Le Départ.
Quatre jours s'étaient écoulés depuis la fête splendide donnée au
Cabildo de San Luis de Potosí, en l'honneur du président de la
République mexicaine; Santa-Anna pressait l'organisation de son armée
dont les divers corps continuaient à se grouper autour de la ville.
Un lundi, vers dix heures du matin, trois personnes étaient attablées
et déjeunaient ou plutôt faisaient semblant de déjeuner dans la salle à
manger de la maison habitée par M. Prescott.
Ces trois personnes, dont le lecteur a sans doute déjà deviné les noms,
étaient M. John Prescott lui-même, sa fille miss Anna, et le colonel
des rancheros, don Pablo de Zúñiga.
Malgré l'apparence appétissante des mets étalés avec profusion sur la
table, les convives ne mangeaient que du bout des lèvres; les plats
retournaient à l'office intacts pour la plupart; miss Anna, le visage
pâle, les sourcils froncés, jouait machinalement avec son couteau, sans
paraître entendre un seul mot de ce que disait son père et son convive,
tant était profonde la méditation dans laquelle elle était plongée.
Cependant la conversation était animée entre les deux hommes et montée
sur un diapason qui, en toute autre circonstance, aurait probablement
motivé son intervention, car chacun des deux interlocuteurs
s'échauffait de plus en plus et soutenait son opinion par des arguments
qui motivait parfois de vertes répliques, si bien que la conversation,
entamée sur un ton assez froid, mais cependant presque amical,
s'aigrissait de plus en plus et menaçait, si elle se prolongeait
pendant quelques instants encore, de dégénérer en querelle, ce qui
pouvait amener de très graves complications entre nos trois personnages.
--Ainsi vous partez? dit don Pablo.
--Aujourd'hui même, dans quelques instants, répondit M. Prescott d'un
ton bourru; plût au ciel que je ne fusse jamais venu dans cette ville
maudite! Ah! c'est à vous que je dois cela, cher don Pablo, je m'en
souviendrai, mon ami.
--Mais expliquez-vous donc, señor, reprit le jeune homme avec un
commencement d'impatience. Voici une demi-heure que vous m'accablez de
récriminations qui sont de l'hébreu pour moi.
--Oui, oui, vous feignez de ne pas me comprendre.
--Sur mon honneur, j'ignore entièrement les motifs qui vous font me
parler ainsi.
--Bien vrai? dit-il en ricanant.
--Je vous le répète.
--Voilà qui est fort, par exemple.
--C'est possible, mais c'est ainsi.
--Vous ignorez la visite que j'ai reçue ce matin?
--Moi? Et comment voulez-vous que je sache si vous avez reçu des
visites?
--Bon... Vous ne connaissez point le général Ochoa?
--Certes, je connais le général Ochoa, beaucoup même... Mais quel
rapport?
--Un intime, cher Monsieur, puisque c'est lui qui est venu.
--Ah! Vous êtes donc lié avec lui.
--Moi? Dieu m'en garde.
--Pourquoi donc? c'est un homme comme il faut, un brave militaire.
--Oui, oui, fit-il en ricanant, un homme comme il faut, un brave
militaire, qui m'a emporté cent mille piastres.
--Cent mille piastres! Le général Ochoa?
--Hélas! oui, tout autant; il est vrai que ce n'est pas en son nom
qu'il me les a demandées.
--Ah! et au nom de qui?
--Au nom du général Santa-Anna, président de la République mexicaine.
Que dites-vous de cela señor don Pablo?
--Je dis que je suis confondu, et que je comprends moins que jamais.
--Vous y mettez de la mauvaise volonté alors, car la chose est toute
simple: S. Exc. le président de la République, mon ami, ainsi qu'il
s'intitule, m'emprunte cent mille piastres pour prix de la protection
qu'il m'accorde. Elle est jolie, n'est-ce pas, sa protection!
--Cet argent n'est pas perdu pour vous, il vous sera intégralement
rendu.
--Ce n'est pas mon avis; voici le troisième emprunt que la République
mexicaine me fait l'honneur de contracter avec moi le couteau sur
la gorge, et je n'ai jusqu'à présent jamais entendu parler de
remboursement.
--Auriez-vous la pensée que Son Excellence ait l'intention de ne point
vous payer?
--J'ignore quelle est à ce sujet la pensée de Son Excellence; mais
comme je ne veux pas m'exposer à un nouvel emprunt, je pars, et tout de
suite.
--Vous avez tort, vous étiez en sûreté ici.
--Oui, comme dans une caverne; je ne demeurerai pas une heure de plus à
San Luis.
--Soit, partez donc, puisque vous le voulez absolument.
--Vous aurait-on donné la mission de me retenir, par hasard?
--On ne m'a donné aucune mission auprès de vous.
--Vous me rassurez.
--Seulement, dans votre intérêt et à cause de l'amitié que j'ai pour
vous, je me permets de vous engager à différer votre départ de quelques
jours.
--Pour quelle raison?
--Parce qu'en ce moment les routes sont infestées de bandits de toutes
sortes, et que vous risquez d'être dévalisé.
--J'en courrai les risques.
--Assassiné, peut-être.
--Tant pis pour moi.
--Mais votre fille?
--Ma fille... ma fille...
--Oui, vous ne pouvez pas l'exposer aux dangers d'un voyage fait dans
de si mauvaises conditions, et qui présente des fatigues et des périls
sans nombre.
--Ma fille est accoutumée à me suivre partout où je vais; quant aux
dangers dont vous parlez, je n'y crois pas; d'ailleurs, je ne suis pas
seul; j'ai avec moi une dizaine de peones dévoués, braves, et surtout
bien armés, qui n'hésiteront pas à me défendre si on m'attaque.
--C'est de la folie, señor, croyez-moi, réfléchissez avant de prendre
une résolution.
--Elle est prise d'une manière irrévocable.
--C'est votre dernier mot?
--Le dernier, oui.
--Puisqu'il en est ainsi, accordez-moi une grâce.
--Hum, voyons cette grâce, don Pablo; je vous avoue que depuis
ma dernière entrevue avec le président, ma confiance en vous a
considérablement diminué.
--Me rendez-vous donc responsable de ce qui s'est passé?
--Pardieu! qui donc m'a conduit ici, s'il vous plaît? Mais ne revenons
plus sur ce sujet, je vous prie; voyons, finissons-en, que me
demandez-vous?
--L'autorisation de vous faire escorter jusqu'à l'endroit où vous avez
l'intention de vous rendre, par quelques-uns de mes cavaliers.
--Je vous remercie cordialement, don Pablo, mais je refuse.
--Vous refusez?
--Cela vous étonne?
--Au dernier point, Monsieur.
--J'en suis fâché, mais je ne veux plus, autant du moins que cela me
sera possible, avoir le moindre rapport avec tout ce qui touche à
l'armée mexicaine, officiers ou soldats; cher don Pablo, ajouta-t-il
en se levant de table, excusez-moi si je vous laisse pour terminer mes
préparatifs de départ.
--Vous me renvoyez?
--Nullement, restez, au contraire; pendant mon absence vous tiendrez
compagnie à ma fille et vous lui ferez vos adieux, car si j'en crois
mes pressentiments, il s'écoulera un laps de temps assez long avant que
vous la revoyiez.
Ces dernières paroles furent prononcées avec une intention ironique qui
n'échappa point au jeune homme et le remplit d'inquiétude.
L'irascible vieillard fit un léger salut, tourna sur les talons et
passa dans une autre pièce, laissant les deux jeunes gens seuls.
--Au nom du ciel! s'écria don Pablo que signifie la conduite étrange de
votre père avec moi, miss Anna?
La jeune fille releva sa tête languissante, se tourna vers don Pablo,
et d'une voix triste elle répondit:
--Mon père est convaincu que vous êtes, sinon complice, du moins cause
de la demande d'argent qui lui a été faite par le président Santa-Anna;
voilà d'où provient sa colère.
--Mais c'est faux, je vous le jure.
--Je le sais, don Pablo; malheureusement, vous connaissez le caractère
opiniâtre de mon père; aucun raisonnement ne le fera changer d'avis.
--Ce n'est que trop vrai; moi qui étais si heureux!
--Hélas! vous avez entendu, don Pablo, il faut nous séparer. Dieu sait
quand nous nous reverrons, et si nous nous reverrons jamais.
--Votre père a-t-il donc l'intention de quitter le Mexique?
--Je le crains, don Pablo, bien qu'il ne cause que très rarement
et fort peu avec moi, j'ai cru comprendre qu'il voulait réaliser
sa fortune et abandonner ce pays, où, dit-il, toute sécurité est
impossible.
--Ah! Miss Anna, c'est porter un jugement trop sévère sur une
malheureuse contrée, sans cesse bouleversée, il est vrai, par des
révolutions, mais qui cependant offre toujours une loyale protection
aux étrangers qui l'habitent; mais cette discussion nous entraînerait
trop loin, et le temps nous presse. Avez-vous toujours la même
confiance en moi, miss Anna?
--En doutez-vous, don Pablo? répondit-elle en lui tendant la main avec
abandon.
--Ainsi, vous ne partagez pas les préventions de votre père?
--Oh! non, don Pablo, je vous crois, au contraire, dévoué et loyal.
--Merci, miss Anna; puisqu'il en est ainsi, vous ne refuserez point de
me faire connaître l'endroit où votre père compte se rendre?
--Non don Pablo, car je vous l'avoue, ce voyage m'effraie.
--Pourquoi partez-vous alors?
--Puis-je faire autrement, ne suis-je pas contrainte de me courber sous
la volonté de mon père?
--C'est vrai, pauvre enfant; mais, rassurez-vous, je veillerai de loin
sur vous, et, tout en demeurant invisible, je saurai vous protéger de
façon à éloigner tout péril.
--Merci, don Pablo, dit-elle avec effusion; je savais bien que vous ne
m'abandonneriez pas, malgré la mauvaise humeur de mon père contre vous,
et la querelle injuste qu'il vous a faite.
--Moi, vous abandonner, señorita! que m'importe l'humeur d'un vieillard
atrabilaire que l'avarice rend injuste! Je vous aime, miss Anna et,
quoi qu'il arrive, je vous défendrai contre votre père lui-même, s'il
le faut; mais il ne tardera pas à rentrer dans cette pièce, veuillez me
nommer la ville dans laquelle il va chercher un refuge.
--Nous partons pour Tampico de Tamaulipas.
--Tampico? plus de doutes, alors; son intention est de quitter le
Mexique! N'importe, je veillerai sur vous. Soyez donc sans craintes;
cela me sera d'autant plus facile que cette direction est à peu près
celle que prendra l'armée.
En ce moment, M. Prescott reparut.
--Eh bien! don Pablo, dit-il, vos adieux sont-ils terminés?
--Ils le sont, oui, Monsieur; il ne me reste plus qu'à prendre congé de
vous, avec le regret de vous voir d'une façon si blessante refuser mes
offres de services.
--Ne m'en veuillez pas, don Pablo, il le faut; d'ailleurs, ne
faites-vous pas partie de l'armée mexicaine?
--Vous le savez aussi bien que moi, Monsieur.
--Votre devoir exige donc que vous demeuriez auprès de votre général;
ce serait y manquer, et par conséquent vous attirer de graves reproches
de la part de vos chefs, que de me suivre dans un voyage qui peut durer
très longtemps et vous empêcher de vous trouver à votre poste lorsque
commenceront les hostilités.
--Mais, Monsieur, permettez-moi de vous expliquer...
--Rien, don Pablo, l'honneur vous ordonne de demeurer ici; moi, ma
sûreté exige que j'en sorte le plus tôt possible; n'insistez donc pas
sur ce sujet, mon parti est pris; ainsi, séparons-nous, voici ma main,
adieu.
--Adieu donc, Monsieur, puisque vous l'exigez; ne me donnerez-vous pas
de vos nouvelles?
--Je n'ose vous le promettre; les communications, déjà fort difficiles
en ce moment, le deviendront sans doute beaucoup plus d'ici à quelques
jours, peut-être seront-elles totalement interrompues; je ne saurais
donc prendre aucun engagement à cet égard.
--Que votre volonté soit faite, Monsieur; excusez-moi d'avoir autant
insisté, je me retire, adieu. Adieu, miss Anna, je prie Dieu qu'il vous
protège pendant le périlleux voyage que vous allez entreprendre.
--Merci, caballero; Dieu ne nous abandonnera pas, j'en ai l'espoir.
Le jeune homme prit alors congé, il salua une dernière fois M.
Prescott, porta à ses lèvres la main que lui tendait miss Anna, en
détournant la tête pour cacher ses larmes; et il se retira le désespoir
dans le cœur.
Lorsque le galop du cheval sur lequel s'éloignait don Pablo eut cessé
de retentir en se confondant avec les autres bruits de la ville, miss
Anna, qui, pendant les quelques minutes qui s'étaient écoulées était
demeurée immobile et anxieuse, se leva, salua silencieusement son père,
et, pâle et froide, elle traversa la pièce d'un pas de statue et se
renferma dans son appartement.
--Oh! oh! murmura à part lui M. Prescott, en suivant sa fille du
regard, aurais-je été trop loin, et la chose serait-elle plus sérieuse
que je ne le croyais d'abord?
M. Prescott, de même que tous les esprits entiers et irascibles,
lorsque, ce qui lui arrivait souvent, il s'était laissé emporter à la
violence de son caractère, ne tardait pas à se repentir de ce qu'il
avait fait; il comprenait avec une lucidité extrême l'injustice de sa
conduite, et il aurait alors donné beaucoup pour que ce qui s'était
passé ne fût pas arrivé; mais l'orgueil l'empêchait de convenir de ses
torts, et tout en sachant qu'il était engagé dans une voie mauvaise,
il y persévérait avec une opiniâtreté d'autant plus grande qu'il était
secrètement honteux de s'être lui-même placé dans une position fausse,
dont il ne savait plus comment sortir sans exciter les railleries de
ceux qui l'entouraient et sans rougir aux yeux de sa fille.
Cette fois, comme dans bien d'autres circonstances, il n'hésita pas à
convenir avec lui-même que, dans la querelle absurde qu'il avait faite
à don Pablo de Zúñiga, tous les torts étaient constamment demeurés de
son côté; que le jeune homme n'avait cessé de conserver vis-à-vis de
lui la plus grande mesure et le plus profond respect; qu'il n'était
aucunement cause de ce qui s'était passé entre lui et le général, et,
qu'en somme, les offres qu'il lui avait faites, méritaient d'être
prises en considération et non reçues avec mépris.
M. Prescott savait au moins aussi bien que don Pablo combien le voyage
qu'il entreprenait était dangereux, et de quel secours lui aurait été,
pour sa sûreté et celle de sa fille, une escorte de cavaliers dévoués,
sur des routes infestées de bandits et rendues plus périlleuses encore
en ce moment par la concentration des troupes mexicaines dans les
provinces mêmes qu'il était contraint de traverser pour se rendre à
Tampico de Tamaulipas, le port de l'Océan le plus rapproché du lieu ou
il se trouvait.
Toutes ces réflexions et bien d'autres encore se présentèrent en foule
à son esprit; mais il les repoussa opiniâtrement.
--Après tout, murmura-t-il, à la grâce de Dieu! J'ai dit que je
partirais, je partirai quoi qu'il puisse arriver, et cela tout de
suite, afin de montrer que je suis homme de parole, et que, dès que
j'ai pris une résolution, je l'exécute.
Alors sans plus tarder, avec une ardeur fébrile qui montrait clairement
la mauvaise humeur dont il était intérieurement dévoré, il termina ses
préparatifs, en faisant ramener les mules et les chevaux du corral et
charger ses bagages.
Les choses furent menées avec une rapidité si grande que, vers deux,
heures de l'après-dînée, il quittait San Luis de Potosí et prenait au
grand trot le chemin de Tampico.
Sa troupe se composait de douze hommes bien armés, résolus en apparence
à se bien défendre en cas d'attaque; le mayordomo Santiago Ramírez
marchait en avant pour éclairer la route.
M. Prescott et sa fille montés sur des mules d'amble se tenaient au
milieu des peones.
Depuis sa sortie de San Luis, la jeune fille n'avait pas prononcé une
parole, le vieillard était pensif, inquiet, et plus il s'éloignait de
la ville, plus il regrettait de l'avoir quittée; mais pour rien au
monde il n'aurait consenti à tourner bride et à revenir sur ses pas.