III

Au petit jour, le Capellanét se présentait à la tour. Il avait tout

entendu; mais son père, dont le sommeil était lourd, ne savait rien

encore des événements de la nuit. Le chien pouvait japper désespérément;

on pouvait bombarder la maison... quand le bon Pép se couchait, après

les durs travaux de la journée, il devenait aussi insensible qu'un mort.

Quant aux autres membres de la famille, ils avaient passé une nuit

d'angoisses.

La mère, après avoir vainement tenté de le réveiller, n'obtenant de lui

que quelques incohérentes paroles, suivies aussitôt de nouveaux

ronflements, s'était, dans son épouvante, mise à prier jusqu'à l'aube,

pour l'âme du señor qu'elle croyait trépassé. De sa chambre, voisine de

celle de Pepét, Margalida avait appelé celui-ci d'une voix craintive,

aux premiers coups de feu:

--Entends-tu, Pepét?...

La pauvre enfant, terrorisée, s'était levée et avait allumé la lampe.

Pâle, tremblante, avec des regards de folle, se tordant les bras et

pressant sa tête dans sa main, elle criait:

--On a tué don Jaime... on l'a tué! mon coeur me le dit...

A ce moment, l'écho lointain de nouvelles détonations l'avait rejetée

sur son lit, tremblante et bouleversée.

--Ah! ah! ah! continuait le Capellanét, c'était un vrai chapelet de

coups de revolver, qui répondait aux deux premiers. En les entendant,

j'ai été tout de suite rassuré, car ceux-là j'étais bien sûr que

c'étaient les vôtres. Pas vrai? Je l'ai dit tout de suite à Margalida:

«Il n'est pas mort puisqu'il tire sur son meurtrier». Pour cette sorte

de musique, moi, j'ai beaucoup d'oreille.

Et le garçon disait maintenant à Febrer comment sa soeur, désespérée,

s'était vêtue en silence et avait voulu, tout d'abord, courir à la tour.

«Tu m'accompagneras», avait-elle dit à Pepét, puis, subitement prise de

peur, elle avait renoncé à ce projet; elle ne savait que pleurer... Ils

avaient entendu le hurlement poussé près de la métairie, longtemps après

les coups de feu; puis Margalida, rassurée par son frère, s'était

recouchée. Mais tout le reste de la nuit, elle avait soupiré et prié.

Dès le matin, ils s'étaient tous levés, sauf Pép, qui continuait à

dormir.

Les deux femmes, en proie aux plus lugubres pressentiments,

s'attendaient, en ouvrant la fenêtre, à voir quelque terrifiant

spectacle: la tour démolie et, dans ses ruines, le cadavre sanglant de

don Jaime...

Aussi, comme le Capellanét avait ri de bon coeur, en voyant, de loin,

la porte ouverte et, sur le seuil, tout comme les autres matins, don

Jaime lui-même, plongeant son torse nu dans le baquet d'eau de mer qu'il

lui apportait lui-même chaque soir. Il avait donc eu raison de se moquer

des terreurs irraisonnées des femmes. On ne ferait pas aussi facilement

passer de vie à trépas son grand ami. Et cela, il le disait... parce

qu'il se connaissait en hommes.

Quand Febrer lui eut fait le récit détaillé des événements survenus au

courant de la nuit, il examina très attentivement les deux trous creusés

par les balles, puis il dit:

--Et votre tête se trouvait bien ici, où je place la mienne... Quelle

chance!...

Dans son regard se reflétait l'admiration et une sorte d'enthousiasme

pour cet homme extraordinaire que venait de sauver un véritable miracle.

Febrer, se fiant à la sagacité du jeune homme qui connaissait bien les

gens du pays, lui demanda quel était, selon lui, l'agresseur. Le

Capellanét sourit en prenant un air important.

--J'ai bien écouté le hurlement, fit-il. C'était tout à fait la manière

du Cantó; et pourtant, ce n'était pas lui, j'en suis sûr! Si on

interroge le Cantó, il répondra que c'était lui, pour se faire valoir.

Mais non; l'agresseur, c'est le Ferrer. Il avait beau déguiser sa voix;

Margalida et moi l'avons bien reconnue.

Ensuite, d'un air grave, le Capellanét parla de la ridicule peur des

femmes, qui voulaient faire avertir les gendarmes de San José, et il

ajouta:

--Vous ne ferez pas cela, don Jaime, n'est-ce pas que ce serait

absurde? Les gendarmes ne sont bons qu'à défendre les lâches!

Le sourire méprisant et le haussement d'épaules de Jaime lui rendirent

sa gaieté.

--Ah! j'en étais bien sûr! Ce n'est pas l'usage dans l'île... seulement,

comme vous êtes étranger!... Un homme doit se défendre lui-même, et dans

les cas graves, il fait appel à ses amis.

Le Capellanét voulut tirer quelque profit des événements en conseillant

à Febrer de le prendre avec lui pour habiter la tour.

--Demandez-le à mon père, don Jaime; il n'osera vous refuser un si petit

service. Il est nécessaire que je reste nuit et jour auprès de vous:

ainsi nous serons deux pour recevoir les ennemis! Et faites votre

demande sans retard. Vous savez que mon père est irrité contre moi,

qu'il va certainement me ramener à Iviça, au début de la semaine

prochaine, pour m'enfermer au séminaire. Que ferez-vous quand vous serez

privé du meilleur de vos amis?

Pour démontrer l'utilité de sa présence, le malin garçon censurait les

regrettables oublis de Febrer au cours de la nuit précédente:

--Quelle idée avez-vous eue, don Jaime, de mettre la tête à la porte,

alors que votre ennemi vous défiait, de l'abri sûr où il se dissimulait

avec une arme toute prête?

Alors, à quoi a servi la leçon que je vous avais faite? C'est par

miracle que vous n'avez pas été tué. Ne vous souvient-il plus de mes

conseils? Ne vous avais-je pas expressément recommandé de sortir par la

fenêtre, de l'autre côté de la tour, pour surprendre le bandit?

--Tiens, c'est vrai! fit Jaime, réellement confus de son impardonnable

oubli.

Le Capellanét se félicitait orgueilleusement d'avoir donné de si sages

conseils, quand il sursauta soudain en regardant du côté de la porte

ouverte.

--Le père!...

C'était Pép, en effet. Les yeux à terre, l'air préoccupé, il gravissait

lentement la côte, les mains derrière le dos. Le Capellanét s'alarma.

Evidemment le vieux était de mauvaise humeur. Il ne fallait pas qu'il

trouvât là son fils.

Et, répétant une fois encore à Febrer combien il était sage qu'il le

gardât auprès de lui, le gamin enjamba la fenêtre et dégringola avec

l'agilité dont il avait déjà fait preuve en accomplissant ce même

exercice.

Dès qu'il eut pénétré dans la pièce, le paysan parla, sans émotion

apparente, des événements de la nuit, comme s'il s'agissait d'un

incident ordinaire.

Les femmes les lui avaient racontés, car ayant le sommeil lourd, il

n'avait rien entendu...

--En somme, rien de grave, n'est-ce pas?

Les mains jointes, les yeux baissés, il écoutait en silence le bref

récit du señor. Quand il fut terminé, il se dirigea vers la porte afin

d'examiner sur le mur les traces des projectiles.

--Un miracle, don Jaime, un vrai miracle! Le diable court en liberté par

ici... Il fallait s'y attendre, d'ailleurs... Quand on désire

l'impossible, tout se complique, s'embrouille... et adieu la paix!

Puis, levant la tête, il fixa ses yeux froids et scrutateurs sur

Febrer.

--Il faudrait prévenir le maire et rapporter tout cela aux gendarmes.

Jaime fit un geste négatif.

--Non, du tout! Ceci est une affaire qui se videra entre hommes; je m'en

charge!

Les yeux de Pép ne quittaient pas le visage de son interlocuteur. Sur sa

face, énigmatique jusque-là, une fugitive lueur de satisfaction passa.

--Vous avez raison, finit par dire le paysan. Je sais bien que,

d'ordinaire, les étrangers ne partagent pas nos idées là-dessus, mais je

suis bien content que vous, du moins, vous pensiez comme nous, comme

pensait aussi mon pauvre père.

Cela dit et sans consulter Jaime, Pép exposa ses projets pour l'aider à

se défendre. C'était un devoir d'amitié. Il avait son vieux fusil, chez

lui. Ah! voici bien longtemps qu'il ne s'en servait plus, mais en sa

jeunesse, quand son vénéré père vivait encore (que Dieu l'ait en sa

gloire!), il avait été aussi un bon tireur. Il viendrait donc désormais

passer les nuits à la tour, auprès de don Jaime, pour que celui-ci ne

demeurât pas seul, exposé à une surprise pendant son sommeil.

Le paysan ne s'étonna pas du refus très net que lui opposa Febrer, que

cette proposition parut offenser.

--Je suis un homme et non un enfant auquel il faut un gardien. Chacun

chez soi, advienne que pourra!

Pép marqua, par des signes d'approbation, qu'il partageait cette manière

de voir. Son père disait la même chose, et avec lui tous les gens de

bien, fidèles aux anciens usages. Febrer était vraiment digne d'être né

dans l'île... Emu par l'admiration que lui inspirait son énergie, il lui

proposa un autre arrangement. Puisque le señor ne voulait pas de

compagnon, pourquoi ne viendrait-il pas coucher à Can Mallorquí?

Cette fois, Febrer fut tenté d'accepter... Voir Margalida! Mais la

mollesse avec laquelle le père avait formulé son invitation et l'air

inquiet dont il attendait sa réponse, le poussèrent à refuser.

--Ah! señor, señor!... dit Pép. Le diable est déchaîné, vous dis-je.

Nous n'aurons plus jamais de tranquillité. Et tout cela, parce que vous

n'avez pas voulu me croire, parce que vous n'avez pas respecté les

coutumes établies par des hommes plus sages assurément que ceux

d'aujourd'hui...

Comment tout cela finirait-il?

Febrer s'efforça de tranquilliser le paysan et laissa échapper quelques

mots révélant un projet qu'il désirait tenir caché.

--Tu peux te réjouir, Pép. Je vais partir pour toujours; je ne veux pas

troubler ton repos et la paix de ta famille.

--Ah! c'est vrai? réellement, vous allez partir?

La joie du fermier était si vive, si grande sa surprise, que Jaime ne

sut qu'en penser. Il lui sembla distinguer une certaine malice dans les

yeux de Pép, animés par le plaisir que lui causait cette nouvelle

inespérée:

«Ah ça! pensa-t-il, est-ce que cet insulaire s'imagine que mon départ,

si subitement décidé, ne serait qu'une fuite?»

--Oui, je quitterai le pays, reprit-il, mais je ne sais quand... Plus

tard, quand le moment me semblera opportun. Mais avant, il faut que je

rencontre celui qui me cherche...

Pép, à ces mots, eut un geste de résignation; toute sa joie sembla

soudain disparaître. Cependant, au fond de sa conscience, il ne pouvait

qu'approuver cette façon d'agir.

Quand le paysan se leva pour regagner Can Mallorquí, Febrer, qui venait

d'apercevoir au loin le Capellanét, se rappela ce que lui avait demandé

le jeune homme.

--Si tu n'y vois pas d'inconvénient, Pép, laisse-moi donc ton fils pour

compagnon.

Le vieux accueillit fort mal cette requête.

--Non, don Jaime. Si vous avez besoin de compagnon, je suis à votre

disposition, moi qui suis un homme. Quant à Pepét, il faut qu'il aille

terminer ses études. La semaine prochaine je conduirai le petit au

séminaire... c'est là mon dernier mot.

Resté seul, Febrer descendit à la plage. Ventolera réparait les joints

de sa barque, qui était à sec, avec de l'étoupe et du goudron. Etendu au

fond de la coque, il cherchait, de ses yeux affaiblis, les interstices,

et quand il découvrait une fente, il lançait à pleine voix des chants en

latin estropié, pour témoigner sa joie.

L'embarcation ayant remué, il leva les yeux et aperçut Febrer appuyé sur

le plat-bord. Il sourit malicieusement, puis, interrompant ses

cantiques:

--Salut, don Jaime!

Il était au courant de tout. Les femmes de Can Mallorquí lui avaient

conté la nouvelle, qui, à cette heure, faisait le tour du pays.

--Alors, on vous a défié, don Jaime, on a voulu vous faire sortir de

chez vous? Ah! on me donna aussi pareille sérénade, quand je faisais la

cour entre deux voyages, à ma défunte femme. C'était un de mes anciens

camarades devenu mon rival. Mais l'atlóta fut pour moi parce que j'eus

la main plus preste. Je frappai mon ami d'un coup de couteau en pleine

poitrine, et il fut longtemps entre la vie et la mort. J'eus grand soin

ensuite, chaque fois que je descendais à terre, de me tenir sur mes

gardes pour échapper à sa vengeance. Mais les années passèrent: tout

s'oublie; nous finîmes par faire la contrebande ensemble, entre Alger et

Iviça, et le long des côtes de l'Espagne.

Ventolera riait d'un rire puéril, se plaisant à ces histoires de

jeunesse:

--Hélas! disait-il, on ne viendra plus hurler devant ma porte! C'est bon

pour les jeunes gens, cela!

Et l'accent du vieillard se faisait mélancolique, quand il songeait que

jamais plus il ne serait mêlé à ces luttes d'amour et à ces combats,

sans lesquels il n'y avait pas de bonheur.

Febrer le laissa chanter la messe en continuant son calfatage. Il trouva

chez lui le panier de provisions sur la table. Le Capellanét l'avait

déposé là sans attendre, obéissant probablement à un appel impérieux de

son père, toujours de mauvaise humeur. Après avoir déjeuné, Jaime

examina de nouveau les deux trous creusés dans le mur par les balles.

Maintenant qu'il n'était plus surexcité par l'ivresse du danger et qu'il

appréciait froidement les choses, il sentait monter en lui une colère

plus violente qu'au moment où, la nuit précédente, il s'était précipité

vers la porte. Que l'on eût visé quelques millimètres plus bas... et il

serait tombé sur le seuil dans l'obscurité, comme une bête frappée par

le chasseur.

--Mordieu! s'écria-t-il, quand je pense qu'un homme de mon rang pouvait

mourir ainsi, victime d'un guet-apens organisé par ces rustres!

Sa colère lui inspira alors une ardente soif de vengeance. Il éprouva le

besoin de provoquer à son tour, de se montrer arrogant, et d'apparaître,

calme et menaçant, au milieu de ses ennemis.

Il décrocha son fusil, en vérifia la charge, et prit le chemin qu'il

avait suivi la veille, dans l'après-midi. Comme il passait près de Can

Mallorquí, les aboiements du chien firent courir à la porte Margalida et

sa mère. Les hommes étaient dans un champ lointain que cultivait Pép. En

pleurnichant, la mère saisit les mains de Febrer et balbutia d'une voix

entrecoupée par l'émotion:

--Ah! don Jaime!... soyez bien prudent, sortez peu, et tenez-vous sur

vos gardes.

Margalida, muette, les yeux démesurément ouverts, contemplait Febrer

avec une admiration mêlée d'inquiétude. Dans l'ingénuité de son âme,

elle semblait se recueillir humblement, faute de mots pour exprimer ses

pensées.

Jaime poursuivit sa route. Plusieurs fois, il se retourna et vit, debout

à l'entrée de la métairie, Margalida qui le suivait des yeux avec une

anxiété visible...

Tout en marchant, il ruminait des projets d'attaque. Il était résolu à

l'action immédiate. A peine verrait-il le Ferrer apparaître sur le seuil

de sa masure, il tirerait sur lui ses deux coups de fusil. Il viderait

ses différends en plein jour, lui, et il serait plus heureux. Ses deux

balles n'iraient point s'enfoncer dans un mur.

En arrivant à la forge, il la trouva fermée. Personne! Le forgeron avait

disparu, ainsi que la vieille dont l'oeil unique lui avait lancé des

regards foudroyants.

Febrer s'assit comme la veille au pied d'un arbre, le fusil tout prêt,

se dissimulant derrière le tronc, pour le cas où cette solitude

cacherait quelque piège.

Un assez long temps s'écoula. Les palombes, que ne troublait plus le

ronflement de la forge, voltigeaient dans la clairière. Un chat se

promenait lentement sur le toit qui menaçait ruine, en rampant pour

tâcher d'attraper les moineaux qui sautillaient. Febrer, indifférent à

tout, ne songeant qu'à la vengeance, restait là patiemment, espérant

toujours que le vérro allait brusquement apparaître. A force d'attendre

inutilement sans bouger, il se calma.

Que faisait-il là, en pleine montagne, loin de sa maison, tandis que le

crépuscule descendait? pourquoi se tenait-il prêt à châtier un ennemi

sur la culpabilité duquel il n'avait, après tout, que de vagues indices?

Peut-être que le forgeron était chez lui et qu'il s'était enfermé en le

voyant arriver... En ce cas, il était bien inutile de l'attendre. Il

pouvait aussi être parti au loin, avec la vieille, et il ne reviendrait

qu'à la nuit close. Allons, mieux valait rentrer tout de suite à la

tour. Il y passa tranquillement la soirée. Quand il eut dîné et que le

Capellanét fut reparti, emportant la triste certitude d'avoir à

réintégrer le séminaire, Febrer ferma sa porte et plaça, tout contre,

la table et les chaises, car il craignait d'être surpris dans son

sommeil. Il éteignit la lumière et se mit à fumer dans l'obscurité. Son

fusil était posé à côté de lui, son revolver n'avait pas quitté sa

ceinture. Au bout de quelque temps, il regarda sa montre à la lueur de

son cigare. Dix heures!... Au loin, un aboiement se fit entendre; il

crut reconnaître la voix du chien de Can Mallorquí. Peut-être le

vigilant animal éventait-il la présence de quelque intrus rôdant aux

environs de la tour... Alors c'est que l'ennemi était proche. Peut-être

allait-il s'avancer en rampant sous les branchages, à couvert dans les

fourrés de tamaris. Il saisit ses armes et se tint prêt à descendre par

la fenêtre, au premier cri, à la première secousse, pour surprendre

l'ennemi par derrière.

Les minutes s'écoulèrent. Rien! Febrer voulut regarder l'heure, mais sa

tête tomba sur l'oreiller, ses yeux se fermèrent. Une ombre épaisse, une

nuit profonde se fit en sa pensée où toute conscience disparut.

Jaime ne se réveilla que le matin quand un rayon de soleil, filtrant à

travers une fente, vint donner droit dans ses yeux.

Il se leva presque joyeux et, en défaisant la barricade de meubles qui

obstruait sa porte, il se sentit presque honteux de cette précaution

qu'il regardait comme de la couardise.

Pour se distraire, il alla passer la matinée en mer. En compagnie de

Ventolera, il pêcha à l'abri des roches du Vedra jusqu'au milieu de

l'après-midi.

En revenant à la côte, il aperçut le Capellanét courant vers la plage

et agitant en l'air quelque chose de blanc.

Avant qu'il eût sauté à terre et tandis que la barque enfonçait sa proue

dans le gravier, le garçon lui avait déjà crié, avec l'impatience de

celui qui apporte une grande nouvelle:

--Une lettre, don Jaime!

Le Capellanét prodiguait les explications.

Le piéton avait apporté la lettre dans la matinée. Cette lettre faisait

partie du courrier de Palma, que le vapeur avait débarqué la veille à

Iviça. Si le señor voulait y répondre, il devait le faire sans tarder,

car le bateau repartait pour Majorque dès le lendemain. En chemin, Jaime

ouvrit le pli et ses yeux cherchèrent tout de suite la signature: Pablo

Valls!

Dès les premières lignes, Febrer retrouva le bon Valls tout entier, avec

son exubérance tapageuse, avec son caractère à la fois agressif et

sympathique.

Jaime croyait voir sur le papier le grand nez crochu, les favoris gris,

les prunelles couleur d'huile, tachetées de tabac, enfin, le large

feutre bosselé qu'il mettait de travers.

Le début de la lettre était terrible: «Cher sans-vergogne»... et les

premiers paragraphes étaient du même style.

Il mit la lettre dans sa poche, mû par ce sentiment qui nous pousse à

nous réserver un plaisir pour mieux le savourer. Il monta à la tour,

après avoir congédié Pép.

Assis auprès de la fenêtre, il commença de lire attentivement.

Les premières phrases n'étaient qu'un débordement de fureur comique,

d'insultes affectueuses, d'indignation, à cause des oublis dont Jaime

s'était rendu coupable.

Pablo Valls donnait libre cours à sa verve, avec une amusante

incohérence, comme un bavard longtemps condamné au silence, qui a

souffert le martyre de ne pouvoir parler à son aise.

Il reprochait à Febrer son origine et son orgueil qui l'avaient poussé à

fuir sans prendre congé de ses amis: «Ah! tu es bien de la race des

inquisiteurs! Tes ancêtres ont brûlé les miens, ne l'oublie pas. Mais il

faut que les bons se distinguent des méchants. Moi, le réprouvé, le

chueta, l'hérétique abhorré, j'ai répondu à vos mauvais procédés envers

mes pères et à ton manque de confiance envers moi-même en m'occupant de

tes affaires. Tu dois d'ailleurs en avoir été informé par notre ami Toni

Clapès qui l'a écrit plusieurs fois et dont le négoce ne cesse de

prospérer, quoiqu'il ait éprouvé, ces temps derniers, quelques

contrariétés. Les douaniers ont saisi deux de ses barques, chargées de

tabac.

«Mais ne divaguons pas. Ayons de l'ordre, de la précision et de la

clarté. Du coté de ta chipie de tante, la _Papesse Jeanne_, ne conserve

nulle espérance. Cette vénérable dévote ne se souvient de toi que pour

flétrir ta conduite indigne, ta _fin misérable_--comme elle se plaît à

dire--et pour glorifier la justice de Dieu, qui châtie ceux qui ont

suivi les mauvaises voies et oublié les saintes traditions de la

famille.

«De toutes façons, rejeton d'inquisiteur, ta sainte tante ne t'aidera

jamais en quoi que ce soit. On se raconte sous le manteau, à Palma, que

renfonçant définitivement aux pompes de ce monde et même à la «Rose

d'or» si longtemps convoitée, et que le pontife tarde trop à lui

envoyer, elle fera don de tous ses biens aux quelques moines et prêtres

qui composent sa petite cour, après quoi elle ira finir ses jours comme

dame pensionnaire, dans un couvent.

«Tu n'as donc rien à espérer d'elle. Or, ici, j'entre en scène,

comprends-tu bien, petit père Garau? Moi, le réprouvé, le chueta, je

vais remplacer auprès de toi la Providence.»

Et le style se faisait soudain concis, d'une netteté toute commerciale.

Il était d'abord question des biens que possédait encore Jaime avant de

quitter Majorque. Longuement ils étaient énumérés, évalués, ainsi que

les charges, hypothèques, etc.

Venait ensuite l'interminable liste des créanciers, suivie d'un état

détaillé des intérêts et engagements réciproques, le tout formant une

sorte d'écheveau terriblement embrouillé, dans les fils duquel s'égarait

la mémoire de Febrer, mais que Valls démêlait avec cette maëstria, cette

sûre adresse propres aux enfants d'Israël, quand il s'agit d'affaires,

si confuses soient-elles.

Si le capitaine Valls était resté six mois sans écrire à son ami, il

n'avait pas laissé passer un jour sans s'occuper à mettre de l'ordre

dans ses finances. Il avait bataillé avec les plus féroces usuriers de

l'île, insultant les uns, gagnant les autres d'astuce, se servant,

tantôt de la persuasion, tantôt des menaces, avançant de l'argent pour

apaiser les créanciers les plus pressants. En définitive, après cette

terrible bataille, Valls avait reconstitué, pour le dernier des Febrer,

une petite fortune libre de toute charge, mais considérablement

amoindrie.

Il restait à peine quinze mille douros, mais cela ne valait-il pas mieux

que la vie qu'il menait auparavant, dans son palais de grand seigneur,

sans avoir de quoi manger, harcelé par les exigences des créanciers?

«Il est temps que tu reviennes parmi nous. Que fais-tu là-bas? Vas-tu

passer tout le reste de ton existence, transformé en Robinson dans ta

tour du Pirate?

«Allons, fais ta malle et arrive; la vie n'est pas coûteuse à Majorque,

et comme rien ne t'empêchera de solliciter un emploi de l'État--avec ton

nom et tes relations, tu l'obtiendras facilement,--tu pourras vivre ici,

très convenablement. Guidé et conseillé par moi, tu pourrais même faire

du commerce. Si tu désires voyager, je me charge de te trouver un poste

en Algérie, en Angleterre ou ailleurs.

«Tu sais que j'ai de dévoués amis dans tous les pays du monde. Hâte-toi

donc de revenir, sympathique rejeton d'inquisiteur... je ne t'en dis pas

davantage.»

Plusieurs fois, au cours de la journée, Febrer relut cette missive. Ces

nouvelles l'avaient un peu ému, éveillant brusquement les souvenirs de

sa vie passée, que son existence actuelle avait quelque peu effacés: les

cafés du Borne!... ses amis du cercle!... Dire qu'il allait retrouver

tout cela! Le sort en était jeté. Il s'éloignerait sans tarder, bien

résolu à mettre à profit le retour du vapeur qui avait apporté sa lettre

et qui repartait le matin suivant.

Soudain, comme pour le retenir, le souvenir de Margalida surgit dans sa

mémoire.

Il revoyait la jeune fille au teint de camélia, son corps aux adorables

rondeurs et ses grands yeux baissés, dont le doux regard timide semblait

vouloir dissimuler, comme un péché, la sombre ardeur des larges

pupilles.

Il allait la quitter à tout jamais. Il ne la reverrait plus! Elle

deviendrait la compagne, la chose, d'un de ces rustres barbares, qui

flétrirait la beauté de cette jolie fleur en la faisant travailler aux

champs. Elle serait bientôt pareille à une bête de somme, son teint se

hâlerait, son échine, si souple, se courberait vers la terre, ses mains

mignonnes se durciraient, calleuses...

Il s'arracha à ces regrets pénibles en songeant, hélas! que Margalida ne

l'aimait pas, ne pouvait l'aimer! A ses pressantes déclarations d'amour

elle n'avait répondu que par un déconcertant mutisme et par de

mystérieuses larmes. A quoi bon poursuivre une impossible conquête?

La joie des nouvelles récentes inclinait Febrer vers le scepticisme.

Bah! personne ne meurt d'amour! Certes, il devrait faire un grand effort

pour quitter cette île; le lendemain, en perdant de vue la blancheur

africaine des murs de Can Mallorquí, il éprouverait certainement une

amère tristesse. Mais, peut-être, lorsqu'il vivrait loin de ces gens

grossiers et qu'il reprendrait son ancienne vie, Margalida ne lui

apparaîtrait plus que comme une pâle image, et il serait le premier à

rire de son intempestive passion pour cette petite paysanne, fille d'un

fermier de sa famille.

Il ne tergiversa donc plus. La soirée suivante, il la vivrait devant la

table d'un café de Palma de Majorque, sous l'éclat des globes

électriques, en voyant passer de fringants équipages. Il n'habiterait

plus son palais. L'antique demeure des Febrer était à jamais perdue pour

lui, par suite de l'arrangement qu'avait conclu en son nom l'ami Valls.

Mais il aurait une petite maison, claire et propre, sur le «Terre-Plein»

ou dans tout autre quartier dominant la mer. Et, comme jadis, la fidèle

Mado Antonia l'entourerait de ses soins maternels. Nul ennui, nulle

honte ne l'attendaient là-bas. Il serait même délivré de la présence de

don Benito Valls et de sa fille, qu'il avait quittés de si incivile

façon!

A la nuit tombante, le Capellanét apporta le dîner. Tandis que Febrer

mangeait avec l'appétit que donne la joie, le jeune homme fureta dans la

pièce, tâchant de découvrir la fameuse lettre qui avait si fort excité

sa curiosité. Son esprit fut déçu, mais la gaieté de don Jaime finit

quand même par le gagner, et, sans savoir pourquoi, il se mit, lui

aussi, à rire, se croyant obligé de faire comme le señor.

Febrer le plaisanta sur son prochain retour au séminaire; il lui annonça

qu'il comptait lui faire un cadeau magnifique, mille fois plus précieux

que le couteau lui-même. Et en disant cela, il regardait son fusil

accroché au mur.

Quand Pepét fut parti, Jaime ferma sa porte et, à la lueur de la bougie,

s'amusa à faire l'inventaire des objets qui remplissaient sa chambre.

Dans un antique coffre de bois, grossièrement sculpté au couteau,

étaient rangés, soigneusement plies par Margalida, au milieu d'herbes

odorantes, les habits de ville qu'il portait lors de son arrivée dans

l'île. Il s'en revêtirait le lendemain matin. Il pensa, non sans effroi,

au supplice que lui feraient endurer les bottines et surtout le faux

col, après ces longs mois de vie libre en pleine campagne; mais il

voulait quitter l'île tel qu'il y avait débarqué. Il comptait donner

tout le reste à Pép, sauf son fusil qui était pour le Capellanét. Il

riait d'avance de la mine que ferait le petit séminariste devant un tel

cadeau, qui lui paraîtrait, sans doute arriver un peu tard... Mais bah!

l'arme lui servirait pour chasser, quand il serait curé dans un des

districts de l'île.

De nouveau, Febrer tira de sa poche la lettre de Valls, et se plut à la

relire lentement, comme s'il y trouvait chaque fois des nouvelles qu'il

n'avait pas remarquées. Ce bon Pablo! comme ses conseils tombaient bien!

Il arrachait son ami à Iviça au moment le plus opportun, quand celui-ci

était en guerre ouverte avec tous ces rustres. Avec son esprit d'à

propos, Valls le sauvait du danger.

Quelques heures auparavant, alors que la lettre n'était pas encore entre

ses mains, sa vie lui apparaissait absurde et ridicule. Maintenant il se

sentait un tout autre homme. Il souriait de pitié et rougissait de

lui-même, quand il songeait à cette espèce de fou qui, la veille, le

fusil en bandoulière, avait pris le chemin de la montagne pour aller

provoquer un ancien forçat et lui proposer un duel à la mode des

barbares, dans la solitude du bois. Comme si on ne pouvait vivre qu'à la

façon de ces insulaires, en tuant pour ne pas périr! Comme si la

civilisation n'existait pas au delà de l'écharpe azurée qui entourait ce

petit coin de terre!... Cette nuit était la dernière de sa vie de

sauvage. Le lendemain, tout ce qui lui était arrivé dans l'île ne serait

plus pour lui qu'une série d'incidents curieux, dont le récit amuserait

sans doute ses amis du Borne...

Soudain un cri résonna. Moins éclatant que ceux de l'avant-veille, il

semblait plus lointain, mais Jaime eut l'impression qu'il avait été

poussé tout près, par quelqu'un, caché parmi les tamaris. C'était le

même genre de hurlement, mais sourd et rauque, comme si le provocateur,

craignant qu'il ne se fît entendre de trop loin, mettait ses mains

autour de sa bouche pour le lancer, avec ce porte-voix naturel,

uniquement dans la direction de la tour.

Le premier moment de surprise passé, Febrer rit en silence et haussa les

épaules. Il n'avait pas l'intention de bouger. Que lui importaient ces

coutumes primitives, ces défis de rustres?

Pour distraire son attention, il relut dans la lettre de Valls les noms

de ces créanciers, dont plusieurs lui rappelaient de vaines colères ou

des scènes grotesques.

Les hurlements, stridents et rauques, continuèrent de résonner à de

longs intervalles. Chaque fois, Febrer frémissait de colère et

d'impatience. Mordieu! allait-il passer une nuit blanche à cause de

cette sérénade menaçante?

Il réfléchit que peut-être l'ennemi, caché dans les broussailles, voyait

la lumière qui filtrait à travers les fentes de la porte, et que c'était

pour cela qu'il persistait dans ses provocations. Il éteignit la bougie

et s'étendit sur son lit. Il éprouva une sensation de bien-être, à se

trouver dans l'obscurité, le dos mollement enfoncé dans sa paillasse.

Ah! il pouvait s'égosiller pendant des heures jusqu'à perdre la voix,

cet animal! Jaime ne bougerait point.

Il s'endormit presque, bercé par ces cris de menace. Il avait barricadé

la porte comme la veille. Tant que les cris se feraient entendre, il

était sûr de ne courir aucun danger.

Tout à coup, il tressaillit violemment et se dressa sur son lit,

s'arrachant à cet assoupissement qui précède le sommeil. Les hurlements

avaient cessé. Ce qui l'avait éveillé, c'était le mystérieux silence,

plus inquiétant, plus redoutable que les vociférations hostiles.

Il avança la tête et crut percevoir parmi les rumeurs confuses de la

nuit un léger craquement, comme si un chat montait l'escalier de la

tour, en grimpant prudemment, avec de longues pauses.

Jaime chercha son revolver, le saisit et attendit. L'arme tremblait dans

sa main. Il commençait à éprouver la colère de l'homme énergique qui

devine la présence d'un ennemi, rôdant à sa porte.

La lente ascension s'arrêta à peu près au milieu de l'escalier; puis

après un long silence, quelqu'un parla a voix basse de façon à n'être

entendu que de Jaime. C'était bien la voix du Ferrer. Il la

reconnaissait. Le vérro l'invitait à sortir, le traitant de lâche, et

vomissant des injures contre les Majorquins et leur île abhorrée.

Cédant à un élan irréfléchi, Jaime se leva brusquement. La paillasse

craqua sous le poids de ses genoux. Une fois debout dans l'obscurité,

son revolver à la main, il se jugea ridicule et se remit à mépriser son

agresseur.

Pourquoi attacher de l'importance aux cyniques paroles de ce repris de

justice? Mieux valait se recoucher.

Un moment s'écoula sans que le Ferrer redonnât signe de vie, comme si,

ayant entendu les craquements du lit, il croyait que Jaime se disposait

à sortir. Mais comme aucun bruit ne se faisait entendre dans la tour, la

voix injurieuse s'éleva de nouveau, bien distincte dans le calme

environnant:

--Lâche! lâche! Sors donc, fils de p...!

Poussé à bout par un tel outrage, Jaime trembla de colère. Sa pauvre

mère, si pure, si pâle, si faible, elle qui avait la douceur d'une

sainte, il fallait que son image fût évoquée devant lui, salie par la

plus ignoble des injures, que vomissait la bouche de ce misérable

forçat!...

D'instinct, il se dirigea vers la porte, mais se heurta, dès les

premiers pas, à la table et aux chaises qu'il avait entassées là.

--Non, pas la porte!...

Un rectangle de lueur bleue, indécise, se dessina sur le mur.

Jaime venait d'ouvrir silencieusement la fenêtre.

Il sauta sur l'appui, laissa pendre ses jambes dans le vide et lentement

commença de descendre, tâtant du pied pour s'accrocher aux saillies,

tout en évitant de faire choir de petites pierres, ce qui eût dénoncé sa

tactique.

En touchant terre, il tira le revolver de sa ceinture, et baissé,

presque à genoux, s'appuyant d'une main au sol, il contourna la base de

la tour. Ses pieds se prirent dans les racines de mélèze que le vent

avait insensiblement déterrées et qui s'agrippaient au sable comme de

noires couleuvres enlacées. Chaque fois qu'il trébuchait ou se sentait

accroché, ce qui l'obligeait à tirer violemment sur la racine pour se

dégager, chaque fois qu'un caillou roulait sous ses pas ou que les

feuilles froissées faisaient entendre leur bruit de soie, il s'arrêtait,

haletant, la respiration coupée. S'il pouvait tomber à l'improviste sur

ce misérable en train de lancer à mi-voix, près de la porte, ses

mortelles injures!

Sans cesser de se traîner, de ramper comme un reptile, il parvint à

apercevoir les premières marches, puis l'escalier entier, enfin la

porte, toute noire au milieu de la tour, que blanchissait la lueur des

étoiles.

Personne!... l'ennemi avait disparu.

La surprise fit redresser Jaime, qui se mit à examiner avec inquiétude

la sombre et mouvante tache formée par les buissons qui s'étendaient sur

la pente droite du promontoire.

Cet examen fut de courte durée.

Une lueur rouge, qui sillonna l'air, suivie d'une légère fumée et d'une

forte détonation, partit des tamaris, à très peu de distance de Jaime.

Celui-ci crut recevoir une pierre dans la poitrine, une pierre chaude

que le coup de feu avait fait sauter jusqu'à lui...

«Ce n'est rien», pensa-t-il.

Mais, au même instant, et sans savoir comment, il se trouva étendu sur

le dos, parmi les fougères.

«Ce n'est rien», s'affirma-t-il encore, mentalement.

Et se retournant instinctivement, il se mit à plat ventre, s'appuya sur

la main gauche et tendit son bras droit armé du revolver. Il se sentait

plein de vigueur et ne voulait pas se croire sérieusement blessé;

cependant son corps, saisi d'une soudaine torpeur, semblait ne plus

obéir à sa volonté. Il avait la pénible impression d'être rivé au sol.

Bientôt il vit les arbustes se mouvoir lentement, comme s'ils étaient

remués par un animal prudent et avisé. C'est là qu'était caché l'ennemi.

Celui-ci, n'entendant plus rien bouger, avança d'abord la tête hors de

son abri, puis le buste, enfin retira ses jambes du fouillis des

branches.

Avec la rapidité de vision d'un moribond, vision en laquelle se

concentrent les fugitifs souvenirs de la vie entière, Jaime pensa à sa

jeunesse, alors qu'il s'exerçait au tir au pistolet dans son jardin de

Palma, étendu sur le sol et feignant d'être blessé, dans une illusoire

rencontre avec de féroces ennemis acharnés à sa perte. Pour la première

fois, cette capricieuse fantaisie d'adolescent allait lui être utile.

Il distingua nettement une masse noire: c'était le Ferrer, immobile

juste en face du point de mire de son revolver. Il le vit s'avancer

cauteleusement, un couteau à la main, sans doute pour l'achever. Alors,

bien que ses yeux s'obscurcissent de plus en plus, que tout lui apparût

maintenant enveloppé de brouillard, il pressa la détente, une, deux,

trois fois, et crut que l'arme ne fonctionnait pas, car le bruit des

détonations ne parvenait pas à ses oreilles; désespéré, il se disait que

son meurtrier allait fondre sur lui, maintenant sans défense.

Il ne le voyait plus. Un nuage opaque s'interposa entre ses regards

affaiblis et les objets environnants, ses oreilles se mirent à

bourdonner.

Au moment où il croyait sentir son ennemi près de lui, le nuage se

dissipa, il revit la lumière bleue de la nuit et il aperçut, étendu à

quelques pas de lui, le corps d'un homme qui s'agitait convulsivement,

grattant la terre des ongles, jetant des cris rauques, secoué par le

hoquet de la mort.

Jaime ne parvenait point à comprendre ce prodige. Voyons, était-ce lui,

vraiment, qui avait tiré?

Il voulut se lever, mais ses mains en s'appuyant au sol, s'enfoncèrent

dans une flaque bourbeuse et tiède. Il tâta sa poitrine et la sentit

mouillée par un liquide épais et chaud qui coulait en petits filets

continus. Il essaya de plier les jambes pour se mettre à genoux... ses

jambes demeurèrent inertes. Alors, seulement, il se rendit compte de la

gravité de son état.

De nouveau, sa vue devint trouble. La tour lui apparut double, puis

triple, enfin elle se changea en une suite de remparts fortifiés,

s'étendant tout au long de la côte et allant se perdre dans la mer.

Sa gorge et ses lèvres furent envahies par une saveur âcre. Il lui

semblait qu'il buvait un liquide chaud et fort, mais que, par un caprice

de son organisme bouleversé, il l'avalait _à l'envers_, comme si ce

breuvage réconfortant arrivait à sa bouche en venant du plus profond de

ses entrailles. La masse noire qui, à quelques mètres de lui, se

convulsait et râlait, lui parut grandir et prendre des proportions

gigantesques. C'était maintenant une bête apocalyptique, un monstre

nocturne qui, en se soulevant, semblait atteindre les étoiles.

L'aboi furieux d'un chien et un bruit de voix dissipèrent bientôt toute

cette fantasmagorie enfantée par la solitude et la fièvre. Des lumières

surgirent du sentier:

--Don Jaime! Don Jaime!

Quelle était cette voix de femme? Où donc l'avait-il entendue?

Il aperçut des ombres qui s'agitaient, et se baissaient vers lui, tenant

à la main comme des étoiles rouges. Il distingua deux paysans, un grand

et un petit. Ce dernier brandissait au-dessus du monstre, qui

soubresautait toujours, l'éclair d'une arme blanche; mais son bras était

retenu par le grand...

Puis il ne vit plus rien. Il eut l'impression que deux mains à la peau

fine et tiède, lui prenaient doucement la tête... Une voix, tremblante

et mouillée de larmes, la voix qui avait prononcé son nom tout à

l'heure, résonna de nouveau à son oreille, avec un frémissement qui lui

sembla se communiquer à tout son corps.

--Don Jaime! don Jaime!

Sur sa bouche, un frôlement tiède et soyeux se fit sentir. Puis, peu à

peu, le contact fut plus appuyé et se changea bientôt en un baiser

ardent, frénétique, sauvage, tout imprégné de passion, de douleur et de

rage...

Avant de perdre la notion de ce qui l'entourait, le blessé sourit

faiblement en reconnaissant, penchés sur son visage, deux grands yeux

humides, ivres d'amour et de souffrance, les yeux de Margalida.

Les morts commandent · 第 18 / 22 题