«Vous ne sauriez juger de la même manière les coupables qu’une même loi

désigne pour les mêmes peines; la morale ordinaire s’adapte mal à des

caractères dont l’énergie exige plus de liberté que n’en réclame le

commun des hommes; il suffit d’un rien pour modifier profondément la

destinée de ces tempéraments: des conditions sociales différentes, une

éducation plus poussée, une vocation manifeste, que sais-je? de l’argent

prêté au bon moment. On vous a expliqué les rouages de cette vaste

association montée par actions, organisée, de l’aveu des experts, sur le

modèle des grands établissements de crédit. Sous des cieux plus

cléments, Cloquin eût certainement utilisé une volonté, une ingéniosité

peu ordinaires. Les qualités de séduction dont il était doué, le charme

étrange qu’il portait en lui et qui lui attirait aussitôt les

sympathies, l’espèce de domination qu’il exerçait sur les femmes,

n’était-ce pas plus qu’il n’en fallait pour mener à bien les plus

audacieux projets d’ambition et de fortune? Un peu de scrupule, un peu

de suite dans les idées, et vous aviez un spéculateur, un brasseur

d’affaires, un lanceur d’entreprises; le grand tort de Cloquin fut de ne

point naître réellement aux pays dont il se réclamait, aux pays

affranchis de toute contrainte mesquine; il en serait revenu riche...

c’est-à-dire honorable!»

Le public approuvait visiblement Me Florival; à coup sûr cet homme-là

sera bâtonnier. Il aurait enlevé un demi-acquittement, une condamnation

modérée; par malheur, il y avait trop de chefs d’accusation et des

condamnations antérieures. Le client de Me Florival ne s’en est tiré

qu’avec dix années de réclusion.

C’est pour moi dix années de repos, au moins; et dans dix ans on aura

oublié l’affaire du Marquis. On continuera, j’espère, à mettre mon

anecdote au compte (déjà plein à déborder) de la duchesse de Valais ou

de la vicomtesse Lafoly; d’ailleurs j’y veillerai; celles-là n’ont plus

rien à perdre; aussi bien elles seront très flattées ou se défendront

mal.

Ce que je pense de cet homme à qui je dois tant d’émotions atroces, tant

de nuits d’insomnie? Je ne puis me prononcer; j’ai beau faire, je ne

parviens pas à l’identifier avec Ramon Garcia de La Vega, qui fut pour

moi le prince Charmant des légendes; je les considère comme deux

personnages relativement contradictoires: l’un à qui je dois d’exquis

souvenirs, et qui disparut subitement; l’autre, le cambrioleur, qui,

possédant mon secret, eut la... oui, la délicatesse de ne le point

dévoiler. Je suppose que Ramon est parti au loin; je lui garde une

pensée mélancolique et plutôt reconnaissante. Je prendrai désormais

l’habitude de dédoubler les gens et de n’en conserver que le personnage

agréable.

Tu vas dire que je suis sotte autant que Diane de Vaucresson; d’abord je

ne suis pas persuadée qu’il existe entre Diane de Vaucresson et moi une

dissemblance catégorique; et puis je n’ai pas le droit de conserver

rancune à Ramon parce que Cloquin méditait de me dévaliser.

Il me reste un dernier aveu à te faire: je suis depuis trois mois dans

les meilleurs termes avec mon mari. Avant notre départ, redoutant un

éclat, j’avais pris mes précautions, je m’étais rapprochée de Roger. Il

trouvait en moi une tendresse à laquelle il n’était pas accoutumé, il

montra une juste défiance; j’ai redoublé de soins, d’attentions: il

s’est apprivoisé. J’ai même remporté une victoire brillante sur la rue

Jasmin, car on me préfère. Les visites à Auteuil s’espacent, Roger est

en instance de rupture.

J’ai marqué mon premier succès par l’enlèvement de mon mari, que

j’emmenai à Stockholm, de complicité avec Suzanne; je l’ai tant prié

qu’il a fini par consentir; il a envoyé sa démission du Comité général

monarchiste: premier gage de tranquillité. Je médite de le rallier à la

République. A notre retour, je l’ai emmené dans le Quercy, sous prétexte

de propagande électorale; je me suis attelée à la politique, dont

j’affichais dans le temps un dégoût incoercible. Je reçois des électeurs

influents, je festoie des maires et j’assiste à des cérémonies telles

que le baptême de pompes et l’inauguration de cloches (non, c’est le

contraire), je fascine des préfets, je visite le suffrage universel chez

lui.

Roger me sait un gré énorme de mon dévouement à sa personne; dans les

commencements, il m’a été pénible de feindre une affection que j’étais

loin de ressentir; maintenant l’habitude est prise, je suis résignée.

Il n’y a que Glaris qui ait subodoré quelque chose; je l’ai revu à

Paris, un soir de la semaine dernière, et nous avons causé sur le

canapé-aux-confidences:

--Vous êtes très changée, m’a-t-il dit.

--Enlaidie?

--Non... Vous avez un je ne sais quoi.

--La patte d’oie?

--Oh! vous êtes plutôt plus jolie; mais vous avez acquis un peu de

tristesse ou de gravité chronique. Ai-je encore le privilège de

l’indiscrétion?

--Allez, vous verrez bien si je vous interromps.

--Vous ne ressemblez plus à la frivole Clara Tender; on dirait que vous

couvez une arrière-pensée?

--Il n’est pas impossible...

--Vous auriez frôlé la grande passion que je ne m’en étonnerais pas.

--Continuez à vous promener dans le domaine des suppositions.

--Et je suppose que la grande passion n’a pas voulu de vous?

--A quoi rattachez-vous ces hypothèses?

--A votre air résigné... oui, résigné... Toutes les femmes, une fois

dans leur vie, essayent l’Aventure; bien peu ont à s’en louer.

--Aucune ne s’en loue.

--Si fait, une sur mille: que voulez-vous? Il est équitable qu’il n’y

ait pas de gros lot pour tout le monde.

--En admettant que vous ne vous soyez pas trompé, et que j’aie essayé

l’Aventure...

--C’est presque un aveu?

--... Et que ça ne m’ait pas réussi, me conseilleriez-vous d’essayer

encore?

--Jamais; il est des sottises qu’on ne doit pas recommencer.

--Et si c’était avec vous?

--Même si c’était avec moi. Et cependant, un jour, j’ai bien cru que je

ne vous étais pas indifférent.

--Oui... vous n’avez pas profité de l’aubaine et ça m’a passé.

--Tiens! De mon côté, j’ai pensé qu’il serait bon de tenter le voyage

ensemble; cela date de plus d’un an. Bah! je ne regrette rien, vous

auriez été une détestable partenaire.

--Et vous donc?

--Moi? j’aurais été simplement odieux! Il nous reste le souvenir d’un

flirt agréable que nous n’avons pas abîmé. Aussi, je vous le répète,

quelle que soit votre arrière-pensée, chassez-la: les choses valent par

la seule idée que nous nous en faisons: il ne faut rien regretter.

O Glaris, cher Glaris fatigué, vous êtes un sage; quand je serai tout à

fait rassurée, je ne regretterai plus rien. Si, cependant, je

regretterai une impression que je n’ai pas eue. Tu te rappelles la

journée de Saint-Cloud, et cette minute où mon amoureux terrible se jeta

sur moi comme Tarquin sur Lucrèce; quand je songe à la scène en

question, je me demande si je n’ai pas été dupe d’un sot préjugé;

j’aurais dû me laisser _tarquiner_, j’aurais eu au moins ce bénéfice de

mon intrigue.

Il subsiste un doute: ai-je manqué l’amant prédestiné, l’homme qui vous

prend tout entière? Ramon était peut-être cet amant-là; j’ai perdu

l’occasion de vérifier.

Que veux-tu?... C’est tout de même dommage!

YVONNE.

XV

QUE L’ON AURAIT DÛ PLACER EN TÊTE

Un royaume! Un royaume! Mon cheval pour un royaume!

BILL SHARP, _Drame inédit_.

Un ami me dit:

--Je n’aime pas ce roman.

--Je ne l’ai pas écrit pour vous.

--Il est trop court.

--Mon asthme ne me permet pas une plus longue haleine.

--Vous avez tort d’écrire de petits romans.

--Quand je serai grand, j’en écrirai de plus longs qui auront 800 pages.

--Le procédé des lettres est bien démodé; d’ailleurs vos lettres ne sont

pas de vraies lettres.

--Je n’ai pas cherché à reconstituer de vraies lettres.

--Non seulement elles sont interminables, mais invraisemblables,

par-dessus le marché; les femmes ne racontent pas leurs secrets à leurs

amies.

--Comment connaîtrait-on ces secrets si elles ne les racontaient à leurs

amies?

--Soit, mais il y a des choses que l’on ne confie pas au papier; un

papier s’égare.

--Aussi n’a-t-on de cesse qu’on ne les ait écrites.

--Ce roman trop court est aussi trop long; vous aviez la matière d’une

nouvelle, vous l’avez étirée en quatorze chapitres; coupez-en une bonne

moitié.

--Si c’est la bonne moitié, je préfère ne pas la couper.

--On vous dira que la trame est trop ténue.

--L’étoffe en est plus fine; la façon de broder... vaut mieux que ce

qu’on donne.

--Vous promenez vos personnages un peu partout, sans autre raison que de

décrire des coins de Paris.

--D’accord; jadis j’ai décrit Montmartre et les petites femmes d’amour;

puis j’ai décrit le pays des snobs; il me restait encore quelques

squares et divers monuments à exploiter.

--Dès le milieu du livre, on entrevoit le dénouement; cela n’intéressera

pas les gens.

--Je suis mon idée; qui m’aime me suive.

--Pour qui écrivez-vous?

--Pour l’homme que j’aurais voulu être.

Mai-juillet 1897.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

I. Bâtons rompus 1

II. Une idylle à la lingerie 16

III. Chansons, romances et gaudrioles 31

IV. Dans la nuit 46

V. Le dernier salon où l’on cause 73

VI. Chez le Roi-Martyr 97

VII. La scène de l’église 139

VIII. Une belle journée 157

IX. Où les événements se décident enfin à se précipiter 191

X. Sœur Anne, ma sœur Anne 210

XI. Complainte du Roméo inaccessible 214

XII. Entr’acte 219

XIII. Les curieux 228

XIV. Où finit l’aventure 262

XV. Que l’on aurait dû placer en tête 277

ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY.

L'aventure · 第 10 / 10 段