Lorsque Febrer se retrouva dans une chambre de Can Mallorquí, couché
dans un lit en bois--peut-être le lit de Margalida--il comprit ce qui
s'était passé.
Il avait pu, avec l'aide de Pép et de son fils, qui le soutenaient
chacun d'un côté, se traîner jusqu'à la ferme, tandis que deux petites
mains douces maintenaient sa tête vacillante. Vaguement, il se
remémorait tout cela; c'étaient des impressions presque irréelles,
tenant du rêve, semblables à la confuse mémoire que l'on conserve des
faits de la veille, après un jour d'ébriété.
Il se souvenait que son front, pris d'une mortelle faiblesse, avait dû
chercher un appui sur l'épaule de Pép, qu'il avait senti ses forces
l'abandonner comme si sa vie s'échappait de lui avec l'écoulement chaud
et visqueux qui le chatouillait tout le long du dos et de la poitrine.
Il se souvenait que, derrière lui, il avait entendu des gémissements
désespérés, des paroles entrecoupées implorant l'assistance de toutes
les puissances célestes. Et lui, malgré sa croissante faiblesse, malgré
ses tempes qui battaient, malgré le bourdonnement qui annonçait
l'évanouissement proche... il concentrait toute son énergie pour
empêcher ses jambes de fléchir; péniblement, il avançait, pas à pas,
avec la crainte de tomber pour toujours sur le chemin. Combien
interminable lui avait paru la descente à Can Mallorquí!
Il avait éprouvé un inimaginable bien-être, quand, à la lueur apaisante
de la lampe, on l'avait couché dans le lit aux draps frais. Ah! ne plus
jamais quitter cette couche molle! Demeurer étendu ainsi jusqu'à la fin
de ses jours!...
Du sang... Du sang partout! sur la veste et la chemise, tombées, comme
des éponges imbibées, au pied du lit; sur les draps blancs, dans le seau
d'eau où Pép trempait un linge pour laver le buste du blessé. A chaque
vêtement de dessous qu'on arrachait à Jaime, une pluie fine de sang
jaillissait autour de la place où il étaient collés, et des frissons
parcouraient tout son corps.
Les femmes ne cessaient de se lamenter. La mère de Margalida, oubliant
toute prudence, joignait les mains, levait les yeux au ciel avec une
expression de folle terreur.
Febrer, à qui le repos avait rendu toute sa sérénité, s'étonnait de ces
exclamations. Il se sentait bien; pourquoi les femmes s'alarmaient-elles
ainsi? Margalida, silencieuse, les yeux encore agrandis par la frayeur,
vaquait aux soins nécessaires, cherchant du linge, ouvrant des coffres
sans bruit, mais avec les mouvements fébriles qu'inspire le danger.
Pép, les sourcils froncés, son brun visage, couvert d'une pâleur livide,
s'occupait du blessé tout en donnant des ordres brefs: «De la charpie!
Beaucoup de charpie! Silence! A quoi bon tant de cris et de
lamentations! Toi, femme, soutiens la tête du señor et aide-moi à le
tourner sur le coté, pour que je puisse laver le dos comme la poitrine.»
Dans sa jeunesse, le pacifique Pép avait vu des drames plus tragiques,
et il s'entendait à panser les blessures.
Ayant enlevé, avec un fin linge mouillé, le sang coagulé, il avait mis à
découvert deux trous dont était percé le buste de Jaime: l'un dans la
poitrine, l'autre dans le dos.
--Bon! La balle a traversé le corps, murmura-t-il, il sera donc inutile
de l'extraire.
De ses grosses mains de campagnard, auxquelles il s'efforçait de donner
une délicatesse féminine, il introduisait des tampons de charpie dans
ces trous sanglants, bordés de chair déchirée, d'où le sang continuait à
couler.
Margalida, les yeux baissés, pour ne pas rencontrer le regard de Jaime,
s'approcha de son père et le pria de s'écarter en disant:
--Laissez-moi faire, père; je crois que je m'y prendrai mieux.
Et le blessé crut sentir sur sa chair, mise à vif et toute vibrante
encore de la cruelle déchirure, une impression de fraîcheur délicieuse
et calmante, dès que, de ses doigts blancs, tout menus, la jeune fille
eut délicatement pansé les plaies.
L'optimisme, qui l'avait soutenu lorsque ses jambes s'étaient dérobées
sous lui et qu'il était tombé au pied de la tour, reparut alors.
Certainement, ce ne serait pas grave... tout au plus une blessure le
contraignant à garder le lit deux ou trois jours. D'ailleurs, il se
sentait mieux déjà. Il voulut rassurer Pép et les siens, mais, dès qu'il
essaya de prononcer un mot, il se sentit horriblement las et faible. Le
paysan l'arrêta d'un geste.
--Chut, don Jaime, il faut rester immobile. Le médecin va venir. Pepét
est monté sur notre meilleur cheval pour aller le chercher à San José.
Et voyant que son malade continuait à sourire, les yeux grands ouverts,
Pép se mit à bavarder pour le distraire et l'empêcher de parler.
--J'étais endormi d'un sommeil lourd et profond, disait-il, quand les
cris de ma femme, qui me tirait violemment par le bras, m'éveillèrent en
sursaut. Les enfants couraient à la porte, en manifestant aussi une
grande frayeur. Hors de la ferme, là-bas, vers la tour éclataient des
coups de feu. On attaquait de nouveau le señor. Pepét, en entendant les
dernières détonations, sembla se réjouir. «Je reconnais le bruit du
revolver de don Jaime, s'écria-t-il, il se défend!»
J'allumai la lanterne dont je me sers pour aller dans la campagne, quand
il n'y a pas de lune; ma femme prit la lampe et nous gravîmes tous le
raidillon de la tour sans penser au danger que nous pouvions courir.
Nous nous heurtâmes tout d'abord au Ferrer moribond dont la tête trouée
laissait couler un flot de sang. Il gémissait et se tordait comme un
démon. Maintenant il a cessé de souffrir. Que Dieu l'accueille en sa
miséricorde! Devant cette agonie, Pepét, rageur et malin comme un singe,
sortit de sa ceinture un couteau et voulait achever le mourant. Il a
fallu le battre pour l'en empêcher. Mais d'où ce garçon a-t-il sorti
cette arme magnifique? Les enfants sont de véritables diables.... Enfin
nous vous avons aperçu, étendu à plat ventre auprès de l'escalier de la
tour. Ah! don Jaime, quelle horrible peur nous avons eue, tous! Nous
vous avons cru mort... Voyez-vous, c'est dans ces moments-là que l'on se
rend compte de l'affection qui nous attache aux personnes!
Et le brave homme accompagnait ces paroles d'un bon regard de chien,
regard humble et tendre qui semblait caresser le blessé, tandis que les
deux femmes, se tenant timidement près du lit, avaient l'air de vouloir
lui rendre la santé, en le contemplant avec une tendresse mêlée
d'inquiétude. Les yeux de Jaime se fermèrent pendant qu'on le regardait
ainsi, et doucement, il tomba dans un assoupissement profond, sans
rêves, sans délire, molle torpeur, voisine de l'anéantissement, comme si
sa pensée s'était endormie avant son corps.
Quand il rouvrit les yeux, la lumière qui éclairait la pièce n'était
plus rouge. Il vit la lampe suspendue, toujours à la même place, mais la
mèche éteinte était noire. Une lueur livide pénétrait par l'étroite
fenêtre de la pièce: c'était le petit jour. Jaime éprouva une cruelle
sensation de froid. Quelqu'un soulevait les couvertures. Des mains
agiles tâtaient les bandes qui recouvraient ses blessures. La chair,
insensible à la douleur, quelques heures auparavant, se contractait et
frissonnait maintenant au plus léger contact. Il éprouvait l'impérieux
besoin de se plaindre.
De son regard voilé, il suivait les mains qui le suppliciaient. Il vit
des manches noires, puis levant les yeux, aperçut, une cravate, un col
de chemise bien différents de ceux dont usaient les paysans et, sur
tout cela, un visage avec une moustache blanche, visage qu'il avait
rencontré souvent par les chemins, mais sur lequel sa mémoire troublée
ne pouvait mettre un nom. Peu à peu, cependant, il se souvint. Ce devait
être le médecin de San José qu'il avait si souvent aperçu sur son
cheval: vieux praticien philosophe, chaussé d'espadrilles, ne différant
des paysans que par son faux col et sa cravate.
Quand l'homme à la blanche moustache eut disparu et qu'il ne sentit plus
ces mains qui le martyrisaient, il retomba dans une torpeur apaisante.
Il ferma les yeux, mais son ouïe s'affina dans ce grand silence et ces
demi-ténèbres. On parlait à voix basse hors de la chambre, dans la
cuisine contiguë et il put saisir quelques phrases de la conversation.
Une voix inconnue, celle du médecin, résonnait faiblement: il se
félicitait de ce que la balle ne fût pas restée dans le corps. Elle
avait seulement traversé le poumon. Ce fut alors un choeur
d'exclamations épouvantées, d'hélas! contenus, puis la même voix se fit
entendre:
--Oui, le poumon! mais il ne faut pas perdre la tête pour cela. Le
poumon se cicatrise facilement. Seulement la pneumonie traumatique est à
redouter.
Tout en écoutant ce diagnostic, le blessé persistait dans son optimisme.
«Ce n'est rien», pensait-il, et il se replongeait insensiblement dans
son assoupissement profond.
A partir de ce moment, Febrer perdit la notion du temps et de la
réalité. Il vivait, c'était certain, mais d'une vie d'ombre et
d'inconscience, traversée de courts intervalles de lucidité. Par
moments, il ouvrait les yeux, mais ses paupières ne pouvaient longtemps
se tenir relevées et, lentement, venaient abriter de nouveau ses
prunelles contre la lumière du jour.
Comme il s'éveillait ainsi, une fois, ses yeux rencontrèrent ceux du
Capellanét. Le jeune homme le croyant en meilleure santé, se mit à lui
parler tout bas, afin de ne pas s'attirer la colère du père qui exigeait
un silence absolu:
--On a enterré le Ferrer. Le bravache est en train de pourrir dans la
terre. Ah! qu'elles ont bien porté, vos balles, don Jaime!... Quelle
sûreté de tir! Vous lui avez fracassé la tête!
Le juge était venu de la ville, avec sa canne à glands, ainsi que
l'officier de gendarmerie et deux messieurs porteurs de papiers et
d'encriers, escortés de tricornes et de fusils. Ces personnages
omnipotents, après s'être reposés à Can Mallorquí, étaient montés
jusqu'à la tour, inspectant tout, regardant, mesurant, parcourant le
terrain et forçant le Capellanét à s'étendre à la place où l'on avait
trouvé le corps de don Jaime et à se placer dans la même posture. Avec
l'assentiment du juge, des voisins compatissants avaient emporté le
corps du Ferrer jusqu'au cimetière de San José. Et le cortège imposant
des autorités était alors redescendu à la ferme, afin d'interroger le
blessé. Mais il fut impossible de lui arracher une parole. Le señor
dormait et, quand on l'eut réveillé, il regarda tout ce monde avec des
yeux vagues, inconscients, que tout aussitôt il referma.
--Vraiment, vous ne vous souvenez de rien de tout cela, don Jaime? Ces
messieurs, ont alors déclaré qu'ils reprendraient leur interrogatoire
quand vous seriez guéri. Il n'y a rien à craindre. Tous les honnêtes
gens et tous ceux de la justice sont pour nous en cette affaire. Chacun
a dit la vérité. Le vérro s'était rendu à deux reprises, la nuit, devant
la tour pour provoquer le señor majorquin, et le señor s'était défendu.
Certainement, don Jaime n'a rien à craindre. Je l'affirme, moi qui suis
au courant des choses de justice. Cas de légitime défense, don Jaime...
Dans toute l'île, on ne parle que de l'événement. Il paraît qu'au casino
et dans les cafés de la ville, tout le monde vous donne raison. On a
même envoyé le récit de cette affaire à Palma, pour qu'il soit inséré
dans les journaux. A cette heure-ci, vos amis de Majorque sont au
courant de tout. Le procès sera vite jugé. Le seul que l'on ait arrêté
et conduit à la prison d'Iviça, c'est le Cantó, à cause de ses menaces
et de ses mensonges. Il essayait de faire croire que c'était lui qui
était allé vous défier, il faisait l'éloge du vérro qu'il représentait
comme une innocente victime. Mais il sera remis en liberté d'un moment à
l'autre, dès que les juges seront las de ses mensonges et de ses
fourberies.
Parfois, c'était la figure ridée de la femme de Pép qu'apercevait Jaime,
en rouvrant les yeux. Elle était là, à côté du lit, se précipitant, dès
qu'elle rencontrait le regard vitreux du malade, vers une petite table
surchargée de tasses et de fioles. Sa tendresse pour Jaime se
manifestait par un incessant désir de lui faire ingurgiter tous les
liquides ordonnés par le médecin.
Quand c'était le doux visage de Margalida qu'apercevait Jaime à son
réveil, il éprouvait aussitôt une sensation de bien-être qui l'aidait à
demeurer plus longtemps lucide. Elle paraissait implorer miséricorde,
avec ses pupilles humides sous les paupières cernées de bleu, qui
faisaient deux taches sombres dans la pâleur délicate de son teint.
Hésitante, elle s'approchait du lit, mais nulle rougeur ne venait animer
ses joues, comme si, en ces circonstances, sa grande timidité passée se
fût évanouie. Doucement, elle arrangeait les oreillers, rajustait les
couvertures qu'avaient rejetées en tous sens les mouvements fébriles du
malade. Elle lui donnait à boire et soutenait sa tête avec des gestes
maternels.
Un jour le blessé saisit au passage une de ses mains, et longuement y
appuya sa bouche. Margalida n'osa pas retirer sa main, mais elle
détourna la tête, comme si elle voulait cacher les larmes qui gonflaient
ses paupières. Puis, elle se mit à gémir douloureusement et Jaime crut
l'entendre exprimer ses remords: «C'est ma faute! C'est à cause de moi!»
Mais l'effort qu'il venait de faire l'avait affaibli. Un nuage obscurcit
sa vue. Il tomba dans un sommeil lourd, peuplé d'incohérentes
hallucinations, de cauchemars qui lui arrachaient des cris d'angoisse.
C'était le délire. Parfois, il s'éveillait pendant quelques instants,
assez pour constater qu'il était étendu sur sa couche, que des bras
puissants avaient saisi les siens et le maintenaient dans ses draps,
d'où il s'efforçait de s'échapper.
Au cours de ces fugaces réveils, pareils à la rapide vision lumineuse
d'un soupirail dans la noirceur d'un tunnel, il reconnaissait, penchés
autour de lui, les visages amis de toute la famille de Can Mallorquí.
Souvent aussi, c'était la bonne figure du médecin et, enfin, un jour il
crut même apercevoir les favoris grisonnants et les yeux couleur d'huile
de son ami Pablo Valls.
Parfois, tandis qu'il demeurait ainsi plongé vivant dans l'irréel, des
phrases qui semblaient venir de très loin, parvenaient à son oreille:
Pneumonie traumatique! Délire!...
Son cerveau, déséquilibré par la fièvre, semblait tourner, tourner, et
ce mouvement éveillait en sa mémoire une image confuse, qui, jadis,
avait bien souvent occupé sa pensée.
Il voyait une immense roue, énorme comme la sphère terrestre, dont la
partie supérieure se perdait dans les nuages, tandis que l'inférieure
s'enfonçait en d'infinis abîmes. La jante de cette roue était faite de
chair humaine, de millions et de millions de créatures soudées les unes
aux autres, qui agitaient leurs membres restés libres pour se convaincre
de leur individualité, tandis que leurs corps demeuraient
irrévocablement unis aux corps voisins. L'attention du malade était
attirée par les rayons de la roue dont les formes et la matière étaient
différentes. Les uns étaient faits avec des épées aux lames sanglantes,
couvertes de guirlandes de laurier, symbole d'héroïsme; d'autres étaient
formés de sceptres d'or, de bâtons de justice; d'autres étaient composés
de rouleaux d'or, d'autres de crosses d'évêque ornées de pierres
précieuses, symbole de divine autorité, depuis que les hommes sa
réunirent en troupeau pour bêler, craintifs, en levant leurs yeux vers
le ciel...
Le moyeu de la roue était un crâne, poli comme l'ivoire, brillant et
immobile, dont la bouche et les orbites vides semblaient railler en
silence cet inutile mouvement...
La roue tournait, tournait sans cesse, et les millions d'êtres
entraînés par elle, criaient, gesticulaient, enthousiasmés par la
vitesse.
Jaime avait à peine le temps de les apercevoir au sommet, que déjà ils
étaient précipités en bas, la tête en avant; mais eux, dans leur
illusion, croyaient avancer en droite ligne et, à chaque tour, saluaient
l'apparition d'espaces nouveaux, admiraient mille choses inconnues
jusque-là. L'endroit où ils avaient passé quelques instants auparavant
leur paraissait merveilleux. Ignorant l'immobilité de l'axe autour
duquel ils tournaient, ils étaient persuadés qu'ils allaient vers un but
déterminé: «Comme nous courons! Où nous arrêterons-nous?» Et Febrer
plaignait leur ingénuité, en les voyant se féliciter d'aller si vite,
alors qu'ils se retrouvaient toujours à la même place.
Soudain, il se sentit lui-même poussé par une force irrésistible. Le
gigantesque crâne lui disait avec un rire moqueur:
«Et toi aussi!... A quoi bon te révolter contre ton destin!...»
A son tour, il se trouvait entraîné par la roue, confondu avec toute
cette humanité crédule et puérile, sans avoir, comme elle, le réconfort
de l'illusion. Ses compagnons de voyage l'insultaient, le jugeant fou,
puisqu'il doutait de ce qui était visible pour eux.
Bientôt la roue éclatait, peuplant l'immensité des flammes de
l'explosion. Puis c'étaient des cris d'épouvante poussés par des
millions d'êtres, précipités dans l'insondable mystère de l'éternité.
Et Jaime se sentait tomber, tomber, tomber durant des années, des
siècles, jusqu'à ce que son dos vînt tout à coup s'étendre et se
reposer mollement sur sa couche. Il ouvrit alors les yeux.
Margalida était là, le contemplant à la lueur de la lampe, avec une
inexprimable expression de terreur. La pauvre enfant soupirait avec
angoisse et lui saisissait les bras de ses petites mains tremblantes:
--Don Jaime! vous parliez d'une roue et d'une tête de mort; quel affreux
rêve faisiez-vous donc?
Au contact des mains douces, Febrer se calmait et reprenait possession
de lui-même. Quelle joie d'être ainsi dorloté par la jeune fille qui
s'occupait de lui comme d'un petit enfant. Il sentit le souffle tiède de
son haleine tout près de ses lèvres, qui frémirent sous la caresse,
légère comme un frôlement d'aile.
--Dormez, don Jaime, disait-elle. Il faut dormir.
Toute respectueuse qu'elle fût, sa voix avait un ton de tendre intimité.
Jaime n'était plus le même à ses yeux, maintenant que le malheur les
avait rapprochés.
Cela ne dura qu'un moment; le délire de la fièvre entraîna de nouveau
Jaime dans des mondes chimériques; mais enfin, après des heures
d'angoisse, il lui sembla qu'une main venait de très loin, surgissant de
l'ombre, une main de chair, une main de vivant. Il la tira vers lui, et
peu à peu dans la brume, se dessina la tache pâle d'un visage humain...
Plus il tirait vers lui cette main, plus les traits d'abord vagues du
visage se précisaient; il croyait reconnaître Pablo Valls, penché sur
lui, et remuant les lèvres, comme pour murmurer des paroles affectueuses
qu'il ne parvenait pas à entendre. Encore lui!... Toujours le capitaine
lui apparaissait dans ses accès de délire.
Le malade retomba une fois de plus dans l'inconscience après cette
rapide vision. Maintenant, c'était un assoupissement paisible.
L'horrible soif qui l'avait torturé jusque-là, commença d'être moins
ardente. Dans son délire lui étaient apparus de clairs ruisseaux, des
fleuves immenses dont ses jambes paralysées ne pouvaient s'approcher;
maintenant il contemplait une cataracte écumante, et ses jambes
n'étaient plus engourdies; il pouvait enfin cheminer vers elle; il la
voyait à chaque pas grandir et sentait sur son visage la caresse de la
fraîcheur humide.
Malgré le bruit de l'eau tombant en cascade, il entendait des gens
parler à voix basse. L'un d'eux reparlait de la pneumonie traumatique.
«Plus rien à craindre, disait-il. Le mal est conjuré!» Et une autre voix
ajoutait joyeusement: «Bravo! notre homme est sauvé!» Le malade reconnut
cette voix, «Toujours Pablo Valls qui reparaissait dans son délire!»
Cependant Jaime continuait à marcher vers la cataracte. Il finit par se
mettre juste au-dessous du torrent qui se précipitait avec fracas et
frissonna voluptueusement en le sentant s'abattre sur son dos. Une
exquise sensation de fraîcheur parcourut tout son corps. Il lui sembla
que ses membres se dilataient, que sa poitrine s'élargissait et que
l'oppression dont il souffrait tant peu auparavant, avait disparu. Il
sentit aussi que le brouillard épais qui obscurcissait son cerveau, se
dissipait. Il délirait encore, mais ses visions n'étaient plus que des
rêves paisibles, où son corps s'étirait avec délice, où sa pensée
s'ouvrait à un riant optimisme. Maintenant Jaime contemplait les teintes
irisées de l'eau écumante, le ciel couleur de rose, et, dans une région
fantastique où s'exhalaient de suaves parfums et résonnait une musique
lointaine, une apparition mystérieuse et souriante, la santé, qui venait
à lui...
La chute incessante de l'eau, qui se courbait en s'élançant du haut du
rocher, lui rappela des songes antérieurs. De nouveau il évoqua la roue
immense, image de l'humanité, qui tournait toujours sans jamais changer
de place et repassait invariablement par les mêmes points.
Ranimé par la sensation de fraîcheur qu'il éprouvait, et persuadé que
désormais il pouvait mieux se rendre compte des choses, il regarda plus
attentivement cette roue qui recommençait devant lui son éternelle
révolution, et se mit à douter de ce qu'il avait cru jusque-là.
«Etait-il vrai qu'elle ne changeait point de place? Ne se serait-il pas
trompé, et ces millions d'êtres qui lançaient des cris de joie dans leur
prison roulante, n'avaient-ils pas raison de s'imaginer qu'ils
avançaient à chaque tour? Il serait cruel que la vie se déroulât pendant
des milliers de siècles dans une agitation illusoire. A quoi bon alors
la création? L'humanité n'avait-elle d'autre destinée et d'autre fin que
de s'abuser elle-même? Quelle dérision!»
Soudain la roue disparut. Jaime vit passer devant lui un globe immense,
bleuâtre, où se dessinaient des mers et des continents. C'était la
Terre. Elle tournait aussi sur elle-même avec une monotonie
désespérante, mais ce mouvement le plus visible était peu important.
Celui qui avait vraiment de l'importance, c'était le mouvement de
translation par lequel le globe terrestre était entraîné, comme
d'ailleurs le soleil et le choeur des autres planètes, à travers
l'infini, dans un éternel voyage, sans jamais passer par les mêmes
lieux.
Ce n'était pas la roue fatale, la roue maudite, pensa Jaime, qui était
l'image de la vie, c'était la Terre. De même que sur la terre se
répétaient les jours et les saisons, de même dans l'histoire de
l'humanité se répétaient les grandeurs et les ruines, mais il y avait
une autre ressemblance bien plus significative; le mouvement qui
entraînait la Terre à travers l'infini, figurait le progrès qui
emportait l'humanité en avant... toujours en avant. La théorie qui
proclamait l'éternelle recommencement des choses, était fausse.
Non, les morts ne pouvaient commander. Le monde dans sa course en avant,
allait trop vite pour qu'ils réussissent à l'arrêter. Ils avaient beau
se cramponner à sa surface, s'y maintenir même pendant des siècles; il
arrivait un moment où ils devaient lâcher prise et tombaient dans le
néant. Et le monde des vivants poursuivait sa carrière sans passer deux
fois par le même point.
Jaime ne songea pas à se révolter dans une protestation suprême, au nom
de ses anciennes idées. Maintenant il maudissait le symbole de la roue,
il croyait que des écailles tombaient de ses yeux, que pour lui se
renouvelait le miracle de saint Paul sur le chemin de Damas. Il
contemplait une lumière nouvelle. Oui, l'homme était libre et pouvait
échapper à l'emprise des morts, organiser sa vie selon ses désirs et
rompre les liens de servitude qui l'enchaînaient à ces despotes
invisibles.
Il cessa alors de rêver et se replongea dans le néant, avec la joie
profonde et muette du travailleur qui se repose après une journée
d'utile labeur. Quand après de longues heures il rouvrit les yeux, il
rencontra ceux de Pablo Valls, fixés sur lui. Son ami lui tenait les
deux mains et le regardait tendrement.
Jaime ne pouvait plus douter; ce qu'il voyait était bien une réalité. Il
sentit cette odeur de tabac anglais, légèrement parfumée d'opium, qui
semblait toujours flotter autour de Pablo...
Le capitaine se mit à rire, découvrant ses dents jaunies par le tabac.
--Ah! mon vieux! s'exclama-t-il, ça va, hein?... Partie, la maudite
fièvre?... Allons, tout danger est conjuré. Les blessures sont en bonne
voie de guérison. Tu dois sentir à l'intérieur une démangeaison de tous
les diables! comme si l'on t'avait fourré des guêpes sous tes
pansements... Ce n'est rien; c'est la poussée de la chair neuve qui
produit cette cuisson.
Jaime se rendit compte de l'exactitude de ces paroles. Il éprouvait à
l'endroit de ses blessures une rigidité qui tirait les chairs.
Valls devina une prière dans le regard curieux de son ami.
--Ne parle pas, ne te fatigue pas, lui dit-il, tu veux savoir depuis
quand je suis ici? Il y a bien près de deux semaines. J'ai appris ton
aventure par les journaux de Palma et j'ai accouru, sans perdre une
minute. Ton ami le chueta sera toujours le même. Ah! quels mauvais
moments tu nous as fait passer! Une pneumonie, mon cher! Tu ouvrais les
yeux et tu ne me reconnaissais pas. Enfin, tout cela n'est plus. Nous
t'avons bien soigné, va! Regarde qui est ici.
Et il s'effaçait un peu, pour que son ami pût apercevoir Margalida,
cachée derrière lui.
Elle était redevenue timide, depuis que le señor pouvait la regarder
avec des yeux que ne troublait plus la fièvre.
--Ah! Fleur-d'Amandier...
Le regard tendre de Jaime la fit rougir. Elle eut peur que le malade se
souvînt de ce qu'elle avait fait dans les moments critiques, alors
qu'elle le croyait perdu.
--Maintenant, fais-moi le plaisir de te tenir tranquille--ajouta
Valls--je resterai ici, jusqu'à ce que nous puissions repartir ensemble
pour Palma. Je suis au courant de tout... et, tu me connais!
j'arrangerai tout, tu me comprends, n'est-ce pas?
Le chueta clignait de l'oeil et riait malicieusement, sachant qu'il
s'entendait à deviner les désirs de ses amis. L'excellent capitaine!
Depuis son arrivée à Can Mallorquí, tout le monde était à ses ordres.
Chacun l'admirait, et son humeur toujours joviale lui gagnait tous les
coeurs.
Margalida devenait toute rouge, en écoutant ses incessantes allusions,
accompagnées de clignements d'yeux significatifs. Elle l'aimait pour le
dévouement et la tendresse qu'il témoignait à son ami. Durant une nuit
d'angoisse, elle l'avait vu pleurer comme un enfant, parce qu'on croyait
venue la dernière heure.
Le Capellanét adorait ce Majorquin, depuis qu'il l'avait vu rire aux
larmes en apprenant que Pép voulait faire de lui un curé.
Quant au fermier et à sa femme, ils lui obéissaient comme des chiens
soumis.
Pendant plusieurs après-midi, Pablo et Jaime parlèrent du passé.
Valls était l'homme des rapides décisions.
--Tu sais que rien ne m'arrête quand il s'agit d'un ami. En débarquant a
Iviça, j'ai vu le juge. Tout se terminera pour le mieux. Tu étais dans
ton droit; tous les témoins le reconnaissent: cas de légitime défense;
quelques formalités ennuyeuses, mais rien à craindre. Quant à ta santé,
la question est résolue également. Qu'y a-t-il encore? Ah, oui, autre
chose! mais je m'en charge!
Et, narquois, il riait bruyamment, en serrant les mains de Febrer, qui,
de son côté, ne voulut pas lui en demander davantage, par crainte d'une
déception.
Un jour, comme Margalida entrait dans la chambre, Valls la prit par le
bras et l'amena près du lit.
--Regarde-la! cria-t-il avec une gravité bouffonne. C'est bien là celle
que tu aimes? On ne te l'a pas changée? Non? Alors, donne-lui la main,
grand niais! Qu'est-ce que tu as à la regarder avec des yeux stupéfaits?
Les deux mains de Febrer étreignirent celles de la jeune fille. Ainsi,
c'était donc vrai?... Il chercha le regard de la bien-aimée, mais elle
baissait obstinément ses paupières ambrées, tandis que l'émotion
pâlissait ses joues et faisait palpiter ses narines.
--Maintenant, embrassez-vous! dit Valls en poussant doucement la jeune
fille vers son ami.
Mais Margalida, comme si elle se sentait en danger, prompte, se dégagea
et s'enfuit.
--Je comprends, murmura le capitaine, vous aimez mieux vous embrasser
quand je ne serai plus là.
Il approuvait ce mariage qu'il jugeait beaucoup plus raisonnable que
l'union projetée de Febrer et de sa nièce. Margalida était une maîtresse
femme, et le capitaine avait la prétention de s'y connaître.
--J'ai arrangé ton avenir, petit inquisiteur. Tu sais bien que ton ami
le juif arrive toujours à ses fins. Il te reste, à Majorque, de quoi
vivre modestement... Ne hoche pas la tête... Je sais que tu désires
travailler, maintenant surtout que tu es amoureux et que tu veux fonder
une famille... tu travailleras donc. A nous deux, nous monterons une
affaire, tu verras. Si tu préfères quitter Majorque, je te procurerai
une occupation à l'étranger.
Sur la famille de Can Mallorquí, le capitaine exerçait l'autorité d'un
maître. Pép et sa femme n'osaient lui désobéir. Comment discuter avec un
señor qui s'entendait si bien à tout! Puisque don Pablo Valls désirait
que s'accomplît le mariage de Margalida avec don Jaime et donnait sa
parole que l'atlóta ne serait pas malheureuse, ils accordaient leur
consentement.
C'était un grand chagrin pour les deux vieux de la voir quitter l'île.
Mais ils aimaient mieux se résigner à cette triste séparation que de
conserver auprès d'eux, comme gendre, leur ancien maître, envers qui ils
professaient un respect incompatible avec de tels liens de famille.
Quant au Capellanét, peu s'en fallait qu'il ne s'agenouillât devant
Valls.
--Et l'on ose dire, à Palma, que les chuetas sont méchants!... On voit
bien que ce sont des Majorquins qui parlent ainsi.... Que ces gens-là
sont donc orgueilleux et injustes!... Le capitaine est un saint. Grâce à
lui, je ne retournerai pas au séminaire... je serai agriculteur, et Can
Mallorquí m'appartiendra.
Dès que Margalida sera mariée, j'irai choisir une fiancée dans le bourg
et j'aurai, toujours avec moi dans ma ceinture, deux vaillants
compagnons. La race des vérros ne doit pas s'éteindre dans notre île...
Je sens dans mes veines le sang héroïque du grand-père.
Par une matinée ensoleillée, Febrer, appuyé sur Valls et sur Margalida,
s'avança d'un pas de convalescent jusque sous le porche de la ferme.
Assis dans un fauteuil, il contemplait avidement le tranquille paysage
qui s'offrait à sa vue:
Au faîte du promontoire, là-bas, se dressait la tour du Pirate. Ah!
comme il avait rêvé et souffert entre ses murs! comme il l'aimait, en
songeant que là, seul et oublié du monde, il avait nourri cette passion
qui allait remplir le reste de sa vie, jusque alors vide et inutile!
Faible encore, il aspirait avec joie l'air tiède de cette matinée
lumineuse, où passaient des coups de vent venus du large.
Margalida, après avoir contemplé Jaime avec des yeux pleins d'amour, où
persistait un peu de timidité, rentra pour préparer le déjeuner.
Longtemps, les deux hommes gardèrent le silence. Valls qui avait tiré sa
pipe de sa poche et l'avait bourrée de tabac anglais, lançait
d'odorantes bouffées. Febrer, les yeux fixés sur le paysage, embrassant
d'un regard ébloui le ciel, les montagnes, la campagne et la mer, se mit
à murmurer une sorte de monologue. La vie était belle! il l'affirmait
avec la conviction d'un homme qui a échappé inespérément à la mort.
L'homme pouvait se mouvoir librement, comme l'oiseau et l'insecte au
sein de la nature. Il y avait en elle place pour tous. Pourquoi
s'immobiliser en supportant les chaînes que d'autres avaient forgées
pour ceux qui devaient venir après eux, disposant ainsi à l'avance de
leur destinée?...
Valls sourit en regardant son ami d'un air narquois. Plusieurs fois il
l'avait entendu, pendant ses accès de délire, parler des morts, en
agitant ses bras, comme s'il se battait avec eux, et tâchant de les
chasser au milieu de ses angoisses et de ses terreurs. Il écouta les
explications que lui donna Jaime, et quand il sut combien le respect
aveugle du passé et l'humble soumission à l'influence des morts avaient
pesé sur la vie de son ami, jusqu'à le forcer à se confiner dans une île
écartée, il resta silencieux et absorbé.
--Crois-tu que les morts commandent? demanda tout à coup Jaime.
Le capitaine haussa les épaules. Pour lui, il n'y avait dans le monde
rien d'absolu. Peut-être l'empire des morts était-il ébranlé et déjà en
décadence. Autrefois ils commandaient en despotes, c'était
incontestable. Maintenant il était possible que leur autorité ne
s'exerçât que dans certains pays, et que dans d'autres ils eussent perdu
tout espoir de la rétablir. A Majorque, ils gouvernaient encore
tyranniquement, il le disait, lui, le chueta. Ailleurs il n'en était
peut-être pas ainsi.
Febrer ressentait une profonde irritation en se rappelant ses erreurs et
ses angoisses passées. Oh! les morts! l'humanité ne serait pas heureuse,
tant qu'on n'en aurait pas fini avec eux.
--Pablo, tuons les morts!
Le capitaine jeta sur son ami un coup d'oeil inquiet, mais en voyant
la sérénité de son regard, il se rassura et dit en riant:
--Je ne demande pas mieux, qu'on les tue!
Puis il reprit son sérieux, se renversa dans son fauteuil en lançant une
bouffée de fumée et ajouta:
--Tu as raison, tuons les morts! Foulons aux pieds les préjugés, et ne
consultons que nous-mêmes.
Jaime regarda derrière lui comme pour chercher à l'intérieur de la
maison la douce figure de Margalida; puis il résuma toutes ses angoisses
passées et toutes les vérités nouvelles qu'il avait découvertes, en
répétant énergiquement:
--Tuons les morts!
La voix de Pablo le tira de ses réflexions:
--Alors aujourd'hui, tu pourrais épouser ma nièce sans remords ni
crainte?
Febrer hésita avant de répondre...
Oui, il pourrait l'épouser s'il n'y avait pour l'arrêter que les
scrupules qui autrefois l'avaient tant fait souffrir. Mais il manquerait
quelque chose pour que cette union fût possible, quelque chose de plus
fort que la volonté des hommes et de plus puissant qu'eux, quelque chose
qui ne pouvait s'acheter et qui régnait sur le monde, quelque chose
qu'apportait avec elle l'humble Margalida, sans le savoir...
Les angoisses de Febrer étaient terminées. Pour lui commençait une
nouvelle existence.
Non, les morts ne commandent pas.
Qui commande, c'est la vie, et par-dessus la vie, l'Amour.