--Nous avions arrêté Cloquin dans la journée, au moment où il sortait du

restaurant. L’alibi qu’il invoque était, je le savais d’avance, faux;

cependant je devais m’en assurer. Mais vous-même, vous ignorez à quel

danger vous étiez exposée; et puisque vous avez eu l’obligeance

d’éclairer complètement la justice, je compléterai les renseignements

que je vous ai donnés. Avant-hier, au cours de la perquisition effectuée

à l’hôtel Clifton, nous avons trouvé, dans une liasse de papiers où

Cloquin avait rangé vos premières lettres, le plan minutieux d’un

appartement que nous supposons être le vôtre. Vous habitez au premier

étage sur la rue, dans l’hôtel sis au nº 37?

--Oui.

--La chambre que vous occupez, au-dessus du salon, est isolée?

--C’est vrai; l’étage supérieur est vide, depuis le départ de mon frère.

--Sur le palier du premier étage, on trouve à gauche la chambre de

votre... de M. de Chantorey; on tourne à droite, on arrive à votre

chambre après avoir passé par un couloir. Bien; il y a dans la chambre,

outre les menus meubles, un secrétaire, une commode Empire, un

chiffonnier, une table.

--Oui.

--Dans le secrétaire sont vos bijoux et divers objets de prix; dans la

commode, un nécessaire de bureau en or; dans le chiffonnier, avec une

trousse enrichie de pierreries, les fonds d’une œuvre de bienfaisance

dont vous êtes la trésorière?

--Tout cela est parfaitement exact.

--Voyez, c’est marqué sur le plan; Cloquin a un grand sens de l’ordre;

nous avons une dizaine de plans détaillés, pareils à celui-ci, avec des

indications sur le personnel des maisons, les habitudes, les heures où

l’on est sorti et même sur le caractère des habitants. Tout porte à

croire que si nous n’avions pas arrêté à temps le faux Garcia de La

Vega, vous auriez été dévalisée.--Il subsiste encore un doute: vous

assurez qu’il n’est jamais venu rue Brémontier?

--J’ai juré de dire la vérité, monsieur.

--Alors, comment Cloquin a-t-il pu lever le plan de votre hôtel?

--Mais c’est moi-même qui lui ai donné, sans m’en apercevoir, toutes ces

indications!

Et je me rappelai Ramon soupirant, à Saint-Cloud, tandis que je

bavardais à tort et à travers: «Parlez-moi! Dites-moi quelle est votre

vie, afin que je vive encore près de vous quand je vous quitte!» C’est

moi qui lui ai dessiné du bout de mon couteau sur la nappe le plan de ma

chambre: «Là, c’est la cheminée, avec un amour de petite pendule, un

vrai bijou de musée!» Le misérable! Il avait noté la pendule!

--Il y a encore une note qui reste inexpliquée; au bas du plan, je lis:

«Quelque chose à faire rue Jasmin, 32.» Qu’est-ce que cela signifie?

--Je suppose qu’il y a erreur, là; je ne connais personne rue Jasmin.

Le juge d’instruction était plus qu’aimable, presque familier; je

m’enhardis:

--Si je considère ma situation, elle m’apparaît désespérée.

--Oh! nullement, chère madame!

--Mais si; je n’oserai pas affronter la colère de mon mari lorsqu’on lui

aura révélé cette déplorable aventure. Après un tel scandale, je n’ai

pas le choix des déterminations...

--Vous vous exagérez beaucoup les conséquences...

--Un scandale mondain est une trop bonne aubaine pour les journaux; ils

ne laisseront pas échapper celui-là; il suffira d’une indiscrétion

d’avocat, d’une confidence d’huissier, et je serai perdue; j’ai un moyen

d’imposer silence aux gens et de me soustraire à leur méchanceté.

--Vous ne ferez pas ça! c’est stupide.

Bastardy avait deviné: et vraiment, je n’aurais pas hésité, car c’était

si simple! J’envisage le suicide sans aucune terreur dès qu’il ne se

complique ni de douleur ni de dégoût; le laudanum est un remède très

doux aux contrariétés par trop vives; il suffit d’en verser un peu plus

que pour une rage de dents; je me voyais très bien, rentrée chez moi,

prenant le petit flacon et dosant dans un verre d’eau le nombre de

gouttes nécessaires à la guérison de mon inquiétude. J’ai si peu de

raison d’être, en somme! Et quelle meilleure occasion de se retirer

après infortune faite!

Bastardy me gronda gentiment.--J’aurais pensé qu’une femme telle que

vous, au lieu d’avoir recours tout de suite aux moyens violents, eût

examiné d’abord s’il ne s’en offrait pas de plus discrets.

--Je me trouve compromise dans une affaire fâcheuse où, contre toute

vraisemblance, je suis coupable surtout d’étourderie; je dois à mes

parents et à mes amis de leur éviter les chagrins et la honte qu’ils ne

manqueront pas d’avoir à mon sujet et par ma faute. Je suis sacrifiée

d’avance; la loi vous ordonne d’être impitoyable.

--Oh! dit-il, j’ai le droit d’user d’indulgence. L’important, c’est que

M. de Chantorey ne sache rien; pour qu’il ne sache rien, il faut...

--Supprimer ma déposition! fis-je vivement.

--Hélas! ce n’est pas possible. Mais on peut tourner la difficulté;

attendez!

Il se pencha par-dessus la frontière, du côté de son greffier, et lui

souffla quelques mots à voix basse; le greffier acquiesça. Bastardy se

retourna vers moi.

--Donc, en ce qui me concerne, n’ayez aucune crainte, je garderai votre

incognito.

--D’autres n’auront pas la même réserve.

--Ça dépend! Il est clair que Cloquin aura communiqué votre nom à son

défenseur. Monsieur Gustave, qui défend Cloquin?

--Il a désigné Me Florival.

--Bravo! Excellent! Florival est un habile homme qui saura se taire dans

l’intérêt même de son client; nous aurions pu tomber sur un poseur,

enchanté de se tailler un succès de mauvais aloi; Florival me rassure.

Le pis qu’il puisse arriver, c’est qu’il réclame en échange de son

silence certaines concessions; enfin, on verra, je causerai avec

Florival.

--Mais... l’_Autre_?

--Toute la question est là. Certainement il peut provoquer un incident

d’audience; les magistrats, pressentis par moi, effleureront cette

partie de l’enquête; j’en parlerai au ministère public. Cloquin, selon

moi, ne tentera rien contre vous; je l’ai observé, c’est un caractère

curieux; il ne manque point de chevalerie à sa manière. Nous avons eu

toutes les peines du monde à lui arracher votre nom; encore, a-t-il

fallu que nous eussions les lettres en mains. Il renoncera vite à

l’alibi, dès qu’il en constatera l’inutilité. J’aurai soin de piquer son

amour-propre, le seul endroit par où il soit accessible. Il abandonnera

son plan de défense; votre déposition devient autant dire superflue.

--Ne mettrez-vous pas le comble à votre amabilité, en supprimant cette

trace de...

--Impossible, chère madame, impossible! Il faut prévoir le cas où le

prévenu se raviserait. Mais rassurez-vous, je réponds de son silence. Le

greffier va relire votre déposition; nous laissons le nom en blanc, avec

cette mention: _Sera communiqué s’il en est besoin._ Personne n’osera le

réclamer; de la sorte, nous satisfaisons tout le monde.

Le greffier bredouilla le résumé de mon interrogatoire; il l’avait

rédigé dans les termes les plus obscurs; cher homme! J’avais conquis le

greffier par-dessus le marché!

Je respirais plus librement: le juge d’instruction ranima mes terreurs

en me tendant un porte-plume.

--Maintenant, chère madame, signez.

--Si je signe, je dévoile mon identité; autant mettre mon nom en toutes

lettres au début.

--Oh! une signature se déchiffre assez malaisément!

Tu penses qu’il n’eut pas à me le répéter deux fois; je traçai au bas de

la feuille une série de jambages informes, soulignés d’un

paraphe-rature;--j’osai demander:

--Et la Presse?

--Aucun journaliste ne sera mis au courant.

--Ils sont si rusés!

--Je les défie de m’arracher la vérité: aussi bien ils n’y tiennent pas!

--Par exemple!

--Mais oui; ils désirent prolonger le mystère, exciter la curiosité; ils

échafauderont des hypothèses, discuteront des probabilités; sans

prononcer aucun nom, on attirera l’attention sur une quantité de dames.

Et ce seront des démentis, des entrefilets, des chroniques, des

réponses; ils auront tiré de cette énigme plus de copie que ne leur en

eût fourni la simple réalité. Souvenez-vous du Masque de Fer!

Je me confondis en remerciements; M. Bastardy me reconduisit à la porte

de son cabinet. Ouf! sauvée!...

Pas encore; d’autres juges d’instruction étaient à l’affût, d’autres

_curieux_, comme on dit dans l’argot spécial: les reporters. Je ne

pensais plus à eux, quand je me heurtai à un museau en arrêt à la porte

du couloir; ma voilette se baissa d’elle-même et je pris le _pas glissé_

(un pas à moi, que je prends dans la rue quand je suis suivie par des

têtes déplaisantes; j’essoufflerais un régiment). Au haut de l’escalier,

dans la pénombre, un de ces messieurs tente de me bloquer:

--Madame, un mot, je vous prie!

Brusque crochet; je saute les marches deux à deux; un autre journaleux

plus leste m’entreprend au palier inférieur:

--Madame, je vous supplie de m’accorder deux minutes; j’ai...

Ouiche! je suis dans la cour, j’ai passé la grille; sur le boulevard, je

me retourne; ils sont deux à me filer, un grand et un petit bouffi: ils

se disposent à me cerner; je traverse, ils traversent. Place

Saint-Michel, je me faufile, à un endroit où l’on répare la chaussée; le

petit bouffi s’attarde; le maigre se faufile derrière moi, parmi les

cordes tendues; je l’ai dans le cou, et je cours presque.

Le temps pressait, il était quatre heures et demie; je devais être

rentrée avant Roger, et l’autre qui ne me lâchait pas d’un pouce, qui ne

me lâcherait qu’à ma porte! Les précautions devenaient inutiles, si je

n’arrivais pas à le semer.

Au coin du boulevard Saint-Germain, aux omnibus, la circulation

s’engorge; là je gagne de l’avance sur le maigre et je perds le petit

bouffi. Juste le temps de sauter en voiture: un sapin, malheureusement

découvert, maraudait; je m’y jette: «Auteuil, bon pourboire!» Le

reporter court à mes trousses, sans s’arrêter hèle un autre fiacre et me

rejoint. Un pavage en bois nous sépare, mais je suis obligée de stopper

devant un fardier à six chevaux, et, de nouveau, je suis repincée;

j’explique au cocher:

--Un monsieur me persécute depuis une heure; pour m’en débarrasser, je

suis montée dans votre voiture, mais il en a pris une autre; tâchez de

le distancer.

--Ça se trouve bien, j’ai un cheval frais!

Un coup de fouet, et nous voilà lancés au grand galop en plein boulevard

Saint-Germain, sautant sur les pavés, dérapant et tanguant sur les rails

du tramway, semant la terreur le long de notre route; nous avons

escaladé trois trottoirs, serré une dizaine de bicyclettes, écrasé un

tuyau d’arrosage, serpent à roulettes qui nous barrait la voie; je me

cramponnais à la capote pour ne pas être jetée hors de la voiture; les

sergents de ville agitaient l’illusoire point d’exclamation de leur

bâton blanc.

Et derrière nous l’autre voiture aussi bondissait au triple galop, ne

perdant pas une ligne de terrain, profitant même du chemin libre que

nous lui tracions. Quelle poursuite! La course à l’abîme!... Mon cocher,

sans détourner la tête, m’interrogeait:

--Gagnons-nous?

--Non.

Et des jurons, et des coups de fouet! Le pont de la Concorde étant

barré, nous le brûlons... nous prenons par le quai de l’Alma, ventre à

terre; le vent nous sifflait aux oreilles. Le cocher perd son chapeau de

paille:

--N’arrêtez pas, je le paie!

Le pont traversé, nous frôlons le train à vapeur de Versailles, et,

hardi! dans l’avenue de l’Alma! Un crochet par la rue Pierre-Charron,

nous dévalons dans une rue de traverse, un autre crochet par l’avenue

Montaigne.

--Nous gagnons?

--Un peu.

--Chouette, papa!

Nous retraversons le chemin parcouru. En route pour le Trocadéro! Ça

monte; si on nous arrête, nous sommes rejoints; le cheval s’essouffle et

je vois poindre de l’autre côté de l’avenue le cortège d’un enterrement

qui s’avance perpendiculairement à notre route. Perdus! Il va nous

couper le chemin; nous sommes pris!

Un dernier coup de fouet; le cheval saute dans les brancards... nous

passons... nous sommes passés! Et derrière nous le corbillard referme la

voie; on ne passe plus! Je suis sauvée.

Le cocher profite du répit, s’engage dans un dédale de petites rues,

regagne Auteuil par des chemins inouïs; on ne retrouvera pas ma trace,

désormais.

Je lâche mon sapin, je prends le train et je rentre chez moi;

l’excitation de la poursuite m’avait ranimée; lorsque je fus dans ma

chambre, la réaction me jeta bas; ci: une fièvre solide qui m’a tenue au

lit quatre jours et trois nuits et dont je suis mal remise; et tout le

temps j’avais cette idée fixe: «Pourvu que je ne délire pas! que je

n’aille pas tout raconter, à mon insu!» Roger me veillait et ne m’a pas

abandonnée un instant. Quand je me suis relevée, j’étais encore très

faible; il s’est installé auprès de ma chaise longue et il m’a fait la

lecture,--tu devines ce qu’il m’a lu: l’_Affaire Cloquin_, parbleu! Ce

fait-divers le passionne, il dépouille tous les journaux et il m’impose

le récit de choses... que je connais trop!

Les journaux s’intéressent beaucoup à ma modeste personnalité; désireux

de rentrer dans ses frais de fiacre, le reporter de l’_Intègre_ a rédigé

la description de sa course échevelée à ma poursuite; signalement: ma

toilette, ma personne, mon allure, le tout assez inexact, par bonheur!

Le public s’est pris de curiosité pour moi, je suis devenue l’_Inconnue

de Cloquin_, la _Femme du monde introuvable_, la _Mystérieuse personne_.

Bastardy avait vu juste; on a mis en avant un tas de noms propres,--ou à

peu près propres,--on a cité quatre ou cinq dames tarées et titrées,

celles que l’on a surnommées la «vieille garde-noble», puis on a fouillé

dans l’armorial exotique, puis chez les Américaines emmarquisées; on a

interviewé Bastardy qui s’est montré très habile. Tout en feignant de

lâcher quelques indiscrétions, il s’y est pris de manière à égarer les

curieux; on ne sait plus si je suis grande ou petite, jeune ou vieille,

brune ou blonde.

Me Florival, l’avocat du prévenu, a été interviewé; il a déclaré qu’il

ignorait mon existence et qu’il fallait se garder de mêler des femmes à

cette affaire; Florival a son plan: je suis l’otage de son client auquel

on tiendra compte de la discrétion de son défenseur.

Et moi?--En ce moment, je me tâte, comme une qui vient de tomber du

cinquième étage et vérifie s’il n’y a rien de cassé. Je suis abasourdie;

j’ai oublié les péripéties de ces derniers mois et je ne m’attache qu’à

cette seule pensée: «Va-t-il me dénoncer?» A l’idée du tintamarre

subséquent, le vertige me prend et je ferme les yeux: j’ai

l’hallucination suivante: la mère Cosquin déboulant chez Valentine et

hurlant: «On tient le nom! C’est Yvonne! Je m’en doutais!» Et tout le

poulailler en révolution! Et ma belle-sœur des Valleures qui lève les

bras au ciel!

Et Roger! Dieu! quelle catastrophe! je n’y assisterais certainement pas.

Chaque jour de gagné me rend un peu de tranquillité; mais il suffit d’un

mot pour tout détruire.--Avec ça, Roger est du comité de propagande

électorale monarchiste, il s’y donne tout entier, il conspire, il en

néglige la rue Jasmin! Suppose que le gouvernement se venge et joue un

vilain tour à son adversaire; le ministre s’est fait communiquer le

dossier; Bastardy a dû lui donner mon nom, c’est probable. Et quand

Roger m’annonce que le Comité a décidé de prendre l’offensive, je suis

dans des transes atroces, et je me dis que je vais lire mon pauvre nom

dans les feuilles du soir. Rien qu’aujourd’hui, il y avait sur moi deux

chroniques, quatre fantaisies, une nouvelle à la main, des informations

comme s’il en pleuvait, un article de Rochefort, un de Drumont, qui

affirme que j’appartiens à une des plus grandes familles israélites; les

socialistes sont capables d’interpeller, d’exiger la lumière... Je suis

folle.

L’agitation où je me débats a un avantage: elle m’empêche de réfléchir,

je m’échappe à moi-même; il serait bon de maintenir cet état-là; Suzanne

(qui ne sait rien) m’a proposé de partir en voyage avec elle; j’ai

accepté. Roger m’autorise à m’éloigner de Paris. Nous partirons dans une

semaine. Durant cet exode, le silence se sera fait autour de l’_Affaire

Cloquin_ et j’aurai obtenu trois mois de répit; d’après l’_Intègre_, le

procès ne se jugera qu’à la rentrée. Indique-moi un moyen pour détacher

mon mari du comité royaliste.

Ma chère petite amie, je me regarde dans la glace et je suis stupéfaite

du changement qui s’est opéré en moi; j’ai une malheureuse figure

vieille, anxieuse, où s’écarquillent des yeux de folle; ma pauvre figure

que j’aimais tant! J’ai maigri, il semble que je relève d’une longue

maladie; je me sens mal à l’aise dans la vie.

Et je suis de nouveau seule, toute seule. A chaque minute, au moindre

pas trop brusque, je sursaute: «On vient me chercher, m’apprendre que

tout est découvert!»

Les regards des gens m’emplissent de trouble, et les nuits, surtout les

nuits, s’écoulent interminables; les heures tombent une à une dans le

silence et je retourne le même problème: «Parlera-t-il?»

Brûle soigneusement cette lettre ainsi que les précédentes; je tiens à

ne rien conserver de cette affreuse histoire. Mais j’ai des souvenirs

qui m’attendent au détour, et qui ne me lâcheront point; même si la

conscience pardonne, la mémoire ne pardonne pas.

Un mot de toi me fera grand bien...

XIV

OÙ FINIT L’AVENTURE

Ah! maudite galère!

_Les Fourberies de Scapin_.

Je rentre à Paris; j’ai traversé des villes, des musées, des églises, et

des hôtels; on m’a montré le même grand boulevard dans trois capitales

différentes, et des wagons me secouèrent sans merci. Partout

l’inquiétude m’a poursuivie: «Parlera-t-il?»

Durant trois mois, l’obsession de ce cauchemar m’a gâté mes jours; la

nuit, des voix de juges m’éveillaient en sursaut: «Tournez-vous et dites

à Messieurs les Jurés quelles ont été vos relations avec l’accusé.» Dans

le Quercy où nous avons automné un mois, j’ai vu raviver mon supplice.

Roger recevait les journaux; j’ai pu suivre, dans ses détails,

l’_Affaire du Marquis_; ces deux semaines de débats ont été pour moi

pleines de transes. Aujourd’hui, je suis délivrée, acquittée; _il n’a

pas parlé!_

La vie de cet homme est une chose extraordinaire; il n’est pas

Brésilien, mais Batignollais; il n’avait jamais quitté Paris. Il

commença par être acteur, puis commis d’agent de change. Condamné pour

vol à cinq ans de prison, il s’est échappé; il fonda une banque

d’exploitation minière dont le principe était, paraît-il, ingénieux;

faillite frauduleuse et condamnation sous un autre nom; après sa

libération, il forma une bande dont la spécialité était de dévaliser des

hôtels en été. Cette bande comptait parmi ses adhérents des domestiques,

valets de chambre, cuisiniers, et même des nourrices! L’organisation en

était parfaite, quasi-administrative, avec sous-chefs, inspecteurs,

directeurs du personnel, caissières, comptables, contentieux,

recrutement, correspondance; en tout plus de quatre-vingts affiliés. On

a saisi des archives tenues à jour: on étudiait une expédition des mois

et des mois, on ne l’entreprenait qu’à coup sûr.

Le plus souvent, Cloquin se renseignait lui-même: il avait un procédé

infaillible; il guettait les femmes au Salon de Lecture d’un grand

magasin et entrait en conversation avec elles de la manière suivante: il

leur volait leur porte-monnaie et le leur restituait comme s’il venait

de le ramasser à terre. Il s’attaquait de préférence aux demi-mondaines

cotées; une fois en rapports avec elles, il les accompagnait, les

entreprenait, jusqu’à ce qu’elles l’eussent introduit chez elles; il

notait les entrées, les sorties, les accès faciles; il dressait le plan,

et trois mois après, la bande opérait. Le vol commis, on en distribuait

le produit à divers receleurs ou banquiers; la paye se faisait tous les

mois; une caisse de secours aux affiliés arrêtés ou en fuite

fonctionnait, ainsi qu’une caisse d’épargne. Cloquin déclara:

--Mon rêve était d’instituer une retraite pour mes employés.

Les bonnes fortunes de ce singulier brigand sont désormais célèbres (peu

s’en est manqué que je n’y figurasse). J’ai transcrit le passage de

l’interrogatoire qui me concerne plus particulièrement:

D.--Vous étiez très apprécié dans les petits théâtres où vous aviez la

réputation de dépenser sans compter?

R.--Il n’y a pas que dans les petits théâtres.

D.--C’est vrai; l’instruction a révélé que vous étendiez vos conquêtes

jusque dans le Monde, le vrai monde, où vous n’étiez cependant pas

admis.

R.--Une femme ne regarde pas où elle aime; les plus fières sont les

plus faciles.

D.--Vous n’avez pourtant rien de bien séduisant.

R.--Et je vous jure que je ne me donnais pas grand’peine.

D.--Vous vous faisiez passer tantôt pour Brésilien, tantôt pour

Égyptien?

R.--Afin de pallier les fautes d’éducation qui m’échappaient.

Et plus loin (décidément ce président n’en revient pas!):

D.--On se demande comment vous êtes parvenu à vous glisser dans

l’intimité de certaines femmes.

R.--C’est mon secret! (_Rires._)

D.--Lorsqu’elles étaient à votre merci, vous insistiez pour qu’elles

vous menassent chez elles; vous aviez l’intention bien arrêtée de les

dévaliser.

R.--Ce n’était pas uniquement pour les dévaliser. (_Rires._)

D.--Soit. Don Juan se doublait de Robert-Macaire.

R.--L’un et l’autre ont à observer le secret professionnel, Monsieur

le Président.

Sur cette réponse significative, le président a brusquement détourné

l’interrogatoire; puis ç’a été à la barre un défilé de témoignages

féminins; celui de Diane de Vaucresson m’a beaucoup frappée; elle a

déclaré que pour sa part elle n’avait pas à se plaindre de l’accusé,

qu’il lui avait laissé le meilleur souvenir; sans doute elle lui

reprochait d’avoir dévalisé son hôtel de fond en comble, mais c’était un

dommage d’une importance relative, qu’elle lui pardonnait. Je copie

d’après l’_Intègre_:

D.--C’est extraordinaire! Le lendemain du pillage de votre hôtel, vous

accouriez au commissariat; vous étiez toute en larmes!

R.--Toute en larmes! C’est exagéré.

D.--Vous saisissiez la justice, vous déposiez une plainte et vous

promettiez une récompense à l’agent qui découvrirait les auteurs du

vol commis chez vous.

R.--C’est vrai, je ne me doutais pas qu’il s’agissait de LUI.

D.--Alors, il vous est agréable d’avoir été cambriolée par Cloquin?

R.--Non... cependant je lui ai pardonné.

Me Florival.--Madame de Vaucresson a retiré sa plainte.

Le président Moche.--C’est possible, mais la justice suivra quand même

son cours.

Le réquisitoire de l’avocat général Morné de Belantre était d’une

insigne mauvaise foi; ce Belantre me paraît peu sympathique; il s’est

écrié:

«On vous a présenté cet homme sous les traits d’un bandit-gentilhomme,

du cambrioleur galant qui courtise les belles d’une main et de l’autre

les détrousse (_sic_!) Bref, le Dernier Cartouche! Messieurs, Cloquin

est un vulgaire escroc, que l’on cherche vainement à parer d’un vernis

d’élégance; c’est l’homme à femmes, la plaie de notre société moderne,

l’amant de rencontre, le favori de toutes les détraquées et de toutes

les névrosées, de quelque monde qu’elles soient; le bas escarpe,

paresseux et cruel, qui vit de rapines, de tricheries, d’expédients

louches, jusqu’au jour où il a recours au vol à main armée, enfin à

l’assassinat.»

Le reste du réquisitoire était dans ce goût; il s’y trahissait une si

évidente malveillance que l’auditoire a protesté par des murmures

prolongés; le président a menacé de faire évacuer la salle; Morné de

Belantre a été sifflé à la sortie.

Me Florival a remis les choses au point: il a parlé comme un ange. Sans

chercher à diminuer les fautes de son client, il leur a laissé leur côté

pittoresque:

L'aventure · 第 9 / 10 段