VI

L'hiver était arrivé. La mer battait avec fureur la chaîne d'îlots et de

récifs qui, entre Iviça et Formentera, forme une sorte de muraille

coupée par des brèches, où s'engagent des chénaux étroits. Les vagues

s'y précipitaient avec de furieux remous, sous le ciel, généralement

chargé de nuages.

Le Vedrá semblait plus énorme, plus imposant, comme si, dans l'air

assombri par la tempête, la pointe de sa cime conique se dressait plus

haut. Les flots s'engouffraient dans ses grottes avec un terrible fracas

de canonnade. Les chèvres sauvages qui d'ordinaire bondissaient sur ses

hauts plateaux, poussaient des bêlements de terreur, quand grondait le

tonnerre, et elles couraient se réfugier dans les cavernes, masquées par

les branches de genévrier.

Febrer pêchait souvent en compagnie du père Ventolera, malgré le mauvais

temps. Le vieux marin connaissait bien la mer et savait quand on pouvait

sans danger faire une bonne pêche. D'autres fois, les pluies d'hiver

obligeaient Febrer à rester dans sa tour. Par ces tristes journées, sa

résignation l'abandonnait. Serait-il condamné à toujours végéter ainsi?

N'avait-il pas commis une lourde erreur en venant s'enfermer dans ce

coin perdu? Sans doute, l'île était fort belle; elle lui était apparue

comme un riant asile, durant les premiers mois, quand le soleil

brillait, que les arbres étaient verts et que les coutumes des Ivicins

exerçaient sur lui la séduction de la nouveauté. Mais la mauvaise saison

était venue, la solitude lui était intolérable et les moeurs des

paysans lui paraissaient barbares. Il lui fallait fuir ce milieu; mais

où aller?... Comment s'évader?... Il était pauvre. Toute sa fortune

consistait en quelques douzaines de douros apportés de Majorque, capital

qu'il conservait intact, grâce à Pép qui s'obstinait à refuser toute

espèce de rémunération.

Cependant ses longues réflexions l'amenaient à se résigner à son sort.

Il essaierait de ne plus penser, de ne plus aspirer à rien. En outre,

cette sorte de vague espoir en des jours meilleurs qui n'abandonne

jamais le coeur de l'homme, lui faisait escompter la possibilité d'une

chance inespérée, d'un hasard extraordinaire qui arriverait à son heure

pour l'arracher à cette situation. En attendant, comme la solitude lui

était lourde!...

Pép et les siens constituaient maintenant son unique famille, mais sans

qu'ils s'en rendissent compte et, obéissant peut-être à un instinct

obscur, ils s'éloignaient imperceptiblement de lui, chaque jour. Jaime

se confinait dans sa réclusion et eux l'oubliaient de plus en plus.

Depuis quelque temps, Margalida ne venait plus à la tour. Elle semblait

éviter tous les prétextes pour s'y rendre, éludant même les autres

occasions de rencontre avec Febrer. Elle était devenue tout autre. On

eût dit qu'elle commençait une nouvelle existence. Le rire joyeux et

confiant de son adolescence s'était mué en un sourire réservé, le

sourire de la femme qui connaît les embûches du chemin et s'avance d'un

pas prudent et mesuré.

Depuis que les jeunes gens venaient lui dire leur tendresse deux fois

par semaine, selon le rite du traditionnel festeig, elle paraissait

s'être rendu compte de grands périls qu'elle ne soupçonnait pas

jusque-là.

Cette galante coutume qui semblait fort naturelle aux insulaires, avait

le don d'exaspérer Febrer. Il ne pouvait s'empêcher de la considérer

comme une bravade et une atteinte portée à ses droits. Il regardait

presque comme une insulte à sa personne l'invasion de Can Mallorquí par

ces atlóts bravaches et amoureux. Il avait jusqu'alors considéré un peu

la métairie comme sa propre maison, mais maintenant que tous ces intrus

y étaient bien accueillis, il n'y retournerait que le plus rarement

possible.

Inconsciemment, il était aussi blessé dans son orgueil en constatant

qu'il n'était plus, comme aux premiers jours, l'unique préoccupation de

la famille. Pép et sa femme voyaient, certes, toujours en lui le maître,

le señor. Margalida, ainsi que son frère, le vénérait comme un puissant

personnage venu de pays lointains, parce qu'Iviça est assurément le lieu

le plus agréable du monde, mais cependant ils n'étaient plus, comme

naguère, exclusivement occupés de lui. Les visites de tous ces jeunes

gens et les modifications qu'elles avaient apportées dans les habitudes

de la maison, faisaient que l'on avait moins de prévenances pour Jaime.

Ils étaient tous inquiets de l'avenir. Quel était celui qui mériterait

de devenir le mari de Margalida?...

Durant les nuits d'hiver, Febrer, enfermé dans sa chambre circulaire,

regardait obstinément une petite lumière qui brillait au loin dans la

campagne. C'était la lampe de Can Mallorquí. Même les soirs où il n'y

avait pas de veillée d'amour et où la famille devait être seule auprès

du foyer, il s'obstinait à rester dans son isolement. Non, il ne

descendrait pas.

Où étaient les belles soirées d'été durant lesquelles on se réunissait

sous la treille couvrant le seuil de Can Mallorquí? Jusqu'à une heure

avancée de la nuit, Febrer, assis sur le banc de pierre, en compagnie de

toute la famille à laquelle était venu se joindre Ventolera,

contemplaient avec eux le scintillement des étoiles dans l'obscurité du

ciel.

Margalida chantait de vieux refrains du pays, d'une voix enfantine, plus

fraîche et plus suave aux oreilles de Jaime que la brise qui peuplait de

légers murmures le grand calme nocturne. Pép, avec des airs d'intrépide

explorateur, narrait ses aventures sur la terre ferme durant les années

où, soldat, il avait servi le roi dans ces contrées lointaines, et

presque fantastiques, qu'étaient la Catalogne et la province de Valence.

Le chien blotti à ses pieds semblait écouter les récits du maître, qu'il

contemplait inlassablement de ses larges prunelles d'or. Souvent, le

fidèle animal se redressait lentement, en faisant entendre des

grognements hostiles: c'est que quelqu'un passait non loin de

l'habitation...

Douces veillées! Febrer en avait la nostalgie. Cependant, il n'y

assisterait plus, désormais. Il évitait maintenant de descendre, le

soir, à Can Mallorquí, craignant de troubler, par son insolite présence,

les conversations de la famille sur l'avenir de Margalida.

C'était surtout les soirs de festeig que Jaime sentait plus que jamais

le poids de son isolement. Sans s'expliquer ce qui l'y attirait, il

restait sur le seuil de sa porte et regardait attentivement du côté de

la métairie. La petite lumière brillait toujours du même éclat, l'aspect

des choses n'avait point changé, et pourtant il s'imaginait entendre,

dans le silence vespéral, des bruits nouveaux, l'éclat de chansons, la

voix claire de Margalida. L'odieux Ferrer était là-bas, certainement, et

aussi ce pauvre diable de Cantó ainsi que tous ces rustres atlóts avec

leur costume grotesque. Comment avait-il pu se plaire parmi ces

campagnards?

Le lendemain, quand le Capellanét venait apporter à la tour le repas de

midi, Jaime l'accablait de questions sur ce qui s'était passé au cours

de la soirée précédente.

En écoutant les réponses du gamin, il croyait voir la famille soupant en

hâte afin d'être prête pour le début de la cérémonie. Margalida

décrochait du plafond la lourde jupe de fête et, après s'en être parée,

elle croisait sur sa poitrine, un foulard rouge et vert, en posait un

autre, plus petit, sur ses cheveux et nouait d'un large ruban

l'extrémité de sa longue tresse. Puis, elle passait à son cou les

chaînes d'or que sa mère venait de lui céder et allait s'asseoir sur le

châle d'hiver qui recouvrait de ses plis une des chaises de la cuisine.

Le père bourrait sa pipe de tabac de _póta_; dans un coin, la mère

tressait des corbeilles de jonc, tandis que le Capellanét se tenait à la

porte, sous la treille, où se groupaient en silence les atlóts venus

pour faire leur cour.

Après s'être rapidement mis d'accord sur l'ordre qu'ils devaient suivre,

à tour de rôle, pour converser avec la jeune fille, les rivaux se

dirigeaient vers la cuisine; en hiver, il faisait trop froid pour que la

veillée d'amour eût lieu sous la treille.

L'un d'eux frappait à la porte.

--Qui que vous soyez, entrez! criait gravement Pép, comme s'il recevait

un visiteur inattendu.

Ils entraient comme un troupeau docile et saluaient la famille:

--_Bona nít! Bona nít!_

Puis, ils prenaient place sur des bancs, comme des enfants à l'école, ou

restaient debout, tenant leurs yeux fixés sur l'atlóta. Auprès de

celle-ci se trouvait une chaise vide, où prenait place un des

prétendants qui, à voix basse, parlait à la jeune fille durant trois

minutes, sous les regards hostiles de ses rivaux. S'il prolongeait un

peu l'entretien, ceux-ci lançaient à mi-voix des protestations

menaçantes.

Il se retirait alors et un autre atlót venait prendre sa place.

Le Capellanét se divertissait fort de ces étranges scènes et trouvait

que la ténacité agressive des prétendants constituait un motif d'orgueil

pour Margalida et sa famille; mais ils avaient beau faire, aucun d'eux

n'avait encore pris l'avantage sur les autres. Depuis deux mois,

Margalida avait répondu à chacun avec le même sourire, une égale bonne

humeur. Elle les avait écoutés l'un après l'autre, sans marquer nulle

préférence, et les mots qu'elle leur adressait les troublaient tous

également. Pepét jugeait sa soeur très habile. Le dimanche, pour se

rendre à la messe, Margalida marchait devant ses parents, entourée de

toute sa cour. «Une véritable armée, affirmait Pepét. Don Jaime devait

les avoir rencontrés plusieurs fois.» Les amies de Margalida, en la

voyant ainsi escortée comme une reine, pâlissaient d'envie.

Les soupirants faisaient assaut de prévenances et d'esprit, s'efforçant

de lui arracher un mot, un signe de particulière faveur. Mais elle,

fidèle à sa manière, leur répondait à tous avec une surprenante

discrétion, un tact parfait, tâchant de prévenir ainsi les querelles

meurtrières qui pouvaient éclater soudain parmi ces jeunes gens

belliqueux, armés et peu patients.

--Et le Ferrer? disait don Jaime au Capellanét.

Maudit vérro! Son nom sortait difficilement de ses lèvres, quoiqu'il y

pensât depuis longtemps.

Le garçon secouait la tête négativement. Le Ferrer n'avançait pas plus

que ses rivaux dans l'estime de Margalida, et le Capellanét ne semblait

pas le regretter outre mesure.

Son admiration pour le vérro s'était quelque peu refroidie. D'ordinaire,

l'amour éveille le courage chez les hommes, aussi tous les atlóts qui

courtisaient Margalida avaient-ils soudain cessé de craindre le terrible

vérro depuis qu'il était devenu leur rival. Ils s'enhardissaient même

jusqu'à railler sa redoutable personne.

Un soir, il s'était présenté avec une guitare, se proposant de retenir

l'attention de la jeune fille au détriment des ses autres prétendants.

Quand son tour arriva, il s'assit auprès de Margalida, accorda son

instrument et commença d'entonner des chansons de la terre ferme

apprises au bagne de Valence. Avant de pincer les premiers accords, il

avait tiré de sa ceinture un pistolet à deux coups et l'avait posé, tout

armé, sur sa cuisse, prêt à faire feu sur le premier qui se permettrait

de l'interrompre. Un silence absolu accueillit cette forfanterie et les

visages demeurèrent impassibles.

Le vérro chanta tant qu'il en eut envie, gardant son pistolet à sa

portée, d'un air triomphant. Mais à la sortie, tandis que les atlóts se

dispersaient dans l'obscurité de la campagne endormie, en faisant

entendre les sifflements d'ironiques adieux, deux pierres, lancées d'un

main sûre, étaient venues abattre le fanfaron sur le sol et, durant

plusieurs soirs, il avait cessé de venir faire sa cour, pour ne pas

montrer sa tête entourée de bandages.

Il n'avait même pas cherché à connaître son agresseur. C'est que ses

rivaux étaient nombreux et, à leur nombre, il convenait d'ajouter leurs

pères, leurs oncles, leurs frères, c'est-à-dire un bon quart des

habitants de l'île, toujours prêts, pour l'honneur de la famille, à

prendre part à un acte de vengeance.

--Je me figure, disait Pepét, que le Ferrer n'est pas aussi brave qu'on

le croit. Et vous, qu'en pensez-vous, don Jaime?

Quand la veillée touchait à sa fin et que Margalida avait causé avec

tous les prétendants, le père qui dormait dans un coin, faisait entendre

un bâillement sonore.

--Neuf heures et demie!... Au lit! disait-il. _Bona nit!_

Et sur cette invitation, tous les atlóts quittaient la maison; on

entendait bientôt leurs pas et leurs clameurs se perdre dans la nuit.

En parlant de ces réunions aux cours desquelles il se trouvait dans un

milieu de compagnons braves et bien armés, Pepét se reprenait à soupirer

en songeant au fameux couteau, objet de sa convoitise. Quand donc Jaime

se déciderait-il à parler au père, pour le persuader de remettre à son

fils ce joyau de la famille?

Puisque le señor tardait tant à faire cette demande, il devait au moins

se souvenir de sa promesse et lui faire cadeau d'un autre couteau.

Que pouvait faire un homme sans un compagnon comme celui-là? où

pouvait-il se présenter?

--Patience! répondit Febrer. Un de ces jours j'irai à la ville et tu

auras ton couteau.

Un matin, il s'achemina vers la capitale de l'île, désireux d'avoir sous

les yeux un spectacle nouveau, de changer d'air et de varier ses

impressions, après ce séjour parmi des rustres. Iviça lui fit l'effet

d'une grande ville, à lui qui avait parcouru toute l'Europe. Il se

dirigea vers un magasin où il acheta, pour Pepét, le plus grand, le plus

lourd des couteaux à cran d'arrêt; une arme de dimensions extravagantes,

bien capable de lui faire oublier celle de son illustre grand-père.

A midi, Febrer, las de ses allées et venues sans objet à travers le

quartier des marins et les petites rues grimpantes de l'antique

forteresse royale, pénétra dans l'unique hôtel de la ville. Il y

rencontra les clients ordinaires. Dans la salle à manger, il aperçut

quelques militaires, jeunes lieutenants du bataillon de chasseurs qui

tenait garnison dans l'île.

Le seul désir de tous ces officiers, l'unique but de leur existence

était d'obtenir une permission afin d'aller passer quelques jours à

Majorque on sur le continent, loin de cette île vertueuse et hostile, où

les jeunes hommes étrangers n'étaient admis que comme maris.

Le manque de femmes! ces malheureux garçons n'avaient point d'autre

sujet de conversation. Et Febrer, assis à la grande table d'hôte,

approuvait en silence leur colère et leurs lamentations. Il se sentait

comme eux accablé d'ennui et de dégoût; il lui semblait qu'il était

enfermé, lui aussi, dans une prison où il était soumis aux plus cruelles

privations. Maintenant la capitale de l'île lui paraissait une ville

d'une désespérante monotonie, avec ses demoiselles cloîtrées comme des

nonnes, dans une austérité revêche. La campagne valait mieux; il voyait

en elle une terre de liberté, où, dans l'ingénuité de leur âme, les

femmes s'abandonnaient à leur tendresse naturelle, simplement retenues

par l'instinct de défense que leur avaient légué les moeurs

primitives.

Il quitta la ville l'après-midi. Rien ne restait en lui de l'optimisme

du matin. Il s'apercevait que les rues de la marine étaient

nauséabondes; un relent infect s'échappait des maisons. Dans le ruisseau

grouillaient des essaims d'insectes qui s'élançaient hors des flaques

quand résonnaient les pas d'un promeneur.

Le souvenir des collines qui avoisinaient sa tour, parfumées de plantes

sauvages auxquelles se mêlait l'âcre senteur de la mer, avaient pour son

esprit charmé la douceur souriante d'une idylle.

La charrette d'un paysan le ramena jusqu'à San José. Là, il quitta le

fruste véhicule et entreprit, à pied, l'escalade de la montagne, en

passant à travers les bois de pins courbés par les tempêtes. Le ciel

était chargé de nuages, l'atmosphère lourde et brûlante.

Près de la cabane d'un charbonnier, Jaime aperçut deux femmes qui se

hâtaient à travers la pinède. C'était Margalida et sa mère. Elles

revenaient des Cubells, l'ermitage situé sur un sommet de la côte, près

d'une source qui vivifiait ces pentes abruptes et faisait croître en

abondance orangers et palmiers à l'abri des rochers.

Jaime rejoignit les deux femmes et il aperçut alors, surgissant des

buissons, son ami Pepét qui marchait hors du sentier, une pierre à la

main, pourchassant un oiseau de mer dont les cris aigus avaient dénoncé

la présence.

Ils s'acheminèrent ensemble vers Can Mallorquí et bientôt, sans savoir

comment, Febrer et Margalida ayant accéléré le pas, se trouvèrent en

avant, tandis que la fermière les suivait péniblement, appuyée à

l'épaule de son fils.

La pauvre femme était visiblement souffrante, atteinte d'un mal

incertain qui faisait hausser les épaules au médecin, lors de ses rares

visites, mais qui excitait l'imagination des guérisseuses. Elle venait

avec sa fille de faire un voeu à la Vierge de Cubells, et elles

avaient laissé allumés sur l'autel deux cierges achetés à la ville.

Tandis que Margalida parlait des souffrances de sa mère, elle était

animée par l'inconscient égoïsme de sa jeunesse triomphante et robuste.

Dans l'agitation de la marche, ses joues se coloraient et ses yeux

brillants décelaient une sorte d'impatience. C'était en effet jour de

festeig. Il fallait se hâter d'arriver à Can Mallorquí pour préparer le

dîner de la famille.

Febrer, tout en marchant à ses côtés, admirait la jeune fille. Il

s'étonnait du manque de perspicacité dont il avait fait preuve jusque-là

en ne considérant Margalida que comme une insignifiante fillette, comme

un être sans sexe. Elle était femme, et femme accomplie!

Il se rappelait avec dédain ces demoiselles de la ville pour lesquelles

soupiraient les militaires claquemurés dans l'hôtel. Eh quoi! cette

délicieuse créature allait devenir la proie d'un de ces paysans au teint

sombre, qui la contraindrait au dur travail de la terre, comme une bête

de somme?

--Margalida! murmura-t-il, comme s'il allait prononcer des paroles

importantes. Margalida!

Mais il n'en dit pas davantage. En lui, l'ancien viveur se réveillait.

Le parfum de jeunesse et de pureté qu'exhalait cette femme en fleur

faisait renaître ses instincts de libertinage. En fin connaisseur, il

savourait, plus avec l'imagination qu'avec les sens, l'arôme de la chair

virginale et fraîche.

Et cependant, chose étrange, en vérité! il éprouva soudain une

insurmontable timidité qui l'empêchait de parler... Et puis, n'était-il

pas indigne de lui, de son rang social, de parler d'amour à cette fille

des champs qu'il avait connue toute gamine et qui le vénérait comme s'il

était son père?

--Margalida!... Margalida!

Après ces appels qui éveillaient la curiosité de la fillette, tandis

qu'elle levait doucement sur Febrer ses beaux yeux interrogateurs,

celui-ci se décida à parler. Il lui demanda tout d'abord des nouvelles

de ses prétendants. S'était-elle décidée pour l'un d'eux? Quel serait

l'heureux élu? Le Ferrer?... le Cantó?

Elle baissa de nouveau ses paupières aux longs cils et, dans son

trouble, saisit une des pointes de son tablier qu'elle porta à sa

poitrine. Confuse, toute bouleversée, elle répondit d'une voix

chevrotante comme celle d'un enfant. Elle n'avait pas envie de se

marier. Ni avec le Cantó, ni avec le Ferrer, ni avec aucun autre. Elle

avait accepté les veillées d'amour parce que c'était l'usage; qu'il en

était ainsi pour toutes les jeunes filles de son âge. Et puis (et en

disant cela, elle rougit) cette cour lui causait la petite satisfaction

de faire enrager ses amies, qui étaient jalouses en constatant le grand

nombre de ses prétendants. Elle ne pouvait se défendre d'un mouvement de

gratitude envers les atlóts qui venaient la voir, de si loin, à Can

Mallorquí... Mais de là à les aimer, à les épouser...

Elle avait ralenti le pas, en parlant. Sa mère et son frère les

rattrapèrent, puis les devancèrent bientôt et, quand ils se trouvèrent

seuls, dans le sentier, ils s'arrêtèrent, inconsciemment.

--Margalida!... Fleur-d'Amandier!...

Au diable la timidité! Febrer retrouvait maintenant son audace d'homme à

bonnes fortunes. Que signifiaient ses intempestifs scrupules devant une

paysanne, presque une enfant!...

Il reprit son accent résolu et, mettant dans la fixité passionnée de ses

regards une évidente intention de fascination, il approcha sa bouche

tout près de l'oreille de la fillette, comme pour la caresser par le

doux murmure de ses paroles.

Et lui? Que pensait de lui Margalida? S'il se présentait un jour à Pép,

en lui disant qu'il voulait épouser sa fille?...

--Vous? s'exclama la jeune fille, vous, don Jaime? Sans timidité, cette

fois, elle le fixa de ses sombres prunelles... et se mit à rire. Ah! le

señor avait pris l'habitude de se moquer d'elle et de dire

d'invraisemblables plaisanteries. Son père contait toujours que les

Febrer étaient en apparence sérieux comme des juges, mais en réalité

toujours d'humeur plaisante... Don Jaime voulait encore rire à ses

dépens, comme naguère quand il lui parlait de la statue de terre cuite

qu'il conservait là-haut, dans la tour, cette belle fiancée qui l'avait

attendu pendant plus de mille ans.

Mais, en rencontrant le regard de Febrer, en voyant son visage pâli,

crispé par l'émotion... elle pâlit, elle aussi... C'était un autre

homme; elle découvrait en lui un don Jaime qu'elle ne soupçonnait pas.

Appuyée au tronc frêle d'un jeune eucalyptus qui bordait le sentier et

dont les feuilles avaient pris les teintes rouillées de l'automne,

Margalida se tenait sur la défensive. Elle eut assez d'empire sur

elle-même pour sourire cependant d'un sourire un peu forcé, tout en

feignant de croire encore à une plaisanterie.

--Non, Margalida, répliqua Febrer avec énergie. Je parle sérieusement.

Dis-moi, Margalida, si j'étais un de tes prétendants, et si je me

présentais au festeig, que répondrais-tu?

Elle se blottissait contre l'arbuste comme pour échapper aux yeux

ardents qui l'enveloppaient toute. Son instinctif mouvement de recul fit

se courber le tronc flexible, et une pluie de feuilles dorées, pareilles

à des fragments d'ambre, tomba sur elle, s'emmêla à sa tresse,

s'éparpilla sur ses vêtements. Exsangue, les dents serrées, les lèvres

pâles, elle murmurait d'une voix éteinte des mots inarticulés que l'on

entendait à peine, tel un léger soupir.

Ses yeux agrandis, humides, avaient cette expression angoissée des

humbles d'esprit qui pensent beaucoup de choses, mais se sentent

incapables de les exprimer.

Lui!... l'héritier des Febrer!... un grand seigneur... il épouserait une

paysanne?... Était-il fou?

--Non, Margalida, je ne suis point un grand seigneur; je ne suis qu'un

malheureux. Tu es plus riche que moi. Je ne vis que de la générosité de

ton père... Pép désire pour toi un mari qui fasse valoir ses terres...

Veux-tu que ce soit moi, Margalida? Veux-tu m'aimer, Fleur-d'Amandier?

Elle baissait la tête, cherchant à fuir le regard brûlant qui pesait sur

elle. Puis elle essaya de traduire sa pensée en phrases hachées,

incohérentes... Voyons, c'était une folie; cela ne pouvait être. Comment

le señor pouvait-il prononcer de telles paroles?... Il rêvait,

certainement.

Mais elle sentit tout à coup sa main frôlée par une légère caresse.

C'était la main de Febrer qui saisissait doucement la sienne. Elle osa

le regarder une fois encore et tressaillit en lui voyant une physionomie

qu'elle ne lui connaissait pas. Elle eut alors la sensation d'un grand

danger, avec le frisson nerveux qui le signale.

--Est-ce que tu me trouves trop vieux pour toi? murmurait à son oreille

une voix suppliante. Crois-tu ne pouvoir jamais m'aimer?...

La voix se faisait de plus en plus douce et tendre... mais, dans ce

visage pâle, ces yeux qui semblaient la pénétrer, l'effrayaient. Ils

étaient pareils au regard des hommes qui vont commettre un meurtre. Elle

voulut parler, protester contre les dernières paroles qu'il avait

prononcées. D'un mouvement tendre et craintif de ses sombres prunelles,

elle fit comprendre à Jaime qu'il se méprenait. Il lui apparaissait

comme un être d'essence supérieure pareil aux saints dont la beauté

s'accroît avec les années. Voilà ce qu'elle eût voulu dire, mais la

crainte, le trouble l'empêchaient de parler... Violemment émue, elle

arracha sa main à l'étreinte caressante, et poussée par cette force

nerveuse qui tient du prodige, s'enfuit, comme si sa vie était en

danger:

--Jésus!... Jésus!...

Puis elle se mit à courir et disparut à un détour du sentier. Jaime ne

la suivit pas. Il demeura immobile dans le bois solitaire, insensible à

tout ce qui l'entourait, pareil à ces héros de légende qui sont

enchaînés par un charme. Bientôt, comme s'il s'éveillait, il passa la

main sur son front, essayant de coordonner ses idées. Il était pris

d'une sorte de remords, quand il songeait à l'audace de son langage, à

l'effroi de Margalida, à la fuite affolée qui avait terminé leur

entretien. Quelle conduite absurde que la sienne! C'était le résultat de

sa visite à la ville. Ce retour à la vie civilisée, cette conversation

des jeunes officiers, qui ne pensaient qu'à la femme, avaient bouleversé

son calme de solitaire, en réveillant ses passions d'autrefois... Mais

non! il ne se repentait pas de ce qu'il avait fait. Ce qui importait,

c'était que Margalida connût ce qu'il avait vaguement pensé dans

l'isolement de sa tour, sans pouvoir jusqu'ici donner à ses désirs une

forme précise.

Il continua sa route à pas lents, pour ne pas rejoindre la famille de

Can Mallorquí. Margalida était allée retrouver les siens. Du haut d'une

colline, Febrer les vit qui suivaient déjà la vallée dans la direction

de la métairie.

Il passa devant sa tour, sans s'arrêter, et marcha vers la mer. Il alla

s'asseoir à l'extrémité d'une roche gigantesque, dont la base avait été

minée par l'assaut incessant des vagues, et qui, presque détachée de la

côte abrupte, surplombait, menaçante, la mer et les écueils. Le

fatalisme qui faisait le fond de son caractère l'avait poussé à choisir

cette place. Plût à Dieu que se produisit à cet instant la catastrophe

attendue, et que son corps, entraîné dans l'effroyable chute, disparût

au fond de la mer, enseveli sous cette masse aussi haute que la pyramide

d'un Pharaon!...

Le soleil couchant, avant de se cacher, brilla tout à coup dans une

déchirure des nuages. Son disque sanglant jeta sur la mer immense des

lueurs d'incendie. Les vapeurs noires de l'horizon se bordèrent

d'écarlate. L'écume des vagues rougit, et, pendant quelques instants, la

côte sembla envahie d'un courant de lave en fusion.

Sous la splendeur de cette lumière, qui annonçait la tempête, Jaime

contemplait à ses pieds le va-et-vient des flots, qui se précipitaient

avec fracas dans les cavités de la roche, et mugissaient en se tordant

furieusement dans les ruelles tortueuses creusées entre les écueils. Au

fond de cette masse verdâtre que l'illumination du couchant semait

d'irisations opalines, on distinguait, accrochée aux rochers, toute une

flore étrange. Des forêts minuscules aux frondaisons visqueuses, où

s'agitaient des bêtes aux formes fantastiques, les unes rampantes et

agiles, les autres engourdies et sédentaires, recouvertes de dures

carapaces, grises ou rougeâtres, hérissées d'armes défensives, de

tenailles, de lances ou de cornes, toutes se pourchassant, les fortes

s'acharnant sur les faibles qui passaient comme de blanches vapeurs, en

faisant briller dans la rapidité de leur fuite, leur transparence de

cristal.

Dans cette majestueuse solitude, Febrer se sentait bien petit. Il ne

croyait plus à son importance d'être humain, et il ne se jugeait pas

supérieur à ces petits monstres qui s'agitaient parmi les végétaux de

l'abîme sous-marin...

Le spectacle imposant de la mer, cruelle et implacable dans ses colères,

accablait Jaime, éveillant tout un monde d'idées, peut-être nouvelles

pour lui, mais qu'il accueillait comme de vagues réminiscences d'une vie

antérieure, comme des pensées qu'il aurait eues déjà, il ne savait où ni

quand.

Un sentiment de respect pénétrait tout son être et lui faisait oublier

tout ce qui venait de se passer, en le plongeant dans une religieuse

admiration devant l'éternelle beauté de la mer. «La mer! Les organismes

mystérieux qui la peuplent, se disait-il, vivent aussi, comme les

habitants de la terre, soumis à la tyrannie de l'ambiance, se

reproduisant à travers les siècles, comme s'ils étaient éternellement

une même créature. Là aussi les morts commandent. Les forts poursuivent

les faibles et sont, à leur tour, dévorés par d'autres, plus puissants

encore, comme le furent leurs plus anciens prédécesseurs dans les eaux

encore tièdes du globe en formation. Tout est semblable, tout se répète

à travers les âges. L'animal de combat cuirassé de pourpre sombre, armé

de griffes recourbées et de pinces de torture, implacable guerrier des

vertes cavernes sous-marines, n'a jamais pu s'unir au poisson gracieux,

faible et rapide, qui agite sa somptueuse tunique d'argent irisé, au

milieu des ondes transparentes. Le destin du premier est de dévorer,

d'être vainqueur; mais s'il est désarmé, si ses crocs formidables sont

brisés, il doit s'abandonner à l'infortune sans protester, et mourir.

Mieux vaut la mort que l'obligation de renier ses origines, de ne pas

accepter la lourde fatalité de la naissance. Pour les êtres vraiment

forts, il ne peut y avoir de satisfaction ni de vie hors de leur milieu,

pas plus sur terre qu'au fond des eaux. Ils sont esclaves de leur propre

grandeur. Et il en sera toujours ainsi. Les morts seuls gouvernent

l'existence...»

Tandis que Febrer songeait à ces idées troublantes, le soleil s'était

couché. La mer était devenue presque noire, et le ciel prenait des

teintes plombées. Sur l'horizon brumeux, les éclairs serpentaient en

lignes de feu, telles des couleuvres géantes. Jaime sentit, sur son

visage et sur ses mains, l'humide baiser des premières gouttes de pluie.

Un orage, qui probablement durerait toute la nuit, allait éclater.

Cependant le solitaire ne bougea pas. Il demeurait assis sur l'extrême

pointe du rocher, pris d'une sourde colère contre la fatalité, et se

révoltant, avec toute la violence de son caractère, contre la tyrannie

du passé.

Et pourquoi serions-nous ainsi les sujets des ancêtres? Pourquoi les

morts commanderaient-ils? Pourquoi s'obstineraient-ils à assombrir notre

ciel?

Soudain l'orage se déchaîna. Un éclair teinta la mer d'une lueur livide,

tandis que le tonnerre retentissait avec fracas, répercuté de grotte en

grotte et de sommet en sommet. En même temps il sembla à Febrer qu'une

lumière resplendissante, qu'il voyait pour la première fois, venait tout

à coup de ses rayons éblouissants, dissiper les brouillards qui

jusque-là lui avaient caché la vérité. Jaime, comme si un homme nouveau

était en lui, se moqua des pensées où il se complaisait tout à l'heure.

Sans doute ces bêtes d'une organisation rudimentaire qu'il voyait se

mouvoir entre les rochers, étaient asservies à l'influence du milieu où

elles s'agitaient, faisant exactement ce qu'avaient fait avant eux et ce

que feraient à l'avenir les animaux de leur espèce. Mais l'homme, lui,

n'était pas l'esclave de l'ambiant. Il pouvait le modifier à son gré. Il

avait vaincu la nature, il l'avait soumise. Qu'importait à Jaime le

milieu où il était né? Il s'en créerait un autre, s'il le voulait!

Febrer ne put poursuivre plus longtemps ses réflexions. La tempête

faisait rage, maintenant, autour de lui. La pluie dégouttait à flots des

bords de son chapeau et inondait son dos. La nuit s'était faite soudain.

De toute la vitesse de ses jambes, il se dirigea vers la tour. Il

courait maintenant avec la joie exubérante de celui qui, longtemps

enfermé, sans pouvoir, faute d'espace, donner carrière à son activité,

est enfin délivré! Il riait sans ralentir sa course, et, au milieu des

éclairs, un doigt levé, il lançait son bras droit en avant et frappait

de sa main gauche la partie saillante de son coude, geste de mépris,

familier aux gens du peuple.

--Je ferai à ma tête! criait-il, se plaisant à entendre sa voix, bien

qu'elle se perdit dans le fracas de la tempête. Ni les morts ni les

vivants ne me commanderont à moi!... Voilà pour mes nobles ancêtres!...

Voilà pour mes idées d'autrefois!... Voilà pour tous les Febrer!

Et il renouvelait son geste vulgaire, avec une gaieté de gavroche.

Tout à coup une lumière rouge l'enveloppa, tandis qu'au-dessus de sa

tête le tonnerre éclatait. Ce fut comme un coup de canon; on eût dit que

la côte rocheuse venait de se fendre du haut en bas dans un immense

cataclysme. «La foudre doit être tombée tout près», dit Jaime. Sa

pensée, absorbée par le souvenir des Febrer, se porta alors sur le

fameux commandeur don Priamo. Cette explosion formidable le fit songer

aux combats héroïques de ce mécréant, qui se moquait de Dieu comme du

diable, et ne connaissait d'autre loi que sa volonté. Celui-là, Jaime ne

le reniait pas. Il l'adorait. C'était le rebelle, son véritable aïeul,

le meilleur des Febrer!

En entrant dans la tour, il alluma une bougie, puis il s'enveloppa dans

le burnous de laine grossière qui lui servait pour ses excursions

nocturnes, et il prit un livre, pour se distraire de ses pensées,

jusqu'au moment où Pepét lui monterait son souper.

L'orage semblait s'être concentré sur l'île. La pluie s'abattait sur les

champs, qu'elle transformait en bourbiers. L'eau se précipitait le long

des sentiers en pente, devenus des ravins d'où elle débordait. A la

lueur rapide des éclairs, on voyait, comme dans un rêve, la mer noirâtre

où bouillonnait l'écume, la campagne submergée, que des poissons de feu

semblaient sillonner de toutes parts, et les arbres, brillant sous le

ruissellement de leur feuillage...

Ce soir-là, dans la cuisine de Can Mallorquí, une foule d'espadrilles

boueuses et de vêtements fumants montraient que, malgré l'orage, les

prétendants étaient à leur poste. La veillée d'amour se prolongeait.

Pép, d'un air paternel, avait permis aux atlóts d'attendre la fin de

l'orage, une fois la séance galante terminée. Il avait pitié de ces

jeunes gens forcés de cheminer sous la pluie. Lui aussi, il avait été

prétendant comme eux. Ils pouvaient attendre; peut-être l'orage

finirait-il vite; sinon, ils resteraient à la métairie; ils coucheraient

où ils pourraient, dans la cuisine, sous le porche... Une nuit était

bien vite passée!

Les jeunes gens, enchantés de cette aubaine, contemplaient Margalida,

parée de son costume de fête, assise au centre de la pièce, à côté d'une

chaise vide. Tous y avaient pris place déjà, à tour de rôle.

Quelques-uns, les yeux enflammés de désir, auraient bien voulu

récidiver, mais ils n'osaient.

Le Ferrer, désireux d'éclipser ses rivaux, pinçait de la guitare et

chantait à mi-voix, accompagné par le roulement du tonnerre. Le Cantó,

blotti dans un coin, méditait un nouveau poème. Quelques jeunes gens

saluaient de plaisanteries la lueur des éclairs, filtrant par les fentes

de la porte. Le Capellanét souriait, assis par terre, appuyant son

menton sur ses deux mains.

Pép somnolait sur sa chaise basse, vaincu par la fatigue du jour. Sa

femme poussait des soupirs et des exclamations de terreur chaque fois

qu'un coup de tonnerre plus violent ébranlait la maison. Elle mêlait à

ses gémissements des fragments d'oraisons murmurées en castillan, pour

qu'elles fussent plus efficaces. «_Santa Barbera bendita, que en el

cielo estás escrita..._»

Margalida, insensible aux regards de ses prétendants, semblait près de

s'endormir sur son siège.

Soudain, deux coups furent frappés à la porte. Le chien qui, peu

d'instants auparavant, s'était dressé, comme s'il avait deviné la

présence d'un étranger dans la cour, s'étira, mais sans aboyer et sa

queue s'agita joyeusement.

Margalida et sa mère se tournèrent vers le seuil avec quelque

inquiétude. Qui était-ce? A pareille heure, par un tel temps, qui

pouvait venir troubler la solitude de Can Mallorquí? Pourvu que rien ne

fût arrivé au señor!

Pép, réveillé par l'appel, se leva: «_Avant qui siga!_» dit-il. Il

invitait ainsi l'étranger à pénétrer sous son toit, avec la majesté

antique du _pater familias_, selon l'usage latin, maître absolu dans sa

maison. La porte n'était que poussée. Elle s'ouvrit, laissant passer une

rafale de vent et de pluie qui fit vaciller la flamme de la lampe. A la

lueur d'un éclair, se détacha sur le ciel livide une silhouette

encapuchonnée, une espèce de pénitent tout ruisselant, dont le visage

était presque entièrement caché.

D'un pas décidé, le nouveau venu entra sans saluer personne, et suivi du

chien qui flairait ses jambes avec un grognement affectueux, alla

s'asseoir à côté de Margalida, sur la chaise réservée aux prétendants

et, rejetant son capuchon sur ses épaules, fixa ses yeux sur la jeune

fille.

--Ah! gémit-elle en pâlissant, les yeux agrandis par la surprise.

Et son émotion fut telle, son mouvement de recul si brusque, qu'elle

faillit tomber.

Les morts commandent · 第 15 / 22 题