hommes, lorsqu'un coupé lancé au grand trot fit crier harmonieusement le
sable de la cour. La jolie veuve sentit son coeur bondir: c'était la
première fois qu'une autre voiture que la sienne venait tracer deux
ornières devant sa porte. La voiture s'arrêta; un homme encore jeune en
descendit. Ce n'était pas un débiteur; c'était cent fois mieux: le comte
de Preux en personne! Il disparut sous le vestibule; et Mme Benoît, avec
la promptitude de la foudre, passa la revue de son salon, jeta un
suprême coup d'oeil à sa toilette, et prépara les premières paroles
qu'elle aurait à dire: elle avait pourtant assez d'esprit pour s'en
remettre au hasard de l'improvisation.
Le comte tarda quelque peu: elle maudit Jacquet, qui le retenait sans
doute dans l'antichambre. Pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas? Elle
aurait couru au-devant de son noble visiteur, si elle n'eût craint de se
nuire par un excès d'empressement. Enfin la portière se souleva; un
homme parut: c'était Jacquet.
«Faites entrer! dit la veuve haletante.
--Qui ça, madame? répondit Jacquet, de cette voix traînarde qui
distingue les paysans lorrains.
--Le comte!
--Ah! c'est un comte? Eh bien, le v'là dans la cour.»
Mme Benoît courut à la fenêtre et vit M. de Preux regagner sa voiture
sans retourner la tête, et donner un ordre au cocher.
«Cours après lui, dit-elle à Jacquet. Qu'est-ce qu'il t'a dit?
--Madame, c'est un homme très bien,[136] pas fier du tout. Il vient
probablement de la campagne, car il croyait que M. le marquis était ici.
Moi, j'ai dit qu'il n'y était pas; voilà.
[Note 136: =C'est un homme très bien=, _he is a very nice gentleman_.]
--Imbécile, tu n'as pas dit que madame y était?
--Si fait, madame, je l'ai dit; mais il n'a pas eu l'air d'entendre.
--Il fallait le répéter!
--Et le temps? il s'est mis tout de suite à me demander quand monsieur
reviendrait. Faut croire que son idée était de parler à monsieur.
--Qu'as-tu répondu?
--Ma foi! qu'on ne savait pas trop sur quel pied danser avec
monsieur;[137] qu'il n'avait pas l'air de vouloir revenir; et alors,
comme il n'était pas fier du tout et qu'il avait l'air de se plaire
avec moi, je lui ai raconté la bonne farce que madame et mademoiselle
ont faite à monsieur.
[Note 137: =qu'on ne savait... monsieur=, _that it was hard to know
what to think about monsieur_.]
--Misérable, je te chasse! va-t'en! Combien te doit-on?
--Je ne sais, madame.
--Combien gagnes-tu par mois?
--Neuf francs, madame. Ne me chassez point! Je n'ai rien fait! Je ne le
ferai plus!» Et des larmes.[138]
[Note 138: =Et des larmes=, _and he began to weep_.]
«Combien y a-t-il de temps qu'on ne t'a payé?
--Deux mois, madame. Qu'est-ce que vous voulez que je devienne si vous
me chassez?
--Arrive ici, voici tes dix-huit francs. En voilà vingt autres que je te
donne pour que tu aies le temps de chercher une place. Va!»
Jacquet prit l'argent, regarda si son compte y était, et tomba à genoux
en criant:
«Grâce, madame! Je ne suis pas méchant! Je n'ai jamais fait de mal à
personne!
--Maître Jacquet, sachez que la bêtise est le pire de tous les vices.
--Pourquoi ça, madame? hurla Jacquet.
--Parce que c'est le seul dont on ne se corrige jamais.»
Elle le poussa dehors et vint se jeter sur une causeuse. Jacquet sortit
de l'hôtel, emportant, comme le philosophe Bias, toute sa fortune avec
lui. Si quelqu'un l'avait suivi, on l'aurait entendu murmurer d'une voix
désolée: «Soixante-deux et huit font septante; et dix, quatre-vingts; et
vingt, cent. Mais j'ai tué la poule:[139] je n'aurai plus d'oeufs!»
[Note 139: =tué la poule=, _killed the hen_ that laid the golden egg
and destroyed the source of income, like the peasant in Lafontaine's
fable (see Book V, Fable 13).]
Lucile apprit au dîner la disgrâce de Jacquet, mais elle n'osa en
demander la cause. La mère et la fille, l'une triste et inquiète,
l'autre maussade et grondeuse, mangeaient du bout des doigts, sans rien
dire, lorsqu'on apporta une lettre pour Mme d'Outreville.
«De Gaston!» s'écria-t-elle. Malheureusement non; l'adresse portait le
timbre de Passy. C'était Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait
au souvenir de son amie.[140] Lucile lut à haute voix:
Ma jolie payse, je t'écris en même temps à notre hameau et à Paris;
car depuis ton mariage, tu m'as si bien délaissée, que je ne sais
ce que tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse, heureuse!
c'est en trois mots toute mon histoire. Si tu veux de plus amples
détails, viens en chercher, ou dis-moi en quel lieu tu te caches.
Robert est le plus parfait de tous les hommes, à part M.
d'Outreville, que je connaîtrai quand tu me l'auras fait voir.
Quand donc pourrai-je t'embrasser? J'ai mille secrets que je ne
peux dire qu'à toi: n'es-tu pas depuis seize ans mon unique
confidente? Je suis curieuse de savoir si tu me reconnaîtras sans
que j'écrive mon nom sur mon chapeau. Toi aussi, tu dois être bien
changée. Nous étions si enfants, toi, il y a quinze jours, moi, il
y a trois semaines! Viens demain, si tu es à Paris; quand tu
pourras, si tu es à Arlange. J'aime à croire que nous ne ferons pas
les marquises,[141] et que nous nous verrons tant que nous
pourrons, sans jamais compter les visites. Il me tarde de te
montrer ma maison: c'est le plus charmant nid de bourgeois qui se
soit jamais bâti sur la terre! Libre à toi de m'humilier ensuite
par le spectacle de ton palais; mais il faut que je te voie. _Je le
veux._ C'est un mot auquel personne ne désobéit à Passy, rue des
Tilleuls, n°16. À bientôt. Je t'embrasse sans savoir où, à
l'aveuglette.
TA CELINÉ.
[Note 140: =qui se rappelait au souvenir de son amie=, _who reminded
her friend of her existence_.]
[Note 141: =que nous ne ferons pas les marquises=, _that we are not
going to be so exceedingly formal_.]
«Chère Céline! j'irai demain passer la journée avec elle. Vous n'avez
pas besoin de moi, maman?
--Non, je sors de mon côté pour voir une de mes amies.
--Qui donc, maman?
--Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.»
Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît n'avait vu cette vénérable
amie, en qui elle mettait sa dernière espérance. Elle la trouva, peu
changée. La comtesse était devenue sourde, à force d'entendre les
criailleries de ses créanciers; mais c'était une surdité complaisante,
voire un peu malicieuse, qui ne l'empêchait pas d'entendre ce qui lui
plaisait. Du reste, l'oeil était bon et l'estomac admirable. Mme de
Malésy reconnut sa créancière, et la reçut avec une touchante
familiarité.
«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne vous ai pas défendu ma
porte. Vous avez trop d'esprit pour venir me demander de l'argent?
--Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais fait de visite
intéressée.
--Chère petite, tout le portrait de son père! Ah! mon enfant, Lopinot
était un brave homme.
--Vous me comblez, madame la comtesse.
--Comprenez-vous qu'on vienne demander de l'argent à une pauvre femme
comme moi? Il n'y a pas un an que j'ai marié ma fille au marquis de
Croix-Maugars! C'est une bonne affaire, j'en conviens; mais ce mariage
m'a coûté les yeux de la tête.»
Mlle de Malésy n'avait pas reçu un centime de dot.
«Moi, madame, je viens de marier ma fille au marquis d'Outreville.
--Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?»
Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et cria: «Le marquis
d'Outreville!
--Bien, bien, j'entends; mais quel Outreville? Il y a les bons
Outreville et les faux Outreville; et des bons il n'en reste pas
beaucoup.
--C'est un bon.
--En êtes-vous bien sûre? Est-il riche?
--Il n'avait rien.
--Tant mieux pour vous! Les mauvais sont riches en diable; ils ont
acheté la terre et le château, et pris le nom par-dessus le marché. Quel
nez a-t-il?
--Qui?
--Votre gendre.
--Un nez aquilin.
--Je vous en fais mon compliment. Les faux Outreville sont de vrais
magots, tous nez en pieds de marmite.
--C'est celui qui est sorti de l'École polytechnique.
--Mais je le connais! Un peu fou: c'est un bon.[142] Mais alors, vous
qui êtes une femme de sens, expliquez-moi comment il a commis cette
sottise-là?»
[Note 142: =Un peu fou: c'est un bon=, _a little queer, perhaps, but
he is one of the good ones_.]
Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde oreille. La comtesse
reprit:
«Je dis, la sottise d'épouser votre fille. Elle est donc bien riche?
--Elle avait cent mille livres de rente en mariage. Nous autres
bourgeois, nous avons gardé l'habitude de donner des dots à nos
filles... Attrape!
--N'importe; cela m'étonne de lui. Je lui croyais l'âme mieux située.
Vous comprenez, petite, que je ne dirais pas cela s'il était ici; mais
nous sommes entre nous... Qu'y a-t-il, Rosine?
--Madame, répondit la femme de chambre, c'est ce commis du _Bon saint
Louis_.
--Je n'y suis pas![143] Ces marchands sont devenus insupportables. Ah!
petite, votre père était un galant homme! Je disais donc que le marquis
sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui reprochera en face; son
nom est à lui, il le traîne où il veut. Mais il n'est pas permis à un
véritable Outreville de s'enca... de se mésa...[144] Qu'est-ce encore,
Rosine?
[Note 143: =Je n'y suis pas=, _I am not at home_.]
[Note 144: =s'enca..., se mésa...=, for _s'encanailler, se
mésallier_.]
--Madame, c'est M. Majou.
--Je n'y suis pas; je suis sortie pour la journée; je viens de partir
pour la campagne. A-t-on vu un marchand de vin pareil? Les créanciers
d'aujourd'hui sont pires que des mendiants: on a beau les chasser,[145]
ils reviennent toujours! Ah! petite, votre père était un saint homme!
Votre fille est-elle jolie, au moins?
[Note 145: =on a beau les chasser=, _it is of no use to send them
off_.]
--Madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter un de ces jours dans
l'après-midi. Mon gendre est dans nos terres.
--C'est cela, amenez-la-moi un matin, cette jeunesse. J'y suis pour vous
jusqu'à midi... Encore, Rosine! c'est donc une procession, aujourd'hui?
--Madame, c'est M. Bouniol.
--Répondez qu'on me pose les sangsues.[146]
[Note 146: =qu'on me pose les sangsues=, _that I am being bled_ (by
means of leeches).]
--Madame, je lui ai déjà dit que madame la comtesse n'y était pas. Il
répond qu'il est venu cinq fois en huit jours sans voir madame, et que,
si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus.
--Eh bien, qu'il entre: je lui dirai son fait.[147]
[Note 147: =je lui dirai son fait=, _I will settle matters with him_.]
Vous permettez, petite? nous sommes gens de revue.
Ah! ma chère, votre père était un grand homme!
Mme Benoît disait tout bas en remontant dans sa voiture: «Raille,
raille, impertinente vieille! tu as des dettes, j'ai de l'argent: je te
tiens! Dût-il m'en coûter cinq cents louis, je prétends que tu me
conduises par la main jusqu'au milieu du salon de ta fille!» C'est dans
ces sentiments qu'elle se sépara de la comtesse.
Lucile était depuis longtemps dans les bras de son amie. Elle partit de
l'hôtel à huit heures et descendit une heure après devant la plus belle
grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique; la maison et
le jardin baignaient dans la lumière du soleil. Le jardin tout en fleurs
ressemblait à un bouquet immense; une pelouse émaillée de rosiers du roi
s'encadrait dans un cercle de fleurs jaunes, comme un jaspe sanguin dans
une monture d'or. Un grand acacia laissait pleuvoir ses fleurs sur les
arbustes d'alentour et livrait au vent du matin ses odeurs enivrantes.
Les merles noirs au bec doré volaient en chantant d'arbre en arbre; les
roitelets sautillaient dans les branches de l'aubépine, et les pinsons
effrontés se poursuivaient dans les allées. La maison, construite en
briques rouges rehaussées de joints blancs, semblait sourire à ce luxe
heureux qui s'épanouissait autour d'elle. Tout ce qui grimpe et tout ce
qui fleurit fleurissait et grimpait le long de ses murs. La glycine aux
grappes violettes, le bignonia aux longues fleurs rouges, le jasmin
blanc, la passiflore, l'aristoloche aux larges feuilles, et la
vigne-vierge qui s'empourpre au dernier sourire de l'automne, élevaient
jusqu'au toit leurs tiges entrelacées. De grosses nattes de volubilis
fleurissaient au niveau de la porte, et le grelot bleu des cobæas
pavoisait toutes les fenêtres. Ce spectacle réveilla chez la marquise
les plus doux souvenirs d'Arlange: en ce moment elle eût donné pour rien
son hôtel de la rue Saint-Dominique et ce jardin trop étroit où les
fleurs étouffaient entre l'ombre pesante de la maison et le feuillage
épais des vieux maronniers. Un peignoir de foulard écru, à demi caché
dans un bosquet de rhododendrons, l'arracha brusquement de sa rêverie.
Elle courut, et ne s'arrêta que dans les bras de Mme Jordy.
Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre d'Oreste et de
Pylade?[148] Si habiles que soient les acteurs, cette scène est toujours
un peu ridicule. C'est que l'amitié des hommes n'est, de sa nature, ni
expansive ni gracieuse. Un gros serrement de mains, un bras
grotesquement passé autour d'un cou, ou l'absurde frottement d'une barbe
contre une autre, ne sont pas des objets qui puissent charmer les yeux.
Que la tendresse des femmes est plus élégante, et que les plus gauches
sont de grands artistes en amitié!
[Note 148: =Oreste... Pylade=; the reference is to Racine's tragedy of
_Andromaque_ (Act I, Scene 1), where the two friends meet after years of
separation.]
Céline était une toute petite blonde, potelée et rondelette, au front
bombé, au nez en l'air, montrant à tout propos ses dents blanches et
aiguës comme celles d'un jeune chien, riant sans autre raison que le
bonheur de vivre, pleurant sans chagrin, changeant de visage vingt fois
en une heure, et toujours jolie sans qu'on ait jamais pu dire pourquoi.
Heureusement pour le narrateur de cette véridique histoire, la beauté
n'est pas sujette à définition; car il me serait impossible de dire par
quel charme Mlle Mélier a séduit son mari et tous ceux qui l'ont
aperçue. Elle n'avait rien de particulièrement beau, si ce n'est la
rondeur de sa taille, l'éclat de son teint, et deux petites fossettes
très gentilles, quoiqu'elles ne fussent pas placées avec toute la
régularité désirable.
Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; si l'amitié vit de
contrastes, leur liaison devait être éternelle. La jeune marquise avait
la tête de plus que son amie, et l'embonpoint de moins:[149] je vous ai
averti que sa jeunesse était une fleur tardive. Imaginez la beauté
maigre et nerveuse de Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, dans
les admirables paysages de M. Corot, ces nymphes au corps svelte, à la
taille élancée, qui dansent en rond sous les grands arbres en se tenant
par la main? Si la marquise d'Outreville venait se joindre à leurs jeux,
sans autre vêtement qu'une tunique, sans autre coiffure qu'une flèche
d'or dans les cheveux, le cercle vivant s'élargirait pour lui faire
place, et l'on continuerait la ronde avec une soeur de plus.
[Note 149: =avait la tête... de moins=, _was a head taller than her
friend and but half as stout_.]
Par un caprice du hasard, la reine des bois d'Arlange était, ce
matin-là, en chapeau de crêpe blanc et en robe de taffetas rose; et la
petite bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante des bois:
chapeau de paille, habits flottants:
«Que tu es bonne d'être venue!» dit-elle à la marquise. Dispensez-moi de
noter tous les baisers dont les deux amies entrecoupèrent leurs
discours. «J'avais rêvé de toi. Depuis combien de temps es-tu à Paris,
ma belle?
--Depuis le lendemain de mon mariage.
--Quinze jours perdus pour moi! mais c'est affreux!
--Si j'avais su où te trouver! murmura la petite marquise. J'avais bien
besoin de te voir.
--Et moi donc! D'abord, regarde-moi entre les deux yeux. Ai-je bien
l'air d'une dame? Me dira-t-on encore mademoiselle?
--C'est vrai; tu as je ne sais quoi de plus assuré:[150] un air de
gravité...
[Note 150: =tu as je ne sais quoi de plus assuré=, _you seem more
settled, I hardly know how_.]
--Pas un mot de plus, ou je meurs de rire. Et toi? voyons! Toi, tu es
toujours la même. Bonjour, mademoiselle!
--Votre servante, madame.
--Madame! Quel joli mot! Si vous êtes bien sage à déjeuner, je vous
appellerai madame au dessert. Te souviens-tu du temps où nous jouions à
la madame?
--Il n'est pas assez loin pour que je l'aie oublié.
--Venez, mademoiselle, que je vous promène dans mon jardin. Vous ne
toucherez pas aux fleurs!»
Tout en causant, elle cueillit une énorme poignée de roses, derrière
laquelle elle disparaissait tout entière.
«Je demande grâce pour ton beau jardin! cria Lucile.
--D'abord, je te défends de l'appeler mon beau jardin. Tout le monde le
voit, tout le monde y vient; c'est le jardin de tout le monde! mon beau
jardin est là-bas, derrière ce mur. Il n'y a que deux personnes qui s'y
promènent, Robert et moi; tu seras la troisième. Viens; vois-tu cette
porte verte? À qui arrivera la première!»[151]
[Note 151: =À qui arrivera la première=, _let's see who will get there
first_.]
Elle prit sa course. Lucile la suivit, et l'eut bientôt devancée. Mme
Jordy, en arrivant, tira une petite clef de sa poche et ouvrit la porte.
«Ceci, dit-elle, est notre parc réservé. Ces tilleuls, dont les fleurs
ont des ailes, ne fleurissent que pour nous. Nous nous promenons ici en
tête-à-tête tous les matins avant l'heure du travail, car nous sommes
des oiseaux matineux: j'ai gardé mes bonnes habitudes d'Arlange. Quant à
Robert, je ne sais comment il s'y prend, mais j'ai beau m'éveiller
matin, je le trouve toujours accoudé sur l'oreiller et occupé gravement
à me regarder dormir. Viens un peu de ce côté. Ici, l'ancien
propriétaire avait construit une grande bête de grotte humide,[152]
tapissée de rocailles et de coquillages, avec un Apollon en plâtre au
milieu et des crapauds partout. Robert l'a fait démolir aux trois
quarts; il a amené ici l'air et la lumière. C'est lui qui a disposé ces
plantes grimpantes, suspendu ces hamacs, installé cette jolie table et
ces fauteuils. Il a du goût comme un ange; il est architecte, il est
tapissier, il est jardinier, il est tout! Assieds-toi seulement un peu
sur cette mousse. Non, j'oubliais ta robe neuve. Moi, voici ce que je
mets tous les matins: avec cela on peut s'asseoir partout.
Allons-nous-en!
[Note 152: =une grande bête de grotte humide=, _a perfectly hideous
damp grotto_.]
--Pas encore! on est si bien sous ces beaux arbres!
--Nous y reviendrons tout à l'heure pour déjeuner. Viens voir notre
maison. Ensuite je te montrerai mon mari; il est à la fabrique. Tu
verras, ma Lucile, comme il est beau! Tu te rappelles les plaisanteries
que nous faisions autrefois sur notre _idéal_? Mon idéal, à moi, était
un grand brun avec des moustaches en croc et des sourcils noirs comme de
l'encre. Eh bien! ma chère, mon mari ne ressemble pas à cela, mais pas
du tout. Il n'est pas plus grand que papa; ses cheveux sont châtains, et
il porte une jolie barbe blonde, douce comme de la soie, car elle n'a
jamais été rasée. Maintenant je trouve que mon idéal était affreux, et
si je le rencontrais dans la rue, j'en aurais peur. Robert est doux,
délicat, tendre; il pleure, ma chère! Hier, à la nuit tombante, il était
assis auprès de moi; nous faisions des projets; j'exposais mes petites
idées sur l'éducation des enfants. Il me laissait parler toute seule, et
cachait sa tête dans ses mains, comme pour regarder en lui-même. Quand
j'eus fini, il m'embrassa sans rien dire, et je sentis une grosse larme
rouler sur ma joue. Que c'est beau, des larmes d'homme! Maman m'aime
bien, mais elle ne m'a jamais aimé comme cela. Ce que tu ne croiras
jamais, c'est qu'avec les hommes il est fier, raide et terrible par
moments. On m'a conté que l'année dernière nos ouvriers avaient voulu se
mettre en grève pour faire chasser un contre-maître. Il a su le complot
à temps; il a marché droit sur les meneurs, au milieu de cinquante ou
soixante hommes mutinés contre lui, et il a fait rentrer la révolte sous
terre.[153] Tout le monde le craint dans la maison, excepté moi: juge si
j'ai lieu d'être fière! Il me semble que je fais marcher tout ce peuple
qui lui obéit. Ô ma Lucile, l'admirable chose que le mariage! La veille
on était deux, le lendemain on ne fait plus qu'un; on a tout en commun,
on est les deux moitiés d'une même âme; on tient ensemble comme ces deux
frères siamois, qui ne peuvent se séparer sans mourir. Voici notre
chambre; qu'en dis-tu? Il m'a choisi la tenture comme une robe: bleue,
en l'honneur de mes cheveux blonds. Au fait, qu'est-ce qu'une tenture?
une toilette qui nous habille de loin. Toi, ma brune aux yeux noirs, tu
dois avoir une chambre de satin rose?
[Note 153: =a fait rentrer la révolte sous terre=, _completely stifled
the outbreak_.]
--Je crois que oui, reprit Lucile toute rêveuse.
--Comment? je crois! Tu réponds comme une Anglaise. Mais je suis
Anglaise aussi sur un point. Ne va pas t'imaginer que tout le monde
entre ici comme dans la rue! On a sa discrétion et sa délicatesse;[154]
si tu n'étais pas toi, tu ne serais pas assise dans ce fauteuil-là.
Sais-tu que je fais mon lit moi-même! il est vrai que Robert m'aide un
peu.»
[Note 154: =On a sa discrétion et sa délicatesse=, _we have our
feelings of privacy and delicacy_.]
Lucile ne répondit rien. Elle contemplait d'un oeil pensif un magnifique
fouillis de dentelles et de broderies au milieu duquel deux larges
oreillers reposaient côte à côte. La porte s'ouvrit, et M. Jordy entra
étourdiment en jetant son chapeau de paille. À la vue de Lucile, il
s'arrêta tout interdit et fit un salut respectueux. Sa femme lui sauta
au cou sans façon, et lui dit en montrant la marquise par un geste plein
de grâce et de simplicité:
«Robert, c'est Lucile!»
Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à Lucile un petit compliment
sans cérémonie qui prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle,
et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une indifférente.[155]
Il s'assit, et sa femme trouva moyen de se glisser auprès de lui.
«N'est-ce pas qu'il est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où
vient-il? il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un geste aussi
prompt que la parole, elle passa un mouchoir de batiste sur le front du
jeune homme qui essayait en vain de se défendre. M. Jordy avait plus de
monde que Céline;[156] mais il eut beau lui lancer des regards qui
voulaient être sévères, la petite indigène d'Arlange lui mit les deux
mains sur les yeux et baisa effrontément ces paupières fermées. «Ne me
gronde pas, lui dit-elle; Lucile est mariée depuis quinze jours,
c'est-a-dire aussi folle que nous.» La pendule sonna midi; c'était
l'heure du déjeuner. On courut au jardin, et l'on s'attabla joyeusement
sous ces beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue voisine. Aucun
domestique n'assistait au repas; chacun se servait soi-même et servait
les autres; les deux amies, élevées au village et étrangères aux
mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient pas des buveuses d'eau;
elles trempèrent leurs lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla
chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau d'eau courante. Robert
plut facilement à la marquise; sans manquer d'esprit ni d'éducation, il
était simple, plein de coeur, et du bois dont on fait les meilleurs
amis. Du reste, nous éprouvons tous une sympathie naturelle pour les
visages où rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment pas
les heureux. Céline, qui voulait faire briller son mari, le força de
chanter au dessert. Il choisit une des plus belles chansons de Béranger,
quoique le vieux poète ne fût déjà plus à la mode. Les oiseaux,
réveillés au milieu de leur sieste, exécutèrent un joyeux accompagnement
au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour, sans se faire prier, des
paroles qui n'étaient pas italiennes. On plaisanta comme plaisantent les
honnêtes gens; on parla de tout, excepté du prochain et de la pièce
nouvelle; on rit à coeur ouvert, et personne ne s'aperçut qu'il y avait
un peu de fièvre dans la gaieté de la marquise. «Pourquoi M.
d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy, on s'aime bien à deux;
mais à quatre, c'est la concurrence!»
[Note 155: =une indifférente=, _a person without interest_.]
[Note 156: =avait plus de monde=, _was more formal_.]
Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires, et les deux amies
reprirent le cours de leurs confidences.
Céline parlait sans se lasser et sans s'apercevoir qu'elle faisait un
monologue. Les femmes sont merveilleusement organisées pour les travaux
microscopiques; elles excellent à détailler leurs plaisirs et leurs
peines.