Le lendemain, dès le lever du soleil, le Capellanét courut à la tour.
L'expression de son visage fit comprendre à Jaime qu'il était porteur
d'importantes nouvelles.
A Can Mallorquí, tous avaient passé une mauvaise nuit. Margalida ne
cessait de pleurer. La mère gémissait sans trêve sur les regrettables
événements qui troublaient la maison...
Pép, après avoir soigneusement clos la porte de la maison, s'était
promené de long en large pendant plus d'une heure à travers la cuisine,
tout en maugréant et en serrant les poings.
«Ah! ce don Jaime... Vouloir l'impossible!... Entêté comme tous les
siens!»
Le Capellanét n'avait pas dormi non plus, car en sa cervelle de petit
sauvage, défiant et astucieux, il avait senti naître un soupçon qui, peu
à peu, s'était mué en certitude. A peine entré, il en fit part à Jaime.
Le señor savait-il quel était l'auteur de l'injurieuse chanson? il
croyait que c'était le Cantó, n'est-ce pas?... Eh bien! pas du tout...
c'était le Ferrer.
Les vers avaient bien été composés par le Cantó, mais l'idée,
l'intention malfaisante étaient du méchant vérro. C'était lui qui avait
suggéré à l'autre la pensée d'insulter don Jaime, car il était bien
certain que le señor ne laisserait point passer l'injure. Pepét
comprenait bien, maintenant, le mobile des secrètes entrevues du Cantó
et du vérro, qu'il avait surprises et la forge.
Febrer accueillit avec indifférence cette nouvelle à laquelle le jeune
garçon attachait une grande importance.
--Et après? J'ai châtié le chanteur insolent. Quant au vérro, il s'est
éloigné de moi, dès qu'il a vu que je le cherchais, devant la ferme.
C'est un lâche, ton terrible Ferrer!
Pepét hocha la tête en signe d'incrédulité.
--Attention, don Jaime! Vous ignorez les habitudes des atlóts, l'astuce
dont ils font preuve pour s'assurer l'impunité dans leurs représailles.
Vous devez, plus que jamais, vous tenir sur vos gardes. Le Ferrer sait
ce que c'est que le bagne, il fera tout pour n'y point retourner. Ce
qu'il vient de machiner prouve son habileté. D'autres vérros l'ont fait
avant lui...
Jaime s'impatienta:
--Pourquoi tant de mystères?... Parle!
Le Capellanét se décida à faire part de ses soupçons à Jaime:
--Le forgeron peut entreprendre tout ce qu'il voudra contre vous, don
Jaime. Il peut, embusqué sous les tamaris, vous attendre au pied de la
tour et vous tuer d'un coup de fusil... les soupçons se porteront
immédiatement sur le Cantó, car tout le monde se rappelle ce qui s'est
passé à la métairie et ses serments de vengeance. En agissant ainsi, et
en ayant soin de se préparer un alibi, en se transportant à toute
vitesse sur un point très éloigné d'ici, où tout le monde pourra le
voir, il lui sera facile de se venger de vous impunément.
--Ah! s'écria Febrer en fronçant le sourcil, comme s'il venait de
comprendre toute l'importance de ces paroles.
Le Capellanét, satisfait de la perspicacité dont il venait de faire
montre, continua ses sages avis. Don Jaime devait se montrer plus
prudent, fermer avec soin la porte de la tour et ne tenir aucun compte,
la nuit venue, des cris qui retentiraient au dehors. Certainement, le
vérro, pour le faire sortir de chez lui dans l'obscurité, lancerait des
appels de défi, des cris de provocation.
--Même si l'on vous appelle, pendant la nuit, faites le mort, don Jaime,
croyez-moi. Je connais le procédé, ajouta le Capellanét avec l'assurance
d'un vérro endurci. Il poussera de grands cris, tout en restant
invisible, caché dans les buissons. Son fusil ou son pistolet sera tout
armé et, si vous vous montrez, il vous enverra une balle dans la tête
avant que vous ayez pu le découvrir. Ces conseils ne sont bons que pour
la nuit. Le jour vous pouvez sortir sans crainte. D'ailleurs, je suis
là, moi, Pepét, pour vous accompagner.
En disant ces mots, il se redressait avec une belliqueuse vanité qui
faisait sourire Febrer. Il portait la main à sa ceinture, pour s'assurer
que son couteau était bien à sa place, mais la mine moqueuse de Jaime
lui causait une visible déception...
--Riez, señor, riez. Moquez-vous de moi, mais vous verrez bientôt que je
suis bon à quelque chose... Rappelez-vous que je vous ai averti du
péril! Il faut se méfier. Ce n'est pas pour rien que le Ferrer a
manigancé le coup de la chanson.
Tout en disant ces mots, il jetait autour de lui des regards
inquisiteurs, comme un chef qui prépare ses troupes à soutenir un long
siège. Ses yeux se portèrent sur le fusil accroché au mur entre les
coquillages.
--Très bien. Il faut charger à balle les deux canons et mettre
par-dessus une bonne poignée de petit plomb.
Puis, Pepét fronçait le sourcil en apercevant le revolver abandonné sur
la table.
--Très imprudent! Les armes courtes sont faites pour être portées sur
soi, nuit et jour. Moi, je dors avec mon couteau sur le ventre... Et si
l'on entrait à l'improviste, sans vous donner le temps de chercher votre
revolver?...
Bientôt l'attention du Capellanét se porta sur la tour elle-même qui
jadis avait été si souvent attaquée par les pirates. Il se dirigea vers
la porte qu'il ouvrit avec précaution, comme si un ennemi l'eût guetté
au pied de l'escalier. Dissimulant son corps a l'intérieur, il n'avança
au dehors qu'un oeil et un partie de son front. Puis, il hocha la
tête, mécontent:
En s'avançant ainsi, même avec la plus grande prudence, on pouvait être
vu de nuit par un ennemi embusqué au-dessous qui, le bras appuyé sur une
branche ou contre un rocher, viserait tout à son aise et serait sûr de
son coup. Ce serait pis encore de vouloir descendre par l'escalier, en
découvrant tout son corps. Si obscure que fût la nuit, l'ennemi
pourrait toujours prendre pour point de mire une tache dans le
feuillage, une étoile à l'horizon ou n'importe quelle saillie dans la
direction de l'escalier. Et au moment précis où la forme noire de celui
qui descendrait cacherait l'objet visé, feu!... à coup sûr!
Décidément non; cette porte ne plaisait pas au Capellanét, non plus que
cet escalier à l'air libre. Il fallait absolument trouver une autre
sortie. Ses yeux se portèrent alors sur la fenêtre qu'il ouvrit et où il
s'accouda.
Avec une agilité simiesque, il sauta sur le rebord et disparut. Puis,
s'aidant des pieds et des mains, il s'agrippa aux aspérités du
soubassement, cherchant les trous et, s'en servant comme de degrés
naturels, il atteignit promptement le sol. Febrer courut après lui à la
fenêtre et le vit, au pied de la tour, ramassant son chapeau et
l'agitant triomphalement.
Ayant ensuite contourné la construction, l'agile garçon gravit
rapidement l'escalier de bois, sur lequel Febrer entendit résonner ses
pas pressés.
--C'est la chose du monde la plus facile! s'écria-t-il, rouge d'émotion
et d'orgueil, en pénétrant dans la pièce, c'est un escalier pour grandes
dames!
Et comprenant toute l'importance de sa découverte, il prit un air grave
et mystérieux:
--Don Jaime, ceci doit rester entre nous deux. Pas un mot à qui que ce
soit. Voilà une sortie précieuse en cas de danger. C'est un secret que
nous devons garder.
Au fond, le Capellanét enviait le señor. Ah! s'il avait, lui, un ennemi
venant jeter des cris de défi pendant la nuit, au pied d'une tour
solitaire! Pendant que le Ferrer hurlerait dans son embuscade, les yeux
fixés sur l'escalier, il descendrait tranquillement par la fenêtre du
côté opposé et, faisant le tour, sans bruit, il donnerait la chasse au
chasseur. Quel coup de maître!...
L'adolescent riait de tout son coeur à cette pensée, découvrant ses
dents blanches sur lesquelles se relevaient ses lèvres presque trop
rouges, avec une expression quasi féroce, où se retrouvait toute la
sauvagerie de ses aïeux qui, autrefois, considéraient la chasse à
l'homme comme le plus noble des exercices.
La gaieté de Pepét sembla gagner Febrer. S'il s'exerçait, à son tour, a
descendre par la fenêtre!... Il s'assit sur le rebord, les jambes
pendantes à l'extérieur, et, lentement, il tâta le mur avec ses pieds,
jusqu'à ce qu'il rencontrât des trous où il pût les poser. Il descendit
sans se presser, en faisant rouler quelques pierres branlantes, et enfin
atteignit le sol avec un soupir de satisfaction.
Très bien! Après quelques essais successifs, il descendrait aussi
aisément que le Capellanét. Ce dernier qui l'avait suivi avec l'agilité
de son âge, ayant presque les pieds sur la tête de Jaime, sourit avec la
satisfaction d'un maître content de son élève et se mit à répéter ses
conseils. Que don Jaime ne les oubliât pas! Aux premiers cris dans la
nuit, il devait descendre par la fenêtre, et surprendre son ennemi par
derrière.
Quand arriva midi et que Febrer se retrouva seul, il se sentit enflammé
d'une ardeur belliqueuse, d'un désir de bataille qui l'incitèrent à
contempler longuement son fusil accroché à la muraille.
Au pied du promontoire, sur la plage, retentit soudain la voix de
Ventolera. Il chantait la messe en mettant sa barque à l'eau.
Febrer parut sur le seuil de la tour.
--Merci bien, cria-t-il, je n'irai pas à la pêche aujourd'hui.
Ventolera insista de sa voix chevrotante qui, à distance, était pareille
au vagissement d'un enfant:
--L'après-midi est propice; le vent a changé. Dans les alentours du
Vedrá on va prendre du poisson en abondance.
Febrer haussa les épaules:
--Non, non; grand merci; je suis occupé.
Il avait à peine achevé ces mots que le Capellanét reparut, lui
apportant son repas.
Il semblait triste et courroucé. Son père, furieux de la scène qui avait
eu lieu la veille, avait fait retomber sur lui sa colère.
Une véritable injustice, don Jaime! Il n'a cessé de crier en arpentant
la cuisine, tandis que les femmes, les yeux humides, se faisaient toutes
petites et fuyaient son regard. Il attribue tout ce qui est arrivé à sa
faiblesse de caractère, à sa bonté. Mais il jure qu'il va y mettre un
terme sans tarder. D'abord, il n'autorise plus le festeig ni les
visites. Quant à moi!... «C'est ce mauvais fils--a-t-il
dit--désobéissant et révolté qui est cause de tout.»
--C'est fini!... avait déclaré le fermier à son fils.--Dès lundi
prochain je te ramènerai au séminaire... et si par malheur tu avais
l'intention de me résister et de t'échapper encore, souviens-toi qu'il
vaudrait mieux pour toi t'embarquer tout de suite comme mousse et
oublier que tu as des parents, car il ne faudrait pas songer à rentrer à
la maison. Je serais capable de te briser les deux jambes avec la barre
de fer de la porte!
--Et, ajoutait Pepét, pour se faire la main et donner une preuve de sa
future sévérité, il m'a allongé quelques gifles et force coups de pied,
me faisant ainsi payer à nouveau le désappointement qu'il a éprouvé
lorsque je suis revenu d'Iviça.
Le Capellanét avait plié l'échiné et s'était réfugié dans un coin,
derrière les jupons de sa mère tremblante, afin d'échapper à la fureur
paternelle. Mais à présent qu'il se trouvait en sûreté, à la tour, une
rage s'emparait de lui au souvenir de l'imméritée correction. Il
grinçait des dents, roulait des yeux blancs; ses joues verdissaient, il
serrait les poings.
Ce qui affligeait le pauvre Pepét, plus encore que les coups reçus et sa
dignité humiliée, c'était la perspective du prochain emprisonnement au
séminaire. Il frémissait à la pensée de porter la soutane, pareille aux
jupes des femmes, d'avoir les cheveux coupés ras, ses beaux cheveux dont
les boucles dépassaient si élégamment les bords de son chapeau, sans
compter la tonsure, qui ferait rire les atlótas ou leur inspirerait un
respect qui les glacerait. Et alors, adieu les danses et les amours!
Adieu, le couteau chéri!
Bientôt don Jaime ne le verrait plus. Le voyage à Iviça aurait lieu
avant qu'une semaine fût écoulée. D'autres lui apporteraient désormais
ses repas à la tour...
A ces mots, Febrer ne put dissimuler un geste d'espérance. Peut-être
serait-ce Margalida, comme autrefois!
Mais en dépit de sa tristesse, le Capellanét sourit avec malice. Non,
Margalida ne reviendrait plus jamais à la tour. Pép n'y consentirait
pas. Quand la pauvre mère avait voulu défendre son fils, en insinuant
timidement que la présence de Pepét à la ferme était nécessaire pour le
service du señor, Pép s'était remis à vociférer. Dorénavant, lui-même se
chargerait de porter chaque jour le repas de don Jaime, et quand il
serait empêché, sa femme le remplacerait ou même on prendrait une fille
du pays pour servir ce señor, puisqu'il s'entêtait à vivre auprès d'eux.
Le Capellanét ne rapporta pas tout ce qu'avait dit son père à ce sujet,
mais Febrer devina les imprécations que le paysan avait dû lancer contre
lui.
Le jeune homme revint à la métairie en ruminant des idées de vengeance
et en jurant qu'il ne retournerait pas au séminaire.
Pouvait-il, en conscience, abandonner ainsi son ami, don Jaime au moment
où il le voyait environné de périls!... Était-il possible qu'il allât
s'enfermer dans cette grande maison sinistre, au milieu d'hommes vêtus
de robes noires qui parlent une langue étrange, tandis qu'ici, en pleine
campagne, soit à la lumière du jour, soit dans le mystère des nuits, des
hommes allaient s'entr'égorger?...
Quand il se trouva seul, de nouveau, Febrer décrocha son fusil et
l'examina longuement, la porte ouverte. Sa pensée s'en allait au loin,
bien au delà de la portée de son escopette, dont les canons semblaient
viser la montagne... Ah! ce forgeron! cet insupportable bravache!...
Dès le premier moment où il l'avait vu, il avait éprouvé contre lui un
irrésistible sentiment d'antipathie. Ce sinistre épouvantail de l'île,
nul autre que lui ne le frapperait!
Il avait résolu d'aller chasser dans la montagne, mais quel gibier!
Enlevant les cartouches dont son arme était chargée,--cartouches de
petit plomb destinées aux bandes d'oiseaux qui, venant d'Afrique,
passaient au-dessus des Baléares,--il prit dans un sac des cartouches à
balles et les introduisit à la place des premières.
Le fusil en bandoulière, il descendit son escalier d'un pas sûr, en
sifflotant comme si la résolution qu'il venait de prendre l'eût rendu
tout joyeux.
Comme il passait devant Can Mallorquí, le chien s'élança vers lui avec
des aboiements joyeux. Mais personne ne se montra sur la porte pour le
saluer, comme d'habitude. Le chien le suivit un instant, puis, le voyant
prendre le chemin de la montagne, l'abandonna comme à regret.
Febrer marchait d'une allure rapide entre les murets destinés à soutenir
les terres des champs en pente. Il suivait les sentiers empierrés de
cailloux bleus, si souvent changés en torrents par les pluies d'hiver.
Bientôt, aux terres cultivées où la charrue avait laissé ses traces,
succédèrent les landes couvertes de végétation sauvage et drue. Les
arbres fruitiers, le figuier, l'amandier, étaient remplacés maintenant
par les pins tordus et les mélèzes pliés sous l'âpre vent de mer. Jaime
montait de toute la vitesse de ses jarrets, comme s'il eût craint
d'arriver tardivement et un rendez-vous. Deux palombes sauvages
surgirent tout à coup d'un taillis devant lui, avec le froufroutement
d'un éventail que l'on déploie, mais le singulier chasseur ne sembla pas
les voir. Le chemin devint tout a fait désert. Pas un humain ne
troublait la grande paix de la nature, quand soudain, à travers le
murmure des feuilles agitées par la brise, le bruit d'un lointain
tintement de marteau, frappant le fer parvint à l'oreille du promeneur.
Puis, entre les frondaisons, il aperçut une légère colonne de fumée
bleue. C'était la forge du Ferrer.
Jaime déboucha sur la clairière qui formait comme une petite place
devant la forge.
L'habitation du vérro se composait d'un seul étage. Construite en
briques crues, elle était toute noircie par la fumée et couverte d'un
toit inégal, qui, par endroits, bombait comme s'il allait s'écrouler.
Sous un hangar, près du foyer, le Ferrer, debout devant l'enclume,
frappait de son marteau une barre de fer rouge, qui ressemblait à un
canon de carabine.
Febrer fut satisfait de sa théâtrale apparition sur la petite place. Au
bruit de ses pas, le forgeron avait levé la tête. En le reconnaissant,
il demeura immobile, le marteau en l'air. Mais ses yeux froids ne
laissaient pas transparaître ses impressions.
Jaime s'avança en fixant sur le forgeron un regard de défi, et sans un
mot, sans un salut, il passa devant la forge, puis, dès qu'il eut
traversé la clairière, il s'arrêta au pied de l'un des premiers arbres
qu'il rencontra, et finalement s'assit sur une grosse racine, en ayant
soin de garder son fusil entre ses genoux; puis il tira sa blague de sa
ceinture et se mit à rouler une cigarette.
Le marteau avait repris son tintement sonore et cadencé sur le métal.
De sa place, Jaime voyait fort bien le Ferrer, qui se tenait, le dos
tourné, sans montrer de défiance ni prendre de précautions, comme s'il
eût ignoré la présence de l'étranger. Il semblait n'avoir d'autre
préoccupation que de mener à bien son travail. Ce calme déconcerta
quelque peu Jaime. Vive Dieu! ce coquin n'aurait-il point deviné ses
intentions? L'indifférence de son ennemi l'exaspérait et le flattait un
peu aussi, car cette obstination à lui tourner le dos prouvait bien
qu'il savait le dernier des Febrer incapable de profiter de cette
circonstance pour lui envoyer une balle traîtresse.
Le marteau ayant cessé de retentir, Jaime leva les yeux vers le hangar
et fut tout surpris de n'y plus voir le forgeron. Cette insolite
disparition le mit sur ses gardes. Pensant que l'autre, irrité de sa
provocation muette, allait surgir et le coucher en joue, il arma son
fusil... On ne pouvait pas savoir... Peut-être, par une des fenêtres
étroites éclairant à peine la masure, le vérro allait-il tirer sur lui!
Il était donc prudent de se prémunir contre une attaque subite. Jaime se
plaça derrière un épais tronc d'arbre, afin d'effacer son corps le plus
possible. Quelqu'un remua à l'intérieur de l'habitation. Quelque chose
d'informe et de noir s'avança vers le seuil, en rasant le sol... Ah!
l'adversaire allait enfin se montrer... Attention! Nerveux, Febrer
épaula, prêt à faire feu, dès qu'apparaîtrait le canon du fusil ennemi.
Mais il demeura immobile et confus en voyant que, seule, une jupe
élimée, se balançant au-dessus de deux vilains pieds nus dans de
sordides espadrilles, sortait de la forge. La jupe noire était surmontée
d'un buste misérable, courbé, osseux, portant une tête au visage ridé, à
la peau tannée, qu'éclairait un oeil unique et que couronnaient de
rares mèches grises. Il reconnut cette vieille sorcière. C'était la
tante du forgeron, la borgnesse dont avait parlé le Capellanét, seule
compagne du Ferrer dans sa sauvage solitude.
La vieille vint se planter au milieu de la place, mit ses poings sur ses
hanches, avança son ventre flasque. Elle fixa sa pupille enflammée de
colère sur l'intrus qui venait ainsi provoquer un honnête travailleur.
Elle marmottait des insultes et des menaces que le señor ne pouvait
entendre, furieuse qu'on osât s'en prendre à son neveu, son louveteau
qu'elle adorait, et sur lequel cette femme stérile avait concentré toute
la passion d'un coeur de mère.
Jaime se rendit compte de ce que sa conduite avait d'odieux. Était-ce
bien digne de lui, en vérité, de venir ainsi braver un homme en plein
jour jusqu'en sa demeure? La vieille avait raison de l'insulter. En
cette occurrence, ce n'était pas le Ferrer qui jouait le rôle odieux de
matamore, mais bien lui, le civilisé, le descendant de tant d'illustres
guerriers, lui si fier de ses origines!
La honte le rendit timide et confus. Il ne savait comment ni par quel
chemin s'enfuir. Finalement, ayant remis à son épaule la bretelle du
fusil, il reprit sa marche vers la vallée, le regard levé vers les
branches, comme s'il poursuivait quelque oiseau.
Il pressait le pas maintenant, pour dévaler la pente qu'il avait gravie
avec tant de hâte quelques instants auparavant, poussé par une fureur
homicide. Peu après il aperçut plusieurs atlótas qui cueillaient des
herbes sauvages, non loin d'un groupe de paysans occupés à herser leurs
champs. Au creux d'un sentier, il croisa trois vieillards marchant
lentement auprès de leurs baudets. Il les salua poliment:
--_Bonas tardes tenguin!_ Ayez bon après-midi!
Les laboureurs lui répondirent par un grognement sourd; les fillettes
détournèrent la tête d'un air contrarié, feignant de ne le point voir;
quant aux trois vieux paysans, ils le saluèrent tristement, l'examinant
de leurs petits yeux scrutateurs, comme pour déchiffrer l'énigme qu'il
portait en lui.
Sous un figuier, sombre parasol formé de branches entrelacées, plusieurs
rustres entouraient l'un d'entre eux qui contait une nouvelle,
apparemment extraordinaire. A l'approche de Febrer, un mouvement se
produisit parmi les auditeurs, puis, soudain, un jeune homme se détacha
du groupe, comme mû par un subit accès de colère. Mais les autres
s'emparèrent aussitôt de lui et réussirent sans peine à le contenir.
Jaime n'eut pas de peine à reconnaître l'impétueux Cantó aux bandages
blancs qui, sous son chapeau, lui enserraient la tête.
Maintenu par la forte poigne de deux solides campagnards, le maladif
garçon, faisant de vains efforts pour se dégager, exhalait sa rage en
tendant ses poings vers le chemin, tandis que les pires imprécations
s'échappaient de sa bouche.
Il était certainement en train de narrer à ses amis la scène de la
veille.
Jaime entendit les menaces que le Cantó, de sa voix aiguë, proférait
contre lui. C'étaient les malédictions dont il l'avait gratifié à Can
Mallorquí. Il jurait qu'il se rendrait une nuit à la tour du Pirate afin
d'y mettre le feu et d'y faire rôtir, comme un damné, son propriétaire.
Jaime haussa les épaules et poursuivit sa route sans s'arrêter.
Mais combien il se sentait mélancolique et découragé par cette hostilité
chaque jour plus accentuée. Qu'avait-il fait? Dans quel guêpier
s'était-il fourré!...
Dans son abattement, il crut que l'île tout entière, y compris les êtres
inanimés, s'associait à cette protestation des habitants. Dès qu'il
passait, les chaumières semblaient se dépeupler, leurs habitants se
cachant pour n'avoir point à le saluer. Les montagnes lui semblaient
plus abruptes, plus rébarbatives, avec leur cime de roche aride; les
pierres du chemin roulaient sous ses pieds comme pour fuir son contact.
Le malheureux se sentit seul, abandonné. Tout était contre lui. Pép et
sa famille lui restaient, mais eux-mêmes ne seraient-ils pas bientôt
forcés de le tenir aussi à l'écart, s'ils voulaient continuer à vivre en
bonne intelligence avec leurs voisins?
Les habitants l'avaient accueilli avec politesse; et, il avait répondu à
cette courtoisie en frappant le plus faible, le plus malheureux d'entre
eux, celui dont l'infortune avait conquis la bienveillante sympathie de
tous les paysans. Et tout cela, pourquoi?... pour un amour absurde, pour
une passion insensée, pour la conquête d'une fillette dont il pourrait
être le père; pour un caprice quasi sénile, car enfin, malgré sa
jeunesse relative, ne se jugeait-il pas lui-même vieilli, triste,
misérable et désabusé devant l'éclatante aurore de Margalida et la
fougue des jeunes atlóts qui tournaient autour de sa beauté!
Si, aux temps lointains de sa prospérité, alors qu'il habitait son
palais à Palma, Margalida avait été l'une des femmes de chambre de sa
mère, il n'eût assurément ressenti pour elle que le désir fugace
qu'inspire la fraîcheur de la jeunesse. Mais, ici, en pleine solitude,
dominé pas le plus impérieux des instincts, qu'irrite la privation, il
avait été pris de folie, en voyant la radieuse Margalida au milieu de
ses vulgaires compagnes, dont la laideur faisait si étrangement
ressortir sa merveilleuse beauté.
Il n'y avait plus qu'à fuir...
A quoi bon persister à vivre en ce pays? Nulle espérance ne pouvait
désormais l'y retenir. Margalida l'évitait. Elle se cachait et pleurait
en silence...
Ce n'était d'ailleurs que par un reste de vénération atavique pour le
maître que le vieux Pép avait jusqu'ici toléré, sans trop murmurer, ce
caprice de grand seigneur, mais sa colère ne pouvait tarder à éclater.
--Toute résistance est donc inutile... Soit, je partirai!
En prononçant cette phrase définitive, Jaime promena ses regards sur
l'immense étendue des flots qu'on apercevait entre deux collines. Ce
morceau de mer représentait pour lui le chemin du salut, l'espoir d'un
devenir meilleur, l'inconnu qui ouvre aux désemparés ses bras
mystérieux, aux heures où l'existence se fait cruelle. Tout était
préférable à la perspective de continuer à vivre à Iviça.
Instinctivement, ses pas le portèrent vers la mer, qui était alors sa
dernière espérance. Il évita de passer auprès de Can Mallorquí, et, en
arrivant à la plage, il se dirigea vers l'extrême pointe du promontoire,
à l'endroit même où il avait si longuement réfléchi, un soir d'orage, et
où il avait pris la résolution de se présenter au festeig dans la maison
de Margalida. Aujourd'hui, il raillait amèrement son optimisme d'alors
qui lui avait fait rejeter avec dédain ses idées de jadis sur les morts
présidant à notre destinée, sur leur autorité et leur pouvoir
posthumes...
Comment avait-il pu méconnaître cette irréfragable et désespérante
vérité? Ah! ces obscurs tyrans lui faisaient bien sentir, à présent,
tout l'écrasant poids de leur puissance! Qu'avait-il fait, lui, pour
qu'en ce petit coin de terre, son dernier refuge, on le regardât comme
un intrus?... Les innombrables générations d'humains dont les cendres et
l'âme sont confondues avec la terre de leur île natale ont donc laissé
en héritage à leurs descendants cette haine invétérée de l'étranger,
cette répulsion pour tout ce qui vient de l'extérieur?
Les morts commandent, et il est oiseux d'essayer de résister à leur
volonté. Toutes nos tentatives pour nous libérer de cette géhenne, pour
rompre la chaîne qui relie les siècles, seront stériles et vaines.
Febrer songeait à la roue sacrée des Hindous, symbole bouddhiste qu'il
avait vu représenter à Paris un jour qu'il assistait à une cérémonie
religieuse d'une peuplade de l'Orient. La roue est l'image de la vie.
Nous croyons avancer parce que nous nous mouvons; nous croyons
progresser, parce que nous allons de l'avant, et, quand la roue a fait
un tour complet, nous nous retrouvons à la même place. L'histoire... la
vie de l'humanité... tout, tout n'est qu'un recommencement. Les peuples
naissent, croissent, progressent; la hutte se convertit en château, puis
plus tard en usine. Les cités colossales aux millions de citoyens se
créent; surviennent ensuite les catastrophes, les guerres, les tueries.
Peu à peu, les villes se dépeuplent et tombent en ruines. L'herbe et les
mousses envahissent les orgueilleux monuments; les métropoles
s'enfoncent petit à petit dans la terre et dorment d'un sommeil
millénaire sous les collines qui les recouvrent. C'est maintenant une
forêt vivace qui étend ses ramures au-dessus de ce qui fut une
somptueuse capitale. Le chasseur sauvage passe à l'endroit précis où,
autrefois, la foule en délire acclamait, tels des demi-dieux, les chefs
vainqueurs, de retour des batailles. Les brebis broutent, guidées par un
pasteur soufflant en ses pipeaux, sur les ruines d'un édifice qui fut la
tribune où s'édictèrent des lois, mortes depuis. Les hommes se groupent
à nouveau, la cabane surgit encore, puis le village, le château,
l'usine, la cité... et tout se répète, invariablement à des centaines de
siècles d'intervalle, comme se répètent, d'une génération à l'autre, les
mêmes êtres avec les mêmes gestes, les mêmes idées, les mêmes
préoccupations, au cours des années. La roue! l'éternel et inévitable
recommencement...
Toutes les créatures de l'immense troupeau humain changent d'étable,
mais de bergers, jamais.
Febrer demeura longtemps sur le rocher solitaire. Sans un mouvement, les
coudes aux genoux, le menton dans ses paumes, il restait là, abîmé dans
la profondeur de ses décevantes réflexions.
Quand il s'arracha à cette douloureuse méditation, le soir était venu.
Il suivrait donc sa destinée. Il était écrit qu'il ne pouvait vivre que
sur les sommets sociaux, fût-ce avec l'humilité du besogneux. Devant lui
se fermaient tous les chemins qui descendent. Adieu le bonheur qu'il
avait cherché en vain dans un retour à la vie naturelle et primitive!
Puisque les morts s'opposaient à ce qu'il fût un homme, il deviendrait
un parasite.
Ses regards, en parcourant l'horizon, se fixèrent sur les vapeurs
blanchâtres, amoncelées à la limite visible des eaux. Un groupe de
nuages épais, argentés comme un duvet de cygne, attira sa vue. Cette
blancheur lumineuse évoquait l'image d'un crâne poli. Des flocons légers
de vapeur sombre flottaient au milieu de cette sorte de nébuleuse.
L'imagination de Febrer crut voir dans les uns deux trous noirs, dans
d'autres, au-dessous, un triangle obscur, semblable à celui qui se
creuse dans les têtes de mort, à la place du nez; dans d'autres, plus
bas encore, une déchirure énorme, pareille au rire muet d'une bouche
sans lèvres et sans dents.
C'était la Mort, l'Impératrice du monde, qui se montrait à lui dans sa
pâle majesté, en plein jour, défiant la splendeur du soleil, l'azur du
ciel, le vert translucide de la mer. Oui, c'était bien elle! Des nuages
épars au ras de la mer simulaient les plis d'un suaire; d'autres qui
flottaient au zénith, dessinaient une ample manche d'où s'échappaient
quelques vapeurs indécises, formant un bras osseux, terminé par une
main, dont l'index, sec et crochu comme une griffe, montrait à Jaime au
loin, une destinée mystérieuse...
Le mouvement des nuages effaça promptement cette image effrayante; ils
prirent d'autres formes capricieuses, mais quoique la vision eût
disparu, l'hallucination de Febrer persista.
Il acceptait cet ordre, sans révolte: il partirait! Les morts
commandent; il était leur esclave sans défense.
Il se leva, ramassa son fusil qu'il avait abandonné à terre à côté de
lui, et reprit le chemin de la tour. Mentalement, il préparait le
programme de son départ. Mais il résolut de n'en parler à personne. Il
attendrait que le vapeur faisant le courrier de Majorque touchât au port
d'Iviça, et au dernier moment il aviserait Pép de sa détermination.
La certitude de quitter bientôt cet asile lui fit regarder avec plus
d'intérêt l'intérieur de sa tour, à la lueur de la bougie qu'il venait
d'allumer. Il voyait son ombre qu'agrandissaient les déplacements et les
oscillations de la petite flamme se poser, de-ci, de-là, sur les murs
blancs, et sur les objets dont ils étaient ornés, quand une toux rauque
bien connue le fit se lever et se diriger vers le seuil. Un homme se
tenait au haut de l'escalier: c'était Pép.
--Le souper! prononça-t-il sèchement, en tendant un panier.
Jaime vit que le paysan n'était pas en humeur de causer, et lui-même n'y
tenait pas.
--_Bona nit!_
Pép reprit le chemin de la métairie après ce laconique salut de
serviteur mécontent, mais respectueux, qui ne veut échanger avec son
maître que les mots indispensables.
Jaime rentra, ferma la porte et laissa le panier sur la table. Il
n'avait pas le moindre appétit. Plus tard il souperait.
Il prit une pipe de cerisier, naïvement décorée par le couteau d'un
rustre, la bourra et se mit à fumer en suivant d'un oeil distrait les
arabesques de la fumée bleue dont la finesse prenait, en passant devant
la lumière, une transparence irisée. Puis, il prit un livre et voulut
concentrer sa pensée sur sa lecture, mais ce fut en vain.
Autour de cette carapace de pierre, dans laquelle rêvait Febrer, la nuit
régnait. Le grand silence solennel qui tombe de l'éther semblait filtrer
à travers les murs et donnait aux plus légers craquements l'apparence de
bruits terrifiants. Dans ce calme imposant, il croyait entendre les
battements de ses artères. De sa respiration placide, la mer rythmait le
silence. Pour la première fois, Jaime éprouva toute l'amertume de
l'isolement auquel il s'était condamné. Lui serait-il possible de mener
plus longtemps cette existence d'anachorète? A l'extérieur, se devinait
l'ombre, grosse de mystères et de périls, ne recelant plus de bêtes
féroces comme aux âges préhistoriques, mais pouvant donner asile à des
ennemis à l'affût.
Soudain Jaime, qui gardait jusque-là une parfaite immobilité,
tressaillit sur sa chaise. Un bruit étrange avait déchiré l'air. C'était
un hurlement prolongé, un de ces appels agressifs par lesquels les
atlóts vindicatifs se défiaient à la faveur de la nuit.
Febrer fut tenté de se lever, de courir à la porte... mais il réfléchit
et ne bougea pas. Le hurlement traditionnel avait retenti à quelque
distance. C'étaient sans doute des jeunes gens du district qui avaient
choisi les environs de la tour du Pirate pour se rencontrer, les armes à
la main... Cela ne lui était pas destiné; il s'informerait le lendemain
de ce qui s'était passé.
Il rouvrit son livre, mais à peine avait-il parcouru quelques lignes
qu'il bondit et jeta sur la table pipe et volume.
_Aououououou!_ Le hurlement de défi avait été poussé presque au bas de
l'escalier, et son retentissement prolongé avait éveillé au loin les
échos.
C'était bien pour lui! On venait le défier jusqu'à sa porte!... Il
regarda fixement son fusil, porta la main droite à sa ceinture, palpa la
crosse de son revolver, toute tiède de son contact avec le corps; puis,
il fit deux pas vers la porte... mais il s'arrêta en haussant les
épaules. Après tout, il n'était pas du pays; il ne connaissait pas ces
moeurs de sauvages et se jugeait à couvert de semblables provocations.
Il reprit son livre et se rassit en souriant d'une gaieté forcée.
--Crie, mon bonhomme, hurle, siffle! Je le regrette pour toi, car tu
peux t'enrhumer à la fraîcheur de la nuit, tandis que je suis chez moi
bien tranquille.
Mais cette ironique satisfaction n'était qu'apparente... Le hurlement
retentit une fois encore, non plus au bas de l'escalier, mais plus loin,
peut-être au milieu des tamaris, voisins de la tour. L'homme s'était
porté là, semblait-il et attendait la sortie de Febrer.
Qui pouvait-il être?... Peut-être ce misérable vérro qu'il était
lui-même allé provoquer durant le jour. Peut-être le Cantó qui jurait
publiquement qu'il aurait sa peau, avant peu! Il était possible aussi
que ceux qui le guettaient fussent deux ou même davantage.
Un nouvel hurlement se fit entendre, mais Jaime se contenta encore de
hausser les épaules. L'inconnu pouvait crier tant qu'il voudrait...
mais, il était tout à fait impossible de lire! Inutile de feindre la
quiétude. Les hurlements se succédaient, rageurs, comme le cri de guerre
d'un coq en furie. Ils devenaient sarcastiques, insultants; ils
reprochaient outrageusement à l'étranger sa prudence et semblaient le
traiter de lâche.
En vain Febrer tenta de n'y point prêter attention. Ses yeux se
voilaient; pendant les intervalles de silence, le sang bourdonnait dans
ses oreilles. Une vague de colère montait en lui. Il songea que Can
Mallorquí était bien peu éloigné et que, peut-être, Margalida
tremblante, penchée à sa fenêtre, entendait ces appels insultants
dirigés vers la tour, où un peureux se cachait en faisant le sourd. Non,
cela ne pouvait durer. Il jeta son livre et souffla sa bougie. Dans
l'obscurité il fit quelques pas, oubliant totalement les plans d'attaque
qu'il formait un instant auparavant. Il avait déjà tâté son fusil, quand
il renonça à s'en munir. C'était une arme moins encombrante qu'il lui
fallait, car il serait peut-être forcé de descendre et de marcher au
milieu des buissons. Il prit son revolver, se dirigea à tâtons vers la
porte, et, avec lenteur, l'entr'ouvrit juste assez pour que sa tête pût
passer. Les gonds rouillés tournèrent avec un léger grincement.
En passant brusquement de l'obscurité de sa chambre à la diffuse clarté
des étoiles, il aperçut la tache sombre des broussailles, au pied de la
tour; plus loin, la vague blancheur de la ferme, et, en face, les
sommets sombres des montagnes. Cette vision ne dura qu'un instant, il ne
put en voir davantage. Deux brefs éclairs, deux serpents de feu se
dessinèrent successivement dans l'ombre des fourrés, suivis de deux
détonations qui se confondirent presque.
Jaime sentit monter à ses narines une âcre odeur de poudre brûlée; il
pensa d'abord que c'était peut-être une illusion. Cependant, au même
instant, le sommet de son crâne fut ébranlé sans bruit par quelque chose
d'étrange qui eut l'air de le toucher, sans toutefois le toucher
réellement, comme s'il était frôlé par une pierre. Une espèce de pluie
fine et légère tomba sur son visage... Du sang? ou de la poussière? Il
se ressaisit presque immédiatement. On avait tiré sur lui du buisson de
bruyères, tout près de l'escalier. C'était là que se cachait l'ennemi;
là!... Il apercevait, dans l'obscurité, l'endroit précis d'où étaient
partis les coups de feu... Avançant la main au dehors, il fit feu à son
tour avec le revolver; une, deux... cinq fois, tant qu'il y eut des
cartouches dans le barillet.
Il avait ainsi tiré au juger, dans un mouvement de colère folle. Un
léger bruit de branchages cassés, une ondulation presque imperceptible
du buisson remplirent son âme d'une joie sauvage... Il avait sûrement
atteint l'ennemi!... Il porta alors la main à son front pour s'assurer
qu'il n'était pas blessé. En la passant sur son visage, il fit tomber de
ses sourcils et de ses joues de la poussière de mortier. Ses doigts,
glissant sur son crâne encore ébranlé par la commotion, rencontrèrent
dans le mur, deux trous en forme d'entonnoir où l'on sentait un reste de
chaleur. Les deux balles l'avaient frôlé avant d'aller s'enfoncer dans
le mur, à une imperceptible distance de sa tête.
Febrer se réjouit de sa chance. Ainsi il était sauf... Mais l'autre?...
Où pouvait-il être maintenant?... Il fallait descendre entre les tamaris
et tâcher de le reconnaître, tandis qu'il agonisait... Soudain le cri
sauvage éclata au loin, aux environs de la ferme. Un cri moqueur,
triomphal, que Jaime interpréta comme l'annonce d'un prochain retour.
Le chien de Can Mallorquí, excité par les coups de feu, aboyait
lugubrement. Dans la campagne, d'autres chiens lui répondaient... Le
hurlement s'éloigna, mais ne cessa de se faire entendre, chaque fois
plus faible, plus vague, et finit par se perdre dans le mystère de la
nuit.