vous me rapportez une rose de l'enfer."
Janko courut au carrefour, où il avait rencontré les diables, et frappa
à la porte de l'enfer. Les diables ouvrirent la porte, et lui donnèrent
la rose qu'il demandait.
La belle princesse reçut la rose avec grand plaisir et consentit enfin à
épouser Janko, qui invita ses parents à la noce. Le frère Jozka fut
aussi invité, et quand il entendit l'histoire de son frère, il comprit
que l'égoïsme est un mauvais moyen de faire fortune, et qu'on a souvent
besoin d'un plus petit que soi.
LE BERGER ET LE DRAGON.[23]
[Note 23: A Servian tale.]
Il y avait une fois un berger qui gardait ses moutons sur la montagne.
C'était en automne, au temps où les serpents vont dormir dans la terre,
et le berger en entendant un petit bruit, leva la tête pour voir quelle
en était la cause.
Il vit un grand nombre de serpents qui en arrivant près d'un certain
rocher le touchaient d'une herbe qu'ils tenaient à la bouche. Au moment
où l'herbe touchait le rocher, le rocher s'ouvrait, et les serpents
entraient ainsi, l'un après l'autre, dans la montagne.
Le berger appela son chien; il lui confia les moutons, et cueillant un
brin d'herbe il toucha le rocher, qui s'ouvrit. Le berger entra dans une
grotte, dont les murs étaient couverts d'or, d'argent et de pierres
précieuses. Au centre de la grotte il y avait un trône, et sur ce trône
il y avait un serpent immense. Tous les autres serpents groupés autour
de lui dormaient comme lui.
Le berger examina la grotte, regarda les serpents, et quand il eut tout
vu il dit: "C'est assez maintenant," et voulut partir. Mais le rocher
était fermé, et comme il ne pouvait pas sortir il s'enveloppa dans son
manteau, se coucha à terre, et dormit comme les serpents.
Il se réveilla seulement quand il entendit un bruit étrange, et quand il
ouvrit les yeux il vit que tous les serpents étaient réveillés. Ils
étaient groupés autour du trône, et ils demandaient tous à la fois:
"Est-il temps, ô mon roi, est-il temps?"
Le roi des serpents resta immobile encore quelques minutes, puis il dit:
"Il est temps!" En disant ces mots il descendit de son trône, et se
dirigea vers le rocher, suivi de tous les autres serpents. Arrivé au
rocher, le roi le toucha. Le rocher s'ouvrit; les serpents sortirent
tous, suivis de leur roi. Mais quand le berger voulut sortir aussi, le
rocher se referma.
"Roi des serpents, laissez-moi sortir!" cria le berger de toutes ses
forces.
"Non, non," dit le roi; "restez-là, mon ami."
"Mais, j'ai assez dormi!" dit le berger. "Mon troupeau m'attend;
laissez-moi sortir."
"Je vous laisserai sortir seulement à condition que vous juriez
solennellement que vous ne révèlerez à personne où vous avez dormi, ni
comment vous êtes entré dans la grotte aux serpents!" dit le roi.
Le berger jura trois fois, le rocher s'ouvrit, et il se trouva sur la
montagne. Mais quel changement! Ce n'était plus l'automne, c'était le
printemps! Le berger pensa à sa femme, et descendit la montagne aussi
vite que possible, car il avait peur d'être grondé parce qu'il était
resté si longtemps absent.
Quand il arriva près de la maison il vit un monsieur à la porte, et il
entendit qu'il disait à la femme:
"Ma bonne femme, votre mari est-il chez lui?"
"Mais non, monsieur," répondit la femme.
"Il est parti pour la montagne l'automne dernier, et comme il n'est pas
revenu, je crains (j'ai peur) que les loups ne l'aient mangé." Et elle
commença à pleurer.
"Les loups ne m'ont pas mangé!" cria le berger. "Me voilà."
Quand la femme vit le berger, elle cessa de pleurer, et dit:
"Eh bien, paresseux, où avez-vous été tout l'hiver?"
L'homme, n'osant dire la vérité, répondit: "J'ai été dans le parc aux
moutons où j'ai dormi tout l'hiver!"
"Imbécile," dit la femme, en colère.
Le beau monsieur dit: "Allons donc, berger, ce n'est pas vrai, ce que
vous dites là. Si vous me dites où vous avez passé l'hiver, je vous
donnerai une grande somme d'argent."
Tourmenté par sa femme et par le beau monsieur, le berger raconta enfin
tout ce qui lui était arrivé. Le beau monsieur, qui était magicien, le
força alors à le conduire à la montagne, et à ouvrir le rocher en le
touchant avec l'herbe merveilleuse. Quand le rocher fut ouvert, le
magicien prit son livre et commença à lire. Tout à coup on entendit un
bruit terrible, et un dragon sortit.
Ce dragon était le vieux serpent, le roi. Il était furieux contre le
berger, qui avait révélé le secret de la grotte aux serpents. Le
magicien donna vite une corde au berger, en disant: "Jetez-lui ce licol
au cou!"
Le pauvre berger obéit malgré lui, et tout à coup il se trouva assis sur
le dos du dragon, qui volait rapidement par-dessus les montagnes et les
mers. Le pauvre berger était très effrayé, car le dragon allait toujours
plus vite, et montait toujours plus haut. Enfin le berger aperçut une
petite alouette, et lui cria:
"Alouette, chère petite alouette, oiseau cher à Dieu, allez, je vous en
prie, auprès du Père céleste; racontez-lui mes peines. Dites-lui qu'un
pauvre berger lui souhaite le bonjour, et qu'il le prie de le secourir."
L'alouette fit la commission du berger. Le Père Éternel eut compassion
du pauvre homme; il écrivit un mot, en lettres d'or, sur une feuille
qu'il cueillit d'un arbre dans le Paradis. Il donna cette feuille à
l'alouette, et lui ordonna de la laisser tomber sur la tête du dragon.
L'alouette s'envola, laissa tomber la feuille sur la tête du dragon, et
à l'instant même le dragon et le berger tombèrent à terre. Quand le
berger revint à lui, il vit qu'il était sur la montagne, et au bout de
quelques minutes il s'aperçut qu'il avait eu un mauvais rêve, car son
chien était à côté de lui, les moutons autour de lui, et c'était en
automne tout comme quand il s'était endormi quelques heures avant.
LES DEUX AUMÔNES.[24]
[Note 24: This story is adapted from a legend published in "Le
Magasin Pittoresque," a popular French periodical.]
Une pauvre vieille femme était assise au bord de la route. Elle avait
froid, car la neige tombait; et elle avait faim, car elle n'avait rien
mangé de toute la journée. Elle était assise là, et elle attendait
patiemment, espérant qu'un voyageur compatissant lui donnerait un peu
d'argent pour acheter du pain et du bois pour faire un peu de feu dans
sa pauvre petite maison où il faisait si froid.
Le premier homme qui passa la regarda avec compassion, et dit: "Pauvre
femme, voilà un temps bien dur pour mendier sur la route. Dieu vous
assiste," et il continua son chemin, d'un pas rapide, sans lui donner un
seul sou, car il avait de gros gants, et il aurait été obligé de les
ôter pour mettre la main dans sa poche. Il aurait eu froid aux doigts en
déliant les cordons de sa bourse, et il n'eut pas le courage de
s'arrêter.
La pauvre vieille femme, toute désappointée qu'elle était, remercia
cependant le voyageur de ses bonnes paroles, et quand il lui dit: "Dieu
vous assiste!" elle répondit: "Merci bien, mon bon monsieur, Dieu vous
le rende."
Peu de temps après un second voyageur passa en voiture. Il était tout
enveloppé dans une ample fourrure, il vit la pauvre femme, et, touché de
sa misère, il mit une main dans sa poche et de l'autre baissa la fenêtre
de la voiture.
"Oh!" dit-il, "quel terrible froid!" et il appela la pauvre vieille
femme, qui arriva aussi vite que possible. Il lui tendit l'argent et
s'aperçut seulement alors qu'il s'était trompé, et que c'était une pièce
d'or et non pas la petite pièce blanche qu'il pensait donner. "C'est
beaucoup trop!" dit-il, et il allait retirer la main, mais le froid lui
fit lâcher la pièce d'or, qui tomba dans la neige.
Il ferma la fenêtre, la voiture repartit et il se dit philosophiquement:
"C'est trop, mais enfin je suis bien riche, et je puis me payer la
fantaisie de faire une bonne action de temps en temps."
La pauvre mendiante, à genoux dans la neige, cherchait la pièce d'or, et
ses mains froides fouillaient sans cesse, car la malheureuse femme était
non seulement pauvre et âgée, mais elle était aussi aveugle.
Pendant ce temps l'homme riche était rentré chez lui. Assis devant un
bon feu, après avoir bien dîné, il dit:
"Il ne fait pas aussi froid que je croyais. J'ai trop donné à cette
pauvre femme. Fera-t-elle bon usage de cette pièce d'or? Enfin, ce qui
est fait, est fait. J'ai été généreux, très généreux, et Dieu, sans
doute, me récompensera, car il aime les bonnes actions."
L'autre voyageur était arrivé à l'auberge où il avait trouvé un bon feu
et un bon dîner qui l'attendait. Mais la pensée de la pauvre femme lui
revint à la mémoire. Il regretta beaucoup de ne pas lui avoir donné un
peu d'argent, et au lieu de s'asseoir devant le feu et de manger la
bonne soupe chaude que le domestique apportait, il lui dit: "Mettez deux
couverts; je reviens à l'instant!" et sortit en toute hâte.
Il arriva bientôt à l'endroit où il avait vu la vieille femme et la
trouva fouillant dans la neige.
"Que cherchez-vous là, ma bonne femme?"
"Une aumône, qu'un monsieur m'a jetée!"
"Oh! elle est perdue dans la neige. Venez avec moi; nous irons à
l'auberge, où un bon feu nous attend, et la soupe aussi."
Le voyageur s'aperçut alors pour la première fois que la vieille femme
était aveugle, il la prit donc par le bras et la conduisit à l'auberge,
où il l'installa à table, devant le feu, et lui fit manger un bon dîner.
Deux anges ce jour-là prirent la plume, l'un pour effacer la mention de
la pièce d'or sur le livre où le maître de la voiture inscrivait tous
ses bienfaits, et l'autre pour inscrire sur le livre du piéton le bon
dîner de la pauvre mendiante.
L'AMOUR D'UNE MÈRE.[25]
[Note 25: This is a popular tale in Touraine, in Central France. It
is merely the French version of the tale told by every nation, and has
innumerable counterparts. Tours is the capital of the province of
Touraine. The Loire is one of the great rivers in France, which it
divides into two almost equal parts.]
Au centre de la France, au bord de la Loire, et tout près de la ville de
Tours, demeurait une fois un vigneron appelé Jean Bourdon. Il était bon
travailleur, mais il était violent de caractère, et il ne supportait pas
patiemment sa pauvreté.
Un jour en rentrant de sa vigne, il se disait sans cesse: "Oh! si mon
oncle était seulement mort, je serais riche, bien riche, et je ne serais
plus obligé de travailler."
Quelques minutes après il vit son oncle près d'une carrière au bord du
chemin. Le démon lui parla, et dit: "Poussez votre oncle; il tombera
dans la carrière, et sera mort; tout le monde pensera que c'est un
accident, et vous serez riche, bien riche, car vous êtes son seul
héritier."
Le vigneron exécuta immédiatement cette mauvaise pensée, et ce fut
seulement après que le crime eut été commis, qu'il comprit qu'il était
un assassin et qu'il méritait la prison et même la mort. Il regretta
amèrement sa violence, et continua son chemin en tremblant, et en
regardant sans cesse de tous côtés pour voir si quelqu'un était en vue
qui pourrait le dénoncer à la police. Il trembla plus fort encore quand
il sentit une main sur son épaule, et quand une voix moqueuse lui dit à
l'oreille:
"Eh bien, votre oncle est mort. Vous l'avez tué pour hériter de sa
fortune. J'ai tout vu, mais si vous me donnez ce que je vous demande, je
ne vous dénoncerai pas."
"Oh oui, je vous donnerai tout ce que vous voudrez, tout. Je vous le
promets," s'écria le pauvre homme, qui avait bien peur.
"Très-bien, je demande votre fils. Je le réclamerai dans trois jours à
moins que vous ne deviniez mon nom."
En disant ces mots, le démon--car c'était un démon,--disparut, et le
pauvre vigneron rentra chez lui. Mais il était si triste à la pensée de
perdre son fils, et si tourmenté de remords à la pensée de son crime,
qu'il lui fut impossible de manger ou de dormir.
Sa femme, inquiète de le voir si pâle, lui demanda enfin ce qu'il avait,
et le pauvre homme lui avoua tout. La femme ne lui reprocha pas sa
conduite, mais elle courut toute tremblante à l'église où elle raconta
toute l'histoire au curé, qui était un brave homme, et qui avait la
réputation d'un grand savant et d'un grand saint.
Le curé lui parla longtemps, et quand elle revint à la maison, elle dit
à son mari: "Allez à l'endroit où vous avez vu le démon, et
appliquez-vous à deviner son nom en priant Dieu de vous aider." L'homme
alla à l'endroit où il avait commis son crime, mais le souvenir de ce
crime l'empêcha de concentrer assez ses pensées. Il répétait sans cesse:
"Oh! que j'aimerais savoir le nom de ce démon," mais comme il pensait
plus à son crime qu'à autre chose, il ne trouva pas le nom du démon.
Le second jour la femme alla à l'endroit. Elle était décidée à sauver
son enfant, et elle concentra si bien toute son attention, que bientôt
elle entendit une petite voix sous terre, qui chantait tout doucement:
"Dormez, mon enfant, dormez bien. Votre papa, le démon Rapax, est parti
pour vous chercher un petit compagnon; dormez, dormez bien."
La femme rentra toute joyeuse, et quand le démon se présenta le
lendemain pour réclamer son enfant, elle lui cria joyeusement: "Eh,
bonjour, Monsieur Rapax, comment vous portez-vous?"
Le démon, tout surpris, partit sans l'enfant, et quelques minutes après
le vigneron faillit mourir de joie en voyant son oncle, qu'il croyait
avoir tué, et qui venait l'inviter à souper. Le méchant démon Rapax,
sachant que le vigneron était violent et envieux, l'avait trompé pour
obtenir l'enfant. Grâce à la bonne petite femme il n'avait pas réussi,
mais une chose bien certaine c'est que Bourdon ne fut plus jamais
violent, il avait trop peur de commettre un crime, et il savait que le
remords n'est pas une sensation agréable.
LE CHEVEU MERVEILLEUX.[26]
[Note 26: This is one of the Servian national tales; different
versions of it can be found in Wratislaw's "Folk Tales," and in the
"Magasin Pittoresque."]
Il y avait une fois un homme très pauvre, qui avait beaucoup d'enfants.
Sa famille était si nombreuse qu'il lui était impossible de trouver
assez à manger pour ses enfants. Tous les jours il disait à sa femme:
"Ma femme, les enfants ont faim. Il m'est impossible de trouver assez à
manger pour eux. Je pense que la meilleure chose à faire serait de me
tuer avec eux."
"Patience!" disait la pauvre femme; "patience, mon ami, ne vous tuez pas
aujourd'hui."
Une nuit le pauvre homme vit en songe un enfant qui lui disait:
"Pauvre homme, vous êtes bien malheureux; mais écoutez-moi bien, et vous
serez heureux. Demain matin vous trouverez sous votre oreiller un
miroir, du corail et un mouchoir. Prenez ces trois objets, ne parlez à
personne, et allez dans la montagne. Vous trouverez une petite rivière.
Suivez le cours de la rivière, et vous arriverez à la source.
"Là vous verrez une belle jeune fille. La jeune fille vous parlera, mais
ne répondez pas. Si vous parlez, elle vous changera en poisson ou en un
autre animal. Asseyez-vous à côté de la jeune fille. Elle placera sa
tête sur vos genoux. Alors vous chercherez avec soin. Quand vous aurez
trouvé un cheveu rouge, arrachez-le.
"Sauvez-vous immédiatement avec ce cheveu rouge. La jeune fille vous
poursuivra. Jetez le mouchoir, le corail et le miroir, l'un après
l'autre, et elle s'arrêtera pour les regarder. Continuez votre route,
vous arriverez à la ville, vous vendrez le cheveu à un homme riche pour
une grande somme d'argent, et vous serez assez riche pour élever tous
vos enfants."
Le lendemain matin, quand le pauvre homme s'éveilla, il mit la main sous
son oreiller. Il trouva le mouchoir, le corail et le miroir. Il partit
pour la montagne. Il arriva à la rivière. Il suivit le cours de la
rivière, et il arriva à la source. Là il vit une belle jeune fille, qui
lui dit:
"D'où venez-vous, brave homme?"
Il ne répondit rien. Elle répéta la question, mais il ne parla pas. Il
s'assit à côté d'elle sans parler. Elle plaça sa tête sur les genoux de
l'homme. L'homme chercha avec soin et bientôt il trouva un cheveu rouge.
Il arracha le cheveu rouge et partit en courant. La jeune fille
poursuivit l'homme. Elle courait plus vite que lui. Quand il vit
qu'elle allait l'atteindre, il jeta le mouchoir. La jeune fille, qui
n'avait jamais vu de mouchoir, s'arrêta pour l'examiner, et l'homme
continua à courir.
Quand la jeune fille eut assez examiné le mouchoir, elle continua la
poursuite. Quand l'homme vit qu'elle allait l'atteindre, il jeta le
corail. La jeune fille s'arrêta pour examiner le corail avant de
continuer la poursuite. Quand l'homme vit qu'elle allait l'atteindre, il
jeta le miroir. La jeune fille s'arrêta pour s'admirer, et l'homme
arriva chez lui et raconta toutes ses aventures à sa femme.
Le lendemain l'homme alla à la ville. Il se plaça sur le marché, et
commença à crier: "J'ai un cheveu rouge à vendre. J'ai un merveilleux
cheveu rouge à vendre." Quelques minutes après un homme arriva et dit:
"Je vous donnerai un sou pour votre cheveu rouge. "Ce n'est pas assez!"
dit l'homme. Un autre homme arriva: "Je vous donnerai le double, deux
sous," dit-il. "Ce n'est pas assez."
Les autres acheteurs arrivèrent, et ils commencèrent à dire l'un après
l'autre: "Je vous donnerai le triple, trois sous."
"J'en donnerai quatre."
"J'en donnerai cinq."
Ils continuèrent ainsi et un homme dit enfin: "Je donnerai vingt sous,
un franc."
Les enchères continuèrent, et la foule augmentait toujours. Le prix du
cheveu rouge augmentait rapidement aussi. Enfin le roi arriva et dit:
"Je vous donnerai dix mille francs." L'homme accepta cette somme et alla
à la maison, où il se trouva assez riche pour élever ses enfants. Le roi
porta le cheveu merveilleux dans son palais, le coupa dans sa longueur
et trouva une inscription, qui racontait les choses importantes qui
s'étaient passées depuis le commencement du monde, et il ne regretta
jamais d'avoir payé dix mille francs ce cheveu merveilleux.
UN CONTE DE MA MÈRE L'OIE.[27]
[Note 27: This is one of the folk tales told along the banks of the
Danube. It forms part of the Slavonic folk lore.]
Dans une contrée traversée par le Danube il y avait une fois un roi qui
se trouva forcé, peu de temps après son mariage, de quitter la reine, sa
femme, et de partir pour la guerre. Son absence fut longue, très longue,
et la reine attendait son retour avec impatience. Elle voulait lui
montrer son fils qu'il n'avait jamais vu, car l'enfant était né après
son départ.
C'était dans les temps où il n'y avait ni poste, ni téléphone, ni
télégraphe, ni chemins de fer, ni bateaux à vapeur, et la pauvre reine
n'avait pas de nouvelles de son mari, et le roi n'avait pas de nouvelles
de sa femme. Enfin la guerre fut terminée, et le roi se mit en route
pour son royaume. Un jour il se trouva en grand danger de périr dans un
torrent, et il dit:
"Oh! ma chère femme, je vais périr ici, sans vous revoir!"
Un corbeau arriva et dit: "Roi, promettez-moi que vous me donnerez la
chose que vous avez de plus chère au monde, mais que vous ne connaissez
pas, et je vous sauverai."
Le roi pensa; "La chose qui m'est la plus chère au monde c'est, sans
doute, ma femme. Pour le plaisir de revoir ma femme, je donnerais
volontiers une chose que je ne connais pas!"
Le roi accepta donc la proposition du corbeau, qui dit: "Je suis
généreux, ô mon roi, et je vous laisserai cette chose pendant sept ans
avant de la réclamer."
Le corbeau sauva donc le roi, qui arriva à la maison, où il vit la
reine, et où sa surprise fut grande de trouver un joli petit enfant, qui
était son fils. Mais son chagrin fut presqu'aussi grand que sa surprise,
quand il pensa à la promesse qu'il avait faite au corbeau.
Le temps passa vite, trop vite, et quand le petit garçon eut sept ans,
le corbeau arriva, et disparut aussitôt avec l'enfant royal.
Le corbeau transporta le petit prince dans une vallée profonde,
inconnue, solitaire, et le donna à un pauvre homme qui demeurait là avec
sa femme et sa petite fille, qui n'avait que cinq ans, mais qui était
très avisée.
Les deux enfants étaient très heureux ensemble. Le père et la petite
fille aimaient beaucoup le petit prince, mais la mère ne l'aimait pas,
et elle le maltraitait beaucoup, car elle était méchante et un peu
sorcière.
Un jour cette femme dit à son mari: "Jean est trop avisé; il faut nous
débarrasser de lui."
L'homme protesta en vain; la femme appela Jean, et dit: "Jean, vous êtes
grand maintenant, mais vous ne travaillez pas assez. Il faut que vous
abattiez cette forêt, d'ici à demain, et que vous bâtissiez un pont qui
chantera quand je passerai dessus."
Le pauvre Jean était très triste. Il appela sa petite amie Catherine, et
dit: "Catherine, votre mère est bien cruelle! Elle dit qu'il faut que
j'abatte la forêt, d'ici à demain, et que je bâtisse un pont qui
chantera quand elle passera dessus."
"Oh!" dit la petite Catherine; "allez vous coucher, mon cher Jean. Cette
tâche n'est pas difficile. Je vous aiderai, mais faites bien attention
de ne pas boire le lait que ma mère vous donnera demain matin."
Jean alla se coucher tranquillement, et la petite fille, qui était un
peu sorcière aussi, courut à la forêt, évoqua les esprits, leur commanda
d'abattre la forêt et de bâtir un pont qui chanterait quand sa mère
passerait dessus.
Le lendemain matin Jean se présenta devant la femme, et dit: "C'est
fait!"
"Ah! très-bien, mon bon enfant; voici du lait; buvez-le," dit la femme.
Mais Jean, qui n'avait pas oublié la recommandation de Catherine, ne but
pas le lait.
La femme était fâchée, et elle dit à son mari: "Mon mari, Jean est trop
avisé; il faut nous débarrasser de lui."
L'homme, qui aimait Jean, protesta, mais en vain, et la femme dit à
Jean:
"Cette nuit vous irez dans l'écurie, où vous trouverez six chevaux.
Sellez et bridez ces chevaux, et faites-les trotter."
Jean était très content parce qu'il croyait (pensait) que c'était très
facile, mais Catherine dit: "Jean, ce n'est pas facile, car un de ces
chevaux est ma mère elle-même. Mais si vous prenez ces six brides
magiques, la chose sera facile."
Jean prit les brides que Catherine lui donna; il brida et sella les six
chevaux, il les fit trotter toute la nuit, et avant de rentrer il les
conduisit à la forge où il les fit ferrer.
Le lendemain matin quand la méchante femme se réveilla, elle poussa des
cris terribles, car elle avait des fers aux mains et aux pieds. Elle
était furieuse, et elle dit avec rage: "Ce misérable Jean périra, ce
misérable périra!"
Catherine, en entendant ces menaces, dit à Jean:
"Partons, fuyons, ma mère est furieuse. Si nous restons ici, elle nous
tuera tous les deux!"
Avant de partir Catherine s'arracha trois cils. Elle jeta un cil dans la
chambre, elle jeta un autre cil dans la cuisine, et elle jeta le
troisième cil sur le perron.
Quelques minutes après le départ de Jean et de Catherine, la mère cria:
"Catherine, ma fille, que faites-vous?"
Le premier cil, que Catherine avait jeté dans la chambre, répondit
aussitôt: "Ma mère, je suis très occupée, je fais le lit."
Une deuxième fois la mère demanda: "Que faites-vous donc, Catherine, ma
fille?"
Le deuxième cil répondit: "Maman, je fais la cuisine."
Enfin la mère cria une troisième fois: "Catherine, que faites-vous
donc?"
"Ma mère, je balaie le perron!" répondit le troisième cil.
Les deux fugitifs étaient déjà loin quand la mère s'aperçut de leur
fuite. Elle ne pouvait pas les poursuivre, car elle avait des fers aux
mains et aux pieds, mais elle dit à son mari: "Allez chercher les
enfants; ils sont partis."
L'homme obéit; il poursuivit les enfants.
Catherine s'arrêta tout à coup écouta attentivement, et dit à Jean:
"Jean, mon père arrive. Je vais me changer en un champ de blé; vous
serez le gardien du champ!"
Quand les deux enfants furent déguisés ainsi, le père arriva. Il ne
reconnut pas Jean, et dit: "Gardien, avez-vous vu passer un jeune homme
et une jeune fille?"
"Oui," dit le gardien, "je les ai vus passer quand on semait ce champ de
blé!"
Alors le père courut plus vite. Quand il fut parti, Jean et Catherine
reprirent leur forme naturelle et continuèrent leur fuite. Mais bientôt
le père s'approcha d'eux une seconde fois, et Catherine dit à Jean:
"Vite, vite, Jean, changez-vous en prêtre; je serai l'église, et mon
père ne nous trouvera pas."
Le père arriva aussitôt que le déguisement eut été accompli. Il
s'adressa au prêtre, et dit: "Avez-vous vu passer un jeune homme et une
jeune fille?"
"Oui!" répondit le prêtre, "je les ai vus passer quand on bâtissait
cette église!"