Le Voladero del Macho.
C'était le soir, entre Dolores et El Miaz, petites villes de l'État
de San Luis, qui, en France, passeraient tout au plus pour de grands
villages, en pleine Cordillères sur les flancs d'un canyon étroit,
bordé de bois touffus, de mezquite et des liquidambars, au milieu
d'une clairière complètement dissimulée par le fouillis de plantes
de toutes sortes, qui lui formaient de tous côtés une impénétrable
muraille de verdure; douze ou quinze individus à faces patibulaires
et aux guenilles sordides, mais armés jusqu'aux dents, soupaient de
bon appétit autour d'un feu de veille, allumé pour éloigner les bêtes
fauves et combattre le froid piquant de la nuit dans les montagnes,
tandis que leurs chevaux, attachés à des piquets, broyaient à pleine
bouche une copieuse provende d'herbe fraîche et de maïs.
Ce campement était tout simplement une halte de salteadores; parmi ces
bandits se trouvaient deux de nos connaissances, les señores Trabuco
et Matadiez, rendus méconnaissables par les élégants costumes de
campesinos, tout en drap et en velours de première qualité, qui avaient
remplacé les loques informes dont nous les avons précédemment vus
revêtus.
Ces deux dignes personnages semblaient jouir d'une certaine
considération parmi leurs compagnons qui ne leur adressaient la parole
qu'avec force témoignages de respect, leur obéissaient au moindre
signe, leur réservaient la meilleure place au feu et leur laissaient
prendre les plus savoureux morceaux, ne se servant que lorsque les deux
caballeros, si étrangement privilégiés, avaient terminé leur repas.
Du reste, rendons cette justice à ces honorables caballeros, de
constater qu'ils n'abusaient en aucune façon de l'ascendant qu'ils
possédaient sur leurs compagnons, et qu'ils étaient, au contraire,
d'une courtoisie parfaite et d'une aménité patriarcale dans leurs
rapports avec eux.
Le souper s'était terminé juste au coucher du soleil; les bandits
avaient alors fait leurs préparatifs pour passer la nuit le plus
confortablement possible; les uns avaient donné la provende aux
chevaux, les autres apporté du bois pour entretenir les feux de veille;
deux sentinelles avaient été placées, soit pour guetter l'approche
des rôdeurs suspects, hommes ou fauves, soit pour veiller dans les
ténèbres au salut général; puis tous ces devoirs accomplis, les
bandits libres de tous soins s'étaient accommodés à leur guise autour
des feux, les uns s'étaient étendus sur le sol et roulés dans leurs
zarapés, n'avaient point tardé à s'endormir d'un calme et paisible
sommeil; d'autres avaient allumé leurs papelitos et fumaient avec
cette béatitude extatique qui caractérise tous les hommes de la race
méridionale; quelques-uns enfin, sortant du fond de leurs poches des
jeux de cartes crasseux et usés par l'usage, taillaient un monte
effréné; bref, le camp offrait l'aspect pittoresque d'une de ces haltes
de bandits ou de bohémiens que le crayon humoristique de Callot et le
pinceau puissant de Salvator Rosa ont si magistralement fixées sur la
toile, ou jetées sur le papier.
Le seigneur Matadiez et son digne collègue, le seigneur Trabuco,
assis un peu à l'écart sous l'abri protecteur d'un jacal, que leurs
subordonnés avaient construit afin de garantir leurs précieuses
personnes contre l'atteinte de la froide rosée de la nuit, causaient
entre eux tout en s'envoyant réciproquement au visage les formidables
bouffées de fumée bleuâtre, qu'avec une régularité mathématique, ils
aspiraient de leurs élégants pajillos.
--Vous conviendrez avec moi, señor Matadiez, disait le señor Trabuco,
que la vie que nous menons ici n'a rien de fort agréable, et que, pour
peu qu'elle se prolonge quelques jours encore, nous sommes exposés à
mourir, sinon de faim, mais tout au moins d'ennui.
--Je partage complètement votre avis, mon cher compère et honorable
ami, répondit Matadiez en hochant la tête d'un air significatif; notre
existence au milieu de ces montages sauvages, en compagnie de gens
ignorants et bornés, n'est nullement récréative; mais, qu'y faire?
Patience, cela ne saurait longtemps durer encore.
--Le ciel vous entende, cher compère! car je vous avoue que s'il me
fallait demeurer seulement trois jours de plus ici, malgré la riche
récompense, qui nous est promise, j'abandonnerais la partie, tant je
sens l'ennui et le dégoût me monter au cerveau.
--D'un moment à l'autre nous aurons des nouvelles, ceux que nous
attendons doivent depuis plusieurs jours déjà avoir quitté San Luis et
ils ne sauraient être loin.
--Ah! çà, vous êtes-vous bien entendu avec l'homme qui nous emploie?
Est-ce un caballero sur lequel on puisse compter?
--Je le crois, il m'a été présenté par une personne dans laquelle j'ai
toute confiance, et qui m'a répondu de lui sur son honneur et corps
pour corps. D'ailleurs, nos conventions sont, comme vous le savez,
d'une simplicité biblique; cher compère: nous livrons la marchandise et
nous sommes payés sur l'heure.
--Je ne comprends pas d'autres façons de traiter les affaires.
--Ni moi non plus; de cette manière, on évite des contestations souvent
très désagréables.
--Quelle espèce d'homme est ce caballero?
--Lequel? celui qui nous emploie?
--Oui.
--Ma foi, je vous avoue que je l'ignore.
--Comment! vous l'ignorez?
--Oui; voici comment les choses se sont passées: il y a quelques
jours, l'ami dont je vous ai parlé me fit prier de passer chez lui
pour causer d'une affaire importante. A l'heure indiquée, je fus exact
au rendez-vous: mon ami m'attendait. Après l'échange des premiers
compliments, il me présenta au caballero, qui se tenait silencieux
auprès de lui comme étant la personne qui désirait traiter avec moi.
--Vous l'avez vu, alors?
--Oui et non.
--Comment! oui et non; je vous avoue que je ne comprends plus.
--Vous allez me comprendre à l'instant, cher compère.
--Je vous avoue que je n'en serai pas fâché; je déteste les énigmes.
--Moi de même, n'ayant jamais eu le talent d'en deviner une seule; ce
caballero était enveloppé jusqu'aux yeux dans un grand manteau; les
ailes de son chapeau étaient soigneusement rabattues sur son visage,
et, par excès de précautions sans doute, il portait un loup de velours
par les trous duquel on voyait des yeux qui ressemblaient à des
charbons ardents.
--Voilà qui est étrange! ce caballero voulait sans doute garder
l'incognito.
--C'est ce que j'ai supposé, et comme je me pique avant tout d'être
homme du monde, j'ai compris qu'il serait de mauvais goût de montrer
une curiosité indiscrète, et je n'ai pas insisté.
--Vous avez agi en véritable caballero, cher compère; seulement, je me
permettrai de vous faire observer que vous avez peut-être été un peu
léger en cette circonstance.
--Le croyez-vous? fit-il en riant. Vous allez en juger: Après avoir
poliment salué l'inconnu, je me tournai vers mon ami:--Ce señor désire
garder l'incognito? lui dis-je.--Oui, me répondit mon ami. Cela vous
déplaît-il?--A moi, personnellement, en aucune façon. Je suis d'avis
que chacun est libre d'agir à sa guise et de traiter les affaires comme
il l'entend.--A la bonne heure! s'écria joyeusement mon ami; vous êtes
bien l'homme qu'il nous faut. Que vous ai-je annoncé? continua-t-il, en
se tournant vers l'inconnu, toujours silencieux à son côté. Je saluai
comme je le devais à ce compliment, et je repris: Malheureusement pour
moi, je ne suis pas seul. Les caballeros qui m'accordent leur confiance
ont besoin d'une garantie; ce sont mes associés, je dois leur rendre
compte de ma conduite. Que leur dirai-je? que je ne sais avec qui je
traite? Ils me tourneront le dos en me riant au nez, et me planteront
là. Les choses ne peuvent donc s'arranger ainsi; il faut avant tout
nous entendre.--Cela sera facile, señor, dit alors l'inconnu d'une voix
hautaine. Quel est le nombre des drôles que vous commandez?
--Pardon, señor, répondis-je, justement froissé du ton de l'inconnu et
des expressions impropres dont il s'était servi, mes associés sont de
très honorables caballeros, avantageusement connus, et non des drôles.
--Bien répondu, par mon âme! s'écria le señor Matadiez en se frottant
les mains.
--Peu importe, reprit sèchement l'inconnu; combien sont-ils?--Ma foi,
cher compère, comme le nombre ne me revint pas tout de suite à la
mémoire, à tout hasard je le doublai. Vingt-cinq, répondis-je.--Soit,
dit-il; et, retirant une bourse de dessous son manteau: Prenez,
ajouta-t-il en me la présentant; cette bourse contient cent onces, vous
en disposerez comme vous le jugerez convenable, ce sont les arrhes
de notre marché. Avez-vous d'autres observations à me faire? ou bien
croyez-vous maintenant pouvoir, sans trop vous compromettre, traiter
avec moi? Je pris la bourse, que je mis immédiatement dans ma poche,
et; comme bien vous pensez, cher compère, je jugeai inutile d'insister
davantage sur ce sujet; j'étais certain que je traitais avec un
caballero.
--Vous avez eu parfaitement raison, cher compère; mais pardon de vous
adresser cette question, vous avez la bourse?
--Caray! je le crois bien, elle est là, répondit-il en frappant
légèrement sur la poche du côté de son dolman.
--Ah! ah! il est singulier que vous n'ayez pas jusqu'à présent songé à
me faire part de cette circonstance, qui est cependant d'une certaine
importance.
--J'y ai songé, cher compère, seulement je devrais vous demander votre
avis.
--A quel propos?
--Nous avons promis de donner quatre onces à chacun de nos compagnons
pour cette expédition, n'est-ce pas?
--Quatre onces, oui, c'est parfaitement cela?
--Eh bien, je me demande si je dois leur donner des arrhes de deux
onces à chacun, par exemple, ou s'il est préférable que nous partagions
tout simplement le contenu de la bourse entre nous deux; voilà ce qui
m'embarrasse, vous ne m'avez pas fait l'injure, je me plais à le
croire, de supposer que la pensée me soit venue un seul instant de vous
frustrer de la part qui vous revient dans cet argent.
--Oh! cher compère, je connais trop votre délicatesse pour avoir eu
cette pensée; ma réponse sera courte, mais catégorique: je suis d'avis
qu'en affaires, on doit toujours exiger des arrhes, mais ne jamais en
donner.
--Parfaitement raisonné, dit l'autre en riant. Ainsi, vous concluez...?
--Dame! c'est clair, je crois: je conclus à ce que nous partagions tout
simplement le contenu de la bourse entre nous.
--A la bonne heure, reprit-il en faisant le geste, de porter sa main
à sa poche, vous allez être satisfait, cher compère; mais, s'arrêtant
tout à coup, j'ai une proposition à vous faire, dit-il.
--Voyons la proposition, répondit le señor Matadiez en pinçant
légèrement les lèvres.
--Nous nous ennuyons considérablement ici.
--Le fait est que les divertissements ne sont pas nombreux.
--Si nous taillions un monte?
--Ah! et à propos de quoi?
--Pour tuer le temps, pas autre chose.
--Voilà une proposition qui me paraît bien séduisante.
--Vous acceptez?
--Un moment, je me consulte, nous intéresserons la partie, probablement?
--Oh! une misère.
--Oui, ma part contre la vôtre, par exemple, n'est-ce pas, cher
compère? dit le señor Trabuco en posant amicalement la main sur
l'épaule de son digne ami et en riant sournoisement; ce serait avec
bien de la joie que j'accepterais cette partie, mais je crois que nous
ne tarderons pas à en jouer une autre plus sérieuse. Écoutez.
Les deux bandits prêtèrent l'oreille; presque aussitôt, ils se levèrent.
Ils avaient reconnu le galop précipité d'un cheval, dont le bruit,
semblable au roulement du tonnerre, se rapprochait de plus en plus de
l'endroit où ils se trouvaient.
--Qu'est cela? murmura Matadiez.
--Nous allons le savoir, répondit Trabuco; éveillons toujours nos
hommes, il est bon d'être sur ses gardes.
--C'est juste; mais il est inutile de les éveiller, nos gaillards sont
déjà debout; ils ont un sommeil de coyote, rien ne leur échappe.
En effet, les bandits, éveillés par le bruit toujours croissant produit
par le galop du cheval, se tenaient immobiles, embusqués derrière les
broussailles, la main sur leurs armes et prêts à obéir au premier signe
de leurs chefs; seuls, ceux-ci avaient conservé leur place au milieu de
la clairière.
Cinq ou six minutes s'écoulèrent, puis tout à coup les buissons furent
violemment écartés et un cavalier, lancé à toute bride, se précipita
hors des fourrés et vint, par un prodige d'équitation, s'arrêter court
à deux pas des deux hommes qui n'avaient pas fait un mouvement pour
l'éviter.
Ce cavalier portait le costume des rancheros mexicains; il était masqué.
--Êtes-vous prêts? dit-il d'une voix brève avec un léger accent
étranger.
--Nous le sommes, répondit Matadiez non moins laconiquement.
--Alerte à tous! ceux auxquels nous avons affaire me suivent, j'ai à
peine deux lieues d'avance sur eux.
--Bon! comme ils marchent au pas, c'est une heure que nous avons devant
nous, d'autant plus que les chemins sont mauvais.
--Quelle imprudence de voyager ainsi la nuit dans des contrées qu'on ne
connaît pas! dit Trabuco d'une voix railleuse.
--Bref, reprit l'inconnu, nos gens seront bientôt au pied du voladero.
--Ils nous y trouveront, répondit Matadiez, rien n'est changé.
--Rien, seulement le respect le plus profond pour la jeune dame et pour
son père.
--Nous sommes caballeros, señor: cette recommandation est inutile.
--Ainsi, je puis compter sur vous?
--Caray! n'avez-vous pas notre parole?
--C'est vrai; alors au revoir et ne manquez pas cette occasion, nous
n'en trouverions que difficilement une aussi propice.
--Combien sont-ils?
--Quinze en tout.
--Peones ou caballeros?
--Peones, mais je les crois braves.
Les deux bandits haussèrent les épaules avec dédain.
--Tout est pour le mieux, dit Matadiez.
--Vous pouvez considérer l'affaire comme terminée, ajouta en riant
Trabuco.
L'inconnu les salua de la main, tourna bride et s'éloigna aussi
rapidement qu'il était venu.
Lorsque le bruit de sa course se fut éteint dans le lointain, Matadiez
frappa à deux reprises la crosse de son fusil sur le sol.
A ce signal les bandits reparurent.
--A cheval, et au Voladero del Macho! ordonna Matadiez.
Les salteadores bondirent en selle et s'élancèrent comme une légion de
démons sur les traces de leurs chefs.
Un voladero est une montagne dont le sommet s'avance dans l'espace,
tandis que, au contraire, la base se creuse de façon à lui donner
à peu près la forme d'un arc tendu dont la corde n'existerait pas.
Ces montagnes, fort curieuses, ne se rencontrent qu'au Mexique. Et,
selon toute probabilité, cette dépression de la base, qui en eut le
point caractéristique, se produit chez elles à la suite d'un de ces
innombrables cataclysmes qui bouleversent incessamment ce malheureux
pays.
Beaucoup de sentiers passent au pied des voladeros, de sorte qu'il
semble aux voyageurs que le hasard conduit dans ces parages, qu'ils
franchissent une voûte immense, dont une moitié, émiettée par le temps,
serait tombée au niveau du sol, tandis que l'autre, maintenue par des
attaches invisibles, serait demeurée debout par un prodige d'équilibre.
Nous ajouterons que ce n'est qu'en employant les plus grandes
précautions qu'on se hasarde à passer sous un voladero, et qu'il faut
qu'on y soit absolument obligé, parce que les masses de terre et
les blocs de rochers qui se détachent incessamment du sommet de la
montagne, menacent à chaque seconde les voyageurs de les écraser sous
leur poids ou de les engloutir tout vivants.
Le lieu était donc parfaitement choisi pour une embuscade; les bandits,
échelonnés à droite et à gauche de l'étroit sentier que devaient
suivre les voyageurs qu'ils attendaient, n'avaient à redouter aucune
intervention fâcheuse, dans un endroit justement redouté et par cela
même éloigné de toute habitation.
Cependant M. Prescott et sa fille s'approchaient assez rapidement du
voladero, dont ils apercevaient déjà la masse imposante se détachant en
noir, à une courte distance, sur le reste du paysage.
Le gentleman anglais avait préféré adopter la coutume mexicaine et
voyager de nuit, pour éviter de trop grandes fatigues à sa fille et se
ménager lui-même; car, dans les parages où il se trouvait en ce moment,
la chaleur est tellement intense pendant le jour, que, à moins d'être
né dans le pays, il est impossible d'y résister. La marche avait été
ainsi réglée: on se mettait en route le soir à six heures, on marchait
jusqu'à deux heures du matin, moment où la rosée commence à tomber et
le froid à devenir glacial; à deux heures, on s'arrêtait jusqu'à sept,
puis on repartait pour faire une autre halte à midi et laisser ainsi
tomber la plus grande force de la chaleur. Mais, comme M. Prescott
connaissait le pays qu'il parcourait et qu'il savait les nombreux
dangers auxquels il se trouvait exposé, il avait pris, avec une
intelligence rare, ses mesures, de façon à déconcerter les salteadores
et les rôdeurs de toutes sortes qu'il savait, à n'en pouvoir douter,
être embusqués derrière chaque pointe de rocher ou chaque buisson.
Ses peones, sur le dévouement et le courage desquels il comptait
peut-être un peu légèrement, nous le craignons, avaient été, par ses
soins, bien armés et montés sur des chevaux de choix; lui-même avait
jugé prudent de placer deux pistolets dans ses fontes, de s'attacher
un sabre au côté, et de porter en travers de sa selle une excellente
carabine; la petite troupe, composée d'une douzaine d'hommes, avait
été divisée en trois détachements; une avant-garde de deux cavaliers
servant d'éclaireurs, le gros du convoi, sur les flancs duquel
marchaient les mules de charge, conduites par des arrieros, et une
arrière-garde de deux cavaliers; cet ordre de marche, adopté le premier
jour de la sortie de San Luis, avait été depuis rigoureusement suivi.
M. Prescott avait, comme de raison, eu le soin de conserver auprès de
lui ceux de ses peones qu'il supposait les plus braves et les plus
dévoués.
C'était donc dans cet ordre que la petite caravane s'avançait vers le
voladero, dont elle n'était plus éloignée que d'une distance d'une
demi-lieue environ, lorsque M. Prescott commanda de faire halte.
Le convoi devint aussitôt immobile; M. Prescott se pencha à l'oreille
de son mayordomo et lui dit quelques mots à voix basse.
Santiago Ramírez s'inclina respectueusement, mit pied à terre,
s'approcha d'une des mules de charge et ouvrit un ballot.
--Pourquoi nous arrêtons-nous donc, mon père? demanda miss Anna d'une
voix languissante.
--Parce que, mon enfant, répondit M. Prescott, nous approchons du
voladero, c'est-à-dire de l'endroit le plus dangereux que nous
rencontrerons sur notre route, et qu'il nous faut prendre une
précaution importante.
--Laquelle donc?
--Regardez, ma fille, répondit-il laconiquement. La jeune fille
n'insista pas davantage; la lune reluisait presque comme en plein jour
et permettait de distinguer à une assez grande distance tous les
accidents du paysage; seul, le voladero était sombre et ressemblait,
tant les ténèbres y étaient épaisses, à l'entrée d'un gouffre.
M. Prescott avait fait confectionner à México, avant que d'en partir,
des espèces de sacs en cuir à forte semelle, semblables à ceux que,
sous Louis XV, le maréchal de Saxe voulait faire adopter à la cavalerie
française. Ces sacs de cuir, Santiago Ramírez était occupé en ce moment
à en chausser les pieds des chevaux.
--Comprenez-vous? dit M. Prescott à sa fille.
--Je vous avoue humblement que non, mon père.
--C'est que vous ne vous donnez pas la peine de réfléchir, reprit-il
en souriant; nous allons traverser une voûte dont le sommet s'écroule
à chaque seconde sur la tête des voyageurs. La dernière fois que je
suis passé par ici, j'ai remarqué que la percussion du son sous cette
voûte occasionnait des ébranlements qui augmentaient ces écroulements
dans des proportions considérables; j'ai moi-même failli être victime
d'un éboulement qui eut lieu à deux pas de moi. Pour éviter que
pareille chose nous arrive aujourd'hui et diminuer le danger autant que
possible, je me suis précautionné de ces sacs, dont vous ne tarderez
pas à voir l'effet.
Au moment où M. Prescott achevait sa démonstration, le mayordomo
achevait, de son côté, de chausser les chevaux; puis, après avoir
enlevé les grelots des mules de charge, il revint reprendre sa place
auprès de son maître.
--Mes enfants, dit alors M. Prescott, écoutez bien l'ordre que je vous
donne; de son exécution dépend probablement notre salut à tous. Lorsque
nous atteindrons ce mélèze qui se trouve à trois cents pas de nous, là,
sur la droite du sentier, nous enfoncerons les éperons aux flancs de
nos montures et nous nous élancerons ventre à terre; nous franchirons
ainsi la voûte du voladero, et nous ne nous arrêterons que cinq cents
pas plus loin. Surtout pas un cri pendant toute la durée de cette
course. M'avez-vous bien compris?
--Oui, seigneurie, répondirent les peones.
--Bon. Maintenant silence et en route! Le convoi se remit en marche.
Arrivés au point que leur avait désigné M. Prescott, les peones
s'élancèrent à toute bride. Grâce aux sacs de cuir dans lesquels leurs
pieds étaient enfermés, les chevaux, semblables au coursier-spectre de
la ballade allemande, filaient silencieusement dans l'espace, et leur
galop rapide ne produisait pas le moindre bruit.
La caravane s'engouffra sous la voûte avec une vélocité vertigineuse.
Tout à coup des torches étincelèrent dans la nuit, et de derrière tous
les rochers s'élancèrent des cavaliers qui se ruèrent sur les voyageurs
en poussant de grands cris et en brandissant leurs armes.
X
Le Guet-apens.
En se voyant ainsi attaqués à l'improviste, les voyageurs éprouvèrent
d'abord un moment de folle terreur et ne songèrent qu'à chercher leur
salut dans la fuite; mais promptement ranimés par les encouragements de
M. Prescott qui, lui, avait bravement fait face au danger, et peut-être
honteux d'abandonner ainsi leur maître et leur jeune maîtresse sans
essayer de les défendre, les peones ne tardèrent pas à tourner bride;
à leur tour, ils chargèrent résolument les bandits. Ceux-ci avaient
supposé avoir bon marché des voyageurs; surpris par ce retour
offensif, ils hésitèrent et mirent plus de mollesse dans leur attaque.
La défense s'organisait, le combat était rétabli, le résultat de
la lutte devenait incertain; Matadiez et son digne ami Trabuco
commençaient à être sérieusement inquiets; plusieurs de leurs
compagnons avaient succombé, d'autres lâchaient pied: la position se
faisait pour eux de plus en plus difficile.
Mais les deux bandits étaient gens de ressource et surtout fort experts
en matière de guet-apens; de plus ils tenaient énormément à toucher
la prime magnifique qui leur avait été promise pour la capture de M.
Prescott et de sa fille; une plus longue hésitation pouvait les perdre;
leur parti fut pris en un instant pour tenter un effort désespéré, qui,
d'une façon ou d'une autre, serait décisif.
Matadiez jeta un cri strident; aussitôt toutes les torches
s'éteignirent à la fois, et l'obscurité la plus profonde remplaça
aussitôt la lueur blafarde grâce à laquelle, jusqu'alors, les
combattants avaient pu s'entrevoir et diriger presque sûrement leurs
coups.
Le combat continua donc dans les ténèbres; amis et ennemis se mêlèrent,
se ruant les uns contre les autres avec un acharnement sans pareil.
Tout à coup de grands cris se firent entendre, et une dizaine de
cavaliers, tenant chacun une torche allumée de la main gauche,
s'engouffrèrent comme un ouragan sous la voûte en poussant le cri de
guerre des rancheros.
Presque aussitôt une masse énorme de terre et de pierres détachées de
la cime du voladero, tomba avec un fracas épouvantable au milieu des
combattants, dont plusieurs furent littéralement broyés sous son poids.
Il y eut alors un désordre horrible, une panique effroyable parmi ces
hommes acharnés à s'entre-égorger; les bandits comprirent que la partie
était perdue pour eux, ils ne songèrent plus qu'à gagner au pied et
s'élancèrent au hasard, poussés par l'instinct de la conservation.
Mais la fuite elle-même leur était devenue impossible; la partie de la
voûte qui s'était écroulée avait formé derrière eux une infranchissable
barrière; devant eux les rancheros, la carabine à l'épaule,
n'attendaient qu'un signe de leur chef pour les tuer à bout portant.
Ce chef était don Pablo; il se tenait immobile, l'épée à la main, à
deux pas en avant de sa troupe, contenant à grand-peine son cheval qui
se cabrait de terreur, et cherchant d'un regard anxieux ceux au secours
desquels il était accouru.
M. Prescott et sa fille avaient disparu. Un instant le jeune homme
trembla qu'ils ne fussent ensevelis sous les décombres de la voûte, et
une pâleur mortelle envahit son mâle visage.
--Bas les armes et pied à terre, misérables! cria-t-il d'une voix rude.
Les bandits obéirent avec une rapidité qui témoignait de la crainte
qu'ils éprouvaient.
Ils n'étaient plus que huit, dont cinq avaient reçu de graves
blessures, et ne se tenaient debout qu'avec les plus grandes
difficultés.
Don Pablo les examina les uns après les autres avec la plus sérieuse
attention.
--Que sont devenus vos chefs? dit-il enfin. Les bandits gardèrent le
silence.
--M'entendez-vous? reprit-il avec un ton de menace qui fit courir un
frisson de terreur dans les veines des plus braves.
--Ils nous ont abandonnés pendant l'obscurité, répondit enfin un
blessé; nous ne savons ce qu'ils sont devenus.
Il y eut un silence de quelques secondes, pendant lequel on eût entendu
battre le cœur dans la poitrine de ces misérables.
Don Pablo fixait sur eux un regard farouche.
--A genoux! reprit-il, et recommandez-vous à Dieu, vous allez mourir!
--Grâce! s'écrièrent-ils en joignant les mains avec une inexprimable
angoisse.
--Pas de grâce! dit-il sèchement, et, se tournant vers ses cavaliers,
il leva lentement son épée au-dessus sa tête.
Dix coups de feu éclatèrent, se confondant dans une seule détonation.
Un cri horrible se fit entendre, les, bandits roulèrent sur le sol.
Ils étaient morts.
--Justice est faite, dit froidement l'implacable ranchero, abandonnons
aux coyotes les cadavres de ces misérables et mettons-nous à la
recherche de ceux dont ils avaient voulu faire leurs victimes.
Santiago Ramírez s'approcha respectueusement de lui:
--Señor don Pablo, lui dit-il, les deux chefs se sont échappés; ne
craignez-vous pas qu'ils aient réussi dans les ténèbres à s'emparer de
mon maître et de ma jeune maîtresse?
--C'est ce que nous saurons bientôt, répondit le jeune homme d'une voix
sourde.
--Et nous, que devons-nous faire, señor?
--Nous accompagner provisoirement; votre sûreté l'exige.
Santiago Ramírez s'inclina et rejoignit les autres peones, qui se
rangèrent derrière les rancheros. Sur un signe de don Pablo, les
cavaliers sortirent au galop de la voûte; au bout de quelques minutes,
ils se retrouvèrent en rase campagne, hors de l'ombre projetée par la
masse imposante du voladero.
La nuit était claire et étoilée, la lumière suffisante pour qu'il fût
facile, à une assez grande distance, de distinguer les divers accidents
du paysage; les torches, devenues inutiles, avaient été éteintes.
Les rancheros galopaient ainsi depuis vingt minutes environ,
lorsqu'ils se trouvèrent presque subitement en face d'une troupe assez
considérable de cavaliers rangés en bataille en travers de la route,
et qui semblaient leur barrer le passage.
--_Qui vive_?--Qui vive?--cria une voix forte.
--_Mejico e Independencia_!--Mexique et Indépendance!--répondit
aussitôt don Pablo en continuant d'avancer.
--_Qué gente_?--Quelles personnes?--reprit la voix?
--Rancheros.
Un hurrah joyeux accueillit cette dernière réponse, et un cavalier
s'élança au-devant de don Pablo.
Ce cavalier était M. Prescott.
Les deux troupes se confondirent en une seule. Les nouveaux venus
faisaient partie de la cuadrilla de don Pablo; le jeune homme les avait
laissés en arrière pour éclairer la route et arrêter les fuyards.
M. Prescott était pâle, défait; il paraissait en proie à une grande
agitation; tout son flegme britannique avait disparu; il était accablé
de douleur.
--Ma fille, s'écria-t-il, dès qu'il fut près de don Pablo, ma fille, où
est ma fille?
Le jeune homme baissa tristement la tête sans répondre.
--Oh! reprit le vieillard en se tordant les mains avec désespoir, elle
est morte!
--Non! non! s'écria vivement don Pablo, elle vit.
--Où est-elle alors, rendez-la-moi, ma fille, je la veux.
--Hélas! elle a disparu; mais, ajouta-t-il vivement, elle ne saurait
être bien loin encore, nous la retrouverons, je vous le jure; sans
doute elle aura fui pendant le combat.
Le vieillard hocha tristement la tête à plusieurs reprises.
--Non, dit-il avec amertume, elle a été enlevée, j'en suis sûr! les
misérables me l'ont ravie.
--Revenez à vous, Monsieur, miss Anna ne peut-elle donc pas s'être
échappée comme vous à la faveur des ténèbres?
--Je vous répète, don Pablo, qu'elle a été enlevée comme je l'ai été
moi-même.
--Que voulez-vous dire?
--Un bandit s'est jeté en croupe sur mon cheval, a saisi la bride et
m'a entraîné malgré tous les efforts que j'ai tentés pour recouvrer ma
liberté; vous voyez bien que ma pauvre fille a été elle aussi victime
d'un odieux guet-apens? Oh! mon Dieu! mon Dieu!
Une sueur froide inonda le front du jeune homme.
--Malheur à moi, murmura-t-il, si ce que vous dites est vrai, Monsieur!
Mais non, je ne puis le croire, cela n'est pas, reprit-il avec énergie,
cela ne saurait être, miss Anna nous sera rendue; qu'est devenu le
bandit qui vous a enlevé?
--Eh! le sais-je, le misérable a été arrêté par vos cavaliers; à peine
libre j'ai voulu retourner sur mes pas; j'aurais retrouvé ma fille,
moi, si l'on m'avait laissé me mettre à sa recherche.
Puis, vaincu tout à coup par la douleur, le malheureux vieillard se
renversa sur son cheval et aurait roulé sur le sol si don Pablo ne
l'avait retenu en lui jetant les bras autour du corps.
Il était évanoui.
Le jeune homme le considéra un instant avec une impression impossible à
rendre.
--Pauvre père! murmura-t-il d'une voix que l'émotion faisait trembler,
quelle punition terrible de son entêtement insensé! Mais, sur mon âme,
je lui rendrai sa fille, je le jure, ou bien je périrai!
Les rancheros avaient mis pied à terre et installé un campement
provisoire pour la nuit; don Pablo ne voulait pas s'éloigner du
voladero avant d'en avoir minutieusement exploré tous les environs; il
espérait ainsi découvrir quelque indice qui le mit sur les traces de
miss Anna.
M. Prescott avait été étendu sur des couvertures; Santiago Ramírez et
don Pablo lui prodiguaient les soins les plus empressés et essayaient
par tous les moyens de le rappeler à la vie.
Le vieillard demeura près d'une heure sans connaissance. Enfin, il
rouvrit les yeux, jeta des regards égarés autour de lui; puis tout à
coup le souvenir lui revint, il jeta un grand cri et fondit en larmes.
Don Pablo ne l'avait pas quitté, il lui prit la main.
--Courage, lui dit-il d'une voix douce; courage, pauvre père!
--Ma fille, murmurait le vieillard à travers ses sanglots; ma fille!
mon Dieu! Don Pablo, vous me la rendrez, n'est-ce pas? s'écria-t-il
tout à coup en fixant sur le jeune homme ses yeux rougis par les larmes.
--Je l'ai juré, Monsieur, répondit-il d'une voix grave; Dieu a entendu
mon serment.
--Soyez béni, don Pablo, pour cet espoir cependant bien faible que vous
faites entrer dans mon cœur. Oh! ma fille! ma pauvre fille!
Le jeune homme confia M. Prescott aux soins de ses peones, et, après
lui avoir de nouveau serré la main et répété le mot: courage! il
s'éloigna à pas lents d'un air pensif.
Plusieurs feux de bivouac avaient été allumés. Don Pablo s'assit devant
l'un d'eux, et s'adressant à l'un de ses officiers:
--Qu'avez-vous fait du bandit qui est venu si étourdiment donner dans
votre embuscade? Vous ne l'avez pas fusillé, j'espère?
--Non colonel, pas encore, répondit l'officier, supposant que peut-être
vous désireriez l'interroger; provisoirement, nous l'avons solidement
garrotté et placé sous bonne garde.
--Vous avez bien fait; quel homme est-ce?
--Hum! il a l'air d'un assez triste sujet, colonel; c'est un grand
drôle à mine patibulaire, taillé en hercule, qui s'est défendu comme un
démon lorsque nous l'avons arrêté et qui même a blessé deux hommes.
--Donnez l'ordre qu'on me l'amène à l'instant; peut-être pourra-t-il
nous fournir quelques renseignements précieux.
--Je doute qu'il consente à parler, colonel; depuis son arrestation,
malgré toutes les questions qui lui ont été adressées, il s'est obstiné
à ne pas vouloir répondre.
--Peut-être serai-je plus heureux que vous. Donnez, je vous prie,
l'ordre qu'on le conduise en ma présence.
L'officier se hâta d'obéir; il revint au bout de quelques minutes suivi
de plusieurs rancheros qui amenaient, ou plutôt portaient au milieu
d'eux, car il refusait de marcher, bien que ses jambes fussent à peu
près libres, notre ancienne connaissance, le señor Matadiez.
Le bandit n'avait rien perdu de son effronterie, ni de sa cynique
assurance. Le seul changement qui s'était opéré en lui, c'est que ses
yeux de chat-tigre semblaient lancer des flammes sous ses sourcils
froncés à se joindre, et que l'expression de sa physionomie était
encore plus farouche que de coutume.
Don Pablo jeta sur le drôle un regard investigateur, et s'adressant à
l'officier:
--Capitaine, dit-il froidement, faites prendre les armes à dix
cavaliers et qu'ils se tiennent prêts pour une exécution.
Le capitaine fit un signe, dix rancheros s'approchèrent, la carabine à
la main et se placèrent silencieusement en face du prisonnier.
Celui-ci demeura impassible, indifférent en apparence à ces préparatifs
dont cependant il comprit toute la menaçante signification.
--Tu es condamné à mort, prépare-toi à mourir, dit don Pablo d'un ton
bref en s'adressant au prisonnier.
Le bandit sourit avec dédain.
--Je suis condamné à mort depuis ma naissance, répondit-il d'une voix
railleuse; un peu plus tôt un peu plus tard, toute créature humaine
doit en arriver là, c'est le but commun, nul être vivant ne le peut
éviter. Faites donc de moi ce qu'il vous plaira.
--Tu ne crains pas la mort?
--Pourquoi la craindrais-je, c'est la fin de tout.
--Ou le commencement!
--Peut-être; que m'importe!
--La vie est belle cependant, quand on est jeune, fort et riche.
--Oui, mais quand on est pauvre, elle ne vaut pas la peine qu'on prend
à essayer de la prolonger.
--Hum! Si au lieu de te faire exécuter, comme c'est mon droit, je te
pardonnais?
--Vous plaisantez, colonel! dit le bandit avec un tressaillement
involontaire.
--Suppose un instant que je parle sérieusement.
--A quoi bon supposer ce qui ne saurait être? répondit-il en haussant
les épaules. Vous m'avez arrêté en flagrant délit; c'est une partie
comme une autre engagée entre nous. J'ai joué, j'ai perdu, je dois
payer.
--Alors, tu veux mourir?
--Je ne dis pas cela. Il y a toujours chez l'homme le plus brave un
sentiment instinctif qui le pousse à conserver la vie.
--Tu peux vivre si tu le veux.
--Est-ce un marché que vous me proposez, colonel?
--C'est un marché, oui, señor Matadiez.
--Hein? s'écria le bandit dont l'œil lança un fulgurant éclair, vous me
connaissez?
--Oui, je te connais.
--Et me connaissant vous me feriez grâce?
--Non seulement je te ferai grâce si tu le veux; mais encore je te
rendrai riche.
--Bon; alors on peut s'entendre. Il est inutile de me tenir ainsi plus
longtemps garrotté comme un _novillo_; ordonnez qu'on détache mes liens
et qu'on nous laisse seuls.
--Si je fais ce que tu désires, tu n'essaieras pas de t'échapper?
--Ma foi, non; la vie me pèse, j'irai de moi-même me placer devant les
carabines de vos soldats, je vous le jure, quand vous me l'ordonnerez;
si vous me connaissez, vous savez qu'on peut avoir confiance en ma
parole.
Don Pablo fit un signe d'assentiment.
--Déliez cet homme, dit-il.
On obéit; le bandit poussa un rugissement de joie et fit sur place
un bond prodigieux sur lui-même, comme pour s'assurer qu'il était
réellement rentré en possession de toutes ses facultés.
Les soldats s'éloignèrent; le colonel et le bandit demeurèrent seuls.
En recouvrant sa liberté, Matadiez avait repris toute son insouciance.
--Alors, fit-il en riant, ce ne sera pas encore pour cette fois.
Et s'approchant vivement de don Pablo:
--Colonel, lui dit-il sans lui donner le temps de lui adresser la
parole, je sais ce que vous désirez de moi; je ne tromperai pas votre
attente. Je vous dois la vie, je m'acquitterai loyalement; je n'ai
jamais renié mes dettes, et, vive Dieu! celle-là est sacrée. Vous
voulez savoir, n'est-ce pas, ce qu'est devenue la jeune fille qui a
disparu? Je l'ignore; mais je le saurai bientôt, soyez tranquille.
De plus, non seulement je vous aiderai à la sauver, mais encore je
m'engage à vous apprendre, quoique je ne le sache pas moi-même, quel
est l'homme qui m'avait payé pour m'emparer de la pauvre enfant. Vous
ai-je deviné, est-ce bien là tout ce que vous désirez de moi?
--Tu m'as deviné, en effet, et c'est tout ce que je désire de toi; si
tu tiens la promesse que tu me fais, je te le dis à mon tour, sois
tranquille.
--Bon, ne parlons pas de cela maintenant, reprit-il d'un ton enjoué;
après la réussite nous réglerons cette affaire.
--Soit. Un mot encore?
--Parlez.
--Comment te trouvé-je de si bonne composition, toi cependant si...
--Féroce? bah! dites le mot, allez, colonel; deux raisons m'ont engagé
à agir ainsi que je le fais; la première, c'est que vous avez été franc
avec moi, et que vous m'avez témoigné de la confiance en me rendant
ma liberté sur parole; la seconde, c'est que je suis peut-être un
tigre, mais qu'à coup sûr je ne suis pas un loup; je tue sans remords
un homme, et cela bravement, en face, mais je répugne à enlever les
enfants et les femmes, je trouve cela lâche. J'ai été malgré moi
entraîné à tenter cette expédition, elle me répugnait; mais j'étais
à bout de ressources et je ne voulais pas mourir de faim. Voilà mon
excuse, si quelque chose peut excuser une action aussi indigne.
--Bien, je m'attendais à cette réponse, je suis heureux de ne point
m'être trompé sur ton compte; allons, tu vaux mieux que ta réputation,
je ne désespère pas de te voir revenir au bien.
--C'est bien difficile, colonel, répondit-il en hochant la tête...
cependant qui sait?
Don Pablo appela d'un geste le capitaine qui se promenait de long en
large à quelques pas en attendant la fin de ce long entretien.
--Cet homme est libre, lui dit-il, rendez-lui son cheval et ses armes.
Le capitaine s'inclina.
--Merci, dit Matadiez, cette dernière faveur achève de m'attacher
à vous; adieu, colonel; avant peu vous aurez de mes nouvelles, et
j'espère que vous serez satisfait; où vous retrouverai-je?
--Auprès du général Santa-Anna.
--Cela suffit, adieu.
Il salua respectueusement le colonel, reprit ses armes qu'un ranchero
avait apportées, caressa son cheval, se mit en selle d'un bond, et
partit ventre à terre dans la direction du voladero.
Don Pablo le suivit un instant du regard, puis il pencha son front
pensif en murmurant:
--Ce moyen était le seul qui m'offrit des chances de succès; ai-je eu
tort de l'employer? Peut-être!
Et il demeura plongé dans ses réflexions.