Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait et quelquefois

aussi ne comprenait pas. Elle était comme un navigateur jeté par la

tempête dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas la langue.

L'heure du dîner approchait; Céline parlait encore, et Lucile écoutait

toujours.

«Quant aux enfants, disait la jeune femme, écoute un peu le paragraphe

que j'ai ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon coeur vous semble

assez pur, bénissez mon amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir un

fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du beau,

et tous les devoirs de l'homme et du chrétien.»

Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le torrent de larmes qu'elle

retenait depuis longtemps rompit les digues, et son joli visage en fut

inondé.

«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la peine?

--Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman m'a forcée de partir le

soir de mon mariage, et je n'ai pas revu mon mari depuis le bal!

--Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!»

Lucile raconta sommairement son histoire.

«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda Céline.

--Je lui ai écrit.

--Quand?

--Il y a quatre jours.

--Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera ce soir.»

Au dîner, la table était élégante, la salle à manger claire et joyeuse,

les derniers rayons du soleil couchant jouaient avec les stores et les

jalousies, le petit vin paille riait dans les verres, et M. Jordy

caressait d'un regard radieux le joli visage de sa femme; mais Céline

conservait la gravité d'une matrone romaine, et je crois (Dieu me

pardonne!) qu'elle dit _vous_ à son mari.

La marquise repartit à dix heures. Céline et son mari la ramenèrent à sa

voiture. En apercevant le cocher, Mme Jordy eut comme une inspiration

subite:

«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis est-il arrivé?

--Oui, madame.»

La marquise se jeta dans les bras de son amie en poussant un cri.

«Qu'y a-t-il? demanda Robert.

--Rien,» dit Céline.

V

En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce que tout homme aurait

fait à sa place: il baisa mille fois la signature, et partit en poste

pour Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque autant qu'une petite

fille de ses poupées, le fit entrer à l'hôtel d'Outreville un mardi

soir, deux semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec un peu de

bonne volonté, il pouvait s'imaginer que la première quinzaine de juin

avait été un mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de fatigue, aux

côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution était bien prise; il

s'était armé de courage contre le despotisme maternel de Mme Benoît, et

il se jurait à lui-même de défendre son bien[157] jusqu'à l'extrémité.

[Note 157: =son bien=, _his own_.]

Il n'avait pas encore ouvert la portière, que Julie entrait en criant

chez Mme Benoît:

«Madame! madame! M. le marquis!»

La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit à Arlange, crut avoir

partie gagnée.[158] Elle répondit avec une joie mal contenue:

«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais.

[Note 158: =crut avoir partie gagnée=, _thought she had won the

match_.]

--Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce qui s'est passé il y a

quinze jours, je croyais que madame serait bien aise d'être avertie.

Madame y est donc pour M. le marquis?

--Certainement! Allez! courez! de quoi vous mêlez-vous?[159]

[Note 159: =de quoi vous mêlez-vous=, _mind your own business_.]

--Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge les malles de M. le marquis.

Est-ce qu'il va demeurer à l'hôtel?

--Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre soin de ses bagages.

--Pardon, madame; mais où faudra-t-il les porter?

--Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de la marquise! Est-ce que la

place d'un mari n'est pas auprès de sa femme?»

Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère, et son premier coup

d'oeil chercha Lucile absente. Mme Benoît, plus prévenante qu'aux

meilleurs jours, répondit à ce regard:

«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie; mais il est tard, vous

la verrez avant une heure. Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon

gendre; je vous pardonne.

--Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le premier mot que je voulais

vous dire. Que tous vos torts soient effacés par ce baiser!

--Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance par cette

incroyable manie dont vous êtes enfin corrigé! Vouloir vivre avec les

loups à votre âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez grâces

à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous pas mieux ici que partout

ailleurs? et peut-on vivre une vie humaine hors de Paris?

--Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à Paris pour y vivre.

--Et pour quoi donc faire? pour y mourir?

--Je n'y resterai pas assez longtemps pour que la nostalgie m'emporte.

Je suis venu à Paris pour chercher ma femme et faire une visite

indispensable.

--Vous comptez ramener ma fille à Arlange?

--Le plus tôt qu'il sera possible.

--Et elle vous accompagnera dans ce terrier?

--Il me semble qu'elle le doit.

--Lui commanderez-vous de vous suivre de par la loi, et votre amour se

fera-t-il escorter de deux gendarmes?

--Non, madame; je renoncerais à mes droits s'il fallait les réclamer

devant les tribunaux; mais nous n'en sommes pas là:[160] Lucile me

suivra par amour.

[Note 160: =nous n'en sommes pas là=, _but we haven't reached that

point in this instance_.]

--Par amour de vous ou d'Arlange?

--De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron.

--Vous en êtes sur?

--Sans fatuité, oui.

--Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle est cette visite

indispensable qui partage avec ma fille l'honneur de vous attirer à

Paris?

--Ne vous faites point d'illusions;[161] c'est une visite où vous ne

pouvez pas venir avec moi.

[Note 161: =Ne vous faites point d'illusions=, _be not deceived_.]

--Chez quel mortel privilégié?

--Le ministre de l'intérieur.

--Le ministre! À quel propos? Y songez-vous? Si on le savait!

--On le saura. Il importe aux intérêts de la forge que je siège au

conseil général.[162] Une vacance se présente, et je veux prier le

ministre de m'agréer comme candidat.

[Note 162: =conseil général=; each of the eighty-seven departments of

France is governed by a general council of citizens, elected by the

people.]

--Mais, malheureux, vous allez me brouiller avec tout notre parti![163]

[Note 163: =tout notre parti=; the legitimist or Bourbon party,

composed of the old aristocrats, was naturally hostile to the Orleanist

government of the day which had replaced the Bourbon monarchy. In recent

years the two parties have been united by the extinction of the Bourbon

line and by the passing on of the legitimate title to the house of

Orleans.]

--On ne se brouille qu'avec les gens que l'on connaît. Si vous m'aviez

interrogé sur mes opinions politiques, je vous aurais répondu que je ne

suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il me semble que nous

autres, grands propriétaires, nous n'avons pas lieu de nous plaindre: on

ne fait rien que pour nous!

--Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres, grands propriétaires!» On

croirait, sur ma parole, que vous l'avez été toute votre vie!

--Comment donc, madame! mais je le suis de père en fils depuis neuf

cents ans! Est-ce que vous en connaissez beaucoup de plus vieille date?

--Si nous jouons sur les mots, nous pourrons parler longtemps sans nous

entendre. Écoutez. Il vous plaît de briguer des honneurs de province,

soit. Cependant la forge a bien marché depuis quinze ans, quoique je

n'aie jamais siégé au conseil général. Vous voulez vous présenter comme

candidat ministériel; je crois que vous auriez mieux fait de demander

les voix de nos amis, qui sont nombreux, riches et influents. Cependant

je passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente! Je viens de

remporter une victoire sur vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur

mon terrain...

--Dans ma maison.

--C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire; vous avez bientôt pris

racine! Malgré tout, vous êtes venu ici parce que je vous y ai forcé;

c'est une défaite; mais je ne prétends pas en tirer avantage.

Voulez-vous signer la paix?

--Des deux mains!...si vous êtes raisonnable.

--Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous tarde d'y retourner, et vous

ne voulez pas y vivre sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je vous

rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la forge.

--C'est tout ce que je demande: signons!

--Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme vous aimez la forge, et le

faubourg comme vous aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois dans

le grand monde, je suis une femme morte.[164] Vous coûterait-il

beaucoup, pendant que vous êtes ici, tout porté, de présenter votre

femme et moi dans huit ou dix maisons de vos amis, et de nous montrer un

petit coin de ce paradis terrestre dont j'ai toujours été exclue par...

[Note 164: =je suis une femme morte=, _I might as well be dead_.]

--Par le péché originel! Cela me coûterait beaucoup et ne vous servirait

de rien. Je ne vous répéterai pas que j'ai contre le faubourg une

vieille rancune qui me défend absolument d'y remettre les pieds: vous

croyez avoir assez de droits sur moi pour réclamer l'oubli de mes

répugnances et le sacrifice de mon amour-propre. Mais pouvez-vous exiger

que j'expose pour vous tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve, loin de

Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans bruit, et d'une riante

uniformité. Nous avons, si Dieu nous prête vie, trente ou quarante ans à

passer ensemble dans un horizon étroit, mais charmant, sans autres

événements que la naissance et le mariage de nos enfants. Un tel bonheur

suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui m'assure que la vue d'un

pays où tout est parade et vanité ne lui tournera pas la tête? que ses

yeux, éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles, pourront

s'accoutumer à la douce lumière de la lampe qui doit éclairer tous nos

soirs? que ses oreilles, assourdies par le fracas du monde, sauront

toujours entendre les voix de nos forêts et la mienne? En ce moment,

elle est encore la Lucile d'autrefois; elle s'ennuie mortellement[165] à

Paris...

[Note 165: =elle s'ennuie mortellement=, _she is bored to death_.]

--Qu'en savez-vous?

--J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six mois elle penserait

comme aujourd'hui. Il ne faut qu'un bal pour changer le coeur d'une

jeune femme, et dix minutes de valse peuvent causer plus de

bouleversements qu'un tremblement de terre.

--Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous, gouvernez-la comme vous

l'entendez. Mais moi! Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si vous

le repoussez, je romps les conférences! Qui vous empêcherait de me

présenter, je ne dis pas dans tout le faubourg, mais dans cinq ou six

maisons de votre connaissance?

--Sans ma femme! Croyez-moi, ma chère Mme

Benoît, attachons-nous chacun une pierre au cou, et jetons-nous ensemble

à la rivière, cela sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous

connaît comme elle a connu votre père. On sait votre ambition

persévérante; vous êtes déjà la fable du faubourg, c'est le baron qui me

l'a écrit, et son témoignage n'est pas récusable. On dit que vous avez

acheté de vos millions le plaisir de naviguer dans le monde à la

remorque d'une marquise. Si je vous présentais aujourd'hui, on

compterait demain les visites que nous avons faites, et l'on

calculerait, à un centime près, la somme que chacune m'a rapportée.

Qu'en dites-vous? Fussiez-vous assez jeune pour vouloir jouer un pareil

jeu, je ne suis pas assez philosophe pour vous servir de partenaire. Je

pars demain pour Arlange avec ma femme; je vous offre, en bon gendre,

une place dans la voiture, et c'est tout ce que le sens commun me permet

de faire pour vous.»

Mme Benoît était violemment tentée d'arracher les yeux à ce modèle des

gendres, mais elle cacha son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez passé

trente heures en chaise de poste, vous êtes las, vous avez sommeil, et

j'ai été mal inspirée de vouloir convertir un homme encore botté.[166]

Vous serez plus accommodant quand vous aurez dormi. Attendez-moi dans ce

fauteuil, et souffrez que j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à

vous!»[167]

[Note 166: =encore botté=, _still booted_, i.e., not yet rested.]

[Note 167: =je suis à vous=, _I am at your service_.]

Elle sortit en souriant et courut comme une tempête à la chambre de sa

fille. Je ne sais si elle ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça, tant

son entrée fut violente. Elle saisit rudement le bras de Julie, qui

dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse, s'écria-t-elle, que

faites-vous?

--Mais, madame, ce que madame m'a dit.

--Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise. Laissez cela et

déménagez-moi tous ces bagages. A-t-on jamais vu chose pareille? Les

malles d'un garçon dans la chambre de ma fille!

--Pardon, madame, mais...

--Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera quand vous aurez obéi.

Emportez! emportez!

--Mais où, madame?

--Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour! Non, tenez: dans ma

chambre!

--Madame donne son appartement? Mais où faudra-t-il faire le lit de

madame?

--Ici, sur ce divan, dans la chambre de la marquise. Pourquoi

faites-vous l'étonnée?[168] Est-ce que la place d'une mère n'est pas

auprès de sa fille?»

[Note 168: =Pourquoi faites-vous l'étonnée?= _why do you appear so

surprised?_]

Elle laissa la femme de chambre à sa besogne et à sa surprise, et

redescendit en se disant tout bas: «Le marquis n'est venu que pour me

braver: il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le monde à sa

barbe: Mme de Malésy m'y aidera; nous ferons voir à ce forgeron endiablé

qu'on peut se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le laisse

séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et alors, adieu le

faubourg!»

Au même instant, Pierre demandait la porte, et la marquise, ivre

d'espérance, sautait légèrement du marchepied dans la maison. Mme Benoît

fut au salon avant elle; elle ne craignait rien tant que la première

entrevue, et il importait qu'elle fût là pour arrêter l'expansion de ces

jeunes coeurs. Lucile croyait tomber dans les bras de son mari; ce fut

sa mère qui la reçut: «Te voilà donc, chère petite! lui dit-elle avec sa

volubilité ordinaire et une tendresse plus qu'ordinaire. Comme tu es

restée longtemps! Je commençais à m'inquiéter. Mon coeur est suspendu à

un fil lorsque je ne te sens pas auprès de moi. Chère belle, il n'y a en

ce monde qu'une affection désintéressée: l'amour d'une mère pour son

enfant. Comment as-tu passé la journée? Te trouves-tu mieux que ces

temps derniers? Voyez, monsieur, comme elle est changée! Votre conduite

lui a fait bien du mal. Elle a besoin des plus grands managements; les

émotions violentes lui sont fatales, votre vue seule la fait pâlir et

rougir à la fois. Mais vous-même, mon cher marquis, savez-vous que je ne

vous reconnais plus? Vous prétendez que l'air d'Arlange vous est bon; on

ne le dirait pas à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur

d'Outreville qu'on m'a présenté il y a deux mois. Après tout, il faut

faire la part de la fatigue:[169] pauvre garçon! cent lieues en poste,

tout d'une haleine! C'est de quoi briser un homme plus solide que vous.

Heureusement, une bonne nuit va tout réparer. Il y a ici près un

excellent lit qui vous attend, dans ma chambre que je vous cède.

[Note 169: =il faut faire la part de la fatigue=, _we must take into

account the fatigue of the trip_.]

--Mais, madame... murmura timidement Gaston.

--Pas d'objections et pas de façons avec moi! Sacrifier tout à nos

enfants, c'est notre bonheur, à nous autres mères. Du reste, je dormirai

fort bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile, dont la santé

réclame tous mes soins. Nous devrions déjà être couchées. Allons, bel

endormi, dites bonsoir à votre femme, et venez lui baiser la main: il me

semble que vous ne lui faites pas trop d'accueil!»

Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours, mais ils en furent

victimes; l'impudence réussit presque toujours avec les jeunes gens,

parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter un mensonge. Dans la

circonstance présente, une autre espèce de délicatesse paralysait le

courage de Lucile et de Gaston. Ces coeurs honnêtes auraient cru manquer

à la pudeur en affrontant le mauvais vouloir de Mme Benoît. Gaston

lui-même, après toutes les vigoureuses résolutions qu'il avait prises,

n'osa ni se prévaloir de ses droits, ni faire appel aux sentiments de sa

femme: il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus. Quelle que soit

la hardiesse que l'on attribue à notre sexe, il n'est pas moins vrai que

les hommes bien nés sont, en amour, plus farouches que des jeunes

filles. Il suffit de la présence d'un tiers pour glacer la parole sur

leurs lèvres et refouler jusqu'au fond de leur âme une passion qui

débordait.

Mme Benoît dressa un plan de campagne qui n'aurait jamais réussi sans

l'empire qu'elle avait pris sur sa fille, et surtout sans la fière

timidité de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint à tenir

séparés deux êtres qui s'adoraient, qui s'appartenaient, et qui dînaient

ensemble tous les soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour étourdir

sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre fait une somme

incalculable. Tous les jours elle imaginait un prétexte nouveau pour

entraîner Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison. Elle se

cramponnait à sa fille, elle ne la quittait qu'à bon escient, lorsque

Gaston était sorti. À voir son zèle et sa persévérance, vous auriez dit

une de ces mères jalouses qui ne peuvent se résigner à partager leur

fille avec un mari.

Sa première idée était simplement de punir son gendre et de lui infliger

à son tour les ennuis d'une passion malheureuse. Le succès de ses

calculs lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa que Gaston

finirait par s'avouer vaincu et offrirait spontanément de la conduire

dans le monde. Mais le marquis prenait son veuvage en patience: il

écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets écrits à la dérobée;

il combinait avec elle un plan d'évasion. Grâce à la surveillance de Mme

Benoît, ces deux époux unis par la loi et par la religion en étaient

réduits à des stratagèmes d'écoliers. La cérémonie quotidienne du

baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère, couvrait l'échange

de cette correspondance que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin

d'attendre inutilement la conversion de son gendre, elle revint à ses

premiers projets et retourna les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait

appris chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars allait donner

une fête dans son jardin pour l'anniversaire de son mariage. Toute la

noblesse présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals sont rares

au 22 juin, et lorsqu'on rencontre l'occasion de danser sous une tente,

on en profite. Par une rencontre providentielle, Gaston avait

précisément obtenu une audience du ministre pour le 21, à onze heures du

matin. La veuve profita de l'absence forcée de son gendre pour laisser

Lucile au logis, et elle courut chez la vieille comtesse.

«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous me devez huit mille

francs, ou peu s'en faut[170]...

[Note 170: =ou peu s'en faut=, _or almost that amount_.]

--Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait rarement de cette

oreille-là.

--Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les reprocher.

--À la bonne heure.

--Je tiens si peu à l'argent, que non seulement je renonce à cette

somme, mais encore je ferais au besoin d'autres sacrifices pour arriver

à mon but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise ma fille, et

sans retard. C'est demain que Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous

êtes sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce abuser des droits

que j'ai acquis à votre bienveillance que de vous demander deux lettres

d'invitation?»

Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent en clous de

fauteuil. Elle sourit au discours de la veuve comme un mineur à un filon

d'or.

«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous a bien exagéré mon

crédit. Ma fille est ma fille, je n'en disconviens pas; mais elle est en

puissance de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars!

--Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin...

--C'est juste. Eh bien, chère enfant, il me suffit de lui demander un

service pour obtenir un refus. Je suis la plus malheureuse femme de

Paris. Mes créanciers s'acharnent contre moi, quoique je ne leur aie

jamais rien fait. Mon gendre est un homme; il devrait me protéger: il

m'abandonne. Qu'est-ce que je lui demandais avant-hier? Un peu d'argent

pour payer le _Bon Saint Louis_, qui a tant dégénéré depuis votre père!

Il m'a répondu que sa fête serait magnifique, et que sa bourse était à

sec. Je ne sais où donner de la tête. Comment avez-vous le coeur de

venir parler de bal et de plaisir à une pauvre désespérée comme moi?

Tout cela finira mal; je serai saisie, on vendra mes meubles...» Ici la

comtesse se tut, et laissa parler ses larmes. «Excusez-moi, reprit-elle.

Vous voyez que je ne suis guère en état de recevoir des visites; mais

j'aurai toujours du plaisir à vous voir: vous me rappelez mon bon

Lopinot. Ah! s'il était encore de ce monde!... Revenez un de ces jours,

nous causerons, et si je suis encore bonne à quelque chose, je

m'emploierai à vous servir.»

Aux premières larmes de la comtesse, Mme Benoît avait résolument tiré

son mouchoir. Elle se dit: «Puisqu'il faut pleurer, pleurons. Après

tout, les larmes ne me coûtent pas plus qu'à elle!» La sensible veuve

ajouta tout haut: «Voyons, madame la comtesse, un peu de courage! Il n'y

a pas là de quoi abattre un coeur comme le vôtre. Vous devez donc

beaucoup d'argent à ce méchant _Saint-Louis_?

--Hélas! petite: quinze cents francs!

--Mais c'est une misère!

--Oui, c'est une grande misère! s'appeler la comtesse de Malésy, être

mère de la marquise de Croix-Maugars, tenir le premier rang dans le

faubourg, avoir l'entrée de tous les salons pour soi et ses amis, et ne

pouvoir payer une somme de quinze cents francs! Je vous fais de la

peine, n'est-ce pas? Adieu, mon enfant, adieu. Mon chagrin redouble à

vous voir pleurer; laissez-moi seule avec mes ennuis!

--Voulez-vous permettre que je passe au _Bon saint Louis_? Je me charge

d'arranger l'affaire.

--Je vous le défends!... ou plutôt, si: allez-y. Ces gens-là sont vos

successeurs: vous vous entendrez avec eux mieux que moi. D'ailleurs ils

sont de votre caste; les marchands ne se mangent pas entre eux. Vous

êtes heureux, vous autres; on vous donne pour cent écus ce qui nous en

coûte mille. Allez au _Bon saint Louis_.

Je parie, friponne, que vous achèterez la créance sans bourse délier; et

c'est à vous que je devrai quinze cents francs!

--C'est dit, madame la comtesse; et comme un service en vaut un autre...

--Oui; je vous rendrai tous les services qui sont en mon pouvoir. Mais

décidément j'aime mieux que vous ne fassiez pas ma paix avec ces

boutiquiers. Qu'est-ce que j'y gagnerais? On saurait bientôt qu'ils sont

payés, et j'aurais affaire à tous les autres. Ma pauvre belle, je dois à

Dieu et au diable.

--Combien?

--Ah! combien! Je n'en sais plus rien moi-même. Ma mémoire s'en va. Mais

j'ai ici des factures. Voyez: le pâtissier de la rue de Poitiers réclame

cinq cents francs pour une demi-douzaine de poulets que j'ai fait monter

chez moi et quelques malheureux gâteaux que j'ai grignotés dans sa

boutique. Comme vous nous exploitez!

--Je lui dirai deux mots.

--Oui, dites-lui qu'il devrait avoir honte, et que je ne veux plus

entendre parler de lui.

--Soyez tranquille.

--Voici maintenant maître Majou qui demande le prix d'une pièce de vin

ordinaire.

--C'est une bagatelle: donnez-moi ce papier-là.

--Mille francs.

--Diantre! votre ordinaire[171] n'est pas à dédaigner.

[Note 171: =votre ordinaire=, _your everyday wine_.]

--Tenez: voici la note d'un bien honnête homme; je suis sûre que vous

vous arrangeriez avec lui. C'est le tapissier qui a remis ces meubles à

neuf. Il me demande mille écus, mais si l'on savait le prendre, on

obtiendrait quittance pour presque rien.

--J'essayerai, madame la comtesse.» Elle prit les quatre factures et les

plia soigneusement. «Il est midi, poursuivit-elle: je vais de ce pas

mettre ordre à vos affaires. Mais maintenant que vous avez l'esprit plus

libre, n'irez-vous pas essayer l'effet de votre éloquence sur le marquis

de Croix-Maugars?

--Oui, petite, j'irai. Mais j'ai l'esprit moins libre que vous ne

croyez. Je ne vous ai pas dit tous mes chagrins.» Elle ouvrit un tiroir

de sa table à ouvrage et prit un portefeuille bourré de papiers. «Vous

allez apprendre bien d'autres misères!

La Mère de la Marquise · 第 6 / 12 段