Une illustre Anglaise, que le _cant_ ne gênait pas beaucoup, lady

Montague, s'étonnait que l'Apollon du Belvédère et je ne sais quelle

Vénus antique passent tester en présence[94] dans le musée sans tomber

dans les bras l'un de l'autre. Il s'en fallut assez peu[95] que ce petit

scandale ne se produisit à la première rencontre de Lucile et de Gaston.

Ces jeunes êtres, qui ne s'étaient jamais vus, sentirent au même instant

qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Dès le premier coup d'oeil ils

furent amants; dès les premiers mots ils furent amis: la jeunesse

attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. Il n'y eut entre eux ni

trouble ni embarras: ils se regardaient en face, et se miraient l'un

dans l'autre[96] avec la charmante impudence de la naïveté; le coeur de

Gaston était presque aussi neuf que celui de Lucile. Leur passion naquit

sans mystère comme ces beaux soleils d'été qui se lèvent sans nuage. Je

ne nie pas l'enivrement des passions coupables que le remords assaisonne

et que le péril ennoblit; mais ce qu'il y a de plus beau[97] en ce

monde, c'est un amour légitime qui s'avance paisiblement sur une route

fleurie, avec l'honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche.

[Note 94: =en presence=, _in each other's presence_; _face to face_.]

[Note 95: =Il s'en fallut assez peu=, cf. page 4, note 1.]

[Note 96: =et se miraient l'un dans l'autre=, _looked at each other

squarely_.]

[Note 97: c=e qu'il y a de plus beau=, _the most beautiful thing_.]

Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée pour entraver la marche

d'une passion qui la servait si bien. Elle laissa aux deux amants cette

douce liberté[98] que la campagne autorise: leurs premiers jours ne

furent qu'un long tête-à-tête. Lucile fit à Gaston les honneurs de la

maison, du jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à midi, en

sortant de déjeuner, et rentraient comme des enfants qui ont fait

l'école buissonnière, longtemps après la cloche du dîner. Après la

forêt, la forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de n'y point

mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu'il vit qu'elle ne méprisait

pas le travail, qu'elle connaissait les ouvriers par leurs noms et

qu'elle ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un redoublement

de joie. Il se livra sans contrainte à la passion de sa jeunesse; il

examina les travaux, interrogea les contremaîtres, conseilla les chefs

d'atelier, et enchanta Lucile qui s'émerveillait de le voir si savant et

si capable. Mme Benoît, en les voyant rentrer tout poudreux, ou même un

peu noircis par la fumée, disait: «Que les enfants sont heureux! tout

leur sert de jouet!» Pour se délasser de leurs fatigues, ils

s'asseyaient au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers grimpants,

et ils faisaient des projets. Projets de bonheur et de travail, d'amour

et de retraite. Ils se promettaient de cacher leur vie au fond des bois

d'Arlange comme les oiseaux font leur nid au plus fourré d'un buisson ou

sur la branche la plus touffue d'un arbre. De Paris, pas un mot; pas un

mot du faubourg et des vanités du monde.

[Note 98: =douce liberté=; owing to the universal practice, in France,

of the marriage of convenience, it often occurs that young people hardly

know each other when they are betrothed, hence the young lady is as

carefully chaperoned during the engagement as before, and the lovers are

frequently on a very formal footing until the marriage has taken place.]

Lucile ignorait qu'il y eût d'autres plaisirs; Gaston l'avait oublié.

Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une grande nouvelle: c'était le

soir qu'on signait le contrat. Le mariage était fixé au mardi 1er

juin; on s'épouserait la veille à la mairie[99]. Comme il n'est point de

plaisirs sans peines, la signature du contrat était précédée d'un

interminable dîner où l'on avait convié tous les personnages des

environs.

[Note 99: =on s'épouserait la veille à la mairie=; in most continental

countries a civil marriage is required by law whether a religious

service takes place or not. The Roman Catholic Church, however,

recognizes the religious ceremony alone.]

En attendant l'arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent au

jardin en chapeau de paille, l'un vêtu de coutil blanc, l'autre habillée

de barège rose. En passant à portée de l'usine, Gaston fut accosté par

le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait volontiers

ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et l'on

commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre heures

sonnèrent à l'horloge de la fabrique, Lucile s'échappa pour aller à sa

toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir la fin;

restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au spectacle,

qu'il mit la main à la besogne et se salit abominablement. À cinq heures

il s'enfuit, les manches retroussées et les mains noires, et il donna

juste au milieu d'un groupe d'invités qui se promenaient en grands

atours. Quelqu'un le reconnut et l'appela par son nom. C'était

l'ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion.

L'École polytechnique est, comme l'aristocratie du faubourg, un peu

franc-maçonne:[100] elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son

ami et l'embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l'air de

peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui

s'étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et

embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se

réconcilièrent avec lui lorsqu'il reparut dans un habit neuf, conforme

au dernier numéro du _Journal des tailleurs_.

[Note 100: =un peu franc-maçonne=, _somewhat freemasonic_, i.e., of

widespread membership. The freemasons are very powerful in France and

exert great political influence.--=elle se retrouve partout=, _its members

meet everywhere_.]

Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne de Sommerfogel; mais au

moment de se mettre en route, la vieille dame avait été prise d'une

migraine. Ses excuses arrivèrent pendant le potage. On enleva son

couvert, et Gaston se trouva voisin de son ami l'ingénieur. Il était le

centre de tous les regards; chacun des convives, et surtout les députés

de la noblesse, attendaient de lui un coup d'oeil gracieux et une parole

aimable, comme en allant à la cour on espère un petit mot[101] du roi.

Mais ses deux passions l'absorbaient trop pour qu'il songeât à examiner

la collection de grotesques qui se repaissaient autour de lui. Il n'eut

d'yeux que pour Lucile, et d'oreilles que pour son voisin. Les hobereaux

crurent attirer son attention en engageant une conversation

demi-politique, où le ridicule des vieux préjugés s'étalaient naïvement;

conversation pleine de liberté contre ce qui existait, pleine de regret

pour ce qui avait été. Ces discours, dont la suave absurdité eût

ressuscité un marquis du bon temps,[102] bourdonnèrent autour des

oreilles de Gaston sans arriver jusqu'à son cerveau. Dans un intervalle

de silence, on l'entendit qui disait à l'ingénieur:

«Tu as un chemin de fer souterrain dans les salines: combien payez-vous

les rails?

[Note 101: =un petit mot=, _a word in passing_.]

[Note 102: =du bon temps=, _of the good old times_.--En France, 360

francs les 1000 kilos. La tonne anglaise, qui a 15 kilos de plus, vaut,

franco, à bord, de 11 livres 10 schellings à 12 livres 5 schellings.]

--Je crois qu'en employant certains fourneaux économiques dont je te

montrerai le plan, on arriverait à vous livrer une marchandise

excellente, bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la tonne,

peut-être à moins.

--Tu es donc toujours le même?[103]

[Note 103: =toujours le même=, _always the same visionary inventor_.]

--Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures de câbles?

--Trop souvent: nous avons perdu quatre hommes le mois passé.

--Je t'indiquerai un remède contre ces accidents-là.

--Tu as trouvé un secret pour empêcher les câbles de casser?

--Non, mais pour retenir en suspens dans les puits le fardeau qu'ils

laissent tomber. J'ai pratiqué ce système pendant trois ans dans une

houillère que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n'avons pas eu un

seul accident à déplorer.»

Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes oreilles, et Mme Benoît

mourait d'envie de marcher sur le pied[104] de son gendre. Le vicomte de

Bourgaltroff s'introduisit timidement dans le dialogue.

[Note 104: =marcher sur le pied=, _tread on his toes_.]

«Monsieur le marquis possède des mines de houille dans le département de

la Loire?

--Non, monsieur, répondit Gaston; j'y étais conducteur des travaux.»

Pour le coup, Mme Benoît pensa qu'on avait pris assez de dessert, et

elle se leva de table. En passant au salon, les gentilshommes

chuchotaient entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur, qui se

noircit les mains dans une forge, qui embrasse des employés, qui invente

des machines, qui vend des rails à bon marché, et qui a fait le

contre-maître chez un simple charbonnier de Saint-Étienne!»

Les plus indulgents, qui n'étaient pas en majorité, essayaient de le

défendre:

«Après tout, disaient-ils, Louis XVI[105] faisait des serrures.

[Note 105: =Louis XVI=, etc.; the lack of tastes commensurate with

their exalted position is a well-known characteristic of the three

monarchs here mentioned. The character of Henry the Third was

particularly frivolous.]

--Louis XVIII faisait des vers latins.

--Henri III faisait la barbe de ses courtisans.

--Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce qui s'amuse à casser du

charbon au fond d'un trou?

--Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent, mon père a soufré des

allumettes à Berlin pendant l'émigration!»

Mme Benoît devinait bien qu'on glosait sur Gaston, mais elle ne s'en

tourmentait guère.

«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre ses dents; je vous ai

forcés de reconnaître mon gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus

ici vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je suis vengée. Je pars

dans huit jours pour Paris, et lorsque je remettrai les pieds à Arlange,

les plus jeunes d'entre vous auront les cheveux blancs! Quant à maître

Gaston, qui est un franc original, le séjour de son hôtel et la société

de ses égaux l'auront bientôt guéri de ses idées.»

Avant la signature du contrat, on apporta la corbeille qui rangea toutes

les femmes du parti de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné de

compliments dont il n'osa pas se défendre; mais il se promit d'apprendre

à Lucile et dès le lendemain, que ce n'était pas lui qu'elle devait

remercier.

Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut à qui se placerait plus

près de lui,[106] non pour connaître la dot de Lucile, qui était assez

connue mais pour entendre l'énumération des terres et châteaux du

marquis. La curiosité publique fut trompée: M. d'Outreville se mariait

_avec ses droits_.[107]

[Note 106: =ce fut à... de lui=, _there was a struggle to see who

could get nearest him_.]

[Note 107: =avec ses droits=, _with his civil rights_; the marquis

cleverly avoids the exposition of his poverty by simply claiming his

right to the separate administration of his own property.]

Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent la chaîne de

leurs plaisirs, et les derniers jours du mois passèrent comme des

heures. Le 31 mai les deux amants se marièrent à la mairie, et ni l'un

ni l'autre ne trembla au moment de dire «oui.» Lorsque M. le maire, le

code en main, répéta pour la centième fois de sa vie que la femme doit

suivre son mari, Mme Benoît fit à sa fille un petit signe fort

expressif. En rentrant au logis, la triomphante belle-mère dit au

marquis en présence de Lucile:

«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par la loi), je vous remettrai

demain le premier semestre de vos rentes.

--Un peu de patience, ma charmante mère! répondit Gaston; que

voulez-vous que je fasse d'une pareille somme? L'argent, ajouta-t-il en

regardant Lucile, est le dernier de mes soucis.

--Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent; il vous en faudra beaucoup[108]

dans quelque jours à Paris.

[Note 108: =il vous en faudra beaucoup=, _you will need a good deal of

it_.]

--À Paris! Eh! Grand Dieu! qu'irais-je y faire?

--Prendre pied, rallier vos amis et vos parents vous préparer un cercle

de relations pour l'hiver et pour la vie.

--Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas vivre à Paris. C'est une

ville malsaine où toutes les femmes sont malades, où les familles

s'éteignent au bout de trois générations faute d'enfants. Savez-vous que

tous les cent ans Paris se changerait en désert, si la province n'avait

pas la rage de le repeupler?[109]

[Note 109: =n'avait pas la rage de le repeupler=, _was not madly

anxious to repeople it_.]

--C'est pour qu'il ne devienne pas désert, que nous avons résolu d'y

aller au plus tôt.

--Vous ne me l'aviez pas dit, mademoiselle.»

Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence de sa mère pesait sur

elle. Mme Benoît répliqua vivement:

«Ces choses-là se devinent sans qu'on les dise. Ma fille est marquise

d'Outreville; sa place est au faubourg Saint-Germain! N'est-il pas vrai,

Lucile?»

Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible _oui_. Ce n'est pas

ainsi qu'elle avait dit _oui_ à la mairie.

«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg!» Vous êtes curieuse de

pénétrer au faubourg! À la suite de quelque mécompte dont personne n'a

su le secret, il avait conçu contre le faubourg une haine violente.

«Savez-vous, mademoiselle, ce qu'on voit au faubourg? Des jeunes filles

insipides comme des fruits venus en serre; des jeunes femmes perdues de

toilette et de vanité; des vieilles qui n'ont ni la raideur imposante de

nos aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la bonne humeur des

contemporaines de Louis XV; des vieillards hébétés par le whist, des

jeunes gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la conversation les

noms des chevaux de course et des prédicateurs; chez les hommes en âge

d'agir, une politique sans conviction, des regrets factices, des

fidélités qui se mettent en étalage dans l'espoir qu'il plaira à

quelqu'un de les acheter: voilà le faubourg, mademoiselle; vous le

connaissez aussi bien que si vous l'aviez vu. Quoi! vous vivez au milieu

d'une forêt admirable, entourée d'un petit peuple qui vous aime; je ne

parle pas de moi qui vous adore; vous avez la fortune, qui permet de

faire des heureux; la santé sans laquelle rien n'est bon; les joies de

la famille, les amusements de l'été, les plaisirs intimes de l'hiver, et

vous voulez tout abandonner pour une vie de sots compliments et

d'absurdes révérences! Ce n'est pas moi qui serai le complice d'un

échange aussi funeste, et si vous allez au faubourg, mademoiselle, je ne

vous y conduirai pas!»

En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la figure d'un enfant qui a

construit une tour en dominos et qui voit le monument s'écrouler pierre

à pierre. À peine trouva-t-elle la force de dire à Lucile:

«Répondez donc!»

Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère:

«La femme doit suivre son mari.»

Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l'Apollon du

Belvédère. Il pris Lucile dans ses bras et la baisa tendrement.

Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner

des ordres et à combiner les moyens d'entraîner son gendre à Paris.

Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit:

«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au

faubourg?»

--Mais, madame, n'avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de

bonne grâce?

--Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis

trente ans (j'en ai quarante-deux) je suis travaillée de l'ambition[110]

d'y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m'entendre annoncer

dans les salons de la rue Saint-Dominique m'a fait épouser un marquis de

contrebande qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous ai choisi

ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre nom qui est

une clef à ouvrir toutes les portes? Ah çà, croyez-vous qu'on vous donne

cent mille livres de rente pour perdre votre temps à travailler?

[Note 110: =je suis travaillée de l'ambition=, _I have been tormented

by the desire_.]

--Pardon, madame. D'abord, au prix où sont[111] les noms sans tache,

j'ai la vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions.

Mais ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien donné. La forge et

la forêt sont l'héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir

représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées

dans l'entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés

l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et,

avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter.[112]

[Note 111: =au prix où sont=, _at the current value of_.]

[Note 112: =je ne suis pas en peine de m'acquitter=, _I shall have no

difficulty in coming to an understanding_.]

--Mais c'est de moi que vous tenez Lucile: c'est de moi qu'elle vous

tient, s'écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me

refusez le bonheur de ma vie!

--Vous avez raison, madame: demandez-moi tout au monde, hormis une seule

chose; et je n'ai rien à vous refuser. Mais j'ai juré de ne plus

remettre les pieds dans le faubourg.

--Au nom du ciel, pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?

--Vous ne me l'avez pas demandé.»

En quittant Gaston, Mme Benoît dit trois mots à sa femme de chambre et

quatre à son cocher. Elle ne parla plus au marquis du premier semestre

de ses rentes.

Le soir, au bal, Lucile eut un succès de beauté et de bonheur. Aucune

des femmes présentes ne se souvenait d'avoir vu une mariée aussi

franchement heureuse. Tous les jeunes gens envièrent le sort de Gaston,

suivant l'usage; je ne me permettrai pas de dire que personne ait envié

celui de Lucile. À deux heures du matin, danseurs et danseuses étaient

partis, et les mariés restaient sur la brèche:[113] Mme Benoît avait

jugé convenable qu'ils fermassent le bal comme ils l'avaient ouvert.

Cette tendre mère, dont le front semblait voilé d'un léger nuage,

demanda la grâce de causer un quart d'heure avec sa fille, et elle la

conduisit dans la chambre nuptiale, au rez-de-chaussée, tandis que

Gaston, qui avait à secouer la poussière du bal, retourna pour la

dernière fois à son petit appartement du second étage. En descendant le

grand escalier, il fut surprise d'entendre le bruit d'une voiture qui

s'éloignait au grand trot. Il entra dans la chambre nuptiale: elle était

vide. Il passa chez madame Benoît: toutes les portes étaient ouvertes et

l'appartement désert. Des souliers de satin, deux robes de bal et un

grand désordre de vêtements jonchaient le tapis. Il sonna: personne ne

vint. Il sortit sous le vestibule et se rencontra face à face avec la

physionomie rustaude du petit palefrenier Jacquet. Il le saisit par sa

blouse: «Est-ce que je ne viens pas d'entendre une voiture?

[Note 113: =restaient sur la brèche=, lit., "remained on the breach";

_were the last waltzers_.]

--Oui, monsieur: faudrait être sourd[114]...

[Note 114: =faudrait être sourd=, for _il faudrait être sourd pour ne

pas l'entendre_.]

--Qui est-ce qui s'en va si tard, après tout le monde?

--Mais, monsieur, c'est madame et mademoiselle dans la berline, avec le

gros Pierre et Mlle Julie.

--C'est bien. Elles n'ont rien dit? Elles n'ont rien laissé pour moi?

--Pardonnez, monsieur, puisque madame a laissé une lettre.

--Où est-elle?

--Elle est ici, monsieur, sous la doublure de ma casquette.

--Donne donc, animal!

--C'est que je l'ai fourrée tout au fond, voyez-vous, crainte de la

perdre. La voilà!»

Gaston courut sous la lanterne du vestibule, et lut le billet suivant:

«Mon cher marquis, dans l'espérance que l'amour et l'intérêt bien

entendu sauront vous arracher à ce cher Arlange, je transporte à Paris

votre femme et votre argent: venez les prendre!»

III

Gaston froissa le billet de Mme Benoît et l'enfonça dans sa poche. Puis

il se retourna vers Jacquet, qui le regardait niaisement en roulant sa

casquette entre ses mains: «Madame la marquise ne t'a rien dit?

--Mademoiselle? Non, monsieur, elle ne m'a pas seulement regardé.

--Y a-t-il un chemin de traverse pour aller à Dieuze?

--Oui, monsieur.

--Il abrège?

--D'un bon quart d'heure.

--Selle-moi _Forward_ et _Indiana_. Attends! je vais t'aider. Tu me

montreras le chemin. Un louis pour toi si nous arrivons avant la

voiture.»

Une demi-heure après, Jacquet en blouse et le marquis en habit de noce

s'arrêtaient devant la poste de Dieuze. Jacquet réveilla un garçon

d'écurie et s'informa si l'on avait demandé des chevaux dans la nuit. La

réponse fut bonne: aucun voyageur ne s'était montré depuis la veille.

«Tiens, dit le marquis à Jacquet, voici les vingt francs que je t'ai

promis.

--Monsieur, reprit timidement le petit palefrenier, les louis[115] ne

sont donc plus de vingt-quatre francs?

[Note 115: =les louis=, etc., the _louis d'or_ was first struck in

1640 under Louis XIII., for whom the coin was named. For a century and a

half it ranged in value from $4.00 to $4.60, and at the time of the

revolution was worth 23.60 francs. Under the republican and Napoleonic

governments, the new twenty-franc gold piece came to be styled _louis_,

and by many is still so called.]

--Il y a longtemps, nigaud.

--C'est mon grand-père qui m'avait toujours dit cela. De son temps, deux

louis et quarante sous faisaient cinquante livres.»

Gaston ne répondit rien: il avait l'oreille tendue vers Arlange.

Jacquet poursuivit en se parlant à lui-même: «Comment se fait-il[116]

que de si belles pièces d'or soient tombées à ce prix-là?

[Note 116: =Comment se fait-il=, _how does it happen_.]

--Écoute! dit le marquis; n'entends-tu pas une voiture?

--Non, monsieur. Ah! c'est bien malheureux!

--Quoi?

--Que les louis d'or soient tombés à vingt francs.

--Prends, animal; en voici un autre, et tais-toi.»

Jacquet se tut par obéissance; il se contenta de dire entre ses dents:

«C'est égal; si les louis étaient encore à vingt quatre francs, deux

louis que voici, et quarante sous que madame m'a donnés, me feraient

juste cinquante livres. Mais les temps sont durs, comme disait mon

grand-père.»

Gaston attendit une grande heure sans descendre de cheval. À la fin, il

craignit qu'un accident ne fût arrivé à la voiture. Jacquet le rassura:

«Monsieur, lui dit-il, il est peut-être bien possible que ces dames

aient gagné la route royale sans passer par Dieuze.

--Courons, dit le marquis.

--Ce n'est pas la peine, allez, monsieur: elles ont tout près de[117]

deux heures d'avance.

[Note 117: =tout près de=, _almost_.]

--Eh bien! ramène-moi chez nous par la route.»

La maison restait telle que Gaston l'avait quittée. La berline n'était

pas sous la remise, et il manquait deux chevaux à l'écurie. On entendait

au loin un bruit de violons aigres et de chansons discordantes: c'est

les ouvriers et les paysans qui dansaient en plein air. Gaston songea

d'abord à s'assurer le silence de Jacquet et le secret de sa poursuite

nocturne. Il ne trouva pas de meilleur moyen que d'envoyer son

confident à Paris. «Va prendre la diligence de Nancy, lui dit-il; à

Nancy, tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu te feras conduire

à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique, 57, et tu diras à Mme

Benoît que j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer la voiture.

--Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante, si je faisais la

route à pied, est-ce que l'argent serait pour moi?»

Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire, qui l'éloigna

d'Arlange en le rapprochant de Paris.

La Mère de la Marquise · 第 3 / 12 段