Dans les serres du vautour.
Matadiez, ainsi que nous l'avons dit, surpris des rumeurs subites et de
mauvais augure qui s'étaient élevées dans le village, s'était précipité
au dehors, dans le but d'obtenir des renseignements et de rassurer
miss Anna, qu'il avait laissée inquiète et soucieuse dans la chambre,
interrompue dans ses préparatifs de départ. Mais à peine eut-il mis
le pied dans la rue, que la surprise le cloua stupéfait sur le seuil
même du rancho au spectacle étrange qui s'offrit soudain à ses regards,
stupéfaction qui ne tarda pas à se changer en épouvante lorsque lui
fut révélée toute la portée de l'événement qui s'était accompli en
si peu d'instants et s'était, comme un coup de foudre, abattu sur le
malheureux village.
Une troupe nombreuse de cavaliers, qu'à leur costume il était facile de
reconnaître pour des soldats des États-Unis, avait fait irruption dans
le pueblo, dont elle gardait toutes les issues.
Un bivouac avait immédiatement été établi sur la place même du village,
et pendant que les soldats visitaient tous les ranchos afin de
s'approvisionner des vivres dont ils avaient besoin, ou s'emparer sans
scrupule des objets de valeur que le hasard ferait tomber dans leurs
mains, le commandant du détachement entouré de quelques officiers,
avait fait comparaître devant lui l'alcade et le curé du pueblo, auprès
desquels il s'informait des ressources de la population.
Ce commandant était un jeune homme de haute mine, aux traits sombres et
aux regards perçants; il parlait le castillan avec une grande facilité,
et, tout en interrogeant les deux hommes tremblants devant lui, il
mâchonnait d'un air préoccupé le bout de son cigare et jouait avec la
dragonne de son sabre; probablement il n'écoutait pas les réponses
faites aux questions qu'il adressait, son esprit était ailleurs.
Les Mexicains, sans armes et surpris à l'improviste par cette invasion
subite d'ennemis qu'ils étaient loin de supposer aussi près d'eux,
ne comprenaient rien à ce qui leur arrivait, épouvantés surtout à la
vue d'hommes qu'on leur avait représentés comme étant des hérétiques
relaps, sans foi ni loi, tenant bien plus du démon que de la race
humaine, se signaient avec désespoir, adressaient de ferventes prières
au ciel, et, dans l'impossibilité reconnue d'opposer la moindre
résistance, assistaient, muets, sombres et résignés, en apparence,
au pillage de leurs pauvres demeures, tandis que leurs femmes, moins
patientes, poussaient des cris de détresse et résistaient de toutes
leurs forces aux exigences souvent exorbitantes des soldats qui
les repoussaient en riant et continuaient, avec cette impassible
persévérance qui distingue leur nation, à piller et à briser ce qu'ils
ne pouvaient ou ne voulaient point emporter avec eux.
Ces soldats ne semblaient appartenir à aucun corps régulier; c'étaient
évidemment des coureurs et des batteurs d'estrade de l'armée
américaine. Mais comment avaient-ils osé s'aventurer aussi loin de leur
quartier-général dans un pays où tout devait leur être hostile? Voici
ce que Matadiez, qui, après tout, était un drôle intelligent et surtout
très avisé, cherchait en vain à deviner.
Cependant, le pillage, organisé sur une grande échelle, s'exécutait
avec un ensemble et une régularité qui témoignaient de la longue
expérience acquise par ces braves gens en pareille matière; les
choses se passaient avec une connaissance approfondie des ressources
des malheureux Indiens et des moyens à employer pour les dépouiller
complètement sans cependant leur faire jeter les hauts cris, que le
digne Mexicain, saisi d'admiration pour une si magnifique manière
de procéder, fut contraint de s'avouer humblement à lui-même son
incontestable infériorité.
Matadiez, poussé malgré lui par la curiosité, et surtout fort inquiet,
avait machinalement fait quelques pas en avant et était ainsi arrivé,
sans même y prendre garde, jusqu'au milieu de la place, où le chef des
Américains continuait, à bâtons rompus, l'interrogatoire de l'alcade et
du curé.
Tout à coup, les yeux du jeune officier tombèrent par hasard sur le
bandit; il tressaillit; sa physionomie s'éclaira; ses yeux lancèrent
une lueur étrange et laissant là, sans plus y songer, l'alcade et le
curé, il s'élança sur le Mexicain et lui posa rudement la main sur
l'épaule.
--Pardieu! s'écria-t-il, la rencontre est heureuse, car c'est vous que
je cherche, mon drôle.
--Hein! répondit le Mexicain au comble de la surprise, et cherchant
vainement à reconnaître son singulier interlocuteur, vous me cherchez,
moi, señor, et pour quel motif, sainte Vierge!
--Tu vas le savoir, et d'abord, que fais-tu ici? Comment y es-tu venu?
Es-tu seul?
--Voilà bien des questions à la fois, señor, répondit froidement le
Mexicain; je ne suis plus jeune, j'ai toujours remarqué qu'il était
beaucoup plus facile d'adresser des questions que d'y répondre, et
surtout qu'on ne se compromettait jamais en gardant le silence; vous
trouverez donc bon, s'il vous plaît, que ma bouche demeure close au
moins jusqu'à ce que je sache quel est le noble cavalier qui me fait
ainsi l'honneur de m'interroger.
L'officier se mit à rire.
--Allons, reprit-il, tu es un drôle avisé; c'est bon, nous nous
entendrons bientôt.
--C'est possible; mais j'en doute.
--Peut-être, aie patience, dans un instant je suis à toi.
Se retournant alors vers ses officiers, qui l'avaient rejoint et se
tenaient immobiles derrière lui:
--Messieurs, reprit-il, veillez à ce que l'ordre ne soit pas troublé
et qu'on n'écorche pas trop ces pauvres diables. Si la guerre a des
exigences, n'oublions pas que nous sommes des gentlemen, et devons agir
comme tels. Je vous recommande la plus grande vigilance; que personne,
sans mon autorisation, ne puisse s'échapper du village, que chacun
soit prêt à sauter en selle au premier signal; Quant à vous, señores,
ajouta-t-il en s'adressant à l'alcade et au curé, rentrez paisiblement
dans vos demeures, exhortez les habitants à être soumis et calmes. A la
moindre apparence de trahison, je brûle le village. Vous m'avez bien
compris, donc, soyez prudents. Adieu.
Les officiers se retirèrent d'un côté, les Mexicains de l'autre, le
commandant et Matadiez demeurèrent seuls.
Le bandit avait assisté avec une curiosité croissante à cette scène.
Parfois, il lui avait semblé que la voix de l'homme qui donnait des
ordres si péremptoires ne lui était pas inconnue, mais vainement il
avait essayé de se rappeler où et dans quelles circonstances ces notes
stridentes et railleuses avaient déjà frappé son oreille.
--Là, reprit l'officier dès qu'ils furent seuls; maintenant, à nous
deux, mon maître, tu dis donc que tu ne me reconnais pas?
--Ma foi non; et, à ce propos, s'il vous était égal de ne point me
tutoyer, cela me serait agréable.
--Oh! oh! le señor Matadiez est susceptible, à ce qu'il me semble.
--Non, je suis caballero, et je désire être traité comme tel, voilà
tout.
--Soit, fit-il en riant, nous ne chicanerons point là-dessus;
maintenant, venons au fait.
--Je ne demande pas mieux, de cette façon, j'apprendrai peut-être
quelque chose.
--C'est du choc que jaillit la lumière, dit l'autre en raillant.
Matadiez se redressa d'un air offensé.
--Caballero, dit-il sèchement, vos façons de converser ont le privilège
de m'agacer extraordinairement les nerfs; la patience n'est point
comptée au nombre de mes qualités; je n'aime pas les railleurs, à
quelque classe de la société qu'ils appartiennent. Peu m'importe
comment vous êtes parvenu à savoir mon nom, qui, d'ailleurs, jouit, je
m'en flatte, d'une certaine célébrité; mais il y a un fait qui, pour
moi, est positif, c'est que je n'ai point l'honneur de vous connaître
et par conséquent rien à vous dire et rien à écouter de vous; donc, je
vous prie de me laisser tranquille et d'aller à vos affaires sans vous
occuper des miennes, qui ne vous regardent aucunement.
--Eh bien! voilà le malheur, cher señor Matadiez, reprit l'autre sans
quitter cette intonation railleuse qui avait le privilège de si fort
agacer le Mexicain, c'est qu'au contraire vos affaires me regardent non
seulement beaucoup, mais qu'en ce moment elles sont les miennes.
--Ah! par exemple! s'écria le Mexicain.
--Du calme, mon maître, interrompit l'autre en riant; vous ne tarderez
pas à me comprendre; ne vous ai-je pas dit que je vous cherchais?
--En effet, mais je n'en ai pas cru un mot.
--Vous avez eu tort, car c'est la vérité. Puis changeant de ton
subitement: Pardieu, cher señor Matadiez, il faut avouer que vous
avez la mémoire bien courte; prenez garde, c'est un grand malheur en
affaires que je manque de mémoire.
--Allons, il paraît que les énigmes vont recommencer, fit le Mexicain
avec résignation.
--Pas le moins du monde, je m'explique, au contraire.
--Dieu le veuille!
--Écoutez-moi avec attention.
--Je ne fais que cela depuis une demi-heure, et je veux perdre ma place
en Paradis si je suis plus avancé qu'au premier mot.
--C'est que vous avez oublié l'affaire qui vous a été proposée à San
Luis de Potosí, voilà tout.
--Hein? s'écria-t-il avec surprise.
--Ah! ah! la mémoire vous revient, à ce qu'il paraît.
--C'est possible, continuez.
--Vous avez oublié aussi le cavalier qui vous est venu trouver au
Voladero del Macho?
--Comment, il se pourrait que ce fût...?
--Moi, pardieu! Allons donc, vous vous souvenez maintenant.
--En effet, mais qui me prouve...
--Que je ne vous trompe pas?
--C'est ce que j'allais dire.
--Ceci. Et sortant une longue bourse de son dolman, il la lui mit dans
la main; la reconnaissez-vous? dit-il.
--Oui, c'est bien la même, répondit le Mexicain en examinant
minutieusement la bourse plutôt pour se donner le temps de réfléchir
que pour éclaircir des doutes qu'il ne conservait pas, car depuis
quelques instants ses soupçons s'étaient fixés, et il avait reconnu le
personnage mystérieux en face duquel il s'était trouvé plusieurs fois
déjà; veuillez reprendre cette bourse, ajouta-t-il en la lui présentant.
--Allons donc! fit le jeune homme en repoussant son bras; elle est
en de trop bonnes mains; veuillez la conserver en souvenir de moi,
caballero.
Matadiez salua et fit disparaître la bourse dans sa poche.
La situation se compliquait étrangement; il était évident que le jeune
officier, maître du village qu'il avait fait complètement cerner par
sa troupe, rendrait toute fuite impossible; d'un autre côté, une
indiscrétion pouvait, d'un moment à l'autre, lui apprendre la présence
de miss Anna, que, du reste, une visite domiciliaire ferait facilement
découvrir; Matadiez, homme de ressources cependant, était forcé de
convenir tout bas que son esprit ordinairement si fertile en expédients
lui faisait complètement défaut dans la circonstance présente.
Durant le cours de toute son existence, et Dieu sait si elle avait été
émaillée d'accidents de toutes sortes, il ne s'était jamais vu aussi
embarrassé pour commettre une mauvaise action qu'il l'était cette fois
pour en faire une bonne.
Décidément le métier d'honnête homme ne lui réussissait pas; en
somme, il ne savait comment se retirer du mauvais pas dans lequel un
malencontreux hasard lui avait joué le tour de le jeter.
Le jeune officier l'examinait d'un air narquois, en fixant sur lui,
avec une persévérance fatigante, ses yeux perçants qui semblaient
vouloir lui arracher ses plus secrètes pensées du cœur; peut-être déjà
avait-il des soupçons?
Matadiez le craignit; il comprit que toute hésitation le perdrait sans
ressource; il se résolut à tenter un grand coup et à jouer, ainsi qu'on
le dit vulgairement, le tout pour le tout.
La grande force des Mexicains réside surtout dans leur finesse; nul
ne saurait lutter de ruse avec eux. Comme toutes les races métisses
longtemps courbées sous le joug énervant de l'esclavage, ils ont
fait de la fourberie leur arme principale, et là où l'audace leur
serait plutôt nuisible que profitable, ils se replient sur eux-mêmes,
affectent une bonhomie narquoise, prennent les manières félines du
chat sauvage, se courbent humblement devant ceux qu'ils veulent
tromper, et, ouvrant l'arsenal si complet de leur astuce, ils engagent
résolument la lutte dont neuf fois sur dix ils sortent vainqueurs, car
ils réussissent à se faire si plats en apparence qu'on dédaigne de les
écraser et que rien ne semble aussi facile que d'en obtenir ce qu'on
désire.
Sa résolution une fois arrêtée, Matadiez prit tout à coup une
physionomie si souriante et si aimable que l'officier américain, ne
sachant à quoi attribuer ce changement subit, et que rien ne motivait
en apparence, lui jeta un regard soupçonneux dont le Mexicain, du
reste, ne sembla aucunement se préoccuper.
--Caray! s'écria-t-il d'une voix joyeuse, que la Sainte-Vierge de la
Guadalupe soit mille fois bénie!
--Je n'y vois aucun inconvénient, répondit sérieusement le jeune homme;
mais pour quel motif, s'il vous plaît?
--Oh! pour une raison bien simple, caballero; c'est que si vous me
cherchiez, de mon côté je vous cherchais, moi aussi, et que c'est
sûrement à son intervention toute-puissante que je dois de vous avoir
rencontré.
--Trêve de verbiage, et venez au fait, je vous prie: je suppose que
les événements qui se sont passés n'ont rien qui doive vous engager à
témoigner une si grande joie de notre rencontre.
--J'ignore à quels événements vous faites allusion, caballero.
--Comment, vous l'ignorez! Allons donc, vous vous jouez audacieusement
de moi, mon maître; Pour quelle raison aurais-je poussé une pointe
aussi loin des avant-postes américains et me serais-je aventuré au
milieu d'une population hostile dont j'ai tout à redouter; si ce n'est
pour essayer de réparer votre maladresse de cette nuit.
Le señor Matadiez esquissa un sourire charmant sur ses lèvres minces.
--Bon, nous voilà retombés dans les énigmes, dit-il; à votre aise,
caballero, j'ai le temps de vous écouter.
--Prenez garde, maître coquin! s'écria rudement le jeune homme en lui
jetant un regard de travers, je n'aime pas servir de plastron aux
mauvais plaisants; ne vous jouez pas de moi, car sur mon âme, avant
cinq minutes vous serez branché, je vous en avertis; il y a des arbres
magnifiques aux environs.
--Je les ai vus, répondit froidement le Mexicain; mais bien qu'ils
soient nombreux, il n'y en a pas un seul parmi eux qui puisse me servir.
--C'est ce que nous verrons, si vous ne vous expliquez pas, reprit
le jeune homme en frappant du pied avec colère; voyons, oui ou non,
n'avez-vous pas été surpris par les rancheros au Voladero del Macho?
--Je dois convenir qu'il y a du vrai dans ce que vous dites, caballero.
--Pardieu, je l'ai traversé il y a deux heures, et j'ai vu, déjà à demi
dévorés par les coyotes, les cadavres de tous vos compagnons.
--Pauvres amis, dit hypocritement le Mexicain, ce que c'est que de
nous, tous gaillards solides, choisis par moi avec un soin extrême;
mais parmi ces cadavres, vous n'avez pas vu le mien, je suppose.
--Raillez-vous, cuerpo del Cristo, mon maître?
Le bandit prit une pose majestueuse.
--Nullement, Seigneurie; seulement j'admire avec quelle facilité vous
vous laissez tromper par les apparences, et combien est mince la
confiance que vous mettez dans l'esprit des gens que vous employez. Où
sommes-nous ici?
--Pardieu! vous le savez aussi bien que moi, au Pueblo del Miaz.
--Eh bien! n'est-ce pas ici ou aux environs que vous deviez nous
attendre une fois l'expédition terminée?
--Oui, cela avait été convenu ainsi. Malédiction, pourquoi suis-je
arrivé une demi-heure trop tard au voladero, ces rancheros damnés
auraient trouvé à qui parler, et les choses se seraient passées
autrement.
--Peut-être vaut-il mieux qu'il n'en soit pas ainsi, puisque me voilà.
--Oui, mais seul.
--Allons donc, reprit en riant le Mexicain; est-ce que Votre Seigneurie
me ferait l'injustice de me prendre pour un imbécile, par hasard?
--Que voulez-vous dire? s'écria le jeune homme haletant d'impatience.
--Je veux dire, caballero, que tout est pour le mieux; mes compagnons
sont morts, il est vrai; eh bien, le cas échéant, ce sont des témoins
qui ne seront plus à craindre.
--Que m'importe cela? dit-il avec dédain.
--Bon, il ne faut rien négliger en affaires à quoi m'étais-je engagé
envers vous, caballero?
--A me livrer la jeune fille, demonios!
--Eh bien! si je vous la livre?
--Oui, mais quand? Voilà la question; elle est maintenant sur ses
gardes, une occasion comme celle de cette nuit ne se retrouvera
peut-être jamais.
--Bah! il ne s'agit pas de cela; je reprends donc. Je me suis engagé de
vous livrer la jeune fille, n'est-ce pas?
--Oui, mille fois oui, misérable!
--Pas de gros mots, Seigneurie; les épithètes malsonnantes n'avancent
jamais les choses; de votre côté, vous vous êtes engagé à me compter
une certaine somme.
--Certes, et le moment venu de le faire je n'hésiterai pas.
--Eh bien! j'attends.
--Vous attendez quoi!
--Canarios! j'attends que vous me comptiez la somme convenue, puisque
j'ai enlevé la jeune fille.
Le jeune homme, à cette exclamation subite, demeura un instant comme
foudroyé.
--Vous? murmura-t-il.
--Dame, qui donc? Ce n'est pas vous, probablement, Seigneurie.
--Ainsi?
--Elle est ici.
--Dans ce village?
--A deux pas.
--Courons! s'écria-t-il avec explosion.
--Un instant, dit le Mexicain, en le retenant par le bras. Les affaires
sont les affaires; terminons d'abord les nôtres. Où est mon argent?
Le jeune homme s'arrêta.
--Vous ne supposez point, n'est-ce pas, que je porte sur moi une
pareille somme.
--C'est vrai; mais alors, comment me payerez-vous? Je ne vous connais
pas, moi, Seigneurie.
--Vous avez raison; écoutez, je suis homme d'honneur, vous
m'accompagnerez jusqu'au quartier général, et là, je vous solderai.
Le Mexicain hocha la tête d'un air mécontent.
--Hum! c'est bien chanceux, dit-il.
--Comment, drôle, vous doutez de la parole d'un gentleman?
--D'abord, cette parole, vous ne me l'avez pas donnée; ensuite, si
bonne que soit une parole échangée entre caballeros, en affaires elle
ne signifie pas grand-chose.
--Que voulez-vous?
Matadiez feignit de réfléchir.
--En finirez-vous? s'écria le jeune homme avec colère.
--Ne nous fâchons pas, Seigneurie, vous avez des tablettes
quelconques, n'est-ce pas? Eh bien, déchirez une feuille de papier
et faites-moi une reconnaissance de la somme que vous me devez en
stipulant, en toutes lettres, quelle a été la dette contractée envers
moi; signez cette reconnaissance de votre nom, cela me suffira.
Le jeune officier fixa sur le Mexicain un regard soupçonneux.
--A quoi bon? répondit-il.
--A me faire payer, pas autre chose, répondit l'autre avec une
simplicité si bien jouée, que le jeune homme s'y trompa.
--Soit, dit-il au bout d'un instant.
Et retirant un portefeuille de sa poitrine, il libella en langue
espagnole la reconnaissance que lui demandait le bandit, pendant que
celui-ci lisait par-dessus son épaule.
Cette reconnaissance était ainsi conçue:
« A présentation, je paierai au señor don Pedro « de Arizona, dit
Matadiez, la somme de vingt « mille piastres fortes, pour avoir enlevé,
d'après « mon ordre exprès, la señora doña Anna Prescott, « au Voladero
del Macho.
«El Miaz, le 14 février 1847.
«WILLIAMS STUART DE CLAIRFONTAINE,
_« Capitaine commandant un escadron de volontaires dans « l'armée des
États-Unis. »_
--Est-ce bien ainsi, dit-il, en présentant le papier au Mexicain.
--Très bien, seigneurie; seulement, je vous serai obligé de m'en faire
un double en anglais: on ne sait ce qui peut arriver.
Le jeune homme haussa les épaules, mais il s'exécuta.
--Bon, reprit le Mexicain, en pliant les deux papiers et les serrant
soigneusement dans sa poche, c'est plaisir de traiter avec vous,
Seigneurie; maintenant, veuillez me donner un sauf-conduit.
--Pourquoi faire?
--Dame! pour que je ne sois pas arrêté comme espion, lorsque je me
présenterai aux avant-postes de votre armée en allant réclamer mon
argent.
--C'est juste. Et il écrivit le sauf-conduit; cette reconnaissance vous
est inutile, ma parole était plus que suffisante, ajouta-t-il. Si une
intention de trahison vous a engagé à me la demander, ce papier ne vous
servira guère, je vous en avertis; je n'ai rien à redouter de qui que
ce soit au monde.
Matadiez serra sans répondre le sauf-conduit, aussi précieusement qu'il
avait précédemment enfermé la reconnaissance.
--Maintenant que vous avez rempli votre engagement; Seigneurie, dit-il,
à moi de remplir le mien, suivez-moi.
Il marcha droit au rancho, dont il ouvrit la porte.
--Voilà la jeune fille, dit-il froidement, en montrant miss Anna debout
et inquiète au milieu de la chambre.
--Ciel! s'écria-t-elle en reculant avec épouvante devant le jeune
officier qui entrait paisiblement dans le rancho. Cet homme ici! je
suis perdue!
Et elle s'affaissa à demi évanouie dans les bras d'Anita, qui s'était
élancée pour la soutenir.
--Enfin! murmura l'Américain avec un mauvais sourire, je la tiens donc
en mon pouvoir.