cent mille francs de rente pour vivre hors de l'eau?
--Eh bien! n'en parlons plus. Je voulais vous dire cela en passant.
Maintenant j'ai quelques visites à faire; au revoir. Vous ne partirez
pas sans me dire adieu?»
Le baron s'avança jusqu'à la porte en souriant malicieusement. Au moment
de sortir, il se retourna et dit à Gaston:
«À propos, les cent mille francs de rente sont le revenu d'une forge
magnifique.»
Gaston l'arrêta sur le seuil: «Une forge! J'épouse! Voulez-vous me
permettre d'aller vous prendre demain pour dîner chez ma belle-mère?
--Non, non. Épousez Poullaouen!
--Mon vieil ami!
--Eh bien, soit. À demain.»
II
Après le départ du baron, Gaston d'Outreville se jeta dans le fauteuil,
plongea sa tête dans ses deux mains, et réfléchit si longuement que son
encre de Chine eut le temps de sécher. «À quel propos, se demandait-il,
une bourgeoise vient-elle m'offrir sa fille et cent mille francs de
rente?» Je connais bon nombre de jeunes gens qui, à sa place, eussent
été moins embarrassés. Ils auraient eu bientôt fait de construire[61] un
roman d'amour pour expliquer tout le mystère. Mais Gaston manquait de
fatuité, comme Lucile de coquetterie. La seule idée qui lui vint fut que
Mme Benoît voulait pour gendre un forgeron bien élevé. «Elle a entendu
parler de moi, pensa-t-il; on lui aura[62] dit un mot de mes recherches
et de mes découvertes; j'étais assez répandu dans le faubourg, du temps
que je ne connaissais pas encore la sottise et la vanité des relations
du monde. Il est évident que cette usine a besoin d'un homme: une mère
et sa fille additionnées ensemble ne font pas un maître de forges. Qui
sait si les travaux ne sont pas en souffrance, si l'entreprise n'est pas
en péril? Eh bien, morbleu! nous la sauverons. Outreville à la
rescousse! Comme disaient nos aïeux, ces artisans héroïques qui
forgeaient leurs épées eux-mêmes.» Là-dessus, il refit de l'encre de
Chine[63] et termina consciencieusement son lavis.
[Note 61: =fait de construire=, _finished putting together_.]
[Note 62: =aura=, _must have_; the future is used to express the idea
of necessity.]
[Note 63: =refit de l'encre de Chine=; the best drawing-ink comes in
brownish-black sticks which have to be rubbed in water to produce the
ink; as the latter dries quickly it is necessary to renew it very
often.]
Le lendemain, il se promena à grands pas dans le jardin du Luxembourg,
jusqu'à l'heure du déjeuner.
Après midi, il s'enferma dans un cabinet de lecture, où il feuilleta
successivement tous les journaux du jour et toutes les revues du mois;
depuis longtemps il n'avait fait pareille débauche. «Il est heureux,
pensait-il, qu'on ne se marie pas souvent: on ne travaillerait guère.» À
cinq heures, il se mit à sa toilette, qui fut longue: il s'attendait à
dîner avec sa future. Six heures et demie sonnaient lorsqu'il entra chez
le baron. Il espérait savoir de son vieil ami comment Mme Benoît avait
pris la fantaisie de le choisir pour gendre: mais le baron fut
mystérieux comme un oracle. Il respectait trop son orgueil pour lui
conter la vérité. En arrivant au petit hôtel de la rue Saint-Dominique,
ils aperçurent deux ouvriers juchés sur une double échelle et occupés à
mesurer quelque chose au-dessus de la porte cochère.
«Devinez, dit le baron, ce que ces braves gens font là-haut! ils
prennent la mesure d'une plaque de marbre sur laquelle on écrira: Hôtel
d'Outreville.
--Bonne plaisanterie! répondit Gaston en franchissant le seuil de la
porte.
--Vous ne me croyez pas? Revenez un peu par ici. Holà! monsieur
Renaudot; n'est-ce pas vous que je vois?
--Oui, monsieur le baron, dit le marbrier, qui descendit aussitôt.
--Dans combien de temps pensez-vous pouvoir poser la plaque?
--Mais pas avant un mois, monsieur le baron, à cause des armes qu'il
faut sculpter au-dessus.
--Comment! vous n'avez demandé que quinze jours au marquis de
Croix-Maugars?
--Ah! monsieur le baron, les armes d'Outreville sont bien plus
compliquées.
--C'est juste. Bonsoir, monsieur Renaudot. Hé bien, sceptique?
--Ça, mon vieil ami, à travers quel conte de fées me promenez-vous?
--Cela tient du _Chat botté_[64] puisqu'il y a un marquis...
[Note 64: =Chat botté=, "_Puss in Boots_," and =la Belle au Bois
dormant=, "_Sleeping Beauty in the Woods_," two well-known fairy tales by
Charles Perrault (1628-1703).]
--Bien obligé!
--Et de _la Belle au bois dormant_, puisque la future marquise, qui ne
vous a jamais vu, dort innocemment sur les deux oreilles au fond de
votre forêt d'Arlange, en attendant que le fils du roi vienne la
réveiller.
--Comment! elle n'est pas ici?
--Nous lui ferons savoir que vous l'avez regrettée.»
Mme Benoît accueillit ses hôtes à bras ouverts. Avertie à temps du
succès de l'affaire, elle avait commandé un dîner d'archevêque. On
perdit peu de temps en présentations: les connaissances se font mieux à
table. La conversation s'engagea assez plaisamment entre la belle-mère
et le gendre. Gaston parlait Arlange, Mme Benoît répondait faubourg:
elle se lançait dans les questions de noblesse, il faisait un détour et
revenait aux forges, chacun suivant obstinément son idée favorite. Cette
lutte obstinée n'éclaira personne, pas même l'excellent baron, qui se
livrait au seul plaisir de son âge, et faisait honneur au dîner plus
qu'à la conversation.
Mme Benoît ne devina point la passion de son gendre, et Gaston ne
soupçonna pas la manie de sa belle-mère. Il se disait: «De deux choses
l'une: ou Mme Benoît évite par vanité bourgeoise de parler du sujet qui
l'intéresse le plus: ou elle craint d'ennuyer le baron, qui ne nous
écoute pas.» Mme Benoît pensait au même moment: «Le pauvre garçon croit
faire acte de politesse en me parlant des choses que je connais; il ne
sait pas que je connais le faubourg aussi bien que lui.» De guerre
las,[65] Gaston abandonna la question des fers et l'industrie
métallurgique, et Mme Benoît put l'interroger sur tout ce qu'elle
voulut. Elle savait par coeur le grand-livre du magasin de son père, ce
prosaïque livre d'or[66] de la noblesse parisienne, et elle n'ignorait
aucun des noms que d'Hozier aurait reconnus. Pour s'assurer que Gaston
était en mesure de la conduire partout, elle lui fit subir, sans qu'il
s'en doutât, un examen dont il se tira naïvement à son honneur. Elle se
réjouit dans les profondeurs de son ambition en apprenant que Gaston
avait dîné ici, qu'il avait dansé là; qu'on le tutoyait dans telle
maison, qu'on le grondait dans telle autre; qu'il avait joué à dix ans
avec tel duc et galopé à vingt ans avec tel prince. Elle inscrivit dans
sa mémoire sur des tables de pierre et d'airain toutes les parentes
proches ou lointaines de son gendre. Si elle en avait oublié une seule,
elle aurait cru manquer à sa propre famille.
[Note 65: =De guerre las=, _tired of the struggle_.]
[Note 66: =livre d'or=, "_The Golden Book_," _il libro d'oro_, was
primarily the roll of its noble families kept by each of the Italian
republics in the Middle Ages; the meaning has been extended to include
any list of persons of high rank.]
Après le café, on fit un tour de jardin: la nuit était magnifique et le
ciel illuminé comme pour une fête. Mme Benoît montra au marquis les
propriétés voisines.
«Ici, dit-elle, nous avons le comte de Preux, le connaissez-vous?
--Il est mon oncle à la mode de Bretagne.»[67]
[Note 67: =mon oncle à la mode de Bretagne=, _a first cousin of my
father_ (or mother).]
La glorieuse bourgeoise inscrivit triomphalement ce parent inespéré.
«Là, poursuivit-elle, c'est la maréchale de Lens. Ce serait une
rencontre curieuse qu'elle fût aussi de la famille.
--Non, madame, mais elle était la marraine d'un frère que j'ai perdu.
--Bon! pensa Mme Benoît. Si le gros intendant est encore de ce monde,
nous verrons à le faire chasser.[68] C'est un trésor qu'un pareil
gendre!»
[Note 68: =verrons à le faire chasser=, _will see about having him
dismissed_.]
Si Gaston s'était avisé de dire: «Sautons par-dessus le mur et allons
surprendre la maréchale,» Mme Benoît aurait sauté.
Mais le baron, qui se couchait volontiers au sortir de table, sonna la
retraite,[69] et Gaston le suivit. Un bon coupé, au chiffre de Mme
Benoît, les attendait à la porte.
[Note 69: =la retraite= is the military call for retreat, i.e., the
retirement of soldiers into their barracks at night.]
«Mon cher enfant, dit le baron dès que la portière fut fermée, j'ai
prodigieusement dîné; et vous? Mais on ne dîne pas à votre âge. Comment
trouvez-vous votre belle-mère?
--Je la trouve à souhait;[70] c'est une femme vaine et creuse, qui ne se
mêlera pas de la forge et qui ne viendra point contrarier mes
expériences.
[Note 70: =Je la trouve à souhait=, _I like her immensely; she suits
me perfectly_.]
--Tant mieux si elle vous a plu. Quant à vous, vous avez fait sa
conquête: elle me l'a dit d'un signe pendant que je lui baisais la main.
Je crois que nous pouvons faire la demande en mariage.[71]
[Note 71: =faire la demande en mariage=, _request her daughter's hand
in marriage_; in France the formal proposal of marriage is made to the
young lady's parent or guardian by some relative or intimate friend of
the man.]
--Déjà?
--Mais c'est ainsi que les affaires se traitent dans tous les contes de
fées. Lorsque le fils du roi eut réveillé la Belle au bois dormant, il
l'épousa séance tenante, sans même aller quérir la permission de ses
parents.
--Quant à moi, je n'ai malheureusement besoin de la permission de
personne.
--Si vous trouvez que demain soit un peu tôt, nous attendrons quelques
jours. Je me tiendrai à vos ordres. À propos, il faudra que vous me
prêtiez[72] votre acte de naissance et quelques autres pièces
indispensables.
[Note 72: =il faudra que vous me prêtiez=, _you will have to let me
take_.]
--Quand vous voudrez.[73] J'ai tous mes papiers dans une liasse; vous y
prendrez ce qu'il faudra.»
[Note 73: =Quand vous voudrez=, _you may have them whenever you
wish_.]
La voiture s'arrêta devant la maison du baron. Gaston descendit aussi et
continua sa route à pied, pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.
Le lendemain, M. de Subressac vint prendre l'acte de naissance et
emporta, comme par distraction, tous les papiers qui l'accompagnaient.
Il confia le dossier à Mme Benoît, qui, par excès de précaution, le
soumit aux lunettes d'un archiviste paléographe, ancien élève de l'École
des chartes et conservateur adjoint à la Bibliothèque royale.
L'authenticité du moindre chiffon fut reconnue et certifiée. Le baron
fit alors la demande officielle, qui fut agréée par acclamation.
La radieuse veuve resta quelque temps incertaine si elle marierait sa
fille à Paris ou si elle transporterait cette grande cérémonie dans la
petite église d'Arlange. D'un côté, il était bien flatteur d'occuper le
maître-autel de Saint-Thomas d'Aquin et de déranger la moitié du
faubourg[74] pour la messe de mariage; mais on avait une revanche à
prendre, et il importait d'effacer dans le pays les dernières traces du
marquisat de Kerpry. Mme Benoît se décida pour Arlange, mais avec le
ferme propos de revenir bientôt à Paris. Elle écrivit à son carrossier:
Monsieur Barnes, je partirai le 5 mai pour marier ma fille, qui épouse,
comme vous savez, le marquis d'Outreville. Aussitôt mon départ,[75] vous
ferez prendre toutes mes voitures pour les remettre à neuf et peindre
sur les portières les armes ci-jointes. De plus, je vous prie de me
faire le plus tôt possible un _carrosse_ dans l'ancien style, large,
haut et de la forme la plus noble que vous pourrez. Le cocher et les
laquais seront poudrés à blanc; réglez-vous là-dessus pour l'harmonie
des couleurs.
[Note 74: =la moitié du faubourg=, i.e., the fashionable society
people who were in the habit of attending mass there.]
[Note 75: =Aussitôt mon départ=, _as soon as I have left_.]
* * *
Elle songea ensuite que ce serait sa fille qui l'introduirait dans le
monde, et cette idée lui inspira une recrudescence d'amour maternel.
Elle écrivit à Lucile, qu'elle n'avait pas accoutumée à beaucoup de
tendresse:
Ma chère enfant, ma belle mignonne, ma Lucile adorée, j'ai trouvé
le mari que je te cherchais: tu seras marquise d'Outreville! Je
l'ai choisi entre mille, pour qu'il fût digne de toi: il est jeune,
beau, plein d'esprit, d'une noblesse ancienne et glorieuse, et
allié aux plus illustres familles de la France. Chère petite! ton
bonheur est assuré et le mien aussi, puisque je ne vis que par toi.
Tu viendras bientôt à Paris, tu quitteras cet affreux Arlange, où
tu as vécu comme un beau papillon dans une chrysalide noire, tu
seras accueillie et fêtée dans les plus grandes maisons; je te
conduirai de plaisirs en plaisirs, de triomphes en triomphes: quel
spectacle pour les yeux d'une mère!
Mme Benoît était légère comme une mésange: ses pieds ne posaient plus à
terre: sa figure avait rajeuni de dix ans; on croyait voir une
flamme[76] autour de sa tête. Elle chantait en dansant, elle pleurait en
riant, elle avait la démangeaison d'arrêter les passants pour leur
conter sa joie; elle se surprenait à saluer les dames qu'elle
rencontrait dans des voitures armoriées. Elle fut si tendre avec le
marquis, elle l'enveloppa d'un tel réseau de petits soins et de
prévenances, que Gaston, qui, depuis longtemps, n'avait été l'enfant
gâté de personne, se prit d'une véritable amitié pour sa belle-mère. Il
la quittait rarement, la conduisait partout, et ne s'ennuyait pas avec
elle, quoiqu'elle évitât toute conversation sur les forges.
L'avant-veille de son départ, Mme Benoît s'empara de lui pour la
journée. Elle le mena d'abord chez Tahan, où elle choisit devant lui une
grande boîte en bois de rose, longue, large et plate, et divisée à
l'intérieur en compartiments inégaux.
[Note 76: =flamme=, here _halo_.]
«À quoi sert ce coffre étrange? demanda Gaston en sortant.
--Cela? c'est la corbeille de mariage[77] de ma fille.
[Note 77: =corbeille de mariage=; according to French custom the groom
presents the bride a basket (usually a chest) of such personal effects
as here described, with a handsome piece of jewelry crowning the whole.]
--Mais, madame, reprit le marquis avec la fierté du pauvre, il me semble
que c'est à moi...
--Il vous semble fort mal. Mon cher marquis, lorsque vous serez le mari
de Lucile, vous lui ferez autant de cadeaux qu'il vous plaira: dès le
lendemain de la cérémonie, vous aurez carte blanche; mais, jusque-là, il
n'appartient qu'à moi de lui donner quelque chose.[78] Je trouve
impertinent l'usage qui permet au fiancé d'une fille de lui donner pour
cinquante mille francs[79] de hardes et de bijoux avant le mariage et
lorsqu'il ne lui est encore de rien.[80] Dites, si vous voulez, que j'ai
des préjugés ridicules, mais je suis trop vieille pour m'en défaire.
Nous allons choisir aujourd'hui mes présents de noces: dans un mois je
viendrai, si bon vous semble, vous aider à choisir les vôtres.»
[Note 78: =il n'appartient qu'à moi de lui donner quelque chose=, _it
is my place alone to make her any gift_.]
[Note 79: =pour cinquante mille francs=, _50,000 francs' worth_.]
[Note 80: =lorsqu'il ne lui est encore de rien=, _when he is as yet
nothing to her_.]
Le raisonnement était facile à réfuter; mais il fut déduit d'un ton si
caressant et d'une voix si maternelle, que Gaston ne trouva point de
réplique. Depuis trois jours il était en pourparlers avec un usurier à
propos de cette corbeille. Il se laissa conduire chez vingt marchands et
choisit des étoffes, des châles, des dentelles et des bijoux. Point de
diamants: Mme Benoît partageait les siens avec sa fille.
La belle-mère prit congé de son gendre le 5 mai en lui donnant
rendez-vous pour le 12. Elle se chargeait de faire faire la première
publication[81] à l'église et à la mairie, tandis que Gaston poussait
l'épée[82] dans les reins à son chemisier et à son tailleur. Dans la
confusion inséparable d'un départ, elle emballa par mégarde tous les
papiers de la maison d'Outreville.
[Note 81: =la publication=, etc.; the Roman Catholic Church requires
that the bans of an approaching marriage be read in the church on three
different occasions, and French law similarly requires two public
announcements at the city-hall where the civil marriage is to take
place.]
[Note 82: =poussait l'épée dans les reins à=, _should hurry up_.]
La première idée de Lucile, en revoyant Mme Benoît, fut qu'on lui avait
changé sa mère à Paris. Jamais la jolie veuve n'avait été si indulgente.
Tout ce que Lucile faisait était bien fait, tout ce qu'elle disait était
bien dit; elle se conduisait comme un ange et parlait d'or.[83] Jamais
la tendre mère ne pourrait se séparer d'une fille si accomplie; elle la
suivrait partout, elle ne la quitterait qu'à la mort. Elle lui disait,
comme dans l'histoire de Ruth: «Ton pays sera mon pays.» Lucile ouvrit
son coeur à cette nouvelle mère, et apprit avec une vive satisfaction
qu'il y avait beaucoup de marquis jeunes, bien faits,[84] et qui ne
portaient point d'habits à paillettes.
[Note 83: =parlait d'or=, _spoke golden words_.]
[Note 84: =bien faits=, _handsome_.]
Le lendemain de l'arrivée de Mme Benoît, son amie, Mme Mélier, vint lui
annoncer le prochain mariage de sa fille Céline avec M. Jordy, raffineur
à Paris. M. Jordy était un jeune homme fort riche, et Mme Mélier ne
dissimulait pas sa joie d'avoir si bien établi sa fille. Mme Benoît
riposta vivement par l'annonce du prochain mariage de Lucile avec le
marquis d'Outreville. On se félicita de part et d'autre, et l'on
s'embrassa à plusieurs reprises. Quand Mme Mélier fut partie, Lucile,
qui était liée depuis l'enfance avec la future Mme Jordy, s'écria: «Quel
bonheur! si je vais à Paris, je serai tout près de Céline; elle viendra
chez moi; j'irai chez elle; nous nous verrons tous les jours.
--Oui, mon enfant, répondit Mme Benoît, tu iras chez elle dans ton grand
carrosse blasonné, avec tes laquais poudrés à blanc; mais quant à la
recevoir chez toi, c'est autre chose. On se doit à son monde[85] et l'on
est un peu esclave de la société où l'on vit. Lorsqu'une duchesse
viendra dans ton salon, il ne faut pas qu'elle s'y frotte[86] à la femme
d'un raffineur, d'un homme qui vend des pains de sucre!... Ce n'est pas
une raison pour faire la moue. Voyons! tu recevras Céline le matin,
avant midi.[87]
[Note 85: =On se doit à son monde=, _one must respect one's
position_.]
[Note 86: =qu'elle s'y frotte à=, _should have to meet there_.]
[Note 87: =avant midi=, cf., page 6, note 4.]
--Dieu! quel sot pays que ce Paris![88] j'aime mieux rester dans mon
pauvre Arlange, où l'on peut voir ses amis à toute heure de la journée.»
[Note 88: =Quel sot pays que ce Paris=, _what a stupid place this
Paris must be_.]
Mme Benoît répliqua sentencieusement: «La femme doit suivre son mari.»
Le grand événement qui se préparait à Arlange fut bientôt connu dans
tous les environs. Mme Mélier était en tournée de visites, et,
puisqu'elle annonçait un mariage, il n'en coûtait pas plus[89] pour en
annoncer deux. Dans chacune des maisons où elle s'arrêta, elle répétait
une phrase toute faite qu'elle avait arrangée en sortant de chez Mme
Benoît: «Madame, je connais trop l'intérêt que vous portez à toute notre
famille pour n'avoir pas voulu vous annoncer moi-même le mariage de ma
chère Céline. Elle épouse, non pas un marquis, comme Mlle Lucile Benoît,
mais un bel et bon manufacturier, M. Jordy, qui est, à trente-trois ans,
un des plus riches raffineurs de Paris.»
[Note 89: =il n'en coûtait pas plus=, _it was just as easy_.]
Mme Mélier avait de bons chevaux; sa voiture et les nouvelles qu'elle
portait firent dix lieues avant la nuit. Le faubourg Saint-Germain du
crû commença par plaindre la pauvre Lucile et par faire des gorges
chaudes de Mme Benoît, qui avait trouvé pour sa fille un second marquis
de Kerpry. Mme Benoît apprit sans sourciller tout ce qu'on disait
d'elle. Elle prit les papiers de la famille d'Outreville et se fit
conduire chez une vieille baronne fort médisante et fort influente, Mme
de Sommerfogel.
«Madame la baronne, lui dit-elle du ton le plus respectueux, quoique je
n'aie eu l'honneur de vous recevoir que deux ou trois fois, il ne m'en a
pas fallu[90] davantage pour apprécier l'infaillibilité de votre
jugement, votre connaissance approfondie des choses du grand monde, et
toutes les hautes qualités d'observation et d'expérience qui sont en
vous. Vous savez comment j'ai eu le malheur d'être trompée par un larron
de noblesse qui avait dérobé, je ne sais où, un nom honorable.
Aujourd'hui, il se présente pour ma fille un parti magnifique en
apparence, le marquis d'Outreville. J'ai entre les mains son arbre
généalogique et tous les parchemins de sa famille, jusqu'à l'époque la
plus reculée. Mais je ne suis qu'une pauvre bourgeoise sans
discernement; on me la cruellement prouvé, et je n'ose plus penser par
moi-même. Voulez-vous permettre, madame la baronne, que je vous
soumette toutes les pièces qu'on m'a confiées, pour que vous en jugiez
sans appel et en dernier ressort?»
[Note 90:, =il ne m'en a pas fallu davantage=, _I needed no more_.]
Ce petit discours n'était pas malhabile; il flattait la vanité de la
baronne et piquait sa curiosité. Mme de Sommerfogel fit bon accueil à la
belle veuve, et accepta avec une satisfaction visible la tâche
importante qu'on lui confiait. Le jour même, elle convoqua le ban et
l'arrière-ban de la noblesse des environs, et les papiers de Gaston
passèrent sous les yeux de vingt ou trente gentilshommes campagnards:
c'est ce qu'avait espéré Mme Benoît. Cette liasse vénérable, d'où
s'exhalait une franche odeur de noblesse, fit une impression profonde
sur tous les hobereaux qui purent en approcher leur odorat. Les plus
hostiles à la maîtresse des forges se retournèrent brusquement vers
elle. Ce fut un concert de louanges, où Mme de Sommerfogel remplissait
les fonctions de chef d'orchestre.
«Cette pauvre Mme Benoît aura de quoi se consoler,[91] et j'en suis bien
aise; c'est une femme méritante.
[Note 91: =aura de quoi se consoler=, _will have something to console
herself with_.]
--Ce Benoît, qui l'a trompée, était un bélître. Si nous l'avions connue
en ce temps-là, nous l'aurions mise sur ses gardes.
--Après tout, que peut-on lui reprocher? d'avoir voulu entrer dans la
noblesse? Cela prouve qu'aux yeux des bourgeois éclairés la noblesse est
encore quelque chose.
--Mme Benoît n'est pas sotte.
--Ni laide. Je ne sais quel secret elle a trouvé pour rajeunir.
--Quant à sa fille, c'est un petit ange.
--Il y a bien longtemps que je ne l'ai aperçue, en 1836. Elle promettait
déjà.
--Désormais nous la verrons souvent: la voilà des nôtres!
--Elle en était déjà par son éducation. Je tiens de bonne part[92] que
sa mère a toujours voulu en faire une marquise.
[Note 92: =Je tiens de bonne part=, _I have it on good authority_.]
--Sa mère sera des nôtres aussi; une fille ne va pas sans sa mère.
--Le marquis arrive incessamment; c'est un appoint considérable pour
l'aristocratie du canton.
--On le dit fabuleusement riche.
--Ils feront une bonne maison.
--Ils donneront des fêtes.
--Nous serons de noces.»
Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi par une horde d'amis
intimes qu'elle n'avait pas vus depuis douze ans.
Le marquis arriva le 12 mai pour l'heure du dîner. Après avoir cherché
et trouvé un millier de francs, qui ne lui coûtèrent pas plus de
soixante louis,[93] il avait fait ses malles, embrassé le baron, et pris
modestement la voiture de Nancy. À Nancy, il s'embarqua dans la
diligence de Dieuze; à Dieuze, il se procura un cabriolet et un cheval
de poste qui le conduisirent à Arlange. C'est l'affaire d'une heure
quand les chemins sont beaux. En approchant du village, il se sentit au
côté gauche quelque chose qui ressemblait fort à une palpitation. Je
dois dire, à la honte du savant et à la louange de l'homme, qu'il ne
pensait pas à la forge, mais à Lucile.
[Note 93: =pas plus de soixante louis=, i.e., 1,200 fr.(20 per
cent.).]