Montague, s'étonnait que l'Apollon du Belvédère et je ne sais quelle
Vénus antique passent tester en présence[94] dans le musée sans tomber
dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut assez peu[95] que ce petit
scandale ne se produisit à la première rencontre de Lucile et de Gaston.
Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent au même instant
qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Dès le premier coup d'oeil ils
furent amants; dès les premiers mots ils furent amis: la jeunesse
attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. Il n'y eut entre eux ni
trouble ni embarras: ils se regardaient en face, et se miraient l'un
dans l'autre[96] avec la charmante impudence de la naïveté; le coeur de
Gaston était presque aussi neuf que celui de Lucile. Leur passion naquit
sans mystère comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans nuage. Je
ne nie pas l'enivrement des passions coupables que le remords assaisonne
et que le péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau[97] en ce
monde, c'est un amour légitime qui s'avance paisiblement sur une route
fleurie, avec l'honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche.
[Note 94: =en presence=, _in each other's presence_; _face to face_.]
[Note 95: =Il s'en fallut assez peu=, cf. page 4, note 1.]
[Note 96: =et se miraient l'un dans l'autre=, _looked at each other
squarely_.]
[Note 97: c=e qu'il y a de plus beau=, _the most beautiful thing_.]
Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée pour entraver la marche
d'une passion qui la servait si bien. Elle laissa aux deux amants cette
douce liberté[98] que la campagne autorise: leurs premiers jours ne
furent qu'un long tête-à-tête. Lucile fit à Gaston les honneurs de la
maison, du jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à midi, en
sortant de déjeuner, et rentraient comme des enfants qui ont fait
l'école buissonnière, longtemps après la cloche du dîner. Après la
forêt, la forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de n'y point
mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il vit qu'elle ne méprisait
pas le travail, qu'elle connaissait les ouvriers par leurs noms et
qu'elle ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un redoublement
de joie. Il se livra sans contrainte à la passion de sa jeunesse; il
examina les travaux, interrogea les contremaîtres, conseilla les chefs
d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait de le voir si savant et
si capable. Mme Benoît, en les voyant rentrer tout poudreux, ou même un
peu noircis par la fumée, disait: «Que les enfants sont heureux! tout
leur sert de jouet!» Pour se délasser de leurs fatigues, ils
s'asseyaient au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers grimpants,
et ils faisaient des projets. Projets de bonheur et de travail, d'amour
et de retraite. Ils se promettaient de cacher leur vie au fond des bois
d'Arlange comme les oiseaux font leur nid au plus fourré d'un buisson ou
sur la branche la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un mot; pas un
mot du faubourg et des vanités du monde.
[Note 98: =douce liberté=; owing to the universal practice, in France,
of the marriage of convenience, it often occurs that young people hardly
know each other when they are betrothed, hence the young lady is as
carefully chaperoned during the engagement as before, and the lovers are
frequently on a very formal footing until the marriage has taken place.]
Lucile ignorait qu'il y eût d'autres plaisirs; Gaston l'avait oublié.
Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une grande nouvelle: c'était le
soir qu'on signait le contrat. Le mariage était fixé au mardi 1er
juin; on s'épouserait la veille à la mairie[99]. Comme il n'est point de
plaisirs sans peines, la signature du contrat était précédée d'un
interminable dîner où l'on avait convié tous les personnages des
environs.
[Note 99: =on s'épouserait la veille à la mairie=; in most continental
countries a civil marriage is required by law whether a religious
service takes place or not. The Roman Catholic Church, however,
recognizes the religious ceremony alone.]
En attendant l'arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent au
jardin en chapeau de paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre habillée
de barège rose. En passant à portée de l'usine, Gaston fut accosté par
le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait volontiers
ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et l'on
commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre heures
sonnèrent à l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour aller à sa
toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir la fin;
restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au spectacle,
qu'il mit la main à la besogne et se salit abominablement. À cinq heures
il s'enfuit, les manches retroussées et les mains noires, et il donna
juste au milieu d'un groupe d'invités qui se promenaient en grands
atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son nom. C'était
l'ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion.
L'École polytechnique est, comme l'aristocratie du faubourg, un peu
franc-maçonne:[100] elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son
ami et l'embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l'air de
peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui
s'étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et
embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se
réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut dans un habit neuf, conforme
au dernier numéro du _Journal des tailleurs_.
[Note 100: =un peu franc-maçonne=, _somewhat freemasonic_, i.e., of
widespread membership. The freemasons are very powerful in France and
exert great political influence.--=elle se retrouve partout=, _its members
meet everywhere_.]
Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne de Sommerfogel; mais au
moment de se mettre en route, la vieille dame avait été prise d'une
migraine. Ses excuses arrivèrent pendant le potage. On enleva son
couvert, et Gaston se trouva voisin de son ami l'ingénieur. Il était le
centre de tous les regards; chacun des convives, et surtout les députés
de la noblesse, attendaient de lui un coup d'oeil gracieux et une parole
aimable, comme en allant à la cour on espère un petit mot[101] du roi.
Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour qu'il songeât à examiner
la collection de grotesques qui se repaissaient autour de lui. Il n'eut
d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour son voisin. Les hobereaux
crurent attirer son attention en engageant une conversation
demi-politique, où le ridicule des vieux préjugés s'étalaient naïvement;
conversation pleine de liberté contre ce qui existait, pleine de regret
pour ce qui avait été. Ces discours, dont la suave absurdité eût
ressuscité un marquis du bon temps,[102] bourdonnèrent autour des
oreilles de Gaston sans arriver jusqu'à son cerveau. Dans un intervalle
de silence, on l'entendit qui disait à l'ingénieur:
«Tu as un chemin de fer souterrain dans les salines: combien payez-vous
les rails?
[Note 101: =un petit mot=, _a word in passing_.]
[Note 102: =du bon temps=, _of the good old times_.--En France, 360
francs les 1000 kilos. La tonne anglaise, qui a 15 kilos de plus, vaut,
franco, à bord, de 11 livres 10 schellings à 12 livres 5 schellings.]
--Je crois qu'en employant certains fourneaux économiques dont je te
montrerai le plan, on arriverait à vous livrer une marchandise
excellente, bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la tonne,
peut-être à moins.
--Tu es donc toujours le même?[103]
[Note 103: =toujours le même=, _always the same visionary inventor_.]
--Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures de câbles?
--Trop souvent: nous avons perdu quatre hommes le mois passé.
--Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là.
--Tu as trouvé un secret pour empêcher les câbles de casser?
--Non, mais pour retenir en suspens dans les puits le fardeau qu'ils
laissent tomber. J'ai pratiqué ce système pendant trois ans dans une
houillère que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons pas eu un
seul accident à déplorer.»
Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes oreilles, et Mme Benoît
mourait d'envie de marcher sur le pied[104] de son gendre. Le vicomte de
Bourgaltroff s'introduisit timidement dans le dialogue.
[Note 104: =marcher sur le pied=, _tread on his toes_.]
«Monsieur le marquis possède des mines de houille dans le département de
la Loire?
--Non, monsieur, répondit Gaston; j'y étais conducteur des travaux.»
Pour le coup, Mme Benoît pensa qu'on avait pris assez de dessert, et
elle se leva de table. En passant au salon, les gentilshommes
chuchotaient entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur, qui se
noircit les mains dans une forge, qui embrasse des employés, qui invente
des machines, qui vend des rails à bon marché, et qui a fait le
contre-maître chez un simple charbonnier de Saint-Étienne!»
Les plus indulgents, qui n'étaient pas en majorité, essayaient de le
défendre:
«Après tout, disaient-ils, Louis XVI[105] faisait des serrures.
[Note 105: =Louis XVI=, etc.; the lack of tastes commensurate with
their exalted position is a well-known characteristic of the three
monarchs here mentioned. The character of Henry the Third was
particularly frivolous.]
--Louis XVIII faisait des vers latins.
--Henri III faisait la barbe de ses courtisans.
--Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce qui s'amuse à casser du
charbon au fond d'un trou?
--Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent, mon père a soufré des
allumettes à Berlin pendant l'émigration!»
Mme Benoît devinait bien qu'on glosait sur Gaston, mais elle ne s'en
tourmentait guère.
«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre ses dents; je vous ai
forcés de reconnaître mon gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus
ici vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je suis vengée. Je pars
dans huit jours pour Paris, et lorsque je remettrai les pieds à Arlange,
les plus jeunes d'entre vous auront les cheveux blancs! Quant à maître
Gaston, qui est un franc original, le séjour de son hôtel et la société
de ses égaux l'auront bientôt guéri de ses idées.»
Avant la signature du contrat, on apporta la corbeille qui rangea toutes
les femmes du parti de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné de
compliments dont il n'osa pas se défendre; mais il se promit d'apprendre
à Lucile et dès le lendemain, que ce n'était pas lui qu'elle devait
remercier.
Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut à qui se placerait plus
près de lui,[106] non pour connaître la dot de Lucile, qui était assez
connue mais pour entendre l'énumération des terres et châteaux du
marquis. La curiosité publique fut trompée: M. d'Outreville se mariait
_avec ses droits_.[107]
[Note 106: =ce fut à... de lui=, _there was a struggle to see who
could get nearest him_.]
[Note 107: =avec ses droits=, _with his civil rights_; the marquis
cleverly avoids the exposition of his poverty by simply claiming his
right to the separate administration of his own property.]
Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent la chaîne de
leurs plaisirs, et les derniers jours du mois passèrent comme des
heures. Le 31 mai les deux amants se marièrent à la mairie, et ni l'un
ni l'autre ne trembla au moment de dire «oui.» Lorsque M. le maire, le
code en main, répéta pour la centième fois de sa vie que la femme doit
suivre son mari, Mme Benoît fit à sa fille un petit signe fort
expressif. En rentrant au logis, la triomphante belle-mère dit au
marquis en présence de Lucile:
«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par la loi), je vous remettrai
demain le premier semestre de vos rentes.
--Un peu de patience, ma charmante mère! répondit Gaston; que
voulez-vous que je fasse d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en
regardant Lucile, est le dernier de mes soucis.
--Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent; il vous en faudra beaucoup[108]
dans quelque jours à Paris.
[Note 108: =il vous en faudra beaucoup=, _you will need a good deal of
it_.]
--À Paris! Eh! Grand Dieu! qu'irais-je y faire?
--Prendre pied, rallier vos amis et vos parents vous préparer un cercle
de relations pour l'hiver et pour la vie.
--Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas vivre à Paris. C'est une
ville malsaine où toutes les femmes sont malades, où les familles
s'éteignent au bout de trois générations faute d'enfants. Savez-vous que
tous les cent ans Paris se changerait en désert, si la province n'avait
pas la rage de le repeupler?[109]
[Note 109: =n'avait pas la rage de le repeupler=, _was not madly
anxious to repeople it_.]
--C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que nous avons résolu d'y
aller au plus tôt.
--Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.»
Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence de sa mère pesait sur
elle. Mme Benoît répliqua vivement:
«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise. Ma fille est marquise
d'Outreville; sa place est au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas vrai,
Lucile?»
Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible _oui_. Ce n'est pas
ainsi qu'elle avait dit _oui_ à la mairie.
«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg!» Vous êtes curieuse de
pénétrer au faubourg! À la suite de quelque mécompte dont personne n'a
su le secret, il avait conçu contre le faubourg une haine violente.
«Savez-vous, mademoiselle, ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes filles
insipides comme des fruits venus en serre; des jeunes femmes perdues de
toilette et de vanité; des vieilles qui n'ont ni la raideur imposante de
nos aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la bonne humeur des
contemporaines de Louis XV; des vieillards hébétés par le whist, des
jeunes gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la conversation les
noms des chevaux de course et des prédicateurs; chez les hommes en âge
d'agir, une politique sans conviction, des regrets factices, des
fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir qu'il plaira à
quelqu'un de les acheter: voilà le faubourg, mademoiselle; vous le
connaissez aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi! vous vivez au milieu
d'une forêt admirable, entourée d'un petit peuple qui vous aime; je ne
parle pas de moi qui vous adore; vous avez la fortune, qui permet de
faire des heureux; la santé sans laquelle rien n'est bon; les joies de
la famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes de l'hiver, et
vous voulez tout abandonner pour une vie de sots compliments et
d'absurdes révérences! Ce n'est pas moi qui serai le complice d'un
échange aussi funeste, et si vous allez au faubourg, mademoiselle, je ne
vous y conduirai pas!»
En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la figure d'un enfant qui a
construit une tour en dominos et qui voit le monument s'écrouler pierre
à pierre. À peine trouva-t-elle la force de dire à Lucile:
«Répondez donc!»
Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère:
«La femme doit suivre son mari.»
Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l'Apollon du
Belvédère. Il pris Lucile dans ses bras et la baisa tendrement.
Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner
des ordres et à combiner les moyens d'entraîner son gendre à Paris.
Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit:
«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au
faubourg?»
--Mais, madame, n'avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de
bonne grâce?
--Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis
trente ans (j'en ai quarante-deux) je suis travaillée de l'ambition[110]
d'y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m'entendre annoncer
dans les salons de la rue Saint-Dominique m'a fait épouser un marquis de
contrebande qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous ai choisi
ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre nom qui est
une clef à ouvrir toutes les portes? Ah çà, croyez-vous qu'on vous donne
cent mille livres de rente pour perdre votre temps à travailler?
[Note 110: =je suis travaillée de l'ambition=, _I have been tormented
by the desire_.]
--Pardon, madame. D'abord, au prix où sont[111] les noms sans tache,
j'ai la vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions.
Mais ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien donné. La forge et
la forêt sont l'héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir
représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées
dans l'entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés
l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et,
avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter.[112]
[Note 111: =au prix où sont=, _at the current value of_.]
[Note 112: =je ne suis pas en peine de m'acquitter=, _I shall have no
difficulty in coming to an understanding_.]
--Mais c'est de moi que vous tenez Lucile: c'est de moi qu'elle vous
tient, s'écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me
refusez le bonheur de ma vie!
--Vous avez raison, madame: demandez-moi tout au monde, hormis une seule
chose; et je n'ai rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus
remettre les pieds dans le faubourg.
--Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
--Vous ne me l'avez pas demandé.»
En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots à sa femme de chambre et
quatre à son cocher. Elle ne parla plus au marquis du premier semestre
de ses rentes.
Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté et de bonheur. Aucune
des femmes présentes ne se souvenait d'avoir vu une mariée aussi
franchement heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le sort de Gaston,
suivant l'usage; je ne me permettrai pas de dire que personne ait envié
celui de Lucile. À deux heures du matin, danseurs et danseuses étaient
partis, et les mariés restaient sur la brèche:[113] Mme Benoît avait
jugé convenable qu'ils fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert.
Cette tendre mère, dont le front semblait voilé d'un léger nuage,
demanda la grâce de causer un quart d'heure avec sa fille, et elle la
conduisit dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée, tandis que
Gaston, qui avait à secouer la poussière du bal, retourna pour la
dernière fois à son petit appartement du second étage. En descendant le
grand escalier, il fut surprise d'entendre le bruit d'une voiture qui
s'éloignait au grand trot. Il entra dans la chambre nuptiale: elle était
vide. Il passa chez madame Benoît: toutes les portes étaient ouvertes et
l'appartement désert. Des souliers de satin, deux robes de bal et un
grand désordre de vêtements jonchaient le tapis. Il sonna: personne ne
vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra face à face avec la
physionomie rustaude du petit palefrenier Jacquet. Il le saisit par sa
blouse: «Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture?
[Note 113: =restaient sur la brèche=, lit., "remained on the breach";
_were the last waltzers_.]
--Oui, monsieur: faudrait être sourd[114]...
[Note 114: =faudrait être sourd=, for _il faudrait être sourd pour ne
pas l'entendre_.]
--Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le monde?
--Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle dans la berline, avec le
gros Pierre et Mlle Julie.
--C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont rien laissé pour moi?
--Pardonnez, monsieur, puisque madame a laissé une lettre.
--Où est-elle?
--Elle est ici, monsieur, sous la doublure de ma casquette.
--Donne donc, animal!
--C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous, crainte de la
perdre. La voilà!»
Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et lut le billet suivant:
«Mon cher marquis, dans l'espérance que l'amour et l'intérêt bien
entendu sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte à Paris
votre femme et votre argent: venez les prendre!»
III
Gaston froissa le billet de Mme Benoît et l'enfonça dans sa poche. Puis
il se retourna vers Jacquet, qui le regardait niaisement en roulant sa
casquette entre ses mains: «Madame la marquise ne t'a rien dit?
--Mademoiselle? Non, monsieur, elle ne m'a pas seulement regardé.
--Y a-t-il un chemin de traverse pour aller à Dieuze?
--Oui, monsieur.
--Il abrège?
--D'un bon quart d'heure.
--Selle-moi _Forward_ et _Indiana_. Attends! je vais t'aider. Tu me
montreras le chemin. Un louis pour toi si nous arrivons avant la
voiture.»
Une demi-heure après, Jacquet en blouse et le marquis en habit de noce
s'arrêtaient devant la poste de Dieuze. Jacquet réveilla un garçon
d'écurie et s'informa si l'on avait demandé des chevaux dans la nuit. La
réponse fut bonne: aucun voyageur ne s'était montré depuis la veille.
«Tiens, dit le marquis à Jacquet, voici les vingt francs que je t'ai
promis.
--Monsieur, reprit timidement le petit palefrenier, les louis[115] ne
sont donc plus de vingt-quatre francs?
[Note 115: =les louis=, etc., the _louis d'or_ was first struck in
1640 under Louis XIII., for whom the coin was named. For a century and a
half it ranged in value from $4.00 to $4.60, and at the time of the
revolution was worth 23.60 francs. Under the republican and Napoleonic
governments, the new twenty-franc gold piece came to be styled _louis_,
and by many is still so called.]
--Il y a longtemps, nigaud.
--C'est mon grand-père qui m'avait toujours dit cela. De son temps, deux
louis et quarante sous faisaient cinquante livres.»
Gaston ne répondit rien: il avait l'oreille tendue vers Arlange.
Jacquet poursuivit en se parlant à lui-même: «Comment se fait-il[116]
que de si belles pièces d'or soient tombées à ce prix-là?
[Note 116: =Comment se fait-il=, _how does it happen_.]
--Écoute! dit le marquis; n'entends-tu pas une voiture?
--Non, monsieur. Ah! c'est bien malheureux!
--Quoi?
--Que les louis d'or soient tombés à vingt francs.
--Prends, animal; en voici un autre, et tais-toi.»
Jacquet se tut par obéissance; il se contenta de dire entre ses dents:
«C'est égal; si les louis étaient encore à vingt quatre francs, deux
louis que voici, et quarante sous que madame m'a donnés, me feraient
juste cinquante livres. Mais les temps sont durs, comme disait mon
grand-père.»
Gaston attendit une grande heure sans descendre de cheval. À la fin, il
craignit qu'un accident ne fût arrivé à la voiture. Jacquet le rassura:
«Monsieur, lui dit-il, il est peut-être bien possible que ces dames
aient gagné la route royale sans passer par Dieuze.
--Courons, dit le marquis.
--Ce n'est pas la peine, allez, monsieur: elles ont tout près de[117]
deux heures d'avance.
[Note 117: =tout près de=, _almost_.]
--Eh bien! ramène-moi chez nous par la route.»
La maison restait telle que Gaston l'avait quittée. La berline n'était
pas sous la remise, et il manquait deux chevaux à l'écurie. On entendait
au loin un bruit de violons aigres et de chansons discordantes: c'est
les ouvriers et les paysans qui dansaient en plein air. Gaston songea
d'abord à s'assurer le silence de Jacquet et le secret de sa poursuite
nocturne. Il ne trouva pas de meilleur moyen que d'envoyer son
confident à Paris. «Va prendre la diligence de Nancy, lui dit-il; à
Nancy, tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu te feras conduire
à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique, 57, et tu diras à Mme
Benoît que j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer la voiture.
--Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante, si je faisais la
route à pied, est-ce que l'argent serait pour moi?»
Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire, qui l'éloigna
d'Arlange en le rapprochant de Paris.