TROISIÈME PARTIE

I

Deux jours après, comme Jaime, revenu de la pêche, attendait dans sa

tour qu'on lui apportât son repas, il vit entrer Pép qui disposa sur la

table le petit panier aux provisions, avec une certaine solennité.

Le paysan tenta de s'excuser pour cette visite insolite. Sa femme et

Margalida s'étaient rendues une fois encore à l'ermitage des Cubells, et

le gamin les avait accompagnées.

Febrer, qui avait passé toute la matinée en mer, se mit à manger de bon

appétit; mais l'air grave de Pép finit par attirer son attention.

--Pép, tu as quelque chose à me dire et tu n'oses pas.

--C'est vrai, maître.

Et Pép, comme tous les timides, qui hésitent et tergiversent avant de

parler, mais qui, après s'y être risqués, vont de l'avant, poussés par

leur timidité même, exposa sa pensée avec une rude franchise.

«Oui, il avait quelque chose à dire; quelque chose de très important. Il

y pensait depuis deux jours... et maintenant il ne pouvait plus se

taire. S'il s'était aujourd'hui chargé d'apporter lui-même le dîner du

señor, c'était pour lui parler. Voyons! Que voulait don Jaime? Pourquoi

se moquait-il de ceux qui l'aimaient tant?»

--Me moquer de vous? se récria Febrer.

--Hélas! c'est la vérité pourtant, affirmait Pép avec tristesse.

Avait-il fait autre chose, le soir de l'orage? Quel caprice avait poussé

le señor à se présenter en plein festeig et à s'asseoir auprès de

Margalida comme s'il eût été l'un de ses prétendants?

--Ah! don Jaime, les veillées d'amour sont choses sérieuses pour

lesquelles des hommes s'entretuent. Je sais bien que les messieurs de la

ville ridiculisent ces vieilles coutumes et considèrent presque comme

des sauvages les paysans de notre île! Mais il convient de respecter les

usages des humbles et de ne pas troubler les rares occasions qu'ils

aient d'être joyeux!

Cette fois, ce fut Febrer qui prit un air de tristesse.

--Mais, mon bon Pép, je te jure que je n'ai jamais eu l'intention de me

moquer de vos coutumes... sache-le, une fois pour toutes; je prétends à

la main de ta fille, tout comme le Cantó, comme ce vérro antipathique,

comme tous les jeunes gens qui accourent chez toi pour faire leur cour à

Margalida... L'autre soir je me suis présenté au festeig parce que je

suis las de souffrir, parce que j'ai enfin compris la cause des

tristesses qui, depuis longtemps, m'accablent, parce que j'aime

Margalida, enfin, et que je l'épouserai... si elle y consent.

Son accent, sincère et passionné, effaça les derniers doutes du paysan.

--Alors, c'est bien vrai? s'exclama-t-il. L'atlóta m'avait bien laissé

entendre cela, au milieu de ses larmes, quand je l'interrogeai sur le

but de votre visite... Je n'avais pas ajouté foi à ses paroles, tout

d'abord; les filles sont si présomptueuses!... Elles s'imaginent que

tous les hommes sont follement épris d'elles... Ainsi, c'est la vérité?

Cette certitude faisait sourire Pép, comme quelque chose d'inattendu et

de bouffon.

--Voyons, don Jaime, nous sommes assurément très honorés, moi et les

miens, de cette marque d'estime que vous donnez à Can Mallorquí. Il n'y

a que la jeune fille qui en souffrira. Vous comprenez qu'elle va

désormais être gonflée d'orgueil; elle s'imaginera qu'elle est digne

d'un prince et ne voudra plus accepter pour mari un paysan... Non, non,

cela ne peut être, señor... vous sentez bien que cela ne peut être...

Vous avez déjà réfléchi, n'est-ce pas, don Jaime, et vous allez convenir

avec moi que votre acte de l'autre soir était une plaisanterie... un

caprice?...

Febrer secoua la tête énergiquement.

Ni plaisanterie, ni caprice! Il aimait la gentille Fleur-d'Amandier. Il

avait conscience de la passion qu'il éprouvait pour elle et il irait

jusqu'au bout. Il se proposait d'aller de l'avant, suivant sa volonté,

en dehors de tous scrupules et préjugés. Il aimait Margalida et se

déclarait un de ses prétendants, usant des mêmes droits que n'importe

quel atlót d'Iviça. Il avait dit.

Pép, scandalisé par ces paroles, froissé dans son respect des

traditions, leva les bras au ciel:

--_Señor Dios!... Señor Dios!..._

Il éprouvait le besoin de prendre le Seigneur à témoin de son émoi et de

son étonnement. Un Febrer voulant donner son nom à une fille de Can

Mallorquí!... Il semblait à Pép que toutes les lois de la nature étaient

bouleversées, comme s'il voyait la mer près d'engloutir l'île; comme si

les amandiers devaient fleurir au-dessus des vagues.

Tout le respect déposé dans l'âme de ce paysan durant ses longues années

de servitude; la vénération religieuse que lui avaient inculquée ses

parents lorsque, tout enfant, il voyait arriver, de Majorque, ceux qu'on

nommait «les maîtres», se réveillaient en lui pour protester contre cet

absurde projet, qui lui paraissait un défi à la hiérarchie sociale et à

la volonté divine.

--Voyons, don Jaime. Je recommence à croire que tout ceci n'est qu'un

jeu... mais votre air sérieux m'avait trompé. Don Horacio, se plaisait

aussi à nous conter les choses les plus comiques sans perdre un instant

sa gravité de juge. Non! le descendant d'une famille comme la vôtre, ne

peut s'allier à de pauvres paysans!

--Mais je suis plus pauvre que toi, puisque je vis à tes dépens!... Si

tu me chassais, je ne saurais où me réfugier.

--Pauvre! allons donc! Un Febrer n'est jamais pauvre! C'est impossible!

Vous verrez certainement des jours meilleurs.

Jaime renonça à convaincre le fermier. Tant mieux, après tout, s'il le

considérait comme riche. De cette façon, au moins, tous ces atlóts, dont

il était devenu le rival, ne pourraient dire qu'il cherchait à s'allier

à la famille de Pép, pour rentrer en possession de Can Mallorquí.

--Mais enfin, sais-tu si Margalida m'aime ou ne m'aime pas? Es-tu sûr

que, comme toi, elle juge mon idée extravagante?

Pép demeura un instant silencieux. Il porta la main sous son feutre et

se gratta la tête avec embarras, mais ne tarda pas à sourire

malicieusement et, avec une expression de dédain non dissimulé, il

manifesta le peu d'importance qu'il attachait à la pensée des femmes...

ces êtres inférieurs, selon l'opinion des paysans.

--Les femmes! Qui peut jamais savoir ce qu'elles pensent, don Jaime?...

Margalida est semblable à toutes ses pareilles; vaniteuse et toute

disposée à croire aux aventures extraordinaires. A cet âge, toutes

s'imaginent qu'un comte ou un marquis viendra quelque jour les enlever

dans un carrosse doré, et que leurs amies en crèveront de jalousie.

Mais bientôt, cessant de plaisanter, il ajouta:

--Au fait, il est possible que la fillette vous aime sans s'en rendre

bien compte elle-même. Quand on est jeune, le coeur s'enflamme plus

facilement! Elle pleure quand on lui parle de ce qui est arrivé l'autre

soir. Elle dit que ce fut une folie, mais elle ne prononce pas un mot de

blâme contre vous... Ah! que je voudrais voir ce qui se passe au fond de

son coeur!

Febrer écoutait le paysan avec un sourire de bonheur, mais celui-ci

dissipa bientôt sa joie en ajoutant énergiquement:

--De toute façon, ce mariage ne peut se faire et il ne se fera pas...

Qu'elle pense ce qu'elle voudra! Je m'y oppose formellement, parce que

je suis son père et que je veux son bien. Voyez-vous, don Jaime, il ne

faut pas mélanger les torchons avec les serviettes; il n'en résulte rien

de bon.

Tout en prononçant cet adage, Pép débarrassait la table et se préparait

à partir.

--Restons-en là, don Jaime, continua-t-il, avec son obstination de

rustre, convenons que tout ceci ne fut qu'une plaisanterie et que,

désormais, vous ne tourmenterez plus l'atlóta par vos fantaisies...

--Non, Pép. J'aime Margalida, et j'irai lui faire ma cour du même droit

que n'importe quel jeune homme de l'île.

Pép hocha la tête en signe de protestation. Non! Il répétait encore que

cela était impossible. Les autres filles du village allaient se gausser

de Margalida, amusées par cet étrange prétendant; les méchants iraient

peut-être jusqu'à calomnier la famille de Can Mallorquí, dont le passé

d'honneur était un des plus respectés, dans le pays. Et ses amis, à lui,

Pép, comment prendraient-ils la chose quand il irait à la messe à San

José et qu'il se joindrait à eux dans le cloître de l'église?

N'allaient-ils pas le qualifier d'ambitieux et dire qu'il voulait faire

de sa fille une demoiselle?... Et il n'y avait pas que cela à redouter.

Il fallait penser aussi à la colère des rivaux, à la jalousie qui allait

s'allumer chez ces atlóts que la surprise avait paralysés, l'autre soir,

quand, au milieu de la tempête, il était entré pour s'asseoir à côté de

Margalida. Certainement, ils étaient, maintenant, revenus de leur

stupeur; ils parlaient de don Jaime et se concertaient pour lutter

contre l'étranger. Les Ivicins ont une forte tête; il faut les prendre

comme ils sont. Ils se battent, s'entre-tuent sans mêler à leurs

différends les gens du dehors, parce qu'ils les savent étrangers à leur

vie, indifférents à leurs passions. Mais si l'étranger s'immisce dans

leurs affaires, surtout s'il est un Majorquin, que va-t-il se passer?

--Don Jaime, au nom de votre père, au nom de votre noble aïeul, je vous

en supplie, moi qui vous connais depuis votre petite enfance, renoncez à

cet extravagant projet. Vous êtes chez vous à Can Mallorquí, disposez de

la maison, des terres et de tous les habitants, qui seront heureux de

vous servir... mais ne persistez pas dans ce caprice. Il ne peut vous

attirer que des malheurs!

Febrer qui, tout d'abord, avait écouté Pép avec déférence, se révolta

avec toute la violence de son caractère, quand le paysan exprima ces

craintes. Vouloir lui faire peur? Il se sentait capable de se battre

avec tous les atlóts de l'île. Il n'existait pas, dans tout Iviça, un

seul garçon capable de le faire reculer. A sa passion d'amant se

joignait toute la superbe de sa race, et aussi la haine qui, de temps

immémorial, divise les deux îles. Certes, il irait au festeig. Il avait

d'ailleurs deux bons compagnons pour le défendre au besoin.

Et il regardait tour à tour sa ceinture où était caché son revolver, et

le fusil accroché au mur.

Devant cette attitude résolue, Pép baissa la tête avec une expression de

découragement profond. Ah! les fougueux jeunes gens! Lui-même avait été

ainsi autrefois. C'étaient toujours les femmes qui faisaient commettre

les plus grandes folies!... Inutile d'essayer de convaincre le señor. Il

était têtu et orgueilleux comme tous les siens!

--Que Votre Seigneurie fasse ce qu'elle voudra, don Jaime. Mais

souvenez-vous de ce que je vous dis: un malheur, un grand malheur nous

attend!...

Le paysan sortit de la tour, et Jaime le vit descendre la côte et se

diriger vers la ferme d'un pas alourdi, puis disparaître derrière les

buissons de Can Mallorquí.

Febrer allait quitter le seuil où il s'était attardé à le suivre de

l'oeil, quand il aperçut, entre les arbustes, un jeune homme qui,

après avoir prudemment regardé de tous côtés si nul ne pouvait

l'apercevoir, accourut vers lui. C'était le Capellanét. Il grimpa quatre

à quatre l'escalier de la tour et, en se trouvant en présence de Febrer,

il se mit à rire de tout son coeur. Depuis le soir où le señor s'était

inopinément présenté à la ferme, le Capellanét était plus familier avec

lui. Ce n'était pas lui qui protestait! Il trouvait tout naturel que

Margalida plût au _señor_ et que celui-ci désirât en faire sa femme...

--Tu n'étais donc pas aux Cubells! demanda Febrer.

Le garçon éclata de rire... Il avait laissé sa mère et sa soeur à

moitié chemin et, caché derrière les tamaris, il avait attendu que son

père fût revenu de la tour. Il avait bien pensé que Pép voulait causer

de choses sérieuses avec don Jaime et que c'était pour cela qu'il les

avait éloignés tous et s'était chargé de porter le dîner. Depuis deux

jours, le vieux ne parlait plus chez lui que de cette entrevue. Il avait

longtemps hésité, retenu par le respect qu'il portait au _maître_ et

aussi par sa timidité naturelle, mais, finalement, il s'était décidé.

«Et Fleur-d'Amandier, que disait-elle lorsque le Capellanét parlait de

lui?»

Le jeune garçon se redressa, tout fier de pouvoir se poser en protecteur

du señor. Sa soeur ne disait rien: tantôt elle souriait, quand on

prononçait le nom de don Jaime, tantôt ses yeux s'emplissaient de larmes

et, presque toujours, elle changeait brusquement de conversation, en

conseillant au Capellanét de ne point se mêler de cette affaire et de

donner satisfaction à leur père en retournant au séminaire.

--Tout cela s'arrangera, don Jaime, continuait le petit paysan, fier de

l'importance que prenait sa personne, cela s'arrangera, c'est moi qui

vous le dis. Je suis sûr que ma soeur vous aime beaucoup... seulement

elle est retenue par une certaine crainte... Qui pouvait espérer que

vous la remarqueriez?... A la maison nous avons tous l'air fou: le père

est renfermé et parle tout seul; la mère gémit et appelle la Vierge à

son secours; Margalida pleure...

Pendant que le Capellanét parlait des sentiments de Margalida, il avait

une autre préoccupation.

Il songeait à ses anciens amis, les atlóts qui courtisaient

Fleur-d'Amandier.

--Attention! Ouvrez l'oeil!... Je ne sais rien de précis, ils ont

l'air de se méfier de moi et cessent de parler en ma présence. Mais

certainement ils trament quelque chose. Il y a huit jours, ils

paraissaient se détester et se fuyaient. Aujourd'hui, ils sont unis

contre l'étranger. Ils ne disent rien, mais leur sombre silence est peu

rassurant. Le seul qui crie et qui s'agite comme un mouton enragé, c'est

le Cantó. Il redresse son pauvre corps rachitique de poitrinaire en

jurant, entre deux quintes de toux, qu'il veut tuer le Majorquin.

Ils n'ont plus de respect pour votre personne, don Jaime. Quand ils

vous ont vu entrer à la ferme et vous installer à côté de Margalida, ils

sont d'abord demeurés hébétés de surprise. Moi aussi, je n'en ai pas cru

mes yeux, et pourtant, depuis longtemps, je me doutais que ma soeur ne

vous était pas indifférente... Vous me parliez trop souvent d'elle, mais

maintenant les prétendants de ma soeur se sont ressaisis, et ils vont

agir. Et ils n'ont pas tort! A-t-on jamais vu un étranger venir à San

José pour enlever la jeune fille qu'ils courtisaient, aux plus vaillants

atlóts de l'île!

Mais n'importe! Vous l'aimez, cela suffit. Pourquoi ma soeur

irait-elle travailler la terre et mener une pénible existence de

fatigues, quand un monsieur comme vous l'a distinguée?... En outre (et

en disant ces mots, l'espiègle souriait avec malice), ce mariage me

plaît à moi. Vous n'allez pas cultiver les champs, n'est-ce pas? Vous

emmènerez Margalida; alors le vieux, n'ayant plus de gendre à qui

laisser _Can Mallorquí_, me permettra d'être fermier, de me marier et...

adieu l'état de curé!... Je vous dis, don Jaime, que vous aurez ma

soeur. Je suis là, moi, le Capellanét, pour vous soutenir et me battre

avec la moitié du pays, s'il le faut.

Bientôt, et non sans quelque hésitation, il prenait un air de grand

homme modeste qui craint de révéler son importance, et, plongeant sa

main dans la haute ceinture pourpre qui ceignait ses reins, il en tirait

un couteau.

--Hein? disait-il en admirant l'acier qu'il faisait miroiter sous les

yeux de Febrer.

C'était la fameuse _navaja_ que Jaime lui avait offerte peu de jours

auparavant.

--Hein? répéta-t-il en regardant Jaime comme s'il le prenait sous sa

protection.

Et il passait amoureusement l'extrémité de son doigt sur le fil

tranchant, ou l'appuyait sur la pointe, ne dissimulant pas la volupté

qu'il éprouvait d'en sentir la piqûre. Quel bijou!

Febrer approuva de la tête. Oui, c'était une arme sûre; il l'avait

soigneusement choisie à Iviça pour l'offrir à Pepét.

--Avec une telle amie, poursuivait l'aventureux garçon, nous ne

craignons personne. Le Ferrer? Qu'il y vienne. Le Cantó et tous les

autres?... Nous n'en avons cure. Et Dieu sait si je grille d'envie de

m'en servir! Aussi, que nul ne tente quoi que ce soit contre vous: il

est d'avance condamné à mort!

Avec la tristesse d'un grand homme qui voit le temps s'écouler sans

qu'il lui soit permis de donner la mesure de sa valeur, Pepét ajouta:

--Quand mon grand-père avait mon âge, on raconte qu'il était déjà vérro

et qu'il était redouté dans toute l'île.

Le Capellanét passa une grande partie de l'après-midi à la tour. Les

ennemis supposés de don Jaime qu'il regardait comme les siens, firent

l'objet principal de la conversation. Il contemplait son couteau, en

rêvant de combats terribles se terminant toujours par la fuite ou la

mort des adversaires, tandis que lui, Pepét, sauvait don Jaime, au prix

d'héroïques efforts.

Celui-ci s'amusait beaucoup de la pétulance du jeune garçon et raillait

son humeur batailleuse.

Le soir venu, Pepét se dirigea vers la ferme afin d'aller quérir le

souper du señor. Il rencontra sous le porche plusieurs prétendants de

sa soeur qui, venus de très loin pour le festeig, attendaient, assis

sur les bancs de pierre, que l'heure d'entrer dans la maison eût sonné.

A la nuit, Febrer se disposa à descendre à Can Mallorquí. L'oeil

durci, la figure renfrognée, la main agitée d'un imperceptible

frémissement homicide, il allait, tel un guerrier des premiers âges,

prêt à quitter son roc inaccessible pour entreprendre une importante

expédition dans la vallée. Avant de jeter son burnous sur ses épaules,

il tira son revolver de sa ceinture et l'examina scrupuleusement,

faisant fonctionner avec soin le barillet et le garnissant de cartouches

neuves. Sans l'ombre d'une hésitation, il enverrait les six balles dans

la tête du premier qui lui chercherait noise. Il se sentait redevenu

barbare, implacable, comme l'un de ces Febrer, lions de la mer, qui

abordaient en bondissant sur les plages ennemies, tuant sans merci pour

ne pas mourir.

Il dévalait la pente entre les bouquets de tamariniers qui balançaient

dans l'obscurité leurs panaches ondoyants. Sous la ceinture, sa main

était crispée à la crosse de son arme... Rien!... Quand il arriva devant

le porche de Can Mallorquí, il y aperçut, les uns assis, les autres

debout, tous les atlóts, attendant que la famille eût achevé de souper

dans la cuisine.

En outre, les étincelles des cigarettes indiquaient, aux environs, la

présence d'autres groupes dans l'attente.

--_Bona nit_, dit Febrer en arrivant.

Seul un grognement sourd répondit à son salut. Les conversations

cessèrent; un silence hostile et pénible vint peser sur tous ces

hommes.

Jaime, le front haut, l'air altier, s'appuya contre un pilier du porche.

Il n'éprouvait aucune crainte et cependant une émotion insurmontable

s'emparait de lui. Il oubliait presque ces ennemis qui l'entouraient,

pour concentrer toute sa pensée sur Margalida. En lui passaient ces

frissons qui agitent les amoureux à l'approche de la bien-aimée, quand

ils ignorent encore le sort qui leur est réservé. La porte de la ferme

s'ouvrit soudain, et, dans le rectangle lumineux qui se dessina, la

silhouette de Pép apparut.

--En avant, les gars!

Ils entrèrent, l'un après l'autre, saluant gravement le maître de la

maison et sa famille, et s'installèrent sagement sur les bancs et les

chaises de la cuisine.

Pép eut un geste de stupeur en apercevant Jaime. Comment, il était là,

parmi les autres, lui, le señor! Il attendait comme un simple

prétendant, sans oser pénétrer dans cette maison qui était la sienne?...

Febrer, devant la douloureuse surprise du fermier, haussa les épaules.

Il voulait être traité sur le même pied que les autres. Il croyait

d'ailleurs mieux arriver à ses fins en agissant ainsi. Il désirait que

rien ne rappelât son ancienne condition de maître respecté, de grand

seigneur. Il ne voulait être qu'un prétendant au même titre que les

atlóts qui l'entouraient.

Pép lui fit place à sa droite, et s'efforça de le distraire par sa

conversation; mais Febrer ne détachait pas ses regards de

Fleur-d'Amandier qui, selon le rite des festeigs, demeurait droite sur

son siège, au centre de la pièce, accueillant avec des airs de reine

timide l'admiration de ses courtisans.

L'un après l'autre, ils prenaient place auprès d'elle et lui

adressaient de galants propos, auxquels elle répondait à voix basse. Les

garçons, ce soir-là, se montraient taciturnes et l'on n'entendait pas,

comme à l'accoutumée, la vive et joyeuse causerie par laquelle ils

trompaient l'énervement de l'attente.

On eût dit qu'une pensée funèbre les contraignait au silence, maintenait

leurs regards fixés au sol et scellait leurs lèvres, comme s'il y avait

un mort dans la pièce voisine.

Seule, la présence de l'étranger, de l'intrus dont la race et les

moeurs étaient si différentes des leurs, causait ce malaise. Ah!

maudit Majorquin! Quand chacun des jeunes gens eut occupé le siège

voisin de celui de Margalida, Jaime se leva à son tour, puisqu'il avait

été le dernier à se présenter comme prétendant. Pép, qui ne cessait de

l'entretenir pour essayer de détourner sa pensée de la jeune fille,

resta bouche bée, lorsqu'il le vit s'éloigner sans attendre la fin de sa

phrase.

Febrer s'assit auprès de Margalida qui ne le regarda pas, tenant

obstinément ses yeux baissés. Le silence se fit plus absolu, comme si

tous les assistants voulaient entendre les moindres paroles prononcées

par l'étranger. Mais Pép, devinant l'intention des atlóts, se mit à

causer à voix haute, avec sa femme et son fils, de travaux qu'ils

devaient exécuter le jour suivant.

--Margalida! Fleur-d'Amandier!

La voix de Febrer s'était faite douce et caressante.

Il était venu, elle pouvait s'en convaincre, pour lui prouver que son

amour était sincère et que ce n'était pas un caprice passager qui le

poussait vers elle, ainsi qu'elle avait paru le croire. Et lui-même ne

savait comment cette passion avait pris racine en son coeur. Il avait

ressenti un malaise cruel en sa solitude, une aspiration vague vers une

vie meilleure basée sur une affection vraie; longtemps il était demeuré

hésitant, cherchant à voir clair en lui-même... mais il avait enfin

compris de quel côté était pour lui le salut, le bonheur.

Le bonheur? C'était-elle, Margalida, la douce Fleur-d'Amandier. Il

n'était plus très jeune... il était pauvre... mais il l'aimait si

ardemment! Qu'elle prononçât un mot, un seul, pour dissiper la

torturante incertitude dans laquelle il vivait...

...Margalida, en sentant tout près de son oreille les lèvres de Febrer

et son souffle ardent, hocha lentement la tête.

--Non, non... dit-elle. Partez, je vous en conjure, partez... j'ai peur

pour vous!

Et elle regarda les jeunes gens basanés qui semblaient vouloir les

brûler tous deux de leurs yeux enflammés.

Peur!... Ce mot suffit pour faire sortir Jaime de sa timidité de

suppliant. Il jeta un regard dédaigneux sur ses rivaux... Peur de qui?

de quoi?

Il se sentait capable de lutter contre tous ces rustres et contre tous

leurs parents et amis réunis.

--Non, Margalida, je n'ai nulle crainte, il ne faut pas avoir peur, ni

pour vous, ni pour moi. Mais ce dont je vous supplie, c'est de répondre

à ma question: Puis-je espérer? que comptez-vous me dire?

La craintive enfant ne sortait pas de son mutisme. Ses lèvres étaient

décolorées; ses joues d'une pâleur livide; elle remuait ses paupières

pour cacher, sous les longs cils, ses yeux pleins de larmes. Elle était

prête à pleurer.

On devinait ses efforts pour contenir les sanglots qui montaient à sa

gorge. Sa respiration devenait oppressée. Margalida comprenait que ses

larmes pouvaient, dans ce milieu hostile, donner le signal du combat en

provoquant l'explosion de toutes les colères sourdes amassées autour

d'elle; mais la contrainte qu'elle s'imposait ne faisait qu'accroître

son angoisse; elle baissait obstinément la tête, comme les animaux, doux

et timides, qui croient échapper au danger en cachant leur tête pour ne

le point voir.

La mère qui, auprès de l'âtre, tressait des corbeilles silencieusement,

devina, avec son instinct de femme, ce que souffrait la jeune fille.

Pép, de son côté, ému de l'inquiétude qui se lisait dans ses yeux,

intervint à propos.

--Neuf heures et demie! cria-t-il.

Il y eut un mouvement de surprise et de protestation parmi les atlóts.

Voyons, il était tôt encore; l'heure n'avait pas sonné, il s'en fallait

de plusieurs minutes... les conventions faisaient loi. Mais Pép, avec

son entêtement d'homme des champs, fit la sourde oreille et, se levant,

il se dirigea vers la porte qu'il ouvrit toute grande. «Neuf heures et

demie!» Chacun est maître chez soi et il faisait ce que bon lui

semblait. D'ailleurs, il devait se lever de bon matin le jour suivant.

«_Bona nit!..._»

Il salua ainsi chacun des prétendants à mesure qu'ils sortaient. Comme

Jaime, sombre et dépité, passait devant lui, il tenta de le retenir par

le bras en lui disant qu'il devrait attendre un instant et que lui-même,

Pép, l'accompagnerait jusqu'à la tour. Il regardait avec inquiétude le

Ferrer qui était resté derrière les autres, retardant intentionnellement

son départ.

Mais, d'un brusque mouvement, Jaime s'était dégagé, et, sans répondre,

il quitta la maison. Qu'avait-il besoin qu'on l'accompagnât? Il était

exaspéré par le silence de Margalida qu'il interprétait comme une

défaite; par l'attitude hostile des atlóts; enfin par la façon étrange

dont la veillée avait pris fin.

Les jeunes gens se dispersèrent, ce soir-là, sans les cris, les chansons

et les joyeux hennissements coutumiers. Ils allaient, mornes, comme

s'ils revenaient d'un enterrement. Quelque chose de tragique semblait

flotter dans les ténèbres.

Sans retourner la tête, Febrer continua son chemin. Il avait comme un

vague espoir d'être suivi par quelqu'un et prenait pour les pas d'un

ennemi acharné à sa poursuite les légers froissements des branches de

tamaris agitées par la brise nocturne.

En arrivant au pied de la colline, à l'endroit où les buissons étaient

plus épais, il se retourna. Immobile au milieu du sentier seulement

éclairé par le rayonnement des étoiles, sa silhouette se détachait

nettement. Sa main se crispait sur son revolver dont il caressait

nerveusement la crosse, posant inconsciemment son doigt fébrile sur la

détente, comme impatient de faire feu. Aucun ennemi ne l'avait donc

suivi? le fameux vérro n'apparaîtrait-il pas, ou n'importe quel autre de

ses rivaux?

Les minutes s'écoulèrent et nul adversaire ne survint.

Autour de lui, la végétation sauvage, agrandie par l'ombre et le

mystère, semblait railler sa colère; la sérénité de la nature endormie

le gagnait enfin. Il haussa les épaules avec mépris et, toujours le

revolver au poing, continua sa route jusqu'à la tour, où il s'enferma.

Il passa toute la journée suivante en mer, en compagnie de Ventolera. De

retour chez lui, il trouva son souper déjà froid sur la table. Des croix

et son nom: Febrer, gravés au couteau sur la muraille, lui révélèrent la

visite du Capellanét. Le séminariste ne pouvait laisser passer une

occasion de se servir de son arme, ne fût-ce que pour gratter la pierre.

Le lendemain, Pepét arriva à la tour avec un air mystérieux. Il avait

des choses de la plus haute importance à communiquer à don Jaime.

L'après-midi précédent, comme il poursuivait un oiseau dans le bois de

pins qui avoisine la maison du Ferrer, il avait aperçu, de loin, sous le

hangar de la forge, le vérro, en grande conversation avec le Cantó.

--Et après? demanda Febrer.

--Comment! cela ne vous fait rien soupçonner? repartit le malicieux

garçon, mais c'est très clair. Le Cantó n'aime pas à gravir les côtes,

car la montée l'essouffle et le fait tousser. Il se promène toujours

dans les vallées où il s'assied sous les amandiers et les figuiers, pour

y composer ses chansons. S'il est monté aujourd'hui jusqu'à la forge,

c'est assurément parce que le Ferrer l'y a convoqué. D'ailleurs ils

s'entretenaient avec la plus grande animation. Le vérro semblait donner

des conseils que l'autre écoutait avec des gestes approbateurs.

--Et après?... répéta Febrer.

Le Capellanét sembla prendre en pitié la naïveté du señor...

--Il faut ouvrir l'oeil, don Jaime, vous ne connaissez pas les gens

d'ici. Cette conversation à la forge ne me dit rien qui vaille. C'est

aujourd'hui samedi, jour de festeig. On tramé sûrement quelque chose

contre vous, pour le cas où vous vous présenteriez ce soir à Can

Mallorquí.

Febrer prit un air méprisant. Il descendrait à la ferme malgré tout...

Toute la journée, il fut dans un état de surexcitation nerveuse et ne

rêva que combats. Il avait hâte de voir arriver la nuit. Dans ses

promenades, il évita de s'approcher de Can Mallorquí, se contentant de

contempler de loin la paisible demeure, avec l'espérance d'apercevoir

par moments la gracieuse silhouette de Margalida, toute menue sous le

porche. Il n'osait pas venir rôder tout près de l'aimée, tant que

brillait la lumière du soleil. Maintenant qu'il était prétendant, il ne

devait plus fréquenter la maison de Pép comme ami. Sa présence pouvait

gêner ces gens simples... il craignait aussi que la jeune fille ne se

cachât, si elle le voyait venir.

Dès que le crépuscule vint envelopper la terre et que les premières

étoiles eurent fait leur apparition, Febrer quitta la tour et s'achemina

vers la ferme.

En arrivant sous le porche il trouva, réunis, tous les prétendants, qui

semblaient discuter à mi-voix. A sa vue, ils se turent aussitôt.

--_Bona nit!_ jeta-t-il d'une voix assurée.

Personne ne répondit. On ne l'accueillit même point par le grognement

qui avait salué son arrivée, lors du précédent festeig.

Dès que Pép eût ouvert la porte et que les galants eurent pris place

dans la cuisine, Febrer put constater que le Cantó portait le tambourin

pendu à son bras gauche, tandis que sa main droite était armée de la

légère baguette destinée à frapper le parchemin.

Ce serait donc une veillée en musique. Certains atlóts souriaient, non

sans malice, en allant occuper leur place. Ils semblaient se réjouir à

l'avance d'un événement extraordinaire qui ne pouvait manquer de

survenir.

D'autres, avaient l'air ennuyé d'honnêtes gens qui redoutent d'assister

à une mauvaise action qu'ils ne peuvent empêcher. Quant au Ferrer, il

demeurait impassible, dans le coin le plus écarté, comme s'il cherchait

à passer inaperçu.

Quelques-uns des jeunes gens s'étaient déjà entretenus avec Margalida,

quand le Cantó profitant d'un instant où la chaise du prétendant était

inoccupée, s'en empara vivement. Puis il assujettit le tambourin entre

son genou et son coude gauches, et appuya le front sur sa main ouverte.

De sa baguette, il frappa lentement la peau de l'instrument, pendant que

dans la salle des _chut!_ impératifs réclamaient le silence. Chaque

samedi, il apportait des vers qu'il avait composés en l'honneur de la

belle atlóta. Ce soir-là c'était un poème nouveau qu'il allait faire

entendre. Cette musique barbare et monotone qu'ils admiraient dès leur

enfance, tint tous les auditeurs silencieux. L'émoi sacré de la poésie

s'emparait de ces âmes simples.

Le poète phtisique commença à chanter, scandant chaque fin de vers d'un

gloussement douloureux qui secouait sa poitrine et rougissait ses joues.

Mais il semblait plus fort que d'habitude; ses yeux brillaient d'un

éclat singulier.

Dès la première stance, un rire général retentit dans la vaste cuisine,

accueillant la spirituelle ironie du rustique poème. Febrer ne

comprenait pas grand'chose.

Quand cette musique discordante et sauvage--souvenir des naïves

cantilènes des premiers marins sémites qui parcoururent la

Méditerranée--arrivait à ses oreilles, il s'abandonnait au caprice de sa

pensée vagabonde pour essayer d'attendre patiemment qu'eut prit fin

l'interminable romance.

Mais les rires bruyants des atlóts attirèrent son attention. Il

pressentit en tout ceci une attaque dirigée contre sa personne. Que

disait donc ce mouton enragé de Cantó?

La voix du chanteur, sa prononciation campagnarde et les continuels

gloussements dont il ponctuait les vers, étaient peu intelligibles pour

Jaime. Cependant il parvint, peu à peu, à comprendre que la romance

s'adressait aux jeunes atlótas tentées d'abandonner la vie des champs et

d'épouser des messieurs de la ville, pour être vêtues comme des dames et

porter de luxueuses parures. Le chanteur ridiculisait, en les décrivant

à sa façon, les modes féminines, et ce, pour la plus grande joie de son

auditoire.

L'honnête Pép riait aussi de tout son coeur à ces brocards qui

flattaient à la fois sa vanité de paysan et son orgueil d'homme habitué

à ne voir dans la femme qu'une compagne de fatigue.

--Très bien! très exact! criait-il. Est-il drôle, ce Cantó!

Après les premières strophes, l'improvisateur affecta de ne plus

adresser son chant aux atlótas en générât, mais bien à une seule dont

l'ambition avait étouffé le coeur.

Instinctivement, Febrer regarda Margalida.

Celle-ci conservait une immobilité de statue. Les yeux baissés, les

joues pâles, elle semblait effrayée, non de ce qu'elle entendait, mais

de ce qui, certainement, allait suivre.

Jaime commença de s'agiter sur son siège avec une visible impatience. Il

était un peu fort, vraiment, que ce rustre vînt ainsi molester la jeune

fille... en sa présence! Un nouvel éclat de rire plus strident, plus

insolent, attira de nouveau son attention sur les vers du Cantó.

Celui-ci se gaussait de l'atlóta qui, pour devenir une dame, voulait se

marier avec un sans-le-sou, ne possédant ni maison, ni famille; un

étranger qui n'avait même pas de terre à cultiver...

L'effet de ce couplet se produisit instantanément.

Si épaisse que fût son intelligence, Pép comprit. Il se leva

brusquement, étendit les bras d'un geste impérieux et s'écria:

--Assez! assez!

Mais cette intervention avait trop tardé. Entre le fermier et la

lumière, Febrer venait de bondir sur le Cantó. D'un mouvement brusque,

il lui arracha son tambourin et lui en coiffa la tête avec une telle

impétuosité que les deux peaux de l'instrument crevèrent, et que la

caisse bosselée resta comme un bonnet tordu sur le front ensanglanté du

chanteur.

Sans se rendre un compte exact de ce qu'ils allaient faire, les atlóts

quittèrent tous ensemble leurs sièges et portèrent vivement la main à

leurs ceintures, où étaient dissimulés leurs couteaux. En gémissant,

Margalida alla se réfugier auprès de sa mère et le Capellanét crut enfin

le moment venu de sortir son arme. Avec l'autorité que lui donnait son

âge, le père intervint:

--Hors d'ici! hors d'ici, cria-t-il.

Les jeunes gens obéirent. Ils quittèrent la ferme et allèrent tenir

conseil en pleins champs. Febrer sortit à son tour, malgré la résistance

de Pép.

Les atlóts semblaient en désaccord. Ils discutaient âprement,

quelques-uns protestant contre l'acte de Febrer... Attaquer ainsi le

pauvre Cantó, un malade incapable de se défendre... D'autres hochaient

la tête: cela devait arriver. On ne peut impunément insulter un homme.

Pour eux, ils s'étaient opposés à ce que le Cantó chantât ces couplets

agressifs; ils étaient partisans de ceci: quand on a quelque chose à

reprocher à un individu, on le lui dit en face.

Chacun soutenant sa manière de voir, ils allaient en venir aux mains,

quand le Cantó vint les distraire de leur querelle.

Il s'était délivré du tambourin incrusté sur son crâne, et, tout en

essuyant son front sanglant, il pleurait avec cette rage des faibles qui

rêvent les pires vengeances, tout en se sentant esclaves de leur

impuissance.

--M'avoir traité ainsi, moi! moi! gémissait-il, stupéfait de cette

attaque.

Soudain, il se baissa et, ramassant des pierres sur le chemin, il les

lança contre Jaime. Mais ses bras étaient trop faibles; les projectiles

se perdirent dans l'ombre. Les amis du Cantó l'emmenèrent dans la nuit.

Il proférait des menaces, jurant de se venger, de tuer l'insolent... Le

Majorquin ne mourrait que de sa main.

Febrer demeura immobile au milieu de ses ennemis. Il avait honte de son

emportement. Pour étouffer ses remords, il lança à mi-voix d'orgueilleux

défis. C'était un autre qu'il aurait voulu entendre chanter!... Et, des

yeux, il cherchait le Ferrer, prêt à le défier. Mais le redoutable vérro

avait disparu.

Quand, une demi-heure plus tard, tout bruit se fut évanoui, Febrer

reprit le chemin de la tour, le revolver au poing, comme s'il eût craint

une mauvaise rencontre... Personne ne parut.

Les morts commandent · 第 16 / 22 题