un bon prix pour un simple passe-port à l'intérieur du faubourg. Mais la
vieille dame s'est mise en goût; l'appétit lui vient, et si je n'y mets
le holà, elle me priera de lui acheter, en passant, le Louvre et les
Tuileries!» La veuve reposa sur la table les factures qu'elle avait
prises, et dit d'une voix émue: «Hélas! madame, je crains fort que vous
n'ayez raison, et que vos chagrins ne soient sans remède!
--Mais non! mais non! répliqua vivement la comtesse. Je suis sûre de me
tirer d'embarras un jour ou l'autre. Vous m'avez rendu le courage, et je
me sens toute ragaillardie. Je serai chez ma fille dans une heure; le
temps de passer une robe! J'aurai une carte d'invitation au nom de la
marquise d'Outreville. Il ne vous en faut pas deux; vous entrerez avec
votre fille: je veux éluder ce nom de Benoît qui gâterait tout. Pendant
que je m'occupe de vous, allez chez vos marchands avec les factures, et
terminez cette petite spéculation, qui a l'air de vous sourire.
Rendez-vous ici à trois heures précises, et nous échangerons nos
pouvoirs comme deux ambassadeurs.»
M. de Croix-Maugars fit la grimace en voyant entrer sa belle-mère. La
comtesse était si terriblement besogneuse qu'on redoutait son apparition
comme l'arrivée d'une lettre de change. Mais lorsqu'on sut qu'elle ne
demandait pas d'argent, on n'eut plus rien à lui refuser. Le marquis lui
remit en souriant un carré de carton satiné dont il était loin de
connaître la valeur; c'était la quatrième fois depuis un an qu'il lui
payait ses dettes.
Mme Benoît, joyeuse comme un matelot qui rentre au port, courut chez son
notaire, revint chez les créanciers et paya sans marchander. Le
tapissier accommodant dont la comtesse avait fait l'éloge était ce
farouche Bouniol, qui avait forcé sa porte huit jours auparavant. À
trois heures, Mme de Malésy empocha les quittances, et la veuve courut à
son hôtel avec la précieuse invitation. Elle ne la confia point à ses
poches, elle la garda à la main, elle la contempla, elle lui sourit.
«Enfin! disait-elle, voici mes lettres de naturalisation; je suis
citoyenne du faubourg. Pourvu que d'ici à demain je ne tombe pas
malade!»
Elle se souvint alors que Lucile était seule depuis onze heures, et que
le marquis avait eu le temps de l'entretenir en tête-à-tête. Cette idée,
qui l'eût exaspérée la veille, lui parut presque indifférente. Le
bonheur la réconciliait avec le monde entier et avec Gaston: un homme
ivre n'a plus d'ennemis.
En descendant de voiture, elle aperçut dans la cour une ancienne victime
de son comportement, le candide Jacquet.
«Viens ici, mon garçon! lui dit-elle. Approche, ne crains rien: tu es
pardonné. Tu veux donc rentrer à mon service?
--Oh! merci bien, madame. Monsieur le marquis m'a présenté dans une
maison.
--Le marquis t'a présenté? Tu as du bonheur, toi!
--Oui, madame, je gagne cinquante francs par mois.
--Je t'en fais mon compliment. C'est tout ce que tu avais à me dire?
--Non, madame; je viens vous apporter deux lettres.
--Donne donc!
--Un petit moment, madame; je les cherche sous la coiffe de mon chapeau.
Les voici!»
L'une de ces lettres était de Gaston, l'autre de Lucile. Gaston disait:
Ma charmante mère,
Dans l'espoir que l'amour maternel vous arrachera de ce Paris que
vous aimez trop, j'emmène votre fille à Arlange. Puissiez-vous
venir bientôt nous y rejoindre!
«Qui est-ce qui t'a donné cela?» demanda Mme Benoît à Jacquet. Mais
Jacquet avait fui, comme un oiseau devant l'orage. Elle décacheta
vivement la lettre de sa fille et trouva trois pages d'excuses qui se
terminaient par ces mots: «La femme doit suivre son mari.»
Je ne veux pas médire du coeur humain, mais la veuve, après avoir lu ces
deux lettres, ne pensa ni à l'abandon de sa fille, ni à la trahison de
son gendre, ni à l'isolement où on la laissait, ni à la rupture de tous
les liens qui l'attachaient à sa famille. Elle pensa qu'elle venait
d'acheter une invitation, que cette invitation était au nom
d'Outreville, qu'elle ne pouvait servir à Mme Benoît, et qu'on danserait
sans elle à l'hôtel de Croix-Maugars.
VI
Le marquis d'Outreville, confiant dans son bon droit et sûr de l'amour
de Lucile, ne craignait pas d'être poursuivi par sa belle-mère. La fuite
des deux époux fut une promenade d'amoureux. On voyageait un peu le
matin, un peu le soir; on choisissait les gîtes; on s'arrêtait, comme
deux connaisseurs dans un salon de peinture, à tous les frais paysages;
on descendait de voiture, on suivait les sentiers, on entrait, bras
dessus bras dessous, dans les bois; on se perdait souvent, on se
retrouvait toujours. Lucile, aussi marquise qu'une femme peut l'être, et
reconnue en cette qualité par tous les hôteliers de la route, parcourut
en trois semaines le chemin qu'avec sa mère elle avait dévoré en
vingt-quatre heures: cependant le second voyage lui parut plus court que
le premier.
L'arrivée des deux époux fut une fête dans Arlange: Lucile était adorée
de tous ses vassaux. Les anciens du pays et les doyens de la forge
vinrent lui dire en leur patois qu'ils avaient _trouvé le temps long
après elle_;[172] les compagnes de son enfance se présentèrent
gauchement pour lui apporter le bonjour: elle les reçut dans ses bras.
Elle remboursa largement la bonne grosse monnaie d'amitié[173] que ces
braves gens dépensaient pour elle; elle s'informa des absents; elle
demanda des nouvelles des malades; elle fit rayonner dans tout le
village la joie dont son coeur était plein.
[Note 172: =qu'ils avaient trouvé le temps long après elle=, _that
they had missed her very much indeed_.]
[Note 173: =la bonne grosse monnaie d'amitié=, _the good, homely,
honest expressions of friendship_.]
Ce tribut une fois payé aux souvenirs du premier âge, elle comptait se
retrancher dans la forge avec Gaston, fermer la porte à toutes les
visites, et vivre d'amour au fond de sa retraite. Les enfants ont
l'imprévoyance de ces sauvages de l'Amérique qui coupent l'arbre par le
pied et mangent tous les fruits en un jour. Mais le marquis, depuis son
mariage, avait fait des réflexions sérieuses et deviné le grand secret
de la vie domestique: l'économie du bonheur. Il savait que la solitude à
deux, ce rêve des amants, doit épuiser rapidement les coeurs les plus
riches, et que si l'on se dit tout en un jour, il faut bientôt se
répéter ou se taire. Si tous les jeunes époux n'avaient pas l'habitude
de gaspiller leur bonheur, la lune de miel, que l'univers accuse d'être
trop courte, aurait plus de quatre quartiers. Gaston se sentait assez de
tendresse dans l'âme pour faire durer son bonheur autant que sa vie,
mais à condition de le ménager. Il amena doucement Lucile à partager son
temps entre l'amour, le travail et même l'ennui, ce voisin salutaire qui
ajoute tant de charmes au plaisir. Il l'intéressa à ses études et à ses
recherches; il lui persuada de faire et de recevoir des visites; il eut
l'héroïsme de la conduire chez la baronne de Sommerfogel! Il se joignit
à elle pour prier M. et Mme Jordy de venir passer à la forge les
premières vacances qu'ils pourraient prendre; il lui dicta cinq ou six
lettres destinées à adoucir Mme Benoît et à la ramener.
Ces marques de soumission filiale ne firent qu'exaspérer le courroux de
la veuve. Elle n'était pas loin de se croire offensée par des excuses
vaines qui n'avaient pas la vertu de lui ouvrir le moindre salon. Si
elle avait dû oublier un instant ce qu'elle appelait la trahison de sa
fille, l'invitation du marquis de Croix-Maugars, qu'elle portait sur
elle, la lui aurait remise sous les yeux. Elle devint misanthrope comme
tous les esprits faibles lorsqu'ils croient avoir à se plaindre de
quelqu'un. Elle prit en haine l'univers entier, et même son ancien
paradis, le faubourg Saint-Germain: il lui semblait que l'aristocratie
de Paris conspirait contre elle, et que le marquis d'Outreville était le
chef du complot. Si elle ne disait pas un éternel adieu au théâtre de
ses mécomptes, c'était pour ne pas s'avouer vaincue. Elle persistait à
frayer avec la noblesse, mais uniquement pour la braver de plus près:
elle voulait fouler les tapis de la rue de Grenelle comme Diogène
foulait aux pieds le luxe de Platon![174] Elle ne revit ni Mme de Malésy
ni ses autres débiteurs, excepté le baron de Subressac. Ce n'était pas
qu'elle espérât de lui aucun service: elle s'était croisé les bras et
n'attendait plus rien que du hasard. Mais le baron lui témoignait du bon
vouloir, et c'est quelque chose, faute de mieux, que l'amitié d'un
baron.
[Note 174: =Diogène... Platon=; in the presence of friends Diogenes is
said to have trod on Plato's robe, saying: "I trample under foot the
pride of Plato." "Yes," replied the latter, "with greater pride of your
own."]
M. de Subressac était très vieux à soixante-quinze ans: à vingt-cinq, il
avait été particulièrement jeune, il avait dépensé, sans compter, sa vie
et sa fortune, et ses aventures d'autrefois défrayaient encore les
conversations intimes des douairières du faubourg. Malheureusement pour
sa vieillesse, il avait oublié de se marier à temps, et il s'était
condamné à la solitude, cette froide compagne des vieux garçons. Relégué
à un quatrième étage avec six mille livres de rentes viagères, entre un
valet de chambre et une cuisinière qui le servaient par habitude, il
haïssait le logis et vivait dehors. Tous les jours, après déjeuner, il
faisait sa toilette avec la coquetterie minutieuse d'une femme qui prend
de l'âge. On a prétendu qu'il mettait du rouge, mais le fait ne paraît
pas bien avéré. Une fois habillé, il faisait à petits pas cinq ou six
visites, bien reçu partout, et invité à dîner sept fois par semaine. On
l'aimait pour le soin qu'il prenait de lui-même et des autres: il avait
pour les femmes de tout âge des attentions exquises que la jeune
génération ne connaît plus. Indépendamment de ce mérite, le sexe
récompensait en lui trente années de loyaux services, comme un souverain
donne les Invalides au soldat vieilli sous le harnois. Je ne parle pas
de cinq ou six aïeules vénérables chez lesquelles il trouvait cette
amitié plus étroite qui est comme de l'amour cristallisé. Grâce aux bons
sentiments qu'il avait semés sur sa route, il était aussi heureux qu'on
peut l'être à soixante-quinze ans lorsqu'on est forcé d'aller chercher
le bonheur hors de chez soi.
Il n'avait pas d'infirmités, mais dès l'hiver de 1845, ses amis les plus
intimes commencèrent à s'apercevoir qu'il baissait. Il n'était plus
aussi éveillé à la conversation; il avait des absences.[175] Sa parole
semblait moins vive et sa langue moins déliée. Enfin, symptôme plus
grave, il ne savait plus résister au sommeil. Un soir, après dîner, chez
le marquis de Croix-Maugars, il s'endormit sur sa chaise. Mme de Malésy,
un de ses caprices de 1815, s'en aperçut la première et cita à ce propos
un dicton menaçant: «Jeunesse qui veille, vieillesse qui dort, présages
de mort.» En avril 1846, le baron fut pris d'un étourdissement devant la
caserne de la rue Bellechasse; il serait tombé sur le pavé sans un
brigadier de chasseurs qui le retint dans ses bras. Cette circonstance
lui fit vivement sentir le regret d'une voiture: on était toujours
heureux de recevoir ses visites, mais on ne le faisait pas prendre chez
lui. Mme Benoît fut la première qui eut pour lui des soins si délicats.
Soit qu'elle l'attendît, soit qu'il prît congé d'elle, elle n'oubliait
jamais de mettre à sa disposition la plus douce de ses voitures et les
coussins les plus moelleux. Elle se montra plus attentive que les
vieilles amies, et n'en soyez point étonné: il était pour elle une
espérance, pour les autres un souvenir. Le jour où elle n'attendit plus
rien de lui, après le départ de Lucile, elle ne diminua rien de ses
attentions, bien au contraire. Elle éprouvait un plaisir amer à combler
le seul gentilhomme qui fût de ses amis. Elle disait en elle-même: «Les
imbéciles! voilà pourtant comme je les aurais choyés tous!» Le baron se
prit d'une amitié véritable pour celle qui le traitait si bien. Les
vieillards sont comme les enfants: ils s'attachent par instinct à ceux
qui prennent soin de leur faiblesse. Il la fit profiter des loisirs que
la saison lui laissait; pendant qu'une grande moitié du faubourg courait
à la campagne pour se reposer des plaisirs de l'hiver, il prit ses
quartiers dans la rue Saint-Dominique, et vint presque tous les jours
dîner en bourgeoisie. Le repas était commandé pour lui: on lui servait
les plats qu'il aimait. Il mangeait lentement: Mme Benoît prit exemple
sur lui, pour n'avoir pas l'air de l'attendre. Il aimait les vieux vins:
elle lui servit la crème de sa cave. Au dessert elle lui contait ses
doléances, et il l'écoutait. Il en vint à la plaindre[176] sérieusement
de ses maux imaginaires. Elle pleurait, et, comme les larmes sont
contagieuses, il pleurait avec elle. Trois mois après le départ de
Lucile, il était de la maison. Il s'était acoquiné à cette vie facile et
grasse et à ces plaisirs tranquilles qui ne lui coûtaient qu'un peu de
compassion. Un soir, c'était vers la fin de septembre, il dit à Mine
Benoît:
«Je ne suis plus bon à rien, ma pauvre charmante: je ressemble à une
vieille tapisserie qui montre partout la corde, et dont le dessin est
aux trois quarts effacé; mais, tel que je suis, je peux encore vous
donner ce que vous avez souhaité toute la vie: voulez-vous être baronne?
Ce n'est pas un mari que je vous propose, ce n'est qu'un nom. À votre
âge, et faite comme vous voilà,[177] vous mériteriez mieux; mais j'offre
ce que j'ai. Quelque chose me dit que je ne vous ennuierai pas
longtemps, et que ma vieillesse sera tôt finie; je crois même que nous
ferons bien de nous hâter, si vous voulez devenir Mme de Subressac. J'ai
beaucoup de relations dans le faubourg; on m'aime un peu partout: que
j'aie seulement le temps de vous présenter à mes amis! Après ma mort,
ils continueront à vous recevoir pour l'amour de moi. Alors rien ne vous
empêchera, si le coeur vous en dit,[178] de choisir un homme de votre
âge, qui sera votre mari en vérité et non plus en effigie. Méditez cette
proposition: prenez huit jours pour réfléchir, prenez-en quinze, je suis
encore bon pour quinze jours. Écrivez à vos enfants; peut-être la
crainte de ce mariage les décidera-t-elle à faire ce que vous voulez.
Pour moi, quoi qu'il arrive, je mourrai plus tranquille si j'ai la
consolation d'avoir contribué à votre bonheur.»
[Note 175: =il avait des absences=, _he became absent-minded at
times_.]
[Note 176: =Il en vint à la plaindre=, _he finally grew to pity her_.]
[Note 177: =et faite comme vous voilà=, _and handsome as you are_.]
[Note 178: =si le coeur vous en dit=, _if your heart bids you do it_.]
Mme Benoît n'était nullement préparée à ces ouvertures; cependant elle
ne perdit pas deux jours en réflexions. Une heure après le départ du
baron, son parti était pris. Elle se dit: «J'ai juré que je ne me
remarierais pas; mais auparavant j'avais juré d'entrer au faubourg.
Cette fois, du moins, je suis sûre de n'être point battue par mon mari!
J'épouse le baron, je dénature ma fortune, et je déshérite la marquise
de tout ce qu'il me sera possible de lui enlever: à l'ouvrage!»
Elle fit porter sa réponse à M. de Subressac, et dès le lendemain, sans
écrire à ses enfants, elle hâta les apprêts de son mariage. Jamais amant
passionné ne courut plus ardemment à ses noces: c'est que Mme Benoît
épousait bien mieux qu'un homme, elle épousait le faubourg! Une légère
indisposition de M. de Subressac l'avertit qu'elle n'avait pas de temps
à perdre: elle prit des ailes et déploya plus d'activité qu'aux
approches du mariage de sa fille. Tandis que le baron était retenu dans
la chambre, la fiancée courait de la mairie à l'étude du notaire, et de
l'étude à la sacristie. Elle trouvait encore le temps de voir son cher
malade et de causer avec le médecin. La cérémonie était fixée au 15
octobre. Le 14, M. de Subressac, qui allait mieux, se plaignit d'une
pesanteur à la tête; le docteur parla de le saigner; Mme Benoît le fit
taire; la saignée fut remise au lendemain, le mal de tête se dissipa, et
les futurs époux dînèrent ensemble de bon appétit.
Le mois d'octobre fut charmant en 1846: on se serait cru aux premiers
jours de septembre, et le soleil donnait au calendrier un éclatant
démenti. Les vendanges furent belles dans toute la France, et même en
Lorraine. Tandis que Mme Benoît poursuivait ardemment sa baronnie, sa
fille et son gendre jouissaient de l'automne dans la compagnie de leurs
amis. M. et Mme Jordy avaient quitté leurs affaires pour venir passer
trois semaines à Arlange. Mme Mélier les garda huit jours et leur permit
ensuite d'habiter la forge. Une étroite amitié s'était établie entre le
raffineur et le forgeron. Ils chassaient tous les jours ensemble, tandis
que leurs femmes cousaient une layette de prince. Robert appelait la
marquise _Lucile_ et Gaston disait _Céline_ à Mme Jordy. Le jour même où
le marquis devait gagner un beau-père et perdre une fortune, les deux
couples, éveillés au petit jour, s'embarquèrent ensemble dans un char à
bancs solide, à l'épreuve de toutes les ornières de la forêt. La rosée
en grosses gouttes étincelait dans les herbes, les feuilles jaunies
descendaient en tournoyant dans l'air et venaient se coucher au pied des
arbres. Les rouges-gorges familiers suivaient de branche en branche la
course de la voiture; la bergeronnette courait en hochant la queue
jusque sous les pieds des chevaux. De temps en temps un lapin
effarouché, les oreilles couchées en arrière, passait comme un éclair au
travers de la route. L'air piquant du matin colorait le visage des
jeunes femmes. Je ne sais rien de charmant comme ces frissons de
l'automne entre les chaleurs accablantes de l'été et les glaces brutales
de l'hiver. Le chaud nous énerve, le froid nous raidit; une douce
fraîcheur raffermit les ressorts du corps et de l'esprit, stimule notre
activité et redouble le bonheur de vivre.
Après une longue promenade, qui ne parut longue à personne, les quatre
amis descendirent de voiture. Lucile qui commandait l'expédition, les
conduisit à une belle place verte, sous un grand chêne, auprès d'une
petite source encadrée de cresson. Mme Jordy s'établit commodément sur
l'herbe des bois, plus fine et plus moelleuse que les meilleures
fourrures, tandis que son mari vidait les coffres du char à bancs et que
le marquis allumait un grand feu pour le déjeuner; Lucile y jetait des
brassées de feuilles sèches et des poignées de branches mortes; puis
Robert découpa les perdreaux froids, et la marquise employa tous ses
talents à faire une magnifique omelette. Puis on mit le café auprès du
feu, à distance respectueuse, en recommandant au marquis de ne pas le
laisser cuire. Alors commença un de ces tournois d'appétit qui seraient
ridicules à la ville et qui sont délicieux à la campagne; et lorsqu'un
gland tombait dans un verre, on riait à tout rompre,[179] et l'on
trouvait que le vieux chêne avait beaucoup d'esprit.
[Note 179: =on riait à tout rompre=, _they laughed loud and long_.]
Il n'était pas loin de midi lorsqu'on livra la table aux laquais et au
cocher. Les deux jeunes femmes prirent un sentier qu'elles connaissaient
de longue date, marchèrent d'un pas gaillard jusqu'à la lisière du bois,
et jetèrent leurs maris en pleine vendange dans les vignes de Mme
Mélier.
Un doux soleil éclairait les feuilles pourpres de la vigne. Les ceps
robustes enfonçaient dans le sol leurs racines noueuses, comme un enfant
vigoureux se cramponne au sein de sa nourrice. La belle terre rouge,
légèrement détrempée par l'automne, s'attachait aux pieds des
vendangeurs, et chacun d'eux emportait un petit arpent à sa chaussure.
Deux chariots chargés de larges cuves attendaient au bas du coteau, et
d'instant en instant un vigneron courbé sous le poids venait y verser sa
hotte pleine. Un peu plus loin, deux bambins de six ans surveillaient
d'un air affamé le repas des vendangeurs. Une énorme soupe aux choux
lançait en bouillonnant ses vapeurs succulentes; les pommes de terre
cuisaient sous la cendre, et le lait caillé attendait son tour dans les
jarres de grès bleu. Le regard des deux enfants disait avec une certaine
éloquence: «Oh! des pommes de terre bien chaudes, avec du lait caillé
bien froid!»
Les vendangeuses en jupon court chantaient du haut de leur tête une
poésie champêtre. Cette bruyante gaieté profite au maître de la vigne:
«Bouche qui mord à la chanson ne mord pas à la grappe.»
Le même jour, Mme Benoît monta, à dix heures du matin, dans le célèbre
carrosse qu'on venait enfin de terminer, mais en changeant les armes.
Avant de gravir l'escalier de velours qui servait de marchepied, elle
lorgna complaisamment le tortil du baron et l'écusson des Subressac.
Contrairement à l'usage, c'était la mariée qui allait chercher son mari.
Elle monta d'un pas léger jusqu'au quatrième étage, sonna vivement, et
se trouva face à face avec deux serviteurs en larmes: le baron était
mort subitement pendant la nuit. La pauvre mariée éprouva la douleur
foudroyante de Calypso lorsqu'elle apprit le départ d'Ulysse. Elle
voulut voir ce qui restait du baron: elle toucha sa main froide, elle
s'assit auprès de son lit, accablée, stupide et sans larmes. En voyant
ce désespoir, le vieux valet de chambre, qui savait la liste des amours
de son maître, se dit que personne ne l'avait aimé comme Mme Benoît.
Ce fut Mme Benoît qui pourvut aux funérailles du baron. Elle assura
l'avenir de ses vieux domestiques en disant: «Il m'appartient de payer
ses dettes: ne suis-je pas sa veuve aux yeux de Dieu?» Elle résolut de
porter son deuil. Elle suivit le convoi jusqu'au cimetière. Tout le
faubourg y était. Lorsqu'elle vit la longue file de voitures qui
s'avançaient au pas derrière la sienne, elle fondit en larmes, et
s'écria au milieu des sanglots: «Que je suis malheureuse! Tous ces
gens-là seraient venus danser chez moi!»
Comme elle rentrait à l'hôtel, écrasée sous le poids de la douleur, on
lui remit la lettre suivante:
Chère maman,
Voici la sixième lettre que je vous écris sans obtenir deux lignes
de réponse; mais, pour cette fois, je suis sûre du succès. Je ne
vous répéterai pas que nous vous aimons, que nous regrettons de
vous avoir fait de la peine, que vous nous manquez, que nous
commençons à allumer du feu le soir, et que votre fauteuil vide
nous met les larmes aux yeux: vous avez résisté à toutes ces bonnes
raisons-là, et il faut des arguments plus victorieux pour vous
décider. Écoutez donc: si vous voulez être bonne et revenir auprès
de nous, je vous donnerai pour récompense... un petit-fils! Je
n'essaye pas de vous dépeindre notre joie; il vaut mieux que vous
veniez la voir et la partager.
LUCILE D'OUTREVILLE.
«Oui-dà, s'écria Mme Benoît, un petit-fils! Et si c'était une
petite-fille!»
Elle courut à la cheminée, et poursuivit, en se mirant dans une glace:
«J'ai quarante-deux ans; dans seize ans, ma petite-fille fera son entrée
dans le monde; ses parents ne sortiront jamais d'Arlange: qui est-ce qui
la conduira au faubourg, si ce n'est moi? Chère petite! je l'aime déjà.
J'aurai cinquante-huit ans, je serai encore jeune; et d'ici là, je ne
ferai pas la sottise de me laisser mourir comme certains vieux
maladroits. En route pour Arlange!
--Madame, interrompit Julie, on vient de _la Reine Artémise_ avec des
étoffes de deuil.
--Renvoyez-moi ces gens-là! Est-ce qu'on se moque de moi? Le baron ne
m'était rien, et je ne veux pas étaler des regrets ridicules.
--Mais, madame, c'est madame qui a dit...
--Mademoiselle Julie, quand votre maîtresse vous parle, il ne vous
appartient pas de dire _mais_. Parce que j'ai supporté vos défauts
pendant quinze ans, vous avez peut-être cru que j'étais engagée avec
vous pour la vie? C'est comme maître Pierre, votre fidèle ami, qui suit
vos bons exemples et n'en veut faire qu'à sa tête. Vous me servez
passablement mal; et ce qui est beaucoup plus grave, il vous est arrivé
à tous deux de manquer grossièrement à Mme la marquise d'Outreville. Ne
venez pas encore objecter que c'est moi qui avais dit. Le fait est que
ma fille ne peut plus vous voir ni l'un ni l'autre; et comme je retourne
à Arlange...
--Je comprends; madame nous punit de lui avoir obéi.»