XIII

La Prisonnière.

L'officier américain, sans paraître remarquer l'émotion causée à la

jeune fille par son entrée si imprévue, demeurait calme et froid devant

elle, attendant paisiblement qu'elle eût repris assez de connaissance,

non pas pour causer avec lui, il ne se flattait pas d'obtenir dans les

circonstances présentes la faveur d'un entretien avec sa cousine, mais

qu'elle pût répondre à ses questions.

Miss Anna était une nature vaillante, un cœur brave. Par un effort

suprême de volonté, elle comprima en dedans d'elle-même l'émotion

terrible qui lui tordait si douloureusement le cœur, et au bout de

quelques minutes à peine, écartant du geste la jeune Indienne qui lui

prodiguait les soins les plus délicats, elle se redressa majestueuse et

sombre devant son cousin, qu'elle écrasa d'un dédaigneux sourire.

--Très bien, mon cousin, dit-elle avec une expression impossible

à rendre, vous êtes homme d'imagination, car vous avez trouvé un

merveilleux moyen d'obtenir de moi une entrevue.

--Le moment serait mal choisi et le lieu peu convenable, ma cousine,

répondit-il en s'inclinant avec une ironique courtoisie.

--Cependant, continua-t-elle comme si elle ne l'eût pas entendu,

peut-être aurait-il été plus digne de vous et de moi de me faire

prévenir de votre arrivée dans ce pueblo, afin de me laisser le temps

de me préparer à une aussi agréable visite; les dames n'aiment pas à

être surprises; vous ne l'ignorez pas, sans doute.

--Vous m'excuserez, ma cousine, répondit le jeune homme sur le même

ton, j'arrive à l'instant et j'avais une hâte si grande de vous voir...

--Que vous avez oublié les convenances, fit-elle avec amertume; soit,

je vous excuse; maintenant, un mot, s'il vous plaît.

--Parlez, ma cousine.

--En quelle qualité vous présentez-vous devant moi?

--Je ne vous comprends pas, ma cousine.

--Cela m'étonne, mon cousin, que vous, dont l'esprit est si subtil,

vous ne saisissiez pas ainsi ma pensée au premier mot; cependant, s'il

le faut absolument, je m'expliquerai.

--J'en serai heureux, ma cousine.

--Vous savez que j'ai pour habitude de toujours marcher droit au but.

Le jeune homme s'inclina silencieusement.

--Donc je réitère ma question, et, pour plus de clarté, je la complète:

en quelle qualité vous présentez-vous chez moi, est-ce comme parent ou

comme vainqueur?

Et après lui avoir parlé ainsi d'une voix ferme et vibrante, la

vaillante jeune fille le regarda bien en face.

M. de Clairfontaine ne put s'empêcher de rougir en se voyant si bien

deviné et si nettement mis en demeure; cependant, après quelques

secondes d'hésitation, il se résolut à accepter le combat que miss Anna

lui offrait si franchement, et il répondit d'une voix un peu sèche,

bien que l'accent en fût toujours respectueux:

--Vous seule, ma cousine, déciderez cette question, car de vous seule

dépendra que je sois pour vous un parent ou un vainqueur; d'ailleurs,

n'êtes-vous pas Mexicaine, tandis que moi, au contraire, je suis

citoyen des États-Unis.

--Bien, fit-elle avec un sourire dédaigneux, votre franchise égale

la mienne; je préfère cela, au moins notre position réciproque sera

bientôt nettement dessinée. Ainsi, vous faites la guerre aux dames;

cela est peu galant, mon cousin.

--Nous faisons la guerre à tous nos ennemis, quels qu'ils soient.

--De mieux en mieux. Allons il paraît que vous me rangez au nombre de

vos ennemis; je vous remercie, mon cousin.

Le jeune homme se mordit les lèvres avec colère; il comprit qu'il

s'était laissé entraîner sur un terrain où il lui serait impossible de

lutter avec avantage; le dépit le rendit brutal.

--Trêve de raillerie, ma cousine, dit-il, aussi bien mieux vaut-il en

finir. Provisoirement considérez-vous comme étant ma prisonnière et

veuillez en conséquence vous préparer à me suivre au quartier général

de l'armée.

--Il paraît que vous êtes devenu, de gentleman, bandit. Je n'insisterai

pas davantage; je ne vous connais plus, Monsieur; la seule prière que

je vous adresse est de me traiter avec les égards que mérite une femme

de mon rang.

--Les égards ne vous manqueront pas, autant du moins, ajouta-il avec

intention, qu'ils n'entraveront pas la surveillance active dont vous

serez l'objet.

--C'est un si redoutable ennemi qu'une femme! mais rassurez-vous,

puisque ceux sur le dévouement desquels je comptais m'ont lâchement

abandonnée, je n'essaierai point de vous échapper.

Ces dernières paroles, accompagnées d'un regard foudroyant,

s'adressaient évidemment à Matadiez; il le comprit et baissa les yeux

avec confusion.

--Maintenant, Monsieur, continua-t-elle, veuillez me laisser; je serai

prête à vous suivre à votre première injonction.

--Je vous obéis, madame, répondit-il avec un sourire railleur; mais

comme j'ai de graves motifs pour n'avoir qu'une confiance médiocre en

votre parole, je laisse ici cet homme. Il me répondra de vous.

Et il désigna du geste le Mexicain, toujours immobile auprès de la

porte.

Miss Anna ouvrait la bouche pour répondre et probablement pour refuser

cette sentinelle qu'on lui imposait si impérieusement, mais Matadiez

lui fit un signe de prière d'une expression si douce et si touchante,

qu'elle se tut et se borna à s'incliner avec dédain.

--A bientôt, señorita, reprit le jeune homme en lui lançant un regard

furieux.

Et il sortit en repoussant avec force la porte derrière lui.

La jeune fille s'affaissa accablée sur un siège, cacha sa tête dans ses

mains et fondit en larmes. L'excitation nerveuse qui l'avait soutenue

pendant tout le temps qu'avait duré son entrevue avec son cousin

l'avait abandonnée dès qu'elle s'était trouvée seule, et les sanglots

si longtemps refoulés dans son cœur lui déchirèrent la poitrine et

éclatèrent subitement.

La pauvre enfant connaissait depuis longtemps le caractère implacable

de l'homme aux mains duquel elle était livrée; elle était seule, loin

des êtres qui l'aimaient. Le désespoir la prit, car elle se sentit bien

réellement perdue; la pensée de la mort traversa son esprit comme le

seul refuge qui lui restât.

A peine l'officier américain eût-il quitté le rancho, que Matadiez

s'élança vers la porte, la ferma solidement en dedans, puis il vint

s'agenouiller devant miss Anna.

--Señorita, lui dit-il d'une voix humble avec l'accent de la plus vive

affliction, ne m'adressez ni reproches, ni récriminations; je ne vous

ai pas trahie, ainsi que vous le supposez; je vous suis fidèle, et je

donnerais avec joie ma vie pour vous. Les circonstances ont été plus

fortes que ma volonté; j'ai été contraint de me courber sous le poids

de la nécessité. Vos larmes me brûlent le cœur; croyez à mon dévouement

à toute épreuve, j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai; comment,

je l'ignore; mais, dussé-je payer votre liberté de ma vie, vous serez

libre.

La jeune fille releva doucement la tête, et fixant sur lui ses yeux

avec une expression impossible à rendre:

--Et pourtant vous m'avez trahie, lui dit-elle d'une voix entrecoupée

par les sanglots.

--En apparence, oui, señorita reprit-il vivement, mais pour vous sauver

plus tard. Que pouvais-je faire seul contre deux cents soldats qui se

sont emparés du village et sont maîtres de toutes les routes? La force

m'aurait perdu, et vous avec moi: sans espoir, j'ai agi de ruse et

feint de vous abandonner; vous doutez encore? Voulez-vous que je me

fasse tuer à cette porte pour vous défendre quand votre ennemi viendra

vous intimer l'ordre de le suivre? dites un mot, et vous serez obéie.

Anita, qui pleurait, elle aussi, auprès de la jeune fille que déjà elle

considérait comme sa maîtresse, lui prit les mains, et les baisant avec

une respectueuse tendresse:

--Ayez foi en lui, señorita, lui dit-elle avec prière; quel intérêt

aurait-il à vous tromper en ce moment? Il vous est réellement dévoué,

j'en suis convaincue.

Miss Anna hocha tristement la tête comme si l'espoir avait à jamais fui

de son cœur.

--Quel est votre projet? murmura-t-elle d'une voix languissante.

--Je veux vous sauver, señorita, répondit-il avec énergie, et je vous

répète que je vous sauverai! Quant aux moyens que j'emploierai pour

réussir, je l'ignore encore, mon cœur est bourrelé, je cherche en vain

une idée raisonnable, mais ayez confiance en moi.

--Eh bien soit; je me fie à vous, mon ami; d'ailleurs, n'êtes-vous

pas la seule personne qui paraissez vous intéresser à ma douleur;

j'accepte le dévouement que vous m'offrez.

--Merci, señorita, répondit le Mexicain avec émotion; je saurai vous

prouver que je suis digne de votre confiance.

--Que faut-il faire?

--Rien, en ce moment; la partie est perdue pour vous. Nous allons en

engager une seconde, et celle-là, croyez-le bien, nous la gagnerons,

quoi qu'il arrive; feignez d'être résignée à votre sort, essuyez vos

larmes, ne montrez aucune faiblesse, suivez sans observation cet

homme où il lui plaira de vous conduire; essayer de lutter contre lui

serait tout perdre; s'il vous est possible de surmonter votre juste

indignation contre votre ennemi, parlez-lui doucement et sans amertume.

--J'essaierai de me conformer à vos recommandations, mon ami; mais cela

me sera bien difficile.

--Il le faut cependant, señorita; il est de la plus haute importance

pour vous de le tromper en lui donnant le change sur vos intentions

et en lui laissant supposer que vous renoncez à lutter plus longtemps

contre lui.

--Hélas! murmura-t-elle douloureusement.

--De plus, quoi que vous me voyiez faire ou m'entendiez dire, ne vous

étonnez pas, et surtout ne soupçonnez point mon dévouement; si je

demeure près de vous, ce qui est possible, mais ce que je tâcherai

d'éviter, traitez-moi avec dureté, feignez surtout pour moi la plus

grande répulsion; il ne faut pas qu'on puisse soupçonner la plus

légère entente entre nous; je passe auprès de votre cousin pour vous

avoir enlevée à votre père, et cela d'après les ordres qu'il m'a donnés

lui-même à Potosí; donc, je suis et dois être votre ennemi.

--Je n'oublierai rien de ce que vous me dites; mais, hélas! je crains

que tout ce que vous tenterez pour me sauver ne soit inutile.

--Señorita, ayez confiance en Dieu, il ne vous abandonnera pas, lui dit

doucement la jeune Indienne.

--Dieu, chère mignonne, répondit-elle avec accablement; hélas! il est

mon seul refuge, maintenant que je suis abandonnée de tous.

--Ne voulez-vous donc plus que je vous suive, señorita?

--Quoi! tu consentirais encore à m'accompagner et à partager ma

mauvaise fortune?

--Ah! señorita, en auriez-vous douté?

--Non, tu as raison, je suis folle, chère enfant, tu es bonne et tu

m'aimes, ce sera une immense consolation de sentir ton cœur ami battre

près du mien. Tu ne me quitteras pas.

--Que je vous remercie, señorita, de consentir à me garder avec vous.

--Sans compter, reprit Matadiez, que par l'entremise de cette enfant,

il me sera facile, señorita, de vous faire passer les renseignements

dont, sans doute, vous aurez besoin, pour être prête lorsque le moment

sera venu, et aider de votre côté à votre délivrance en secondant mes

efforts.

--C'est juste; peut-être ne tardera-t-on pas à venir. Un dernier

service, mon ami.

--Parlez, señorita, que désirez-vous?

--Donnez-moi votre navaja.

--Ma navaja, s'écria-t-il avec étonnement, et qu'en voulez-vous faire,

santa Virgin?

--Oh! rassurez-vous, répondit-elle avec un sourire triste; je ne vous

la demande que comme défense au cas où il me faudrait me protéger

moi-même contre l'homme qui m'a si audacieusement enlevée et dont

j'ignore encore les projets sur moi, ajouta-t-elle avec amertume.

--C'est bien, señorita, répondit-il en lui présentant la navaja, voici

ce que vous me demandez, Dieu veuille que vous ne soyez pas contrainte

de vous en servir.

La jeune fille se saisit de l'arme avec un mouvement de joie fébrile,

et après l'avoir examinée avec une curiosité douloureuse elle la cacha

dans sa ceinture.

--Maintenant, murmura-t-elle les sourcils froncés et les lèvres

tremblantes d'une émotion intérieure; je n'ai plus rien à redouter,

je saurai me sauvegarder, quoi qu'il arrive. Merci, mon ami; si les

efforts que vous tenterez pour ma délivrance ne réussissent point,

vous pouvez cependant compter sur ma reconnaissance éternelle, car

vous m'avez fait le seul présent que j'ambitionnais. Depuis quelques

moments, les bruits du dehors s'étaient augmentés; plusieurs appels

de trompettes s'étaient fait entendre; le détachement américain se

préparait, selon toute probabilité, à abandonner le village et à se

replier en arrière.

Tout à coup plusieurs chevaux passèrent au galop dans la rue, des cris

s'élevèrent et plusieurs coups de feu éclatèrent avec un crépitement

sinistre.

--Eh! eh! fit Matadiez, nos amis arriveraient-ils? Les choses se

simplifieraient singulièrement, si cela était.

--Nos amis! Que voulez-vous dire? s'écria la jeune fille avec anxiété.

--Don Pablo de Zúñiga est campé avec ses rancheros à quelques lieues

d'ici à peine; il n'y aurait rien d'étonnant à ce que ce fût lui qui

arrivât.

Au même moment on frappa fortement à la porte du rancho.

--Au nom du ciel, s'écria Matadiez, soyez prudente, señorita.

Et il alla ouvrir la porte.

Les chasseurs mexicains: Scènes de la vie mexicaine · 第 20 / 29 题