra sur toutes sortes d’objets», et

ces choses se tiennent naturellement. «Depuis François Ier le Parlement

fut continuellement en querelle avec le ministère, ou du moins en

défiance.» Il se regarda comme «le tuteur des rois» et comme le

défenseur des peuples. C’est ce que Charles IX lui reprocha, sa majorité

arrivée, en des termes qui marquent assez l’étendue des prétentions de

cette assemblée: «Je vous ordonne de ne pas agir avec un roi majeur

comme vous avez fait pendant sa minorité. Ne vous mêlez pas des affaires

dont il ne vous appartient pas de connaître; souvenez-vous que votre

compagnie n’a été établie par les rois que pour rendre la justice

suivant les ordonnances du souverain. Laissez au Roi et à son conseil

les affaires d’État; défaites-vous de l’erreur de vous regarder comme

les tuteurs des Rois, comme les défenseurs du Royaume et comme les

gardiens du Royaume.»--On en peut croire un roi de France, en ces

matières plus que Machiavel. Celui-ci dit que les Parlements «font la

force du roi de France». Il a très grande raison en un sens. «Machiavel,

italien, voyait le pape comme le plus dangereux monarque de la

chrétienté... et quand un roi de France n’osait le refuser en face, ce

roi avait son Parlement tout prêt, qui déclarait les prétentions du pape

contraires aux lois du royaume... Le roi s’excusait auprès du pape en

déclarant qu’il ne pouvait venir à bout de son Parlement... Mais ce

corps ne fit jamais la force des rois quand ils eurent besoin

d’argent...» Dans ce cas le Parlement renvoyait le roi aux États

généraux et répondait comme le Premier Président Jean de la Vaquerie:

«Le Parlement est pour rendre la justice au peuple; les finances, la

guerre, le gouvernement du roi ne sont point de son ressort.»

Et c’est cette compagnie de robins, qui ne tient sa puissance que de son

argent, qui ose traiter la royauté française de puissance à puissance!

C’est elle qui a, au temps de la Fronde, «levé l’étendard contre la cour

_avant même d’être appuyée par aucun prince_!»--«Cette compagnie, depuis

longtemps, était regardée bien différemment par la cour et par le

peuple. Si l’on en croyait la voix de tous les ministres et de la cour,

le Parlement de Paris était une cour de justice faite pour juger les

causes des citoyens; il tenait cette prérogative de la volonté des rois,

il n’avait sur les autres Parlements du royaume d’autre prérogative que

celle de l’ancienneté et d’un ressort plus considérable; il n’était la

cour des Pairs que parce que la cour résidait à Paris; il n’avait pas

plus le droit de faire des remontrances que les autres corps, et ce

droit était encore une pure grâce... Ce corps, en tous les temps, avait

abusé du pouvoir que s’arroge naturellement un premier tribunal toujours

subsistant dans une capitale; il avait osé donner un arrêt contre

Charles VII et le bannir du royaume; il avait prononcé un procès

criminel contre Henri III; il avait en tous temps résisté autant qu’il

l’avait pu à ses souverains, et dans cette minorité de Louis XIV, sous

le plus doux des gouvernements et sous la plus indulgente des reines, il

voulait faire la guerre civile à son prince à l’exemple de ce Parlement

d’Angleterre qui tenait alors son roi prisonnier et qui lui fit trancher

la tête.»

C’est là le principal motif de l’animosité de Voltaire contre le

Parlement de Paris et les Parlements de France en général. Il en avait

d’autres. Les _Lettres anglaises_ ou _Lettres philosophiques_ avaient

été condamnées par le Parlement de Paris et brûlées par la main du

bourreau. Ce sont choses que Voltaire pardonnait peu, et l’hostilité de

Voltaire contre les Parlements est bien antérieure aux affaires Calas,

Sirven et d’Étallonde, comme on le voit assez par les premières éditions

de l’_Histoire du Parlement de Paris_ écrite avant ces affaires et par

le chapitre IV du _Siècle de Louis XIV_.

Ajoutez que le Parlement de Paris et la plupart des Parlements de

province étaient anti-ultramontains, ce qui aurait dû désarmer Voltaire;

mais ils étaient jansénistes, ce que Voltaire exécrait plus que tout au

monde.

Pour toutes ces raisons, Voltaire attaqua les Parlements pendant à peu

près toute sa vie, et souhaita avec passion l’organisation d’un corps

judiciaire qui n’eût aucun pouvoir ni aucune indépendance et qui fût

entièrement dans la main du roi et du ministère. L’histoire du

_Parlement de Paris_ est un ouvrage d’érudition très sérieuse; mais,

comme esprit, c’est un pur pamphlet, comme le _Siècle de Louis XIV_ est

un pur panégyrique. Voltaire y insiste sur les cruautés des Parlements à

l’égard des protestants, en oubliant un peu de dire ou en ne disant pas

assez que ces abominations étaient ordonnées par le Roi lui-même, ce qui

du reste ne fait qu’excuser les Parlements. Il fait au Parlement de

Paris le reproche d’avoir repoussé l’ordonnance de Moulins, due au

chancelier l’Hospital, en 1566, parce que cette ordonnance contenait un

article abolissant les Confréries, et, quelques fautes qu’on pût

reprocher aux Confréries, cette résistance était libérale.--Il cherche à

rendre le Parlement responsable de la Saint-Barthélemy, alors que

l’arrêt du Parlement contre Coligny déjà mort et contre Briquemont et

Cavagnes fut imposé au Parlement en lit de justice par Charles IX en

personne et du reste rendue par une chambre improvisée, le Parlement à

cette époque étant en vacances.--Il ne fait point un crime au Parlement

de Paris, mais il ne le félicite pas non plus d’avoir commencé à faire

son procès à Henri III pour l’assassinat du duc de Guise et d’avoir, à

ce propos, rendu le bel arrêt suivant: «Vu par la cour, toutes les

chambres assemblées, la requête à elle présentée par dame Catherine de

Clèves, duchesse douairière de Guise, qui, _avertie que ceux qui ont

proditoirement meurtri les corps_ [des Guises] s’efforcent de diffamer

injurieusement leur mémoire par une forme de procès, ayant à cette fin

député certains prétendus commissaires au préjudice de la juridiction

qui en appartient notoirement à ladite cour par les rois de France,

primitivement à tous autres juges quels qu’ils puissent être; au moyen

de quoi, icelle suppliante a appelé et appelle de l’octroi et exécution

de ladite commission, requérant en être reçue appelante, et de tout ce

qui s’en est suivi et pourra s’ensuivre, comme de procédures

manifestement nulles et faites par des juges notoirement incompétents et

ordonne commission lui être livrée pour intimer, sur ledit appel, _tant

ceux qui ont expédié et délivré ladite commission_ que les commissaires;

et néanmoins ordonner que dès à présent défenses leur soient faites,

_sur peine d’être déclarés infracteurs des lois certaines et notoires de

France et comme tels punis extraordinairement_, de passer outre,... Tout

considéré, ladite cour a reçu et reçoit ladite de Clèves appelante de

l’octroi de ladite commission, exécution d’icelle et de tout ce qui s’en

est suivi et pourra ensuivre... et cependant [en attendant] fait

inhibition et défense particulièrement aux commissaires et _tous autres_

de passer outre...»

Voltaire enregistre avec satisfaction l’enregistrement par le Parlement

de Paris de l’édit du duc de Mayenne par lequel Charles de Bourbon était

proclamé roi de France sous le nom de Charles X; l’arrêt par lequel il

était défendu sous peine de mort d’avoir aucune correspondance avec

Henri de Navarre, et ordonné de reconnaître pour roi Charles X et pour

lieutenant général du royaume le duc de Mayenne; et surtout ce fantasque

arrêt du Parlement de Toulouse que je reconnais qui doit être en

exécration à tout Français: «La cour, toutes chambres assemblées,

avertie de la miraculeuse, épouvantable et sanglante mort de Henri III,

advenue le premier de ce mois, a exhorté et exhorte tous les évêques et

pasteurs de faire, chacun en leurs églises, rendre grâce à Dieu de la

faveur qu’il nous a faite de la délivrance de la ville de Paris et

autres villes du royaume et a ordonné et ordonne, que tous les ans, le

premier d’Auguste, on fera processions et prières publiques en

reconnaissance des bénéfices que nous a faits ledit jour.»

Il n’y a rien à dire pour excuser le Parlement de Toulouse; mais pour

excuser celui de Paris, il ne faut pas oublier que ceux des membres de

ce Parlement qui n’obéissaient pas aux Seize étaient à la Bastille et

que les présidents et conseillers Brisson, Larcher et Tardif étaient

pendus haut et court, comme suspects, sans la moindre forme de procès.

Voltaire insiste encore sur les hésitations que le Parlement éprouva à

enregistrer l’Édit de Nantes; sur le rappel des Jésuites, en 1599,

enregistré, quoique à regret, par le Parlement; sur la condamnation, du

reste peu justifiable, de la maréchale d’Ancre; sur la résistance, un

peu ridicule, mais qui avait ses raisons, apportée par le Parlement, à

l’établissement de l’Académie française qui était soupçonnée de vouloir

s’attribuer quelque juridiction sur la librairie; sur toute la guerre de

la Fronde; sur la cassation du testament de Louis XIV, qu’il ne peut pas

condamner, mais au sujet de laquelle il trouve moyen de faire ce

reproche au Parlement qu’il s’est exprimé en souverain; sur toute la

guerre janséniste-ultramontaine qui remplit la moitié du XVIIIe siècle

et où il condamne tout le monde, mais toujours avec des épigrammes ou

des duretés à l’endroit des Parlements, qui cependant livraient un bon

combat contre les exigences impérieuses et vexatoires de la cour de

Rome.

C’est dans ces dispositions que les affaires Calas, Sirven, La Barre,

trouvèrent Voltaire. Il est incontestable que dans toutes ces affaires,

Voltaire fut très sincère et très convaincu; mais il faut dire aussi

qu’il était merveilleusement préparé par ses passions à prendre le parti

qu’il a pris. Les affaires Calas, Sirven et La Barre sont un épisode de

la campagne de Voltaire contre les Parlements, et c’est moins parce

qu’il a cru Calas, Sirven et La Barre injustement condamnés qu’il a

exécré les Parlements que ce n’est parce qu’il détestait les Parlements,

car il les détestait d’avance, qu’il a cru Calas, Sirven et La Barre

innocents.--Calas était très probablement coupable; Sirven aussi,

quoique ce soit un peu moins apparent; La Barre l’était certainement, et

Voltaire ne le conteste pas; seulement, avec raison, il le trouve trop

puni, et c’est dans cette affaire qu’il est le plus dans la vérité.

On ne connaît rien de ces affaires quand on n’a lu que Voltaire, bien

entendu, et c’est toujours le mot de l’avoué disant: «Je ne connais rien

de la question: je n’ai entendu que les avocats.» Il faut lire les

pièces des procès ou, au moins, le résumé, d’une sécheresse rassurante,

qu’en a donné M. Masmonteil dans sa thèse de Doctorat en droit, _La

législation criminelle dans l’œuvre de Voltaire_, pour être sûr au moins

que: ni Calas fils ne s’est pendu; ni la fille Sirven ne s’est étranglée

et noyée elle-même; et que les contradictions et mensonges multipliés

des Calas et certaine disparition du cadavre de la fille Sirven rendent

les Calas et les Sirven infiniment suspects; ceci ajouté que les Calas

avaient un intérêt très grand à la mort de Calas fils et les Sirven un

intérêt assez grand à celle de la fille Sirven. Il y a eu plus que des

passions religieuses et politiques dans ces affaires, qui ne sont pas si

claires que Voltaire les a faites.

Quoi qu’il en soit, et, du reste, évidemment convaincu, ce que Voltaire

a poursuivi dans ces campagnes, c’est moins la réhabilitation des

condamnés que la condamnation des Parlements. Ce qui le montre, c’est

qu’il a déployé la même passion dans l’affaire de Morangiès, où il n’y

avait ni mort d’homme ni passion religieuse, que dans les affaires

Calas, Sirven et La Barre. «A qui diable en a-t-il?» disaient ses amis.

«Le Patriarche, dit Grimm, a manqué d’une vertu cardinale, à savoir de

la prudence, en se mêlant indiscrètement de la vilaine affaire de M. de

Morangiès.»--«Il n’y a que Voltaire, écrit Mme du Deffand à Walpole, qui

ait un bon style: mais, hélas! qu’en fait-il aujourd’hui? Il devient

l’avocat de tout le monde; il m’a envoyé quatre lettres qu’il a écrites

à la noblesse du Gévaudan en faveur de M. le comte de Morangiès, que je

crois un fripon, et qui vient de gagner son procès contre des gens aussi

fripons que lui.»

A qui en avait Voltaire? Mais d’abord, l’ancien clerc de procureur était

processif de son naturel, et quand il ne plaidait pas pour lui, il

fallait qu’il plaidât pour les autres, et, comme dit spirituellement M.

Masmonteil, il était alors «comme ces avocats qui finissent par plaider

au civil après quelques succès retentissants d’assises.»--Et ensuite il

en voulait aux robins. On me dira que le Parlement de 1773 n’est plus le

Parlement détesté par Voltaire. Aussi n’est-ce point le Parlement

qu’attaque Voltaire dans l’affaire Morangiès, mais le Bailliage du

Palais, reste impur de l’ancienne magistrature, et c’est au Parlement

nouveau qu’il en appelle. Le Bailliage du Palais a condamné Morangiès le

23 mai 1773. C’est ce Bailliage que Voltaire crible de ses épigrammes en

en appelant au Parlement tout royal et tout ministériel, créé le 23

février 1771, devant lequel il s’incline et dont il dit: «Attendons

respectueusement l’arrêt d’un Parlement dont tous les jugements ont eu

jusqu’ici les suffrages de la France entière.» Et, de fait, le Parlement

royal et ministériel donna raison à Morangiès et à Voltaire le 3

septembre 1773. Ce fut presque son chant du cygne. Voltaire célébra

cette victoire en style lyrique, flétrissant la sentence «d’un Bailliage

prévenu et partial»; proclamant que «la raison et l’équité ont dicté

l’arrêt du Parlement; que la cabale est rentrée dans le néant et qu’il

ne reste à ceux qu’elle avait entraînés que la honte d’avoir été surpris

par elle»; que les membres du Parlement «doivent être regardés comme les

pères de la Patrie» et concluant ainsi: «Cet exemple fera voir combien

nous devons respecter et chérir des juges qui, n’étant point entrés dans

le sanctuaire de la justice par la porte de la vénalité, et choisis par

le roi pour être justes, avaient confondu eux-mêmes toute cabale, en

s’occupant uniquement de leurs devoirs sacrés.»

La vérité était que pour des raisons que j’ignore, et qui peuvent être

bonnes, le roi avait dicté l’arrêt du Parlement, et Voltaire, tant il

est convaincu que les juges ne doivent exister que pour exécuter les

ordres du gouvernement, l’avoue lui-même avec ingénuité: «Le roi, _sans

être instruit de la procédure_, avait, par les seules lumières d’un

esprit éclairé et droit, déclaré la fable inventée par les Véron ce

qu’elle est en effet, le comble de l’absurdité la plus grossière et de

l’audace la plus effrénée. L’opinion du roi et de tous les hommes sages

me rassurait.»

Quelques mois plus tard, l’ancien Parlement, rappelé, aurait peut-être

donné raison à M. de Morangiès; mais du moins on n’aurait pas pu dire

que, de l’aveu même des acquittés et de leurs défenseurs, _c’était le

roi qui avait jugé, sans connaître un mot de la procédure_.

Ce fut une courte période de bonheur pour Voltaire que cette judicature

du Parlement Maupeou, qui alla de février 1771 à septembre 1774. Il

salua l’avènement du Parlement Maupeou avec des transports de joie. C’en

était fait des «bourreaux», des «Busiris en robes» et des Jansénistes,

et de ces gens qui dans le procès du duc d’Aiguillon osaient «inculper

un pair du royaume», alors que le roi «déclarait que ce pair n’avait

rien fait que par son ordre», ce qui, par conséquent, «était vouloir

faire le procès au roi lui-même».--Il «bat des mains quand il voit que

la justice n’est plus vénale», et dit hautement «que ce règlement est le

plus beau qui ait été fait depuis la fondation de la monarchie». Maupeou

est «un homme de génie et d’un mérite distingué». Pour lui, il a «pris

parti contre nos seigneurs sans aucun motif que _son_ équité et _sa_

juste haine contre les assassins du chevalier de la Barre et du jeune

d’Étallonde, sans imaginer seulement qu’il y eût un homme qui pût _lui_

en savoir gré.» Cela le brouille un peu avec Mme du Deffand et tout à

fait avec Choiseul; mais il n’importe: «Je serai fidèle à votre

grand’maman [Mme de Choiseul] et à Monsieur son mari, écrit-il à Mme du

Deffand, tant que j’aurai un souffle de vie; cela est bien certain. Je

ne crois point du tout leur manquer en détestant les pédants absurdes et

sanguinaires. J’ai abhorré, avec l’Europe entière, les assassins de

Sirven, les assassins de Calas, les assassins du chevalier de La Barre,

les assassins de Lally. Je les trouve dans la grande affaire dont il

s’agit aujourd’hui, tout aussi ridicules que du temps de la Fronde. Ils

n’ont fait que du mal, et ils n’ont produit que du mal. _Vous savez que

d’ailleurs je n’étais point leur ami. Je suis fidèle à toutes mes

passions._ Vous haïssez les philosophes et, moi, je hais les tyrans

bourgeois. Je vous ai pardonné toujours votre fureur contre la

philosophie; pardonnez-moi la mienne contre la cohue des enquêtes. J’ai

d’ailleurs pour moi le grand Condé qui disait que la guerre de la Fronde

n’était bonne qu’à être chantée en vers burlesques.»

Il écrit encore à Mme du Deffand un mois après: «Vous avez brûlé,

Madame, tout ce qu’on a écrit sur les Parlements. Eh bien, brûlez donc

encore cette troisième édition d’un écrit composé à Lyon[9]... Je vous

répète que je ne serai jamais ingrat; mais que je n’oublierai jamais le

chevalier de La Barre et mon ami le fils du Président d’Étallonde, qui

fut condamné au supplice du parricide pour une très légère faute de

jeunesse. Il se déroba par la fuite à cette boucherie de cannibales; je

le recommandai au roi de Prusse, qui lui a donné une compagnie de

cavalerie[10].»

[9] _Sentiments des six Conseils établis par Le Roi et de tous les

bons citoyens probablement._

[10] Et qui, du reste, n’avait pas désapprouvé la sentence d’Abbeville

et du Parlement de Paris (_lettres du 7 Auguste 1766 et du 13

Auguste 1766 à Voltaire_).

Il écrit à l’abbé Mignot: «Je ne donne pas six mois pour qu’on bénisse

M. le Chancelier de nous avoir délivré de trois cents procureurs... Je

ne donne pas deux années aux ennemis de la raison et de l’État pour

rentrer dans leur bon sens.» Il coopère, du reste, dans la mesure de ses

forces à l’ouvrage de M. Maupeou. Il écrit à M. d’Argence: «Le droit est

certainement du côté du roi; sa fermeté et sa clémence rendront ce droit

respectable.» M. d’Argence lit cette consultation au présidial

d’Angoulême qui «ne voulait pas enregistrer», obtient l’enregistrement

et Voltaire fait connaître à Paris ce service rendu.--Il écrit le traité

plus haut mentionné, _Les sentiments des six Conseils_, où il appuie

vigoureusement le coup d’État du 23 février: «Oui, tous les bons

citoyens doivent persister à regarder l’établissement des six nouveaux

conseils comme le plus signalé bienfait dont le roi veut combler la

nation... La postérité s’étonnera sans doute que nous ayons pu murmurer

contre notre félicité. Nous n’avons vu, en effet, jusqu’ici que des

déclamations sans preuves; elles contestent au roi le pouvoir de faire

le bien...»

Il écrit contre Malesherbes la _Réponse aux remontrances de la Cour des

aides, par un membre des nouveaux conseils souverains_, où il fait dire

au nouveau conseiller que la nouvelle cour s’inspirera toujours du roi

et de ses ministres, comme c’est son premier devoir: «J’espère que la

loi seule et non l’esprit de corps dictera toujours mon avis; qu’il ne

sortira jamais de notre tribunal aucun arrêt qu’il ne soit motivé...

Que, lorsque la loi ne sera pas claire, nous consulterons les organes

des lois qui résident auprès du trône dont elles sont émanées. J’espère

que le Roi, seul législateur en France, donnera des règles suivant

lesquelles nous ne livrerons point à la torture, supplice pire que la

mort, des hommes qui sont nos frères et qui peuvent être innocents...

Les lois et la police, voilà nos objets, nos fonctions et nos bornes. Le

gouvernement de l’État n’a jamais regardé la magistrature; nous ne

sommes ni princes, ni pairs, ni grands officiers de la couronne, ni

généraux d’armée, ni ministres...»

Dans cette pièce, destinée à être comme un manifeste officieux et qui

fut remaniée de concert par Maupeou et par Voltaire, celui-ci sent bien

que l’opinion est effrayée de perdre avec l’ancien Parlement un gardien

et un défenseur des libertés publiques. Aussi s’efforce-t-il, malgré les

déclarations transcrites plus haut, de démontrer que le nouveau

Parlement n’en jouera pas moins le même rôle que l’autre: «Quel est

l’avocat, le gradué, qui, étant choisi pour magistrat, ne se fera pas un

devoir de soutenir les droits de la nation, les libertés de l’Église

gallicane, qui sont les libertés de l’Église universelle, et les lois

anciennes qu’on appelle fondamentales? Qui d’entre eux ne s’empressera

pas de porter au trône les plaintes du peuple quand le peuple sera

opprimé par les exacteurs? Ces fonctions sont à la fois si essentielles

et si nobles; elles sont si naturellement liées à la place qu’on occupe

que si le Barigel de Rome était nommé conseiller au Parlement, il

penserait comme de Thou et comme l’abbé Pucelle.»

Alors pourquoi avoir nommé un nouveau Parlement? Il y a un certain

désaccord entre la platitude de la première partie de cette pièce et la

fierté de la seconde.

Il y a surtout une erreur dont Voltaire n’est pas dupe, car elle est

évidemment volontaire. Non, l’indépendance du magistrat et son

dévouement au bien public ne sont pas «des fonctions naturellement liées

à la place qu’il occupe», et il ne suffit pas d’être nommé conseiller au

Parlement pour être immédiatement un Malesherbes. L’indépendance et le

dévouement au bien public ne sont pas des fonctions. Ils ne sont pas

«liés à la place»; ils sont liés à l’origine. Un magistrat nommé par le

gouvernement sera dévoué au gouvernement; un magistrat qui n’aura été

nommé par personne sera un simple citoyen libre et s’inspirera de son

intérêt, il est vrai, mais aussi de l’intérêt public qui ne laissera pas

d’être le sien.

Le nouveau Parlement, du reste, déçut un peu les belles espérances de

Voltaire. Il acquitta, il est vrai, Morangiès, et ce ne fut pas

peut-être ce qu’il fit de mieux; mais il eut, sur ses derniers jours, la

terrible affaire Goëzmann et Marin, qui prouva que l’abolition de la

vénalité des charges n’avait pas aboli la vénalité de la magistrature et

les _Mémoires de Beaumarchais_, qui ne contribuèrent pas peu à le tuer.

Voltaire fut navré de cet accident, tout en étant émerveillé de la verve

de Beaumarchais: «J’ai lu tous les mémoires de Beaumarchais et je ne me

suis jamais tant amusé. J’ai peur que ce brillant écervelé n’ait raison

contre tout le monde. Que de friponneries, ô ciel! Que d’horreurs! Que

d’avilissement dans la nation! _Quel désagrément pour le Parlement!_ Que

mon Caton l’abbé Mignot [son neveu, conseiller au Parlement] est

ébouriffé!»--Quand l’ancien Parlement fut rappelé, Voltaire ne dit mot,

ou à peu près. Il sentait l’opinion contre lui. Il inscrivit

mélancoliquement à la fin de son _Histoire du Parlement_: «La mort de

Louis XV ayant donné lieu à une nouvelle administration, Louis XVI, son

successeur, rétablit l’ancien Parlement avec des modifications

nécessaires: elles honorent le roi qui les ordonna, le ministère qui les

rédigea, le Parlement qui s’y conforma, et la France vit l’aurore d’un

règne sage et heureux»;--et à la fin de l’article _Parlement_ du

_Dictionnaire philosophique_: «Louis XVI rétablit avec sagesse les

Parlements que Louis XV avait cassés avec justice [voilà de

l’impartialité]. Le peuple vit leur retour avec des transports de joie.»

Le peuple, malgré les défauts incontestables des anciens Parlements, ne

se trompait pas tout à fait. A prendre en ses grandes lignes l’histoire

des Parlements depuis François Ier, depuis l’infâme vénalité des offices

jusqu’en 1789, cette histoire fait plutôt honneur que honte à l’ancienne

magistrature française. Disons d’abord que la magistrature en France

avait toujours été indépendante, avait toujours été autonome. Avant

François Ier, le roi nommait, il est vrai; mais il nommait _sur

présentation_; il ne pouvait que choisir entre trois noms que le

Parlement lui soumettait, ce qui revient à dire que le Parlement ne

nommait pas; mais le roi non plus; et que les Parlements pouvant

toujours de la liste de trois noms qu’ils soumettaient à la Couronne

écarter les noms agréables au roi, ils se recrutaient en définitive

eux-mêmes, moins précisément qu’ils ne l’eussent voulu peut-être, mais

selon leur esprit, leurs intentions et même leur parti pris. Ce mode de

recrutement est peut-être le meilleur. Il est le plus libéral et le plus

conforme au bien général. Ceci est encore une confirmation du mot

excessif, mais si vrai à bien des égards, qui a été dit par je ne sais

qui: «En France, c’est la liberté qui est ancienne, et le despotisme qui

est une nouveauté.» L’établissement de la vénalité des charges n’a donc

été qu’une _forme nouvelle_ donnée à l’indépendance de la magistrature.

Il n’a pas été fait pour cela; mais il a eu ce résultat.

Or depuis cet établissement, quel a été le rôle des Parlements de France

à travers l’histoire, quand ils n’ont pas été sous la main des émeutiers

et des hommes de guerre? Ils ont été, comme il est assez naturel, de

l’opinion de la majorité de la nation, mais avec beaucoup plus

d’intelligence et de libéralisme que cette majorité; et ils ont été très

indépendants à l’égard du pouvoir central, très fermes à l’égard des

prétentions et empiètements du Saint-Siège, très soucieux des libertés

publiques et très patriotes. Voilà les grandes lignes.

Les Parlements s’inspirèrent de la charte de 1499; de la charte de Louis

XII; car il y a une charte de Louis XII; c’est l’édit de 1499 contenant

ces belles paroles: «Qu’on suive toujours la loi, _malgré les ordres

contraires à la Loi, que l’importunité pourrait arracher au monarque_.»

La première opposition du Parlement de Paris à la Royauté, depuis

François Ier, fut à propos du Concordat de François Ier avec le

Saint-Siège, et ce que défendait le Parlement c’était le droit des

ecclésiastiques à nommer leurs évêques et abbés, et ce qu’il repoussait

c’était la nomination des évêques et abbés par le Roi.

Le Parlement de Paris condamna en 1532 les présidents du Parlement de

Provence, Oppède et La Font, et l’avocat général de ce même Parlement,

Guérin, égorgeurs de Vaudois et incendiaires des bourgs de Mérindol et

de Cabrières. Guérin fut décapité. Ce ne fut pas la faute du Parlement

si le crédit des Guise déroba les autres au dernier supplice.

Le Parlement de Paris est responsable du supplice d’Anne Dubourg, en ce

sens qu’il a permis qu’on lui dérobât Anne Dubourg comme justiciable et

qu’on le fît juger ailleurs, alors que, membre de Parlement, il avait le

droit d’être jugé par ses pairs; mais encore ce n’est pas lui qui l’a

condamné.

Le Parlement de Paris fit quelques difficultés pour enregistrer l’édit

de paix et de tolérance de Catherine de Médicis en 1560; mais il semble

bien avoir autorisé les conférences de Poissy, s’il est vrai, comme de

Thou le rapporte, qu’au cardinal de Tournon, qui lui faisait des

reproches, Catherine répondit: «Je n’ai rien fait que de l’avis du

Conseil et du Parlement de Paris.»

Le Parlement de Paris fit grise mine à Charles IX venant déclarer sa

majorité; mais c’est qu’il était irrité de ce que Charles IX se fût fait

déclarer majeur déjà par le Parlement de Normandie.

A partir de la retraite du chancelier de l’Hospital, le Parlement

devient beaucoup trop catholique; il s’associe aux mesures du

gouvernement contre les protestants, décide spontanément que tout

citoyen reçu en charge fera serment de vivre et de mourir dans la

religion romaine, et j’ai dit plus haut quel fut son rôle au lendemain

de la Saint-Barthélemy; mais il n’y a rien à reprendre à son attitude

après l’assassinat des Guise et au commencement de procès qu’il autorisa

contre Henri III pour ce fait.

Sous la Ligue et les Seize, le Parlement fut assez docile aux Seize et à

la Ligue. Mais il faut considérer que la Ligue et les Seize avait

commencé par en mettre le tiers à la Bastille et que plus tard, pour

raffermir la fidélité du Parlement, Ligue et Seize, et surtout les

Seize, c’est-à-dire la commune de Paris, eut le soin de pendre le

premier président Brisson et les conseillers Tardif, Larcher. Que

pouvaient faire des Parlementaires dans une ville en armes entièrement

acquise et dévouée à la rébellion et exaspérée par les progrès constants

et l’inflexible ténacité de son ennemi Henri de Navarre?

Mais pendant le même temps le petit Parlement de Châlons décréta assez

vaillamment la prise de corps de Landriano, nonce du Pape, qui était

entré dans le royaume sans l’autorisation du roi, défendit aux évêques

de publier ses bulles et accorda dix mille livres de récompense à qui le

livrerait à la justice.

Quant au Parlement du roi, fait de fragments de divers Parlements (et

même du Parlement de Paris) et qui siégeait ordinairement à Tours, il

fit brûler par main de bourreau les bulles du Pape et déclara Grégoire

XIV perturbateur du repos public et complice de l’assassinat de Henri

III.

En 1593, le Parlement de Paris, d’accord en secret avec le duc de

Mayenne, protesta contre la décision des soi-disant États généraux de

nommer reine l’Infante d’Espagne et déclara la Loi salique inviolable.

En 1598, après d’assez longues hésitations ou plutôt une discussion

approfondie, il enregistra unanimement l’Édit de Nantes, avec une

correction très judicieuse et très patriotique, effaçant l’article du

projet qui permettait aux protestants de s’assembler en tel temps et en

tel lieu qu’ils voudraient, d’admettre les étrangers dans leurs synodes

et d’aller hors du royaume aux synodes étrangers.

A la mort de Henri IV le Parlement saisit avec empressement l’occasion

qui lui était assez inconsidérément offerte par la Cour de faire acte de

souveraineté. L’entourage de la Reine exigeait qu’il déclarât la Reine

régente. Il le fit aussitôt, avec le plaisir de créer ainsi un précédent

en sa faveur et de se laisser mettre en lieu et place des États

généraux.

Aux États généraux de 1515, le Tiers ayant proposé de recevoir comme loi

fondamentale que nulle puissance spirituelle n’est en droit de déposer

les Rois et de délier leurs sujets du serment de fidélité, et le clergé

et même la noblesse, pressés par l’éloquence du cardinal Duperron, ayant

refusé de suivre le Tiers, le Parlement se rangea du côté du Tiers et

l’appuya du rappel de toutes les anciennes lois du royaume relatives à

cet objet.

Le Parlement osa désobéir au cardinal de Richelieu et refusa

d’enregistrer la déclaration évidemment excessive par laquelle le roi

qualifiait de criminels de lèse-majesté tous les amis et domestiques de

Monsieur qui l’avaient suivi dans sa retraite de Lorraine.

Il fut moins indépendant en cassant, évidemment contre son gré, le

mariage de Monsieur avec Marguerite de Lorraine.

A la mort de Louis XIII, profitant du précédent de 1610, le Parlement de

Paris cassa le testament de Louis XIII et déclara la Reine régente.

Quelques années après, on sait comme il s’insurgea contre le Roi ou

plutôt contre Mazarin; mais il est incontestable que les mesures

financières de ce ministre, aussi maladroites que tyranniques, lui

valaient cette fâcheuse affaire. La Fronde fut un mouvement du Parlement

en faveur du Parlement, mais en faveur aussi de la population pauvre de

Paris, et c’est pourquoi elle fut longtemps populaire. Elle dégénéra

ensuite et ne fut plus qu’une lutte d’ambition entre princes, ministres

et grands seigneurs, et c’est pourquoi le gouvernement en vint

facilement à bout.

Sous Louis XIV le Parlement fut maintenu sévèrement dans son rôle strict

d’administration de la justice. Mais les régences étaient ses moments

favorables, et en 1715, il reparut avec toute sa puissance législative,

et plus que législative, de 1610. Il cassa le testament de Louis XIV,

et, comme une assemblée constituante, organisa le gouvernement, et,

comme un roi, ôta le titre de princes du sang aux enfants de roi à qui

le Roi l’avait donné; et je crois qu’en tout cela, sauf l’empiétement

peut-être peu constitutionnel, il eut pleinement raison.

Ce qu’on sait moins, c’est qu’il fut très opposé aux systèmes et

inventions funestes de Law et qu’il n’a pas dépendu de lui que cet

étranger malencontreux ne fût impuissant à ruiner le pays. Il refusa

d’enregistrer l’édit de mai 1718 sur le marc d’argent; il revint à la

charge en allant jusqu’à interdire d’obéir à l’édit du Roi; il fit

défense aux receveurs des deniers royaux de porter l’argent à la banque

de Law; enfin il décréta l’ajournement personnel de Law et sa prise de

corps. Il ne pouvait pas faire davantage.--C’est à la suite de ces

démarches que le Parlement fut rappelé à l’obéissance et humilié au lit

de justice d’août 1718 et que le chancelier d’Argenson lui adressa ces

paroles qui ne laissaient pas d’être exactes: «Il semble même que le

Parlement a porté ses entreprises jusqu’à prétendre que le Roi ne peut

rien sans l’aveu du Parlement et que le Parlement n’a pas besoin de

l’ordre et du consentement de Sa Majesté pour ordonner ce qui lui plaît.

Ainsi le Parlement pouvant tout sur le Roi et le Roi ne pouvant rien

sans le Parlement, celui-ci deviendrait législateur nécessaire du

royaume...» C’était précisément la question. Après le pouvoir absolu de

Louis XIV on sentait le besoin d’une division des pouvoirs et d’un

pouvoir législatif distinct du Roi, et le Parlement se trouvant là pour

remplir ce rôle, à un moment où le gouvernement devenait fou, la partie

sage de la nation encourageait le Parlement à prendre cet office. Après

tout, à remonter aux origines, le droit du Parlement n’était fondé que

sur une série d’usurpations; mais le droit du Roi aussi.

Tout cela se termina par l’exil du Parlement tout entier à Pontoise en

1720, exil qui fut de courte durée, parce qu’il précéda de fort peu la

déconfiture définitive et la fuite de l’Écossais.

Déjà avant ces affaires avait commencé la grande campagne des

parlementaires au XVIIIe siècle, celle qu’ils menèrent pour les

Jansénistes et l’Église gallicane contre les Jésuites et la Cour de

Rome. Le Parlement, depuis l’établissement des Jésuites en France, leur

avait été peu favorable. A la vérité, c’est lui qui leur avait donné la

première autorisation; car en 1562 l’Université ayant voulu s’opposer à

leur premier établissement, le Parlement avait rendu un arrêt par

lequel, en remettant à délibérer plus amplement sur leur institut, il

leur permettait par provision d’enseigner la jeunesse. Mais à l’époque

de l’attentat de Jean Chatel, c’est-à-dire en 1594, la Sorbonne ayant

conclu depuis longtemps à chasser les Jésuites du royaume, les Jésuites

lui avaient fait procès devant le Parlement, et le Parlement les exila,

en effet, par un arrêt qui fut exécuté dans les ressorts de Paris, de

Dijon et de Rouen. En 1603 Henri IV rappela lui-même les Jésuites par

des motifs qui restent obscurs ou du moins très enveloppés. Le Parlement

lui fit les remontrances les plus vives. Le roi s’obstina et le

Parlement dut s’incliner.

Depuis ce temps le Parlement fut toujours compté par les Jésuites au

nombre de leurs ennemis, et avec raison; et l’on peut dire que pendant

tout le XVIIIe siècle le monde parlementaire et le monde janséniste est

à peu près le même, ce qui explique très suffisamment la haine

implacable de Louis XIV pour les Jansénistes. Lorsque la bulle

_Unigenitus_, qui était en son texte une thèse de métaphysique, mais en

son esprit une condamnation des Jansénistes et de l’Église gallicane,

fut proposée à l’acceptation du Parlement par le cardinal Dubois, pour

des motifs de politique extérieure, et pour être cardinal, après avoir

été pendant sept ans interdite en France, le Parlement, quoique exilé

alors à Pontoise, résista si vivement qu’il fallut que Dubois fît

enregistrer la bulle d’abord au grand Conseil renforcé pour la

circonstance de tous les princes, pairs et conseillers d’État qu’on put

trouver; après quoi le Parlement céda, en se promettant de prendre sa

revanche.

Il la prit pendant environ cinquante ans, de 1720 à 1771. La France,

pendant cette période, fut divisée au point de vue religieux en deux

partis. D’un côté les Évêques, du moins la plupart, et les Jésuites qui

représentaient la Cour de Rome et s’acharnaient à faire accepter la

bulle _Unigenitus_, de l’autre côté les Jansénistes ou semi-jansénistes,

les gallicans et les parlementaires, qui s’obstinaient à repousser la

bulle et à se réclamer des vieilles libertés de l’Église française. La

Bulle, bien entendu, qui n’était guère comprise de personne, n’était que

le signe où l’on se reconnaissait pour être d’un camp ou de l’autre. Le

parti gallican était évidemment le plus nombreux et Voltaire exagère

seulement en disant que «la France était toute janséniste excepté les

Jésuites et les Évêques du parti romain». La lutte fut vive. Les évêques

du parti romain exigeaient des mourants l’acceptation de la Bulle et

refusaient à ceux qui avaient résisté les sacrements et la sépulture.

C’est ce qu’on a appelé la question des «billets de confession» et des

«rénitents» (refusants). Le Parlement de Paris et la plupart des

Parlements de province prirent l’habitude de rendre des arrêts contre

les évêques qui exigeaient des mourants l’acceptation de la Bulle. Un

curé de Saint-Étienne-du-Mont ayant refusé les sacrements à un

conseiller du Châtelet, le Parlement mit le curé en prison. Des arrêts

de ce genre, très nombreux, exécutés assez souvent, furent rendus dans

les provinces. Le gouvernement s’inquiéta de ces dissensions et de

l’immense autorité que s’arrogeaient ainsi les Parlements. Il défendit à

ses cours de judicature de se mêler des affaires concernant les

sacrements, et en général de toutes affaires ecclésiastiques et en

réserva la connaissance à son conseil privé. C’était supprimer «l’appel

comme d’abus», c’est-à-dire toutes les libertés de l’Église gallicane.

Le Parlement résista et menaça de cesser d’administrer la justice si

l’on en détruisait ainsi les premiers fondements. Le gouvernement

répliqua par l’exil du premier président et de quatre conseillers

(1732). L’affaire s’adoucit l’année suivante, les exilés furent rappelés

et le Parlement recommença à administrer la justice avec tranquillité.

La querelle reprit avec violence en 1752. Le clergé ultramontain avait

repris l’habitude des billets de confession et du refus de sacrements.

Le curé de Saint-Étienne, de nouveau coupable, selon les idées du

Parlement, fut mandé à la barre, défense fut faite à lui et aux autres

curés de recommencer sous peine de saisie du temporel, et invitation fut

adressée à l’archevêque de Paris de faire cesser ces pratiques. Conflit,

cassation de l’arrêt du Parlement, remontrances, décision royale

ordonnant aux Parlements de rapporter au Roi ces affaires sans en

décider, et défendant aux Français de s’appeler les uns les autres

jansénistes et semi-pélagiens, ce qui est d’une naïveté charmante.--Les

Parlements s’obstinèrent. Une lettre pastorale de l’évêque de Marseille

fut brûlée de main de bourreau; un mandement de l’évêque d’Amiens

condamné; des curés condamnés à l’amende, à l’admonestation, à la

demande de pardon à genoux, au bannissement.--L’évêque de Soisson,

Languet, ayant soutenu qu’il ne pouvait être jugé par la justice

séculière, même pour crime de lèse-majesté, fut condamné à dix mille

livres d’amende. Le simple présidial de Nantes condamna l’évêque de

cette ville à six mille francs d’amende pour avoir refusé la communion à

ceux qui la demandaient. L’archevêque d’Auch, Montillet, fut condamné à

une amende et son mandement, considéré comme libelle diffamatoire, brûlé

par la main du bourreau à Bordeaux en 1764. De leur côté, les prêtres

ultramontains ne gardèrent aucune mesure. Un curé du diocèse d’Amiens

disait en pleine chaire que «ceux qui étaient jansénistes eussent à

sortir de l’église et qu’il serait le premier à tremper ses mains dans

leur sang».--Dans ces cas-là le Parlement sévissait avec rigueur et le

gouvernement était bien forcé de lui donner raison, lui rendant ainsi

sur les choses ecclésiastiques l’autorité qu’il lui avait refusée la

veille.

Les choses allèrent ainsi, toujours s’envenimant, jusqu’en 1771. On se

perd à compter le nombre de fois que le Parlement de Paris, sans parler

des Parlements des provinces, se refusa à rendre la justice, y fut

contraint par jussion du Roi, s’y refusa encore, et céda pour

recommencer à désobéir. Il était séditieux, il faut le reconnaître; mais

il l’était pour une cause assurément très nationale, pour une cause

assurément très humaine et pour la défense de droits qui n’étaient ni

plus ni moins anciens que ceux de la royauté elle-même; et il n’y eut

aucune circonstance où il ne pût dire: «De nous ou du Roi, lequel est

séditieux?»

L’attentat de Damiens fut exploité contre le Parlement. Damiens, autant

qu’il pouvait être quelque chose, était janséniste, disait du mal des

Molinistes et de ceux qui refusaient les sacrements, et qu’il avait

conçu son crime depuis l’exil du Parlement; l’attentat de Damiens fut un

avantage pour les Jésuites et leurs amis. Mais, d’autre part, l’attentat

contre le roi de Portugal, plus ou moins conseillé par quelques Pères

Jésuites, fit chasser les Jésuites du Portugal et condamner au feu le

Père Malagrida; et tout cela eut en France, dans l’excitation générale

des esprits, un retentissement très considérable. Les Parlements de

France saisirent cette occasion pour examiner les institutions des

Jésuites et pour les trouver incompatibles avec les lois fondamentales

de l’État. Le gouvernement voulait réformer l’ordre et non pas le

chasser. Il en fut empêché par la résistance même des Jésuites et du

Pape et par le _Sint ut sunt aut non sint_, s’il est vrai que ce mauvais

latin ait été dit. Il laissa les Parlements ôter aux Jésuites leurs

collèges et leurs biens et finit lui-même par les abolir par l’édit de

1764. Parlementaires et Jansénistes étaient enfin victorieux.

Ils abusèrent de la victoire, comme les hommes font toujours. Ils

multiplièrent, en province comme à Paris, les refus d’enregistrer les

édits et firent des remontrances à tout propos. Ils allèrent quelquefois

jusqu’à décerner des prises de corps contre les officiers envoyés à eux

par le Roi pour faire enregistrer les édits. Surtout ils émirent

formellement cette prétention, qu’ils avaient toujours eue plus ou

moins, de former à eux tous un corps de l’État, un _Parlement de

France_, dont chaque Parlement local n’était qu’une _classe_ et dont le

Parlement de Paris était la _première classe_. Ils s’étaient toujours

solidarisés; mais maintenant ils se syndiquaient. Il est très vrai

qu’ils créaient ainsi le gouvernement parlementaire aristocratique et

qu’ils le substituaient au gouvernement autocratique. Le gouvernement

royal ne pouvait pas pousser l’esprit de conciliation jusqu’au suicide,

et il tint le lit de justice de 1770, où il fit défense au Parlement de

se servir jamais des termes d’_unité_, d’_indivisibilité_, et de

_classes_; d’envoyer aux autres Parlements des mémoires, sauf ceux qui

étaient spécifiés par les ordonnances; de cesser le service, sauf dans

les cas spécifiés par ces mêmes ordonnances; de rendre jamais d’arrêt

qui retardât l’enregistrement des édits.--C’était, non seulement les

prétentions nouvelles condamnées, mais les anciennes prérogatives

abrogées et les droits du Parlement réduits à celui de remontrances. Le

Parlement résista encore une fois. Il fut aboli et remplacé par les

_Conseils supérieurs_, dits «Parlement Maupeou», en 1771.

Depuis son rétablissement en 1774, jusqu’à la Révolution de 1789, le

rôle du Parlement fut plus effacé. Il ne se signala que par la

passionnante _affaire du Collier_ où il jugea, à mon avis, non seulement

avec indépendance, mais avec un esprit de justice et de perspicacité

admirable; et dans les dernières années de l’ancien Régime il réclama

avec insistance la convocation des États généraux qui devaient mettre

fin à son rôle politique et à son existence historique.

On voit assez par ce rapide aperçu que, surtout depuis le milieu du

XVIIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe, les Parlements n’ont pas été

autre chose que la bourgeoisie française: très patriote; catholique

gallicane et catholique libérale; antiprotestante, mais à tendances

jansénistes; adversaire, généralement, de la noblesse et du haut clergé,

souvent du roi et toujours du despotisme; s’appuyant sur le peuple et

appuyée par lui; s’efforçant d’arriver à former une classe dans la

nation et à exercer une influence ou un pouvoir politique pour

contrepeser et limiter le pouvoir royal.--Ses principes généraux étaient

qu’il y avait en France une constitution («Lois fondamentales»); qu’il

fallait la maintenir et qu’il en était le gardien; qu’il y avait en

France des lois, qu’il fallait gouverner selon ces lois et ne les

changer qu’avec approbation et coopération des légistes; qu’il y avait

en France un pouvoir législatif qui était le Roi, un pouvoir exécutif

qui était le Roi et un pouvoir judiciaire qui était la magistrature; que

ce dernier pouvoir devait rester entier aux mains de la magistrature et

que le pouvoir législatif, pour que l’équilibre existât, devait être

partagé entre la magistrature et la Royauté.

C’étaient des principes sensés, au delà desquels ils allaient

quelquefois et en deçà desquels on les ramenait souvent avec rudesse;

mais c’étaient des principes sensés, et, obscurément, le peuple sentait

que là étaient la liberté, le bon ordre et le tempérament nécessaire, ou

au moins utile, du pouvoir arbitraire.

On comprend aussi que Voltaire, royaliste intransigeant; ennemi des

corps intermédiaires; très peu ultramontain et très peu jésuite, tout

compte fait, mais plus ennemi encore des Jansénistes, dont il a une

véritable horreur; ne laissant pas, en bourgeois gentilhomme qu’il fut

de très bonne heure, d’avoir pour ces «bourgeois» et ces «pédants» du

Parlement quelque chose de la haine et du mépris du duc de Saint-Simon,

pour ces «robins», ait poursuivi les parlementaires d’une animosité que

rien ne lassa ni n’adoucit. Il avait failli être Conseiller au

Parlement, et c’est à quoi son père le destinait, comme il était très

naturel. S’il eût, pour une fois, obéi à son père, il eût sans doute

écrit quelques livres très analogues à _l’Esprit des Lois_; car la

carrière qu’ils suivent a beaucoup d’influence sur les opinions des

hommes.

Il faut dire aussi, pour être complet, et on ne l’est jamais avec

Voltaire que quand on l’a suivi dans ses variations, qu’il a quelquefois

réclamé le jury: «... ne pouvoir être jugé en matière criminelle que par

un jury formé d’hommes indépendants...», dit-il avec admiration dans son

analyse des Constitutions d’Angleterre; et dans une lettre à Élie de

Beaumont du 7 juin 1771: «J’aime mieux tout simplement l’ancienne

méthode des jurés qui s’est conservée en Angleterre. Ces jurés

n’auraient jamais fait rouer Calas, ni conclu, comme Riquet, à faire

brûler sa respectable femme; ils n’auraient pas fait rouer Marin sur le

plus ridicule des indices; le chevalier de La Barre, âgé de dix-neuf

ans, et le fils du président d’Étallonde, âgé de dix-sept, n’auraient

point eu la langue arrachée par un arrêt, le poing coupé, le corps jeté

dans les flammes pour n’avoir pas fait la révérence à une procession de

capucins et pour avoir chanté une mauvaise chanson de grenadiers. Ils

n’auraient point traîné à Tyburn un brave général d’armée, quoique très

brutal, avec un bâillon dans la bouche...»

Comme les raisonnements des hommes sont singuliers! Voltaire est

persuadé que le jury n’aurait pas condamné Calas, et il ne cesse de dire

que c’est la population de Toulouse et du pays de Toulouse qui a imposé

au Parlement de Toulouse la condamnation de Calas! Il ne cesse d’écrire:

«Mais quel fut mon étonnement quand, ayant écrit en Languedoc sur cette

étrange aventure, catholiques et protestants me répondirent qu’il ne

fallait point douter du crime de Calas!»--S’il en était ainsi, il est

probable que le jury de Toulouse eût été composé de gens unanimement

convaincus de la culpabilité de Calas et que tous les Calas eussent été

condamnés à l’unanimité.

Voltaire est convaincu que le jury n’aurait pas condamné La Barre, et il

ne cesse d’écrire que c’est la populace d’Abbeville qui a imposé aux

juges d’Abbeville leur sentence abominable: «... On ne parla dans

Abbeville que de sacrilèges pendant une année entière. On disait qu’il

se formait une secte qui brisait tous les crucifix, qui jetait à terre

toutes les hosties et qui les perçait de coups de couteau. On assurait

qu’elles avaient répandu beaucoup de sang. Il y eut des femmes qui

crurent en avoir été témoins. On renouvela tous les contes calomnieux

répandus contre les Juifs dans tant de villes de l’Europe. Vous

connaissez, Monsieur, à quel excès la populace porte la crédulité et le

fanatisme toujours encouragé par les moines.»--S’il en était ainsi, il

est probable que le jury d’Abbeville eût condamné La Barre et tous ses

compagnons, et que ceux-ci n’auraient pas eu la ressource d’appel au

Parlement, et que, non seulement La Barre, mais ses quatre compagnons,

eussent été exécutés à la honte de l’humanité, comme La Barre le fut en

effet. Qu’on dise que les magistrats jugent avec leurs passions, je le

veux bien; à la condition qu’on ajoute que les jurés jugent avec les

leurs.--Voltaire, du reste, s’est très rarement prononcé pour le jury.

* * * * *

Montesquieu, par suite de tous ses principes et de toutes ses habitudes,

partisan d’une magistrature indépendante, cette indépendance fût-elle

due à la vénalité des charges;--Rousseau, partisan d’une magistrature

qui dépende du peuple et qui soit tenue de lui obéir ou de lui

plaire;--Voltaire, partisan d’une magistrature qui ne soit que l’agent

du gouvernement et l’exécutrice de ses volontés: telle nous apparaît

être la pensée de nos trois penseurs sur cet objet.

Notre avis est qu’un peuple n’est pas libre s’il n’a pas une

magistrature indépendante et du pouvoir central et de la foule, et que

les seules solutions en ce sens, dont nous préférons la troisième, sont

le jury appliqué à toute matière de jugement, une magistrature

propriétaire de ses charges ou une magistrature rétribuée par la nation,

mais se recrutant elle-même.

La politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire · 第 32 / 50 题