lit, non pour dormir, mais pour rêver plus posément à son étrange
aventure. La fuite de Lucile, au moment où il se croyait le plus sûr
d'en être aimé, lui semblait inexplicable. Évidemment ce départ était
prémédité: il eût été impossible de le préparer en un quart d'heure.
Mais alors, toute la conduite de la jeune femme était un mensonge: le
bonheur qui éclatait dans ses yeux, la douce pression de sa main au
milieu des tourbillons de la valse, les délicieuses paroles qu'elle
avait murmurées une heure auparavant à l'oreille de son mari, tout
devenait tromperie, amorce et mauvaise foi. Cependant, si elle ne
l'aimait pas, pourquoi l'avait-elle épousé? Il était si facile de dire
un _non_ au lieu d'un _oui_! sa mère ne l'aurait pas contrainte,
puisqu'elle favorisait sa fuite. Gaston se rappela alors la discussion
animée qu'il avait soutenue le matin même contre Mme Benoît; il comprit
sans difficulté le dépit de la veuve et sa vengeance. Mais comment cette
mère ambitieuse avait-elle pu, en moins d'un jour, retourner le coeur de
sa fille? Pourquoi Lucile n'avait elle pas écrit un mot d'explication à
son mari? Cette idée l'amena tout naturellement à chercher dans sa poche
le billet de Mme Benoît. Il y remarqua un mot qui lui avait échappé à la
première lecture: «Votre femme et votre argent!» En vérité, c'était bien
d'argent qu'il s'agissait![118] Comme si l'argent était quelque chose
pour celui qui voit crouler tout le bonheur de sa vie! Qu'importe une
misérable somme à celui qui a perdu ce qu'on ne saurait acheter à aucun
prix? «Votre femme et votre argent!» Cela ressemblait à la lugubre
plaisanterie des cours d'assises qui condamnent un homme à la peine de
mort et aux frais du procès! Gaston s'imagina, bien à tort, que sa
belle-mère n'avait écrit ce mot que pour lui rappeler la position
modeste dont elle l'avait tiré, et sa dignité ombrageuse en fut
révoltée. À force de relire ce malheureux billet, il se persuada que ce
serait une honte de partir pour Paris sans qu'on sût s'il courait après
sa femme ou après son argent, et il résolut de rester à Arlange tant que
Lucile ne lui aurait pas écrit.
[Note 118: =c'était bien d'argent qu'il s'agissait!= _it was, indeed,
a question of money!_]
Cette décision l'entraîna dans une dépense d'esprit et d'amabilité qu'il
n'avait pas prévue. La nouvelle du départ de la marquise s'était
répandue avec une vitesse électrique; et comme on n'avait jamais ouï
dire, à quatre lieues à la ronde, qu'un bal de noces eût fini de la
sorte, tous ceux qui avaient dîné ou simplement dansé à la forge y
coururent en toute hâte sous le prétexte naturel d'une visite de
digestion. Le marquis fit tête à cette armée de curieux, de façon à
prouver aux plus difficiles qu'il était homme du monde lorsqu'il en
avait le temps. Durant une semaine, la maison ne désemplit pas, et il ne
témoigna nul ennui de passer moitié du jour au salon. Cette petite
foule altérée de scandale fut stupéfaite de son air tranquille, de sa
voix naturelle, de sa figure heureuse et souriante. Il raconta à qui
voulut l'entendre que, depuis plus de quinze jours, Mme Benoît avait à
Paris des affaires urgentes qui réclamaient sa présence et celle de sa
fille; qu'en bonne mère, elle n'avait pas voulu retarder pour cela le
mariage de Lucile; qu'en sage administrateur, elle avait voulu laisser
un homme sûr à la tête de la forge; qu'en gracieuse maîtresse de la
maison, elle n'avait pas gêné ses invités par l'annonce d'un si prochain
départ. Si quelqu'un prenait un visage de condoléance et semblait
plaindre les victimes d'une séparation si intempestive, Gaston
s'empressait de rassurer cette bonne âme en lui apprenant que sous peu
de jours le mari, la femme et la belle-mère seraient définitivement
réunis. Non content de tromper les curieux et les malveillants, il prit
la peine de les charmer. Il déploya en leurs faveurs ses grâces
naturelles et acquises; il s'installa dans le coeur de toutes le femmes
et dans l'estime de tous les hommes; il approuva tous les ridicules, il
donna tête baissée dans tous les préjugés;[119] il berna si savamment
son auditoire, qu'il fit la conquête de tout le canton: cela peut
arriver au plus honnête homme. Le premier résultat de cette comédie fut
de lui donner cent cinquante amis intimes; le second fut de persuader à
tout le monde que son récit était la pure vérité.
[Note 119: =il donna tête... préjugés=, _he sided blindly with every
prejudice_.]
La vérité, la voici. Après le bal, Lucile, le coeur serré par une joie
inquiète, suivit sa mère dans son appartement. À peine entrée, Mme
Benoît la dépouilla, en un tour de main, de sa robe blanche, l'enveloppa
dans un peignoir épais et lui jeta un châle sur les épaules, tandis que
Julie remplaçait les souliers de satin par une paire de bottines. Sans
lui donner le temps de s'étonner de cette toilette, sa mère lui dit
vivement, tout en changeant de robe:
«Ma belle chérie, Gaston s'est rendu à mes prières; nous partons pour
Paris à l'instant.
--Déjà? Il ne m'en a pas encore parlé!
--C'est une surprise qu'il te ménageait, chère enfant, car, au fond, tu
regrettais bien un peu de ne pas voir ce beau Paris!
--Non, maman.
--Tu le regrettais, ma fille; je te connais mieux que toi-même.»
On frappa discrètement à la porte. Mme Benoît tressaillit.
«Qui est là? demanda-t-elle.
--Madame, répondit la voix de Pierre, la berline de madame est attelée.»
La veuve entraîna sa fille jusqu'à la voiture. «Vite, vite, lui
dit-elle; nos gens sont à danser; s'ils avaient vent de notre départ, il
faudrait subir leurs adieux.
--Mais j'aurais bien voulu leur dire adieu,» murmura Lucile. Sa mère la
jeta au fond de la berline et s'y élanca après elle. «Et Gaston? demanda
la jeune femme, complètement étourdie par ces mouvements précipités.
--Viens, mon enfant. Pierre, où est M. le marquis?» La leçon de Pierre
était faite.[120] Il répondit sans embarras: «Madame, M. le marquis fait
charger les bagages sur la vieille chaise. Il prie madame de l'attendre
une minute ou deux.»
[Note 120: =La leçon de Pierre était faite=, _Peter had been well
instructed_.]
Lucile, poussée par une inspiration secrète, essaya d'ouvrir la
portière. La portière de droite, soit hasard, soit calcul, refusa de
s'ouvrir. Pour arriver à l'autre, il fallait passer sur le corps de sa
mère. Son courage n'alla point jusque là. «Julie, dit-elle, voyez donc
ce que fait M. le marquis.»
Julie, qui était depuis quinze ans au service de Mme Benoît, partit,
revint et répondit: «Madame, M. le marquis prie ces dames de ne pas
l'attendre. Un trait s'est brisé, on le raccommode; monsieur rejoindra
au relais.» Au même instant Pierre s'approcha de la portière de gauche,
et Mme Benoît lui dit à l'oreille: «Prends la traverse; brûle Dieuze, et
droit à Moyenvic!»
La voiture partit au grand trot. C'était, en vérité, une singulière nuit
de noces. Mme Benoît triomphait de quitter Arlange et de rouler vers le
faubourg en compagnie d'une marquise. Elle se plaignit de la fatigue, de
la migraine, du sommeil, et elle se retrancha, les yeux fermés, dans un
coin de la berline, de peur que les réflexions de sa fille ne vinssent
troubler la joie tumultueuse qui bouillonnait dans son coeur. La pauvre
mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit, allongeait le cou hors de
la portière, écoutant le souffle du vent, et plongeant ses regards
humides dans l'obscurité. Au relais de Moyenvic, Mme Benoît jeta le
masque et dit à sa fille: «Ne vous écarquillez pas les yeux à chercher
votre mari. Vous ne le reverrez qu'au faubourg Saint-Germain.»
Lucile devina la trahison; mais elle avait trop peur de sa mère pour lui
répondre autrement que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la veuve,
est un obstiné qui refusait de vous conduire dans le monde. C'est dans
votre intérêt que je lui ai forcé la main.[121] Il vous aura rejointe
dans les vingt-quatre heures, s'il vous aime. Il n'y a pas là de quoi
pleurer comme une Agar dans le désert. Je suis votre mère, je sais mieux
que vous ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je vous sauve
d'Arlange.
[Note 121: =je lui ai forçé la main=, _I have forced his hand_. The
term refers to the custom at cards of playing so that your opponent will
have to play a card he does not wish to.]
--Ô mon pauvre bonheur! s'écria l'enfant en tordant ses mains.
--De quoi vous plaignez-vous? Vous l'aimiez, vous l'avez épousé. Vous
êtes mariée! Que vous faut-il de plus?[122]
[Note 122: =Que vous faut-il de plus=, _what more do you want_.]
--Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah! j'étais bien plus
heureuse quand j'étais fille: je voyais mon mari!»
D'Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder par la portière.
Il lui semblait impossible que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans
chaque voiture qui soulevait la poussière de la route, sur tous les
chevaux qui accouraient au galop derrière la berline, elle croyait
reconnaître son mari. Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante
mère, fut pour elle une série interminable d'espérances et de
déceptions. Paris, sans Gaston, lui parut une immense solitude, et le
faubourg Saint-Germain, abandonné par la moitié de ses habitants, fut
pour elle un désert dans un désert.
Le lendemain de son arrivée, le premier objet qu'elle aperçut en ouvrant
sa fenêtre fut la figure de Jacquet. Elle descendit en moins d'une
seconde: Gaston devait être à Paris! Elle apprit que, s'il n'était pas
arrivé, il ne tarderait guère, et je vous laisse à penser si elle fêta
le messager d'une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît dormait
encore du sommeil des heureux, Jacquet raconta les moindres détails du
voyage à Dieuze. «Comme il m'aime!» pensa Lucile. Je crois même qu'elle
pensa tout haut.
«Pour vous finir l'histoire, poursuivit Jacquet, M. le marquis doit me
devoir une pièce de huit francs.
--En voici vingt, mon bon Jacquet.
--Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement sûr de ce que je
dis; mais il me semble qu'il me les doit. J'avais fait mon compte comme
quoi il me devait vingt-quatre francs, et il ne m'en a donné que vingt:
c'est donc quatre francs en moins. Et puis, il ne m'en a encore une fois
donné que vingt: c'est encore quatre francs. Et comme quatre et quatre
font huit... Cependant, je peux me tromper, et si vous voulez que je
vous rende...?
--Garde, garde, mon garçon, et va te reposer de ton voyage.»
Elle courut au jardin et moissonna des fleurs comme un jour de
Fête-Dieu, pour que sa chambre fût belle à l'arrivée de Gaston. Jacquet
la regarda partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux francs, c'est
un mauvais compte, comme disait mon grand-père.» Et il supputa sur ses
doigts combien il faudrait encore de louis d'or et de pièces de quarante
sous pour faire cent francs.
Le jour se passa, et le lendemain, et toute une semaine, sans nouvelles
du marquis. Mme Benoît cachait son dépit; Lucile n'osait pas se désoler
devant sa mère; mais elles se dédommageaient bien, l'une en pestant,
l'autre en pleurant pendant la nuit. Du matin au soir, la mère promenait
sa fille dans une voiture blasonnée, sans laquais et sans poudre, car le
célèbre carrosse était encore sur le chantier. Elle la conduisait aux
Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le beau monde, pour lui donner
le goût de ces plaisirs de vanité qu'on ne savoure qu'à Paris. En
l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de lourdes soirées au
Théâtre-Français et à l'Opéra. Mais Lucile ne prit goût ni au plaisir de
voir ni au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa mère la conduisit,
elle y portait le désir de rentrer à l'hôtel et l'espoir d'y trouver
Gaston.
Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis boudait sérieusement.
Comme elle ne manquait pas de caractère, elle eut bientôt pris un parti.
«Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se passe de nous! Essayons un peu
de nous passer de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pour me mêler
au monde du faubourg? Des armes et un nom; j'avais tout le reste.
Aujourd'hui, il ne nous manque plus rien: nous avons un bel écusson sur
nos voitures, nous sommes marquise d'Outreville, et nous devons entrer
partout. Mais par où commencer? Voilà la question. Lucile ne peut pas
aller de but en blanc dire à des gens qui ne la connaissent pas:
«Ouvrez-moi votre porte! je suis la marquise d'Outreville!» Mais, j'y
songe![123] j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes excellents
débiteurs! Ils me recevront sur un autre pied que la dernière fois: on
traite cavalièrement la fille d'un fournisseur, mais on a des égards
pour la mère d'une marquise.»
[Note 123: =j'y songe=, _I have it_.]
Sa première visite fut pour le baron de Subressac. Elle ne conduisit
Lucile ni chez lui ni chez ses autres débiteurs. À quoi bon apprendre à
cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une porte?
«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel maudit fou avons-nous donné
ma fille!»
Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde.
«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le fou qui vous a fait
l'honneur de devenir votre gendre est le plus noble coeur[124] que j'aie
jamais connu.
[Note 124: =le plus noble coeur=, _the noblest soul_.]
--Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a fait! Marié depuis huit
jours, il a déjà abandonné sa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien,
tous les événements que le baron ignorait, et que vous savez. À mesure
qu'elle parlait, le sourire reparaissait sur les lèvres du baron.
Lorsqu'elle eut tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement:
«Vous avez raison, charmante, le marquis est un grand coupable: il a
abandonné sa femme comme le roi Ménélas[125] abandonna la sienne.
[Note 125: =Ménélas=, etc., as related in the Iliad, Paris, son of
Priam, king of Troy, aided by Venus, carried off Helen, the wife of
Menelaus, and the most beautiful woman in the world. Menelaus, having
assembled his friends, followed to reclaim her and thus brought on the
Trojan war.]
--Monsieur, Ménélas courut après Hélène, et je maintiens qu'un mari qui
laisse partir sa femme sans la poursuivre, l'abandonne.
--Heureusement, le cas est moins grave, car je ne vois point de Pâris à
l'horizon. Vous ramènerez votre fille à son mari; c'est votre devoir, il
ne faut pas séparer ce que Dieu a uni. Ces enfants s'adorent, le bonheur
leur semblera d'autant plus doux qu'il a été retardé. Vous assisterez à
leur joie, vous jouirez du spectacle de leurs amours, et vous m'écrirez
avant dix mois pour me donner de leurs nouvelles.»
La jolie veuve étendit la main, et dessina avec l'index un petit geste
horizontal qui voulait dire: Jamais!
«Mais alors, reprit le baron, que comptez-vous donc devenir?[126]
[Note 126: =que comptez-vous donc devenir=, _what are your intentions
with regard to the future_.]
--Puis-je faire fond sur votre amitié, monsieur le baron?
--Ne vous l'ai-je pas déjà prouvé, charmante?
--Et je ne l'oublierai de ma vie. Si votre bienveillance ne me manque
pas, j'ai de quoi me passer à tout jamais de M. d'Outreville.
--Croyez-vous que la jeune marquise en dirait autant?
--Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit pour le quart d'heure. Les parents,
en bonne justice, doivent passer avant les enfants. Qu'est-ce que je
demande à Dieu et aux hommes? L'entrée du faubourg. Que faut-il pour m'y
faire recevoir? Que Lucile y soit admise. Or, elle a tous les droits
imaginables; il ne lui manque qu'un introducteur. Refuserez-vous de la
présenter?
--Absolument. D'abord, parce que cet honneur convient moins à un baron
qu'à une baronne. Ensuite, parce que je ne veux pas contribuer au
retardement du bonheur de Gaston. Enfin, parce que toute ma bonne
volonté ne vous servirait à rien. Madame votre fille a incontestablement
le droit d'entrer partout, mais à quel titre? parce qu'elle est la femme
de Gaston. Comme femme de Gaston, elle trouvera la porte ouverte chez
tous qui connaissent son mari, c'est-à-dire chez tous les nôtres; mais
voyez si j'aurais bonne grâce à l'introduire[127] en disant: «Mesdames
et messieurs, vous aimez et vous estimez le marquis d'Outreville; vous
êtes ses parents, ses alliés ou ses amis, permettez-moi donc de vous
présenter sa femme, qui n'a pas voulu vivre avec lui!» Croyez-moi,
charmante, c'est une expérience de soixante-quinze ans qui vous parle;
une jeune femme ne fait jamais bonne figure sans son mari, et la mère
qui la promène ainsi, toute seule, hors de son ménage, ne joue pas un
rôle applaudi dans le monde. Si vous tenez absolument à coudoyer des
duchesses, allez obtenir par de bons procédés que votre gendre vous
ramène à Paris. Votre escapade l'a froissé; voilà pourquoi il ne vient
pas vous rejoindre. Si vous l'attendez ici, je le connais assez pour
prédire que vous attendrez longtemps. Retournez à Arlange. Ne soyons pas
plus fiers que Mahomet: la montagne ne venait pas à lui, il alla trouver
la montagne.»
[Note 127: =mais voyez si j'aurais bonne grâce à l'introduire=, _just
see what a fine appearance I should make in introducing her_.]
C'était assez bien parlé, mais Mme Benoît ne se le tint pas pour
dit.[128] Elle se présenta, passé midi, chez cinq ou six de ses
débiteurs. Personne n'ignorait le mariage de sa fille, mais personne ne
témoigna le désir de la connaître. On parla abondamment du marquis, on
le peignit comme un galant homme, on loua son esprit, on regretta sa
rareté[129] et sa misanthropie, et l'on s'informa s'il passerait l'hiver
à Paris. La veuve essaya en vain de replacer la pétition qu'elle avait
adressée à M. de Subressac; elle ne peut trouver d'ouverture. Elle ne
perdit pourtant pas l'espérance, et se promit bien de revenir à la
charge. D'ailleurs, il lui restait encore une ressource, une ancre de
salut, qu'elle réservait pour les dernières extrémités: la comtesse de
Malésy. La comtesse était la femme qui lui devait le plus, et par
conséquent celle dont elle avait le plus à attendre. C'était une jolie
petite vieille de soixante ans, à qui l'on ne reprochait rien que la
coquetterie, la gourmandise, un amour effréné du jeu, et la rage de
jeter l'argent par les fenêtres.[130] Mme Benoît se disait, avec juste
raison, qu'une personne qui a tant de défauts à sa cuirasse ne saurait
être invulnérable, et qu'on doit, par un chemin ou par un autre, arriver
jusqu'à son coeur. Elle jouissait déjà de la surprise du baron, le jour
où il la rencontrerait dans le monde entre Lucile et Mme de Malésy.
[Note 128: =C'était... dit=, _what he said was true enough, but Mme
Benoît would not admit it_.]
[Note 129: =sa rareté=, _his seclusion; his rare appearance_.]
[Note 130: =la rage de jeter l'argent par les fenêtres=, _a mad
extravagance_.]
Tandis qu'elle faisait tant de visites inutiles, la jolie marquise
d'Outreville s'enfermait dans sa chambre, et, sans prendre conseil de
personne, écrivait à son mari la lettre suivante:
Que faites-vous, Gaston? Quand viendrez-vous? Vous aviez pourtant
promis de nous rejoindre. Comment avez-vous pu rester dix grands
jours sans me voir? Quand nous étions ensemble dans notre cher
Arlange, vous ne saviez pas me quitter pour une heure. Dieu! que
les heures sont longues à Paris! Maman me parle à chaque instant
contre vous, mais à votre nom seul il se fait dans mon coeur un
tapage qui m'empêche d'entendre. Elle me dit que vous m'avez
abandonnée: vous devinez que je n'en crois rien. Car, enfin, je ne
suis pas plus laide que lorsque vous vous mettiez à genoux devant
moi; et si je suis plus vieille, ce n'est pas de beaucoup. Tout
n'est pas fini entre nous, le dernier mot n'est pas dit, et je sens
que j'ai encore du bonheur à vous donner. Vous n'êtes pas homme à
fermer un si bon livre à la première page. Moi, depuis que je ne
vous ai plus, je suis tout hébétée et toute languissante.
Imaginez-vous que par moments je crois que je ne suis pas votre
femme, et que cette belle cérémonie de l'église, et ce bal où nous
étions si heureux, sont un rêve qui a trop tôt fini. Ce qui n'était
pas un rêve, c'est ce baiser que vous m'avez donné. J'ai reçu bien
des baisers depuis que je suis née, mais aucun ne m'était entré si
avant dans le coeur. C'est sans doute parce que celui-là venait de
vous. Tout ce qui vous appartient a quelque chose de particulier
que je ne sais comment définir: par exemple, votre voix est plus
pénétrante qu'aucune autre; personne n'a jamais su dire _Lucile_
comme vous. Pourquoi n'êtes-vous pas ici, mon cher Gaston? Ce
baiser que vous m'avez donné, je serais si heureuse de vous le
rendre! Cela ne serait pas mal, n'est-ce pas, puisque je suis votre
femme! Vous n'imaginerez jamais combien vous me manquez. Quand je
sors avec maman, je vous cherche dans les rues: tout ce que j'ai vu
à Paris jusqu'à présent, c'est que vous n'y êtes pas. Le soir,
j'embrouille régulièrement votre nom dans mes prières; le matin, en
m'éveillant, je regarde si vous n'êtes point autour de moi. Est-il
possible que je pense tant à vous et que vous m'ayez oubliée?
Peut-être m'en voulez-vous de vous avoir quitté si brusquement et
sans vous dire adieu. Si vous saviez! Ce n'est pas moi qui suis
partie; c'est maman qui m'a enlevée. Je croyais que vous alliez
nous rattraper avec la vieille chaise de poste et les bagages;
maman me l'avait assuré, Pierre aussi, Julie aussi. J'ai bien
pleuré, allez, quand j'ai su qu'on m'avait fait un si méchant
mensonge.[131] Depuis ce temps-là, je pleurerais toute la journée,
si je ne me retenais; mais je rentre mes larmes, d'abord pour ne
pas être grondée, et puis pour que vous ne me trouviez pas avec des
yeux rouges. Il ne faut point vous fâcher si je ne vous ai pas
écrit plus tôt: vous nous aviez fait dire[132] que vous arriviez,
et lorsqu'on attend quelqu'un, on ne lui écrit pas. Maintenant je
vous écrirai jusqu'à ce que je vous aie vu: il faut que je n'aie
pas beaucoup d'amour-propre, car j'écris comme un petit chat, et je
ne sais guère aligner mes phrases. C'est que je n'avais jamais
écrit à personne, n'ayant ni oncles, ni tantes, ni amies de
pension. J'espère que vous ne me laisserez pas me ruiner en frais
de style[133] et que vous partirez à ma première réquisition:
venez, laissez la forge; il n'y a plus d'affaires au monde tant que
nous sommes séparés: je vous réconcilierai avec maman, à la
condition qu'elle fera tout ce que vous voudrez et qu'elle ne vous
demandera rien de désagréable. Si le séjour de Paris vous déplaît
autant qu'à moi, soyez tranquille, nous n'y resterons pas
longtemps. Mais si vous n'arrivez pas, que voulez-vous que je
devienne?[134] Il me serait assez facile de me sauver de l'hôtel un
jour que maman serait sortie sans moi; mais je ne peux pourtant pas
courir les grands chemins toute seule! Cependant, si vous
l'exigiez, je partirais; je me mettrais sous la protection de
Jacquet. Mais quelque chose me dit que vous ne vous ferez ni prier
ni attendre, pensez seulement à deux petites mains rouges qui sont
tendues vers vous!
[Note 131: =qu'on m'avait... mensonge=, _they had deceived me so
cruelly_; =allez=, preceding, may be rendered: _you may well believe
that_.]
[Note 132: =vous nous aviez fait dire=, _you had sent us word_.]
[Note 133: =vous ne me... en frais de style=, lit., "you will not let
me ruin myself in expenses of style," _you will not make too great
demands of my ignorance_.]
[Note 134: =que voulez-vous que je devienne?= _what do you think will
become of me?_]
Mme Benoît entra tandis que Jacquet portait cette lettre à la poste.
«Tu ne t'es pas ennuyée toute seule? demanda la mère à sa fille.
--Non, maman,» répondit la marquise.
IV
Les trois jours suivants furent des jours d'attente. Lucile attendait
Gaston comme s'il pouvait déjà avoir reçu sa lettre; Mme Benoît espérait
que ses nobles débiteurs lui rendraient ses visites. La mère et la fille
restèrent donc à la maison, mais non pas ensemble. L'une était assise
devant une fenêtre du salon, les yeux braqués sur la porte cochère;
l'autre se promenait sous les marronniers du jardin, les yeux tournés
vers l'avenir. Mme Benoît comptait sur son luxe pour se faire des amis:
elle se promettait de montrer les beaux appartements du rez-de-chaussée:
«Nous aurons du malheur,[135] pensait-elle, si personne ne nous offre,
en attendant, une tasse de thé; on offre volontiers à qui peut rendre.»
Le salon, tendu de fleurs éblouissantes, avait un air de fête; la
maîtresse était en toilette du matin au soir, comme les officiers russes
qui ne dépouillent jamais l'uniforme. En attendant que la maison fût
montée, Jacquet, transformé par une livrée neuve, faisait, sous le
vestibule, son apprentissage du métier de laquais.
[Note 135: =nous aurons du malheur=, _we shall be unfortunate_.]
Les coeurs sensibles seront peinés d'apprendre que toute cette dépense
fut en pure perte: aucun débiteur ne se présenta chez Mme Benoît. Que
voulez-vous? le pli était pris. Ces messieurs et ces dames s'étaient
fait une habitude de ne la payer ni en argent ni en politesse, et de ne
lui rendre rien, pas même ses visites.