La Prisonnière.
L'officier américain, sans paraître remarquer l'émotion causée à la
jeune fille par son entrée si imprévue, demeurait calme et froid devant
elle, attendant paisiblement qu'elle eût repris assez de connaissance,
non pas pour causer avec lui, il ne se flattait pas d'obtenir dans les
circonstances présentes la faveur d'un entretien avec sa cousine, mais
qu'elle pût répondre à ses questions.
Miss Anna était une nature vaillante, un cœur brave. Par un effort
suprême de volonté, elle comprima en dedans d'elle-même l'émotion
terrible qui lui tordait si douloureusement le cœur, et au bout de
quelques minutes à peine, écartant du geste la jeune Indienne qui lui
prodiguait les soins les plus délicats, elle se redressa majestueuse et
sombre devant son cousin, qu'elle écrasa d'un dédaigneux sourire.
--Très bien, mon cousin, dit-elle avec une expression impossible
à rendre, vous êtes homme d'imagination, car vous avez trouvé un
merveilleux moyen d'obtenir de moi une entrevue.
--Le moment serait mal choisi et le lieu peu convenable, ma cousine,
répondit-il en s'inclinant avec une ironique courtoisie.
--Cependant, continua-t-elle comme si elle ne l'eût pas entendu,
peut-être aurait-il été plus digne de vous et de moi de me faire
prévenir de votre arrivée dans ce pueblo, afin de me laisser le temps
de me préparer à une aussi agréable visite; les dames n'aiment pas à
être surprises; vous ne l'ignorez pas, sans doute.
--Vous m'excuserez, ma cousine, répondit le jeune homme sur le même
ton, j'arrive à l'instant et j'avais une hâte si grande de vous voir...
--Que vous avez oublié les convenances, fit-elle avec amertume; soit,
je vous excuse; maintenant, un mot, s'il vous plaît.
--Parlez, ma cousine.
--En quelle qualité vous présentez-vous devant moi?
--Je ne vous comprends pas, ma cousine.
--Cela m'étonne, mon cousin, que vous, dont l'esprit est si subtil,
vous ne saisissiez pas ainsi ma pensée au premier mot; cependant, s'il
le faut absolument, je m'expliquerai.
--J'en serai heureux, ma cousine.
--Vous savez que j'ai pour habitude de toujours marcher droit au but.
Le jeune homme s'inclina silencieusement.
--Donc je réitère ma question, et, pour plus de clarté, je la complète:
en quelle qualité vous présentez-vous chez moi, est-ce comme parent ou
comme vainqueur?
Et après lui avoir parlé ainsi d'une voix ferme et vibrante, la
vaillante jeune fille le regarda bien en face.
M. de Clairfontaine ne put s'empêcher de rougir en se voyant si bien
deviné et si nettement mis en demeure; cependant, après quelques
secondes d'hésitation, il se résolut à accepter le combat que miss Anna
lui offrait si franchement, et il répondit d'une voix un peu sèche,
bien que l'accent en fût toujours respectueux:
--Vous seule, ma cousine, déciderez cette question, car de vous seule
dépendra que je sois pour vous un parent ou un vainqueur; d'ailleurs,
n'êtes-vous pas Mexicaine, tandis que moi, au contraire, je suis
citoyen des États-Unis.
--Bien, fit-elle avec un sourire dédaigneux, votre franchise égale
la mienne; je préfère cela, au moins notre position réciproque sera
bientôt nettement dessinée. Ainsi, vous faites la guerre aux dames;
cela est peu galant, mon cousin.
--Nous faisons la guerre à tous nos ennemis, quels qu'ils soient.
--De mieux en mieux. Allons il paraît que vous me rangez au nombre de
vos ennemis; je vous remercie, mon cousin.
Le jeune homme se mordit les lèvres avec colère; il comprit qu'il
s'était laissé entraîner sur un terrain où il lui serait impossible de
lutter avec avantage; le dépit le rendit brutal.
--Trêve de raillerie, ma cousine, dit-il, aussi bien mieux vaut-il en
finir. Provisoirement considérez-vous comme étant ma prisonnière et
veuillez en conséquence vous préparer à me suivre au quartier général
de l'armée.
--Il paraît que vous êtes devenu, de gentleman, bandit. Je n'insisterai
pas davantage; je ne vous connais plus, Monsieur; la seule prière que
je vous adresse est de me traiter avec les égards que mérite une femme
de mon rang.
--Les égards ne vous manqueront pas, autant du moins, ajouta-il avec
intention, qu'ils n'entraveront pas la surveillance active dont vous
serez l'objet.
--C'est un si redoutable ennemi qu'une femme! mais rassurez-vous,
puisque ceux sur le dévouement desquels je comptais m'ont lâchement
abandonnée, je n'essaierai point de vous échapper.
Ces dernières paroles, accompagnées d'un regard foudroyant,
s'adressaient évidemment à Matadiez; il le comprit et baissa les yeux
avec confusion.
--Maintenant, Monsieur, continua-t-elle, veuillez me laisser; je serai
prête à vous suivre à votre première injonction.
--Je vous obéis, madame, répondit-il avec un sourire railleur; mais
comme j'ai de graves motifs pour n'avoir qu'une confiance médiocre en
votre parole, je laisse ici cet homme. Il me répondra de vous.
Et il désigna du geste le Mexicain, toujours immobile auprès de la
porte.
Miss Anna ouvrait la bouche pour répondre et probablement pour refuser
cette sentinelle qu'on lui imposait si impérieusement, mais Matadiez
lui fit un signe de prière d'une expression si douce et si touchante,
qu'elle se tut et se borna à s'incliner avec dédain.
--A bientôt, señorita, reprit le jeune homme en lui lançant un regard
furieux.
Et il sortit en repoussant avec force la porte derrière lui.
La jeune fille s'affaissa accablée sur un siège, cacha sa tête dans ses
mains et fondit en larmes. L'excitation nerveuse qui l'avait soutenue
pendant tout le temps qu'avait duré son entrevue avec son cousin
l'avait abandonnée dès qu'elle s'était trouvée seule, et les sanglots
si longtemps refoulés dans son cœur lui déchirèrent la poitrine et
éclatèrent subitement.
La pauvre enfant connaissait depuis longtemps le caractère implacable
de l'homme aux mains duquel elle était livrée; elle était seule, loin
des êtres qui l'aimaient. Le désespoir la prit, car elle se sentit bien
réellement perdue; la pensée de la mort traversa son esprit comme le
seul refuge qui lui restât.
A peine l'officier américain eût-il quitté le rancho, que Matadiez
s'élança vers la porte, la ferma solidement en dedans, puis il vint
s'agenouiller devant miss Anna.
--Señorita, lui dit-il d'une voix humble avec l'accent de la plus vive
affliction, ne m'adressez ni reproches, ni récriminations; je ne vous
ai pas trahie, ainsi que vous le supposez; je vous suis fidèle, et je
donnerais avec joie ma vie pour vous. Les circonstances ont été plus
fortes que ma volonté; j'ai été contraint de me courber sous le poids
de la nécessité. Vos larmes me brûlent le cœur; croyez à mon dévouement
à toute épreuve, j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai; comment,
je l'ignore; mais, dussé-je payer votre liberté de ma vie, vous serez
libre.
La jeune fille releva doucement la tête, et fixant sur lui ses yeux
avec une expression impossible à rendre:
--Et pourtant vous m'avez trahie, lui dit-elle d'une voix entrecoupée
par les sanglots.
--En apparence, oui, señorita reprit-il vivement, mais pour vous sauver
plus tard. Que pouvais-je faire seul contre deux cents soldats qui se
sont emparés du village et sont maîtres de toutes les routes? La force
m'aurait perdu, et vous avec moi: sans espoir, j'ai agi de ruse et
feint de vous abandonner; vous doutez encore? Voulez-vous que je me
fasse tuer à cette porte pour vous défendre quand votre ennemi viendra
vous intimer l'ordre de le suivre? dites un mot, et vous serez obéie.
Anita, qui pleurait, elle aussi, auprès de la jeune fille que déjà elle
considérait comme sa maîtresse, lui prit les mains, et les baisant avec
une respectueuse tendresse:
--Ayez foi en lui, señorita, lui dit-elle avec prière; quel intérêt
aurait-il à vous tromper en ce moment? Il vous est réellement dévoué,
j'en suis convaincue.
Miss Anna hocha tristement la tête comme si l'espoir avait à jamais fui
de son cœur.
--Quel est votre projet? murmura-t-elle d'une voix languissante.
--Je veux vous sauver, señorita, répondit-il avec énergie, et je vous
répète que je vous sauverai! Quant aux moyens que j'emploierai pour
réussir, je l'ignore encore, mon cœur est bourrelé, je cherche en vain
une idée raisonnable, mais ayez confiance en moi.
--Eh bien soit; je me fie à vous, mon ami; d'ailleurs, n'êtes-vous
pas la seule personne qui paraissez vous intéresser à ma douleur;
j'accepte le dévouement que vous m'offrez.
--Merci, señorita, répondit le Mexicain avec émotion; je saurai vous
prouver que je suis digne de votre confiance.
--Que faut-il faire?
--Rien, en ce moment; la partie est perdue pour vous. Nous allons en
engager une seconde, et celle-là, croyez-le bien, nous la gagnerons,
quoi qu'il arrive; feignez d'être résignée à votre sort, essuyez vos
larmes, ne montrez aucune faiblesse, suivez sans observation cet
homme où il lui plaira de vous conduire; essayer de lutter contre lui
serait tout perdre; s'il vous est possible de surmonter votre juste
indignation contre votre ennemi, parlez-lui doucement et sans amertume.
--J'essaierai de me conformer à vos recommandations, mon ami; mais cela
me sera bien difficile.
--Il le faut cependant, señorita; il est de la plus haute importance
pour vous de le tromper en lui donnant le change sur vos intentions
et en lui laissant supposer que vous renoncez à lutter plus longtemps
contre lui.
--Hélas! murmura-t-elle douloureusement.
--De plus, quoi que vous me voyiez faire ou m'entendiez dire, ne vous
étonnez pas, et surtout ne soupçonnez point mon dévouement; si je
demeure près de vous, ce qui est possible, mais ce que je tâcherai
d'éviter, traitez-moi avec dureté, feignez surtout pour moi la plus
grande répulsion; il ne faut pas qu'on puisse soupçonner la plus
légère entente entre nous; je passe auprès de votre cousin pour vous
avoir enlevée à votre père, et cela d'après les ordres qu'il m'a donnés
lui-même à Potosí; donc, je suis et dois être votre ennemi.
--Je n'oublierai rien de ce que vous me dites; mais, hélas! je crains
que tout ce que vous tenterez pour me sauver ne soit inutile.
--Señorita, ayez confiance en Dieu, il ne vous abandonnera pas, lui dit
doucement la jeune Indienne.
--Dieu, chère mignonne, répondit-elle avec accablement; hélas! il est
mon seul refuge, maintenant que je suis abandonnée de tous.
--Ne voulez-vous donc plus que je vous suive, señorita?
--Quoi! tu consentirais encore à m'accompagner et à partager ma
mauvaise fortune?
--Ah! señorita, en auriez-vous douté?
--Non, tu as raison, je suis folle, chère enfant, tu es bonne et tu
m'aimes, ce sera une immense consolation de sentir ton cœur ami battre
près du mien. Tu ne me quitteras pas.
--Que je vous remercie, señorita, de consentir à me garder avec vous.
--Sans compter, reprit Matadiez, que par l'entremise de cette enfant,
il me sera facile, señorita, de vous faire passer les renseignements
dont, sans doute, vous aurez besoin, pour être prête lorsque le moment
sera venu, et aider de votre côté à votre délivrance en secondant mes
efforts.
--C'est juste; peut-être ne tardera-t-on pas à venir. Un dernier
service, mon ami.
--Parlez, señorita, que désirez-vous?
--Donnez-moi votre navaja.
--Ma navaja, s'écria-t-il avec étonnement, et qu'en voulez-vous faire,
santa Virgin?
--Oh! rassurez-vous, répondit-elle avec un sourire triste; je ne vous
la demande que comme défense au cas où il me faudrait me protéger
moi-même contre l'homme qui m'a si audacieusement enlevée et dont
j'ignore encore les projets sur moi, ajouta-t-elle avec amertume.
--C'est bien, señorita, répondit-il en lui présentant la navaja, voici
ce que vous me demandez, Dieu veuille que vous ne soyez pas contrainte
de vous en servir.
La jeune fille se saisit de l'arme avec un mouvement de joie fébrile,
et après l'avoir examinée avec une curiosité douloureuse elle la cacha
dans sa ceinture.
--Maintenant, murmura-t-elle les sourcils froncés et les lèvres
tremblantes d'une émotion intérieure; je n'ai plus rien à redouter,
je saurai me sauvegarder, quoi qu'il arrive. Merci, mon ami; si les
efforts que vous tenterez pour ma délivrance ne réussissent point,
vous pouvez cependant compter sur ma reconnaissance éternelle, car
vous m'avez fait le seul présent que j'ambitionnais. Depuis quelques
moments, les bruits du dehors s'étaient augmentés; plusieurs appels
de trompettes s'étaient fait entendre; le détachement américain se
préparait, selon toute probabilité, à abandonner le village et à se
replier en arrière.
Tout à coup plusieurs chevaux passèrent au galop dans la rue, des cris
s'élevèrent et plusieurs coups de feu éclatèrent avec un crépitement
sinistre.
--Eh! eh! fit Matadiez, nos amis arriveraient-ils? Les choses se
simplifieraient singulièrement, si cela était.
--Nos amis! Que voulez-vous dire? s'écria la jeune fille avec anxiété.
--Don Pablo de Zúñiga est campé avec ses rancheros à quelques lieues
d'ici à peine; il n'y aurait rien d'étonnant à ce que ce fût lui qui
arrivât.
Au même moment on frappa fortement à la porte du rancho.
--Au nom du ciel, s'écria Matadiez, soyez prudente, señorita.
Et il alla ouvrir la porte.