--Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons à la maison, outr

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Heath's Modern Language Series

LA MÈRE DE LA MARQUISE

PAR

EDMOND ABOUT

_EDITED WITH NOTES AND VOCABULARY_

BY

MURRAY PEABODY BRUSH, PH.D.

WHILE PROFESSOR OF FRENCH, JOHNS HOPKINS UNIVERSITY

D. C. HEATH & CO., PUBLISHERS

BOSTON NEW YORK CHICAGO

COPYRIGHT, 1903, BY D. C. HEATH & CO.

INTRODUCTION

Edmond-François-Valentin About, the author of the accompanying story,

was born at Dieuze, in Lorraine, on February 14, 1828. He followed the

course of the French schools and in time was graduated from the _École

normale_, whence his taste for classical studies led him to the French

school at Athens. In 1853, About returned to Paris and began to write

for the newspapers, especially for the _Moniteur_, _Figaro_, and _Soir_,

and shortly after, in 1855, he published _La Grèce contemporaine_, a

bright, though hardly just satire on the manners and customs of the

people he had just left.

In the same year appeared About's first novel, _Tolla_, and although

forced to withstand the accusation of plagiarism in this work, the

following decade was the most fruitful of our author's life, the period

in which he produced almost all of the novels and stories to which he

owes his fame. The chief of these works are: _Le Roi des Montagnes_,

1856; _Les Mariages de Paris_, 1856; _Germaine_, 1857; _Trente et

Quarante_, 1858; _L'Homme à l'Oreille cassé_, 1861; _Le Nez d'un

Notaire_, 1862; _Le Cas de M. Guérin_, 1862; and _Madelon_, 1863. _Le

Roman d'un brave Homme_ did not appear until 1880. During these years

About also tried the dramatic field, but without success.

In the meantime the emperor, Napoleon the Third, had learned to

appreciate this quick and ready pen and was beginning to make large use

of it for political purposes. The resulting newspaper articles in

support of the government very soon made their author a favorite at

court and he was, furthermore, liberally rewarded and encouraged in his

work.

At this age About had no deep political sympathies, he supported the

imperial policy because he was well paid for his writings, but in 1870

the mismanagement of the Franco-Prussian war opened his eyes to the

shortcomings and deficiencies of the Bonapartist government and he

became an ardent Republican. He lost no time in giving up his literary

work that he might devote his whole energy to journalism in the endeavor

to advance the cause of his party, and in company with Francisque Sarcey

he founded the republican journal, _Le XIXe Siècle_. Already under

the empire About had been a violent anti-clerical, having published as

early as 1859 _La Question romaine_, against Romish influence in France,

and he now turned his particular attention to combatting the Church of

Rome in its relation to the republican government.

In 1884, Edmond About was elected to the Academy, but before he could be

formally installed death overtook him, on January 17, 1885.

The characteristics of About's literary style appear as clearly in _La

Mère de la Marquise_, which is included in _Les Mariages de Paris_, as

in any of the author's longer works; we may briefly enumerate these

characteristics as facility and variety of expression, a ready wit, a

large and varied vocabulary, and the ability to sketch characters in a

few, bold strokes. About's stories are written to entertain, they are

bright and wholesome, they tell an interesting story in a

straightforward manner, and beneath all is just enough serious satire to

lend a pleasing proportion and balance to the whole.

In preparing this edition of _La Mère de la Marquise_ the editor has

sought to present a text, with vocabulary, suitable for students of

French in the second year of the high-school course or in the first year

at college. The story itself has been chosen on account of its quick

action, the graceful and witty turn of the phrases, the easy, colloquial

style, and the entire freedom from coarseness. The text is that of the

last edition of _Les Mariages de Paris_, Paris, 1899; it is reproduced

with the omission of only a very few extracts hardly suited to the

class-room.

MURRAY P. BRUSH.

BALTIMORE

DECEMBER 1902

LA MÈRE DE LA MARQUISE

I

Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt de dix ans.

Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands journaux de Paris

l'annonce suivante:

«Un jeune homme de bonne famille, ancien élève d'une école du

gouvernement,[1] ayant étudié dix ans les mines, la fonte, la forge, la

comptabilité et l'exploitation des coupes de bois, désirerait trouver

dans sa spécialité un emploi honorable. Écrire[2] à Paris, poste

restante, à M. L. M. D. O.»

[Note 1: =école du gouvernement=, _state school_; the French

government supports several boarding-schools for the proper training of

young men for the service of the state; prominent among these schools

are _l'École polytechnique_, for engineering, _l'École normale_, for

teaching, and _l'École de Saint-Cyr_, corresponding to West Point.

Admission to these schools is by competitive examination, and upon

graduation the student receives a bachelor's degree and is given the

choice of a position under the government or of resigning.]

[Note 2: =Écrire=; in advertisements the infinitive is used in French

where English requires the imperative mood.]

La propriétaire des belles forges d'Arlange, Mme Benoît, était alors à

Paris, dans son petit hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle ne

lisait jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle lus? Elle ne

cherchait pas un employé pour sa forge, mais un mari pour sa fille.

Mme Benoît, dont l'humeur et la figure ont bien changé depuis dix ans,

était en ce temps-là une personne tout à fait aimable. Elle jouissait

délicieusement de cette seconde jeunesse que la nature n'accorde pas à

toutes les femmes, et qui s'étend entre la quarantième et la

cinquantième année. Son embonpoint un peu majestueux lui donnait

l'aspect d'une fleur très épanouie, mais personne en la voyant ne

songeait à une fleur fanée. Ses petits yeux étincelaient du même feu

qu'à vingt ans; ses cheveux n'avaient pas blanchi, ses dents ne

s'étaient pas allongées; ses joues et ses mentons resplendissaient de

cette fraîcheur vigoureuse, luisante et sans duvet qui distingue la

seconde jeunesse de la première. Ses bras et ses épaules auraient fait

envie à beaucoup de jeunes femmes. Son pied s'était un peu écrasé sous

le poids de son corps, mais sa petite main rose et potelée brillait

encore au milieu des bagues et des bracelets comme un bijou entre des

bijoux.

Les dedans d'une personne si accomplie répondaient exactement au dehors.

L'esprit de Mme Benoît était aussi vif que ses yeux. Sa figure n'était

pas plus épanouie que son caractère. Le rire ne tarissait jamais sur

cette jolie bouche; ses belles petites mains étaient toujours ouvertes

pour donner. Son âme semblait faite de bonne humeur et de bonne volonté.

À ceux qui s'émerveillaient d'une gaieté si soutenue et d'une

bienveillance si universelle, Mme Benoît répondait: «Que voulez-vous?[3]

Je suis née heureuse. Mon passé ne renferme rien que d'agréable, sauf

quelques heures oubliées depuis longtemps; le présent est comme un ciel

sans nuage; quant à l'avenir, j'en suis sûre, je le tiens. Vous voyez

bien qu'il faudrait être folle pour se plaindre du sort ou prendre en

grippe le genre humain!»

[Note 3: =Que voulez-vous?= _how can I help it?_ or, _what would you

have?_]

Comme il n'est rien de parfait en ce monde, Mme Benoît avait un défaut,

mais un défaut innocent, qui n'avait jamais fait de mal qu'à elle-même.

Elle était, quoique l'ambition semble un privilège du sexe laid,

passionnément ambitieuse. Je regrette de n'avoir pas trouvé un autre

mot pour exprimer son seul travers; car, à vrai dire, l'ambition de Mme

Benoît n'avait rien de commun avec celle des autres hommes. Elle ne

visait ni à la fortune ni aux honneurs: les forges d'Arlange

rapportaient assez régulièrement cent cinquante mille francs de rente;

et, quant au reste, Mme Benoît n'était pas femme à rien accepter du

gouvernement de 1846.[4] Que poursuivait-elle donc? Bien peu de chose.

Si peu, que vous ne me comprendriez pas si je ne racontais d'abord en

quelques lignes la jeunesse de Mme Benoît née Lopinot.

[Note 4: =gouvernement de 1846=; by the Revolution of July, in 1830,

the Bourbon monarchy, which had been restored after the downfall of

Napoleon, in 1814, was in its turn overthrown. A constitutional monarchy

was then established with Louis Philippe of Orleans, cousin of Louis

XVIII., and of Charles X., as king. This Orleanist monarchy, always

detested by the legitimist or Bourbon party, which included almost all

of the old, aristocratic families, came to an end in 1848.]

Gabrielle-Auguste-Éliane Lopinot naquit au coeur du faubourg[5]

Saint-Germain, sur les bords de ce bienheureux ruisseau[6] de la rue du

Bac, que Mme de Staël préférait à tous les fleuves de l'Europe. Ses

parents, bourgeois jusqu'au menton, vendaient des nouveautés à

l'enseigne du _Bon saint Louis_,[7] et accumulaient sans bruit une

fortune colossale. Leurs principes bien connus, leur enthousiasme pour

la monarchie et le respect qu'ils affichaient pour la noblesse leur

conservaient la clientèle de tout le faubourg. M. Lopinot, en

fournisseur bien appris, n'envoyait jamais une note[8] qu'on ne la lui

eût demandée. On n'a jamais ouï dire qu'il eût appelé en justice un

débiteur récalcitrant. Aussi les descendants des croisés firent-ils

souvent banqueroute au _Bon saint Louis_; mais ceux qui payent, payent

pour les autres. Cet estimable marchand, entouré de personnes illustres

dont les unes le volaient et dont les autres se laissaient voler, arriva

peu à peu à mépriser uniformément sa noble clientèle. On le voyait très

humble et très respectueux au magasin; mais il se relevait comme par

ressort en rentrant chez lui. Il étonnait sa femme et sa fille par la

liberté de ses jugements et l'audace de ses maximes. Peu s'en fallait

que Mme Lopinot ne se signât[9] dévotement lorsqu'elle l'entendait dire

après boire:[10] «J'aime fort les marquis, et ils me semblent gens de

bien; mais à aucun prix je ne voudrais d'un marquis pour gendre.»

[Note 5: =faubourg Saint-Germain=; the _faubourg Saint-Germain_ is

that part of Paris lying on the left bank of the Seine directly opposite

the Tuileries gardens, and extending from the _rue de Seine_ to the

_Chambre des Députés_. During the nineteenth century it was the chief

residence section of the old French aristocracy, though at present many

of the younger members are migrating to the more modern quarter about

the _Arc de Triomphe_ and the _Parc Monceau_. The term "_faubourg

Saint-Germain_" is frequently used for aristocratic French society

itself, and has even been extended to include this society wherever

found. The word _faubourg_ originally signified "village," or "suburb,"

then, as the outlying districts were absorbed by the growing city, it

came to mean simply a section or quarter of the city itself.]

[Note 6: =bienheureux ruisseau de la rue du Bac=; the _rue du Bac_

traverses the heart of the _faubourg Saint-Germain_ at right angles to

the Seine. The "blessed brook" referred to is the gutter which, until

modern times, ran down the middle of the street.]

[Note 7: =Bon saint Louis=; in France it is very common for a shop to

be named for some saint, or personage, or for something connected with

the trade or location of the house, to which it is nominally dedicated;

thus we find signs reading à _Jeanne d'Arc_, _au Bon Marché_, _au

Louvre_, _au Bébé incassable_, _à la Madeleine_.]

[Note 8: =qu'on=, translate as if _sans qu'on_.]

[Note 9: =peu s'en fallait que Madame Lopinot ne se signât=, _Madame

L. almost crossed herself_.]

[Note 10: =après boire=, the French infinitive after a preposition is

often to be rendered in English by the present participle.]

Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane.[11] Elle se fût

fort accommodée d'un[12] marquis, et, puisque chacun de nous doit jouer

un rôle en ce monde, elle donnait la préférence au rôle de marquise.

Cette enfant, accoutumée à voir passer des calèches comme les petits

paysans à voir voler les hirondelles, avait vécu dans un perpétuel

éblouissement. Portée à l'engouement, comme toutes les jeunes filles,

elle avait admiré les objets qui l'entouraient: hôtels, chevaux,

toilettes et livrées. À douze ans, un grand nom exerçait une sorte de

fascination sur son oreille; à quinze, elle se sentait prise d'un

profond respect pour ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain,

c'est-à-dire pour cette aristocratie incomparable qui se croit

supérieure à tout le genre humain par droit de naissance. Lorsqu'elle

fut en âge de se marier, la première idée qui lui vint, c'est qu'un coup

de fortune pouvait la faire entrer dans ces hôtels dont elle contemplait

la porte cochère, l'asseoir à côté de ces grandes dames radieuses

qu'elle n'osait regarder en face, la mêler à ces conversations qu'elle

croyait plus spirituelles que les plus beaux livres et plus

intéressantes que les meilleurs romans. «Après tout, pensait-elle il ne

faut pas un grand miracle pour abaisser devant moi la barrière

infranchissable. C'est assez que ma figure ou ma dot fasse la conquête

d'un comte, d'un duc ou d'un marquis.» Son ambition visait surtout au

marquisat, et pour cause. Il y a des ducs et des comtes de création

récente, et qui ne sont pas reçus au faubourg; tandis que tous les

marquis sans exception sont de la vieille roche, car depuis Molière on

n'en fait plus.

[Note 11: =Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane=,

_this was not at all what Gabrielle-Auguste-Éliane wanted_.]

[Note 12: =elle se fût fort accommodée de=, _she would have been very

well satisfied indeed with_.]

Je suppose que si elle avait été livrée à elle-même, elle aurait trouvé

sans lanterne[13] l'homme qu'elle souhaitait pour mari. Mais elle vivait

sous l'aile de sa mère, dans une solitude profonde, où M. Lopinot venait

de temps en temps lui offrir la main d'un avoué, d'un notaire ou d'un

agent de change. Elle refusa dédaigneusement tous les partis jusqu'en

1829. Mais un beau matin elle s'aperçut qu'elle avait vingt-cinq ans

sonnés, et elle épousa subitement M. Morel, maître de forges à Arlange.

C'était un homme excellent de roturier, qu'elle aurait aimé comme un

marquis si elle avait eu le temps. Mais il mourut le 31 juillet 1830,

six mois après la naissance de sa fille. La belle veuve fut tellement

outrée de la révolution de Juillet,[14] qu'elle en oublia presque de

pleurer son mari. Les embarras de la succession et le soin des forges la

retinrent à Arlange jusqu'au choléra de 1832,[15] qui lui enleva en

quelques jours son père et sa mère. Elle revint alors à Paris, vendit le

_Bon saint Louis_, et acheta son hôtel de la rue Saint-Dominique, entre

le comte de Preux et la maréchale de Lens. Elle s'établit avec sa fille

dans son nouveau domicile, et ce n'est pas sans une joie secrète qu'elle

se vit logée dans un hôtel de noble apparence, entre un comte et une

maréchale. Son mobilier était plus riche que le mobilier de ses voisins,

sa serre plus grande, ses chevaux de meilleure race et ses voitures

mieux suspendues. Cependant elle aurait donné de bon coeur serre,

mobilier, chevaux et voitures pour avoir le droit de voisiner un brin.

Les murs de son jardin n'avaient pas plus de quatre mètres de haut, et,

dans les soirées tranquilles de l'été, elle entendait causer,[16] tantôt

chez le comte, tantôt chez la maréchale. Malheureusement il ne lui était

pas permis de prendre part à la conversation. Un matin, son jardinier

lui apporta un vieux cacatoès qu'il avait pris sur un arbre. Elle rougit

de plaisir en reconnaissant le perroquet de la maréchale. Elle ne voulut

céder à personne le plaisir de rendre ce bel oiseau à sa maîtresse, et,

au risque d'avoir les mains déchiquetées à coups de bec, elle le reporta

elle-même. Mais elle fut reçue par un gros intendant qui la remercia

dignement sur le pas de la porte. Quelques jours après, les enfants du

comte de Preux envoyèrent dans ses plates-bandes un ballon tout neuf. La

crainte d'être remerciée par un intendant fit qu'elle renvoya le ballon

à la comtesse par un de ses domestiques, avec une lettre fort

spirituelle et de la tournure la plus aristocratique. Ce fut le

précepteur des enfants, un vrai cuistre, qui lui répondit. La jolie

veuve (elle était alors dans le plein de sa beauté) en fut pour ses

avances.[17] Elle se disait quelquefois le soir, en rentrant chez elle:

«Le sort est bien ridicule! J'ai le droit d'entrer tant que je veux au

nº 57, et il ne m'est pas permis de m'introduire pour un quart d'heure

au 59 ou au 55!» Ses seules connaissances dans le monde du faubourg

étaient quelques débiteurs de son père, auxquels elle n'avait garde de

demander de l'argent.[18] En récompense de sa discrétion, ces honorables

personnes la recevaient quelquefois le matin.[19] À midi, elle pouvait

se déshabiller: toutes ses visites étaient faites.

[Note 13: =sans lanterne=, a reference to the story that Diogenes (see

vocabulary) once carried a lantern about the streets in the daytime

seeking for an honest man.]

[Note 14: =révolution de Juillet=, see note #4.]

[Note 15: =choléra de 1832=; Asiatic cholera did not make its

appearance in Europe until the outbreak of the general epidemic of

1830-32.]

[Note 16: =elle entendait causer=, _she could hear people talking_.]

[Note 17: =La jolie veuve en fut pour ses avances=, _the pretty widow

had her pains for nothing_.]

[Note 18: =auxquels elle n'avait garde de demander de l'argent=, _whom

she had been careful not to ask for money_.]

[Note 19: =avant midi=; persons of inferior social position should be

received only in the forenoon, during the tradesmen's hours.]

Le régisseur de la forge l'arracha à cette vie intolérable en la

rappelant à ses affaires. Arrivée à Arlange, elle y trouva ce qu'elle

avait cherché vainement dans tout Paris: la clef du faubourg

Saint-Germain.[20] Un de ses voisins de campagne hébergeait depuis trois

mois M. le marquis[21] de Kerpry, capitaine au 2e régiment de

dragons. Le marquis était un homme de quarante ans, mauvais officier,

bon vivant, toujours vert, assuré contre la vieillesse, et célèbre par

ses dettes, ses duels et ses fredaines. Du reste, riche de sa solde,

c'est-à-dire excessivement pauvre. «Je tiens mon marquisat!» pensa la

belle Éliane. Elle fit sa cour au marquis, et le marquis ne lui tint pas

rigueur. Deux mois plus tard il envoyait sa démission au ministère de la

guerre et conduisait à l'église la veuve de M. Morel. Conformément à la

loi, le mariage fut affiché dans la commune d'Arlange, au 10e

arrondissement de Paris, et dans la dernière garnison du capitaine.

L'acte de naissance[22] du marié, rédigé sous la Terreur, ne portait que

le nom vulgaire de Benoît, mais on y joignit un acte de notoriété

publique attestant que de mémoire d'homme[23] M. Benoît était connu

comme marquis de Kerpry.

[Note 20: =la clef du faubourg Saint-Germain=, see note #5.]

[Note 21: =M. le marquis=; when _monsieur_ precedes a title of any

sort it is not to be translated. In phrases of address, the name is to

be supplied in translating, if omitted after the title; and often such

phrases can be rendered in English only by the use of the third person.]

[Note 22: =acte de naissance=; in France and Germany a very careful

register of births is kept, and a certificate of birth is required by

law at the time of marriage.]

[Note 23: =de mémoire d'homme=, _within the memory of man_.]

La nouvelle marquise commença par ouvrir ses salons au faubourg

Saint-Germain du voisinage: car le faubourg s'étend jusqu'aux frontières

de la France.

Après avoir ébloui de son luxe tous les hobereaux des environs, elle

voulut aller à Paris prendre sa revanche sur le passé; et elle conta ce

projet à son mari. Le capitaine fronça le sourcil et déclara net qu'il

se trouvait bien à Arlange. La cave était bonne, la cuisine de son goût,

la chasse magnifique; il ne demandait rien de plus. Le faubourg

Saint-Germain était pour lui un pays aussi nouveau que l'Amérique: il

n'y possédait ni parents, ni amis, ni connaissances. «Bonté divine!

s'écria la pauvre Éliane, faut-il que je sois tombée sur le seul marquis

de la terre qui ne connaisse pas le faubourg Saint-Germain!»

Ce ne fut pas son seul mécompte. Elle s'aperçut bientôt que son mari

prenait l'absinthe quatre fois par jour, sans parler d'une autre liqueur

appelée vermouth qu'il avait fait venir de Paris pour son usage

personnel. La raison du capitaine ne résistait pas toujours à ces

libations répétées, et, lorsqu'il sortait de son bon sens, c'était, le

plus souvent, pour entrer en fureur. Ses vivacités n'épargnaient

personne, pas même Éliane, qui en vint à souhaiter tout de bon[24] de

n'être plus marquise. Cet événement arriva plus tôt qu'elle ne

l'espérait.

[Note 24: =qui en vint à souhaiter tout de bon=, _who came at last to

really and truly wish_.]

Un jour le capitaine était souffrant pour s'être trop bien comporté la

veille. Il avait la tête lourde et les yeux battus. Assis dans le plus

grand fauteuil du salon, il lustrait mélancoliquement ses longues

moustaches rousses. Sa femme, debout auprès d'un samovar, lui versait

coup sur coup d'énormes tasses de thé. Un domestique annonça M. le comte

de Kerpry. Le capitaine, tout malade qu'il était, se dressa brusquement

en pieds.

«Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez sans parents?» demanda Éliane un

peu étonnée.

--Je ne m'en connaissais pas,[25] répondit le capitaine, et je veux que

le diable m'emporte... Mais nous verrons bien. Faites entrer!»

[Note 25: =Je ne m'en connaissais pas=, _I was not aware of any_.]

Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu'il vit paraître un jeune

homme de vingt ans, d'une beauté presque enfantine. Il était de taille

raisonnable, mais si frêle et si délicat, qu'on pouvait croire qu'il

n'avait pas fini de grandir. Ses longs yeux bleus regardaient autour

d'eux avec une sorte de timidité farouche. Lorsqu'il aperçut la belle

Éliane, sa figure rougit comme une pêche d'espalier.[26] Le timbre de sa

voix était doux, frais, limpide, presque féminin. Sans la moustache

brune qui se dessinait finement sur sa lèvre, on aurait pu le prendre

pour une jeune fille déguisée en homme.

[Note 26: =espalier=; in continental Europe, and in some parts of

England, the branches of domestic fruit-trees are usually trained along

walls where the fruit will have the most favorable exposure.]

«Monsieur, dit-il au capitaine en se tournant à demi vers Éliane,

quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, je viens vous

parler d'affaires de famille. Notre conversation, qui sera longue,

contiendra sans doute des chapitres fastidieux, et je crains que madame

n'en soit ennuyée.

--Vous avez tort de craindre, monsieur, reprit Éliane en se rengorgeant:

la marquise de Kerpry veut et doit connaître toutes les affaires de la

famille, et, puisque vous êtes un parent de mon mari...

--C'est ce que j'ignore encore, madame, mais nous le déciderons bientôt,

et devant vous, puisque vous le désirez et que monsieur semble y

consentir.»

Le capitaine écoutait d'un air hébété, sans trop comprendre. Le jeune

comte se tourna vers lui comme pour le prendre à partie.

«Monsieur, lui dit-il, je suis le fils aîné du marquis de Kerpry, qui

est connu de tout le faubourg Saint-Germain, et qui a son hôtel rue

Saint-Dominique.

--Quel bonheur!» s'écria étourdiment Éliane.

Le comte répondit à cette exclamation par un salut froid et cérémonieux.

Il poursuivit:

«Monsieur, comme mon père, mon grand-père et mon bisaïeul étaient fils

uniques, et qu'il n'y a jamais eu deux branches dans la famille, vous

excuserez l'étonnement qui nous a saisis le jour où nous avons appris

par les journaux le mariage d'un marquis de Kerpry.

--Je n'avais donc pas le droit de me marier? demanda le capitaine en se

frottant les yeux.

--Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons à la maison, outre l'arbre

généalogique de la famille, tous les papiers qui établissent nos droits

à porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre parent, comme je le

désire, je ne doute pas que vous n'ayez aussi entre les mains quelques

papiers de famille.

--À quoi bon? les paperasses ne prouvent rien, et tout le monde sait qui

je suis.

--Vous avez raison, monsieur, il ne faut pas beaucoup de parchemins pour

établir une preuve solide; il suffit d'un acte de naissance, avec...

--Monsieur, mon acte de naissance porte le nom de Benoît. Il est daté de

1794. Comprenez-vous?

--Parfaitement, monsieur, et, en dépit de cette circonstance, je

conserve l'espoir d'être votre parent. Êtes-vous né à Kerpry ou dans les

environs?

--Kerpry?... Kerpry? où prenez-vous Kerpry?[27]

[Note 27: =où prenez-vous Kerpry?= _where is K. anyway?_]

--Mais où il a toujours été: à trois lieues de Dijon, sur la route de

Paris.

--Eh! monsieur, que m'importe à moi?[28] puisque Robespierre a vendu les

biens de la famille...

[Note 28: =que m'importe à moi=, _what's the difference to me_; _à

moi_ simply repeats _m'_ for emphasis.]

--On vous a mal informé, monsieur. Il est vrai que la terre et le

château ont été mis en vente comme biens d'émigré,[29] mais ils n'ont

pas trouvé d'acheteur, et S. M.[30] le roi Louis XVIII a daigné les

rendre à mon père.»

[Note 29: =mis en vente comme biens d'émigré=; at the time of the

revolution, the property of those who fled from the country for

political reasons was confiscated by the state and put up at auction

sale.]

[Note 30: =S. M.=, _Sa Majesté_.]

Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur; ce dernier trait

acheva de le réveiller. Il marcha, les poings serrés, vers son frêle

adversaire, et lui cria dans le visage:

«Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je suis marquis de Kerpry,

et celui qui m'arrachera mon nom aura le poignet solide.»

Le comte pâlit de colère, mais il se souvint de la présence d'Éliane,

qui s'étendait, anéantie, sur une chaise longue. Il répondit d'un ton

dégagé:

«Mon grand monsieur, quoique les jugements de Dieu[31] soient passés de

mode, j'accepterais volontiers le moyen de conciliation que vous

m'offrez, si j'étais seul intéressé dans l'affaire. Mais je représente

ici mon père, mes frères et toute une famille, qui aurait lieu de se

plaindre si je jouais ses intérêts à pile ou face. Permettez-moi donc de

retourner à Paris. Les tribunaux décideront lequel de nous usurpe le nom

de l'autre.»

[Note 31: =jugements de Dieu=; in feudal times, a person accused of

wrongdoing had the right to demand a single combat with his accuser or

the latter's representative, and God was called on to give the victory

to the right.]

Là-dessus le comte fit une pirouette, salua profondément la prétendue

marquise, et regagna sa chaise de poste avant que le capitaine eût songé

à le retenir.

Le samovar ne bouillait plus; mais ce n'était pas de thé qu'il

s'agissait[32] entre le capitaine et sa femme. Éliane voulait savoir si

elle était oui ou non marquise de Kerpry. L'impétueux Benoît, qui venait

d'user son reste de patience, s'oublia au point de battre la plus jolie

personne du département. C'est à ces circonstances que Mme Benoît

faisait allusion lorsqu'elle parlait de quelques heures désagréables

oubliées depuis longtemps.

[Note 32: =ce n'était pas de thé qu'il s'agissait=, _there was no talk

of tea_.]

Le procès Kerpry contre Kerpry ne se fit pas attendre.[33] Le sieur

Benoît eut beau répéter par l'organe de son avocat qu'il s'était

toujours entendu appeler marquis de Kerpry, il fut condamné à signer

Benoît et à payer les frais. Le jour où il reçut cette nouvelle, il

écrivit au jeune comte une lettre d'injures grossières, signée Benoît.

Le dimanche suivant, vers huit heures du matin, il rentra chez lui sur

un brancard, avec dix centimètres de fer dans le corps. Il s'était

battu, et l'épée du comte s'était brisée dans la blessure. Éliane, qui

dormait encore, arriva juste à temps pour recevoir ses excuses et ses

adieux.

[Note 33: =ne se fit pas attendre=, _was not slow in being brought_.]

Si cette aventure n'avait pas fait un scandale épouvantable, la province

ne serait pas la province. Les hobereaux du voisinage témoignèrent une

exaspération comique: ils auraient voulu reprendre à la fausse marquise

les visites qu'ils lui avaient faites. La veuve n'entendit pas le bruit

qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce n'est pas qu'elle

regrettât rien de M. Benoît, dont les défauts, petits et grands,

l'avaient à jamais corrigée du mariage; mais elle déplorait sa confiance

trompée, ses espérances perdues, son horizon rétréci, son ambition

condamnée à l'impuissance. Si vous voulez vous peindre l'état de son

âme, figurez-vous un fakir à qui l'on signifie qu'il ne verra jamais

Wichnou.[34] Du fond de sa retraite, elle lançait sur le faubourg

Saint-Germain des regards d'Ève chassée du paradis terrestre.

[Note 34: =fakir= (_fakir_, _begging monk_), =Wichnou= (_Vishnu_). About

has here curiously enough taken the title of a Mohammedan priest to

typify his Hindu worshipper, whose greatest happiness is to see Vishnu

(the second member of the Buddhist triad and the most popular god of

modern Hindu worship). In point of fact, the ideal of perfect bliss

according to Hindu belief is not entrance into the heaven of Vishnu but

absorption into Brahma.]

Un matin qu'elle pleurait sous un berceau de clématites en fleur

(c'était dans l'été de 1834), sa fille passa en courant auprès d'elle.

Elle arrêta l'enfant par sa robe et la baisa cinq ou six fois, en se

reprochant de songer moins à sa fille qu'à ses chagrins. Lorsqu'elle

l'eut bien embrassée, elle la regarda en face et fut satisfaite de

l'examen. À quatre ans et demi, la petite Lucile annonçait une beauté

fine et aristocratique. Ses traits étaient charmants; les attaches des

pieds et des mains, exquises. Éliane eut beau fouiller dans sa mémoire,

elle ne se souvint pas d'avoir vu jouer aux Tuileries un seul enfant

d'un type aussi distingué. Elle donna un dernier baiser à la petite, qui

prit sa volée. Puis elle s'essuya les yeux, et depuis elle ne pleura

plus.

«Mais où donc avais-je la tête?[35] murmura-t-elle en reprenant son plus

heureux sourire. Tout n'est pas perdu; tout peut s'arranger; tout est

arrangé; c'est bien; c'est pour le mieux! J'entrerai; c'est une affaire

de patience; il faut du temps, mais ces portes orgueilleuses s'ouvriront

devant moi. Je ne serai pas marquise, non; j'ai été assez mariée, et

l'on ne m'y reprendra plus.[36] La marquise, la voilà qui piétine dans

les fraises. Je lui choisirai un marquis, un bon: il faut bien que mon

expérience serve à quelque chose. Je serai la vraie mère d'une vraie

marquise! Elle sera reçue partout, et moi aussi; fêtée partout, et moi

aussi; elle dansera avec des ducs, et moi... je la regarderai danser, à

moins que ces messieurs de 1830[37] ne fassent une loi de laisser les

mamans au vestiaire!»

[Note 35: =Mais où donc avais-je la tête?= _why what was I thinking

of?_]

[Note 36: =l'on ne m'y reprendra plus=, _and no one will catch me at

it again_.]

[Note 37: The Orleanists, see note #4.]

Dès cet instant, son unique préoccupation fut de préparer sa fille au

rôle de marquise. Elle l'habilla comme une poupée, lui enseigna les

diverses grimaces dont se composent les grandes manières et lui apprit

la révérence, tandis que sa gouvernante lui apprenait l'alphabet.

Malheureusement, la petite Lucile n'était pas née dans la rue du Bac.

Elle s'éveillait au chant des oiseaux et non au roulement des carrosses,

et elle voyait plus de villageois en blouse que de laquais en livrée.

Elle n'écouta pas mieux les leçons d'aristocratie que lui donnait sa

mère, que sa mère n'avait écouté les diatribes de M. Lopinot contre les

marquis. L'esprit des enfants est formé par tout ce qui les entoure; ils

ont l'oreille ouverte à cent précepteurs à la fois; les bruits de la

campagne et les bruits de la rue leur parlent bien plus haut que le

pédant le plus intraitable ou le père le plus rigoureux. Mme Benoît eut

beau prêcher: les premiers plaisirs de la jeune marquise furent de se

battre avec les fillettes du village, de se rouler dans le sable en robe

neuve, de voler des oeufs tout chauds dans[38] le poulailler, et de se

faire traîner par un gros chien écossais qu'elle tirait par la queue. À

la voir jouer au jardin, un observateur attentif eût deviné le sang du

bonhomme Morel et du père Lopinot[39]. Sa mère se lamentait de ne

trouver en elle ni orgueil, ni vanité, ni le plus simple mouvement de

coquetterie. Elle guettait avec une impatience fiévreuse le jour où

Lucile mépriserait quelqu'un, mais Lucile ouvrait son coeur et ses bras

à toutes les bonnes gens qui l'entouraient, depuis Margot la vachère

jusqu'au plus noir des ouvriers de la forge. Lorsqu'elle se fit

grandelette[40], ses goûts changèrent un peu, mais ce ne fut pas dans le

sens que sa mère désirait. Elle s'intéressa au jardin, au verger, au

troupeau, à la basse-cour, à l'usine, au ménage, et même (pourquoi ne le

dirait-on pas?) à la cuisine. Elle eut l'oeil au fruitier, elle étudia

l'art de faire des confitures, elle s'inquiéta de la pâtisserie. Chose

étrange! les gens de la maison, au lieu de s'impatienter de sa

surveillance, lui en savaient le meilleur gré du monde[41]. Ils

comprenaient, mieux que Mme Benoît, combien il est beau qu'une femme

apprenne de bonne heure l'ordre, le soin, une sage et libérale économie,

et ces talents obscurs qui font le charme d'une maison et la joie des

hôtes auxquels elle ouvre sa porte.

[Note 38: =voler... dans=, _to steal... from_; after a verb of taking

_dans_ refers to the place from which the object is removed.]

[Note 39: =du père Lopinot=, _of old man Lopinot_.]

[Note 40: =se fit grandelette,= _was half-grown_.]

[Note 41: =lui en savaient le meilleur gré du monde=, _liked her ever

so much the better for it_.]

Les leçons de Mme Benoît avaient porté d'étranges fruits. Cependant

elles ne furent pas tout à fait perdues. L'institutrice était sévère par

amour de sa fille, impatiente par amour du marquisat, et colère par

tempérament. Elle perdit si souvent patience que Lucile prit peur de sa

mère. La pauvre enfant s'entendait répéter tous les jours: «Vous ne

savez rien de rien, vous n'entendez rien à rien,[42] vous êtes bien

heureuse de m'avoir!» Elle se persuada naïvement qu'elle était bien

heureuse d'avoir Mme Benoît. Elle se crut, de bonne foi, niaise et

incapable; et, au lieu de s'en désoler, elle satisfit tous ses goûts,

s'abandonna à tous ses penchants, fut heureuse, aimée et charmante.

[Note 42: Notice the different ways in which _about_ is rendered in

French; after _savoir_ by _de_, after _entendre_ by _à_.]

Mme Benoît était si pressée de jouir de la vie et du faubourg, qu'elle

aurait marié sa fille à quinze ans si elle l'avait pu. Mais Lucile à

quinze ans n'était encore qu'une petite fille. L'âge ingrat se prolongea

pour elle au delà des limites ordinaires. Il est à remarquer que les

enfants des villages sont moins précoces que ceux des villes: c'est sans

doute par la même raison qui fait que les fleurs des champs retardent

sur celles des jardins. À seize ans, Lucile commença de prendre figure.

Elle était encore un peu maigre, un peu rubiconde, un peu gauche;

toutefois sa gaucherie, sa maigreur et ses bras rouges n'étaient pas des

épouvantails à effaroucher l'amour. Elle ressemblait à ces chastes

statues que les sculpteurs allemands de la Renaissance[43] taillaient

dans la pierre des cathédrales; mais aucun fanatique de l'art grec

n'eût dédaigné de jouer auprès d'elle le rôle de Pygmalion.

[Note 43: =sculpteurs allemands de la Renaissance=; the chief of these

are Adam Kraft, 1480-1507, Peter Vischer, 1460-1530, with his five sons,

and above all Albrecht Dürer, 1471-1528. Nuremberg was the principal

field of their labors.]

Sa mère lui dit un beau matin en fermant cinq on six malles: «Je vais à

Paris chercher un marquis que vous épouserez.

--Oui, maman,» répondit-elle sans objection. Elle savait depuis des

années qu'elle devait épouser un marquis. Un seul souci la préoccupait,

sans qu'elle eût jamais osé s'en ouvrir à personne. Dans le salon d'une

amie de sa mère, Mme Mélier, en feuilletant un album de costumes, elle

avait vu une gravure coloriée représentant un marquis. C'était un petit

vieillard vêtu d'un costume du temps de Louis XV, culotte courte,

souliers à boucles d'or, épée à poignée d'acier, chapeau à plumes[44],

habit à paillettes. Cette image était si bien logée dans un des casiers

de sa mémoire, qu'elle se présentait au seul nom de marquis, et que la

pauvre enfant ne pouvait se persuader qu'il y eût d'autres marquis sur

la terre. Elle les croyait tous dessinés d'après le même modèle, et elle

se demandait avec effroi comment elle pourrait s'empêcher de rire en

donnant la main à son mari.

[Note 44: =chapeau à plumes=; in the seventeenth and eighteenth

centuries, only persons of noble rank were permitted to wear plumes in

their hats.]

Tandis qu'elle s'abandonnait à ces terreurs innocentes, Mme Benoît se

mettait en quête d'un marquis. Elle eut bientôt trouvé. Parmi les

débiteurs de son père avec lesquels elle avait conservé des relations,

le plus aimable était le vieux baron de Subressac. Non seulement il y

était toujours pour elle[45], mais il lui faisait même l'honneur de

venir déjeuner chez elle, en tête-à-tête. Ces familiarités n'étaient pas

compromettantes, d'un homme de soixante-quinze ans. Elle lui demanda un

jour, entre les deux derniers verres d'une bouteille de vin de Tokay:

«Monsieur le baron, vous occupez-vous quelquefois de mariages?

[Note 45: =il y était toujours pour elle=, _he was always at home to

her_.]

--Jamais, charmante, depuis qu'il y a des maisons pour cela.»

Le baron l'appelait paternellement _charmante_.

«Mais, reprit-elle sans se déferrer, s'il s'agissait de rendre service à

deux de vos amis?

--Si vous étiez un des deux, madame, je ferais tout ce que vous me

commanderiez.

--Vous êtes au coeur de la question. Je connais une enfant de seize ans,

jolie, bien élevée, qui n'a jamais été en pension, un ange! Mais, au

fait, je ne vois pas pourquoi je vous ferais des mystères:[46] c'est ma

fille. Elle a pour dot, premièrement l'hôtel que voici: je n'en parle

que pour mémoire;[47] plus une forêt de quatre cents hectares; plus une

forge qui marche toute seule et qui rapporte cent cinquante mille francs

dans les plus mauvaises années. Là-dessus elle devra me servir une rente

de cinquante mille francs, qui, jointe à quelques petites choses que

j'ai, me suffira pour vivre.[48] Nous disons donc: un hôtel, une forêt

et cent mille francs de rente.

[Note 46: =pourquoi je vous ferais des mystères=, _why I should not be

perfectly frank with you_.]

[Note 47: =je n'en parle que pour mémoire=, _I simply mention it, it

is hardly worth counting_.]

[Note 48: =me suffira pour vivre=, _will be sufficient for me to live

on_.]

--C'est fort joli.

--Attendez! Pour des raisons très délicates et qu'il ne m'est pas permis

de divulguer, il faut que ma fille épouse un marquis; on ne demande pas

d'argent; on sera très coulant sur l'âge, l'esprit, la figure, et tous

les avantages extérieurs; ce qu'on veut, c'est un marquis avéré, de

bonne souche, bien apparenté, connu de tout le faubourg, et qui puisse

se présenter fièrement partout, avec sa femme et sa famille.

Connaissez-vous, monsieur le baron, un marquis que vous aimiez assez

pour lui souhaiter une jolie femme et cent mille livres de rente?

--Ma foi! charmante, je n'en trouverais pas deux, mais j'en connais un.

Si votre fille l'accepte, elle épousera un homme que j'aime comme mon

fils. Mais je vous donne beaucoup mieux que vous ne demandez.

--Vrai?

--D'abord, il est jeune: vingt-huit ans.

--C'est un détail, passons.

--Il est très beau.

--Vanité des vanités!

--Votre fille n'en dira pas autant. Il est plein d'esprit.

--Denrée inutile en ménage.

--Une instruction sérieuse: ancien élève de l'École polytechnique![49]

[Note 49: =l'École polytechnique=, see note #1.]

--Soit.

--De plus il a fait des études spéciales qui ne vous seront pas...

--C'est fort bien; mais le solide,[50] monsieur le baron!

[Note 50: =le solide=, _the essential thing_.]

--Ah! quant à la fortune, il répond trop exactement au programme. Ruiné

de fond en comble. Il a donné sa démission[51] en sortant de l'École,

parce que...

[Note 51: =Il a donné sa démission=; as was formerly the case at the

U. S. Naval Academy, a graduate of the _École polytechnique_ either

enters the government service or else may resign and enter civil life.]

--Je le lui pardonne, monsieur le baron.

--La dernière fois qu'il est venu me voir, le pauvre garçon pensait à

chercher une place.

--Sa place est toute trouvée; mais dites-moi, cher baron, il est bien

noble?

--Comme Charlemagne. Voilà donc ce que vous appelez le solide!

--Sans doute.

--Un de ses ancêtres a failli devenir roi d'Antioche en 1098.

--Et sa parenté?

--Tout le faubourg.

--Un nom connu?

--Comme Henri IV. C'est le marquis d'Outreville. Vous devez connaître

cela...

--Il me semble. Outreville!... c'est un joli nom. On mettra une plaque

de marbre au-dessus de la porte cochère: HÔTEL D'OUTREVILLE. Mais

va-t-il vouloir de ma fille?[52] une mésalliance!

[Note 52: =va-t-il vouloir de ma fille=, _will he be willing to take

my daughter_.]

--Eh! charmante, un homme ne se mésallie pas. Je comprends qu'une fille

qui s'appelle Mlle de Noailles ou Mlle de Choiseul répugne à changer de

nom pour s'appeler Mme Mignolet. Mais un homme garde son nom, donc il ne

perd rien. D'ailleurs, Gaston n'a pas les préjugés de sa caste. Je le

verrai en sortant d'ici, et demain au plus tard je vous donnerai de ses

nouvelles.[53]

[Note 53: =je vous donnerai de ses nouvelles=, _I'll report to you

about him_.]

--Faites mieux, mon excellent baron: s'il est bien disposé, venez

demain, sans façon, dîner avec lui. A-t-il des papiers de famille? un

arbre généalogique?

--Sans doute.

--Tâchez donc qu'il les apporte!

--Y songez-vous, charmante?[54] C'est moi qui viendrai un de ces jours

vous déchiffrer tout ce grimoire. À bientôt!»

[Note 54: =Y songez-vous, charmante?= _are you thinking of that, my

dear?_]

Le baron s'achemina à petits pas vers le nº 34 de la rue Saint-Benoît.

C'était une maison bourgeoise dont la principale locataire avait meublé

quelques chambres pour loger les étudiants. Il monta au second étage et

frappa à une petite porte numérotée. Le marquis, en veste de travail,

vint lui ouvrir. C'était en effet un beau jeune homme et un mari fort

désirable. Il était un peu grand, mais d'une taille si bien prise que

personne ne songeait à lui reprocher quelques centimètres de trop. Ses

pieds et ses mains attestaient que ses ancêtres avaient vécu sans rien

faire pendant plusieurs siècles. Sa tête était magnifique: un front

haut, large et couronné de cheveux noirs qui se rejetaient spontanément

en arrière; des yeux bleus d'une grande douceur, mais profondément

enfoncées sous des sourcils puissants; un nez fièrement arqué dont les

ailes fines frémissaient à la moindre émotion, une bouche un peu large

et des dents charmantes: une moustache noire, épaisse et brillante, qui

encadrait de belles lèvres rouges sans les cacher; un teint à la fois

brun et rose, couleur de travail et de santé. Le baron fit cet

inventaire d'un coup d'oeil rapide, en serrant la main de Gaston, et il

murmura en lui-même: «Si la petite n'est pas contente du présent que je

lui fais!...»

La figure du jeune marquis était ouverte, mais non pas épanouie. En

l'examinant avec attention, on y aurait vu je ne sais quoi de mobile et

d'inquiet,[55] l'agitation perpétuelle d'un désir inassouvi, la tyrannie

d'une idée dominante. Peut-être même, en poussant plus avant,[56] y

eût-on reconnu le sceau de prédestination qui marque le visage de tous

les inventeurs. Gaston avait quitté son ouvrage pour ouvrir à son vieil

ami. Il était occupé à laver à l'encre de Chine une grande planche de

dessins au bas desquels on lisait: _Plan, coupe et élévation d'un haut

fourneau économique_. Sa table était encombrée de dessins et de mémoires

dont les titres, à demi cachés les uns par les autres, étaient de

nature à piquer la curiosité des plus indifférents. On y voyait, ou

plutôt on y devinait les suscriptions suivantes: _D'un nouvel acier plus

fusible.--Nouveau système de hauts fourneaux.--Accidents les plus

fréquents dans les mines, et moyen de les prévenir.--Moyen de couler

d'une seule pièce les roues des...--Emploi rationnel du combustible

dans...--Nouveau soufflet à vapeur pour les forges..._ Lorsqu'on avait

jeté les yeux sur cette table, on ne voyait plus qu'elle dans la

chambre. Le petit lit de pensionnaire, les six chaises de damas de

laine, le fauteuil de velours d'Utrecht, la petite bibliothèque

surchargée de livres, la pendule arrêtée, les deux vases de fleurs

artificielles sous leurs globes, les portraits encadrés de La Fayette et

du général Foy, les rideaux rouges à liteaux jaunes, tout disparaissait

devant ce monceau de labeurs et d'espérances.

[Note 55: =je ne sais quoi de mobile et d'inquiet=, _an indefinable

shifting and restlessness of expression_.]

[Note 56: =en poussant plus avant=, _upon closer examination_.]

«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a huit grands jours que je ne

vous ai vu:[57] où en sont vos affaires?[58]

[Note 57: =que je ne vous ai vu=, _since I have seen you._]

[Note 58: =où en sont vos affaires?= _how are your affairs

progressing?_]

--Bonne nouvelle, monsieur: j'ai une place. J'avais fait mettre, il y a

quelques jours, une note dans les journaux. Un de mes anciens camarades

d'école qui dirige les mines de Poullaouen, dans le Finistère, a deviné

mon nom sous les initiales: il a parlé de moi aux administrateurs, et

l'on m'offre une place de 3000 francs, à prendre au 1er mai. Il était

temps! j'entamais mon dernier billet de cent francs. Je partirai dans

cinq jours pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays, où il pleut

dix mois de l'année, et vous savez si j'aime le soleil. Mais je pourrai

continuer mes études, pratiquer quelques-unes de mes théories, faire

mes expériences sur une grande échelle: c'est tout un avenir!

--Voyez comme je tombe mal![59] Je venais vous proposer autre chose.

[Note 59: =Voyez comme je tombe mal=, _at what an ill-timed moment I

come_.]

--Dites toujours: je n'ai pas encore répondu.

--Voulez-vous vous marier?»

Le marquis fit une moue parfaitement sincère. «Vous êtes bien bon de

vous occuper de moi, dit-il au vieillard en lui serrant les deux mains;

mais je n'ai jamais songé à ces choses-là. Je n'ai pas le temps; vous

savez mes travaux; j'ai encore un million de choses à trouver; la

science est jalouse.

--Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment! vous avez vingt-huit

ans, vous vivez ici comme un chartreux;[60] je viens vous offrir une

fille sage, jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà comme

vous me recevez!»

[Note 60: =chartreux=; the Carthusian discipline is noted for its

austerity. The order was founded by St. Bruno, in 1084, in the Grande

Chartreuse, a wild mountain group near Grenoble. The members are

forbidden to beg, and earn their living by hard work, their chief

product being the famous liqueur.]

Un éclair de jeunesse s'alluma au fond des beaux yeux de Gaston, mais ce

fut l'affaire d'un instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je n'ai

pas le temps. Le mariage m'imposerait des devoirs contraires à mes

goûts, des occupations insupportables...

--Il ne vous imposerait rien du tout. Votre futur beau-père est mort

depuis plus de quinze ans; la famille se compose d'une belle-mère,

excellente bourgeoise malgré ses prétentions. Pour vous donner une idée

de ses manières, je vous dirai qu'elle m'a chargé de vous mener demain

dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas. Vous voyez qu'on ne

fait pas de cérémonie!

--Merci, monsieur, mais j'ai Poullaouen dans la tête.

--Quel homme! on vous assure par contrat la propriété d'un hôtel rue

Saint-Dominique, d'une forêt de quatre cents hectares en Lorraine, et de

cent mille livres de rente. Vous en donnera-t-on autant à Poullaouen?

La Mère de la Marquise · 第 1 / 12 段