réclamaient à Londres, ou à Munich; il s’est hâté. Un rendez-vous
d’amour, on le remet. Les femmes ne sont-elles pas toujours disposées à
l’accueil de l’Amant prodigue?
... D’ailleurs rien n’est plus vrai; toute mortifiée que je suis, je me
retiens de lui écrire que je l’attends et que je lui appartiens ce soir,
s’il le veut. Roger s’en va régulièrement à neuf heures; aussitôt après
son départ, c’est une débandade générale; les serviteurs de différents
sexes se sauvent à qui mieux mieux, et je ferme les yeux. Que de belle
liberté perdue, puisque je reste seule, devant ma petite table, à
rêvasser et à ruminer du chagrin!
Je n’aurais jamais pensé que je dusse autant intéresser la partie;
j’éprouve de la peine, de la _vraie peine_; ce n’est plus seulement
cette espèce de malaise que tu nommes la «chair inquiète». Il s’y mêle
de la désillusion, de la rage d’être dédaignée, et le sentiment de ma
déchéance; je tiens à ce rasta, à ce demi-nègre; je lui écris des
lettres de reproches tendres où je mets le meilleur de mon cœur; je me
garde de les lui envoyer; il ne les comprendrait pas si, à son retour,
il avait même l’idée de les lire.
A son retour, il m’écrira: «Soyez à telle heure à tel endroit!» et j’y
serai et je serai ravie. Tu avais raison, il faut se réserver pour celui
qui viendra, celui qui est digne de tenter avec vous l’Aventure; mais je
n’étais plus en possession de moi-même: aucun raisonnement ne prévaut
contre un baiser, si c’est le baiser espéré. Glaris disait: «Ce qui me
répugne dans l’amour, c’est que la bestialité y domine; et tous nos
efforts ne tendent qu’à la justifier à l’aide de subtilités
psychologiques.» La duchesse de Sion, qui était faible avec un de ses
laquais (il n’y a pas de grande dame pour son valet de chambre), devait
s’excuser en invoquant la psycholalie dont regorgent plusieurs livres.
J’aurais de la sympathie pour ma douleur si elle en valait la peine;
même cela m’est interdit; je me suis compromise dans une histoire banale
où j’ai joué par surcroît le rôle le plus médiocre; ainsi en prend à
maint et mainte...
Toi, tu es heureuse; tu es liée à l’ami de ton choix, rien ne vous
séparera plus. J’ai encore la lettre où tu me disais que ta vie
sentimentale était close; que tu n’avais plus qu’à entretenir le bonheur
acquis; tu me racontais tes journées à Écouen, en compagnie de Gérard,
vos joies, vos projets; c’est cela qui m’affolait; j’ai tâché de me
créer l’illusion de votre idylle; je n’ai abouti qu’à la caricature.
Tout ça, c’est de la Rêverie-pour-violoncelle; mais, sapristi! je plains
mon prochain amant.
XII
ENTR’ACTE
Deux mesures pour rien!
CHARLES LAMOUREUX.
Comme ta lettre m’a étonnée! Comment, toi aussi, ma pauvre petite, tu
démontes tes panoramas?--Sincère avant tout, je dois te dire que ta
déception m’a un peu consolée; le malheur d’autrui est excellent pour
nous remettre du nôtre; excuse cette sinistre franchise, j’ai l’égoïsme
des convalescents.
J’avais appris ton départ d’Écouen; rien de précis. Et puis il a couru
sur toi des bruits si absurdes, que j’avais prêté à ceux-ci une
attention peu complaisante. J’étais en visite chez Valentine, quand la
mère Cosquin est arrivée, reluisante de joie; elle prend le temps de
caler sa personne au fond d’un fauteuil, et, après un regard de côté
vers moi, elle débute:
--Vous savez la nouvelle? Notre petite Germaine Censy ne divorce plus!
Là-dessus, toutes ces dames s’agitent, battent des ailes, gloussent,
caquettent; si tu avais vu ce poulailler!...
--Non!
--Pas possible!
--Allons donc!
--C’est trop drôle!
--Est-ce bien vrai?
La mère Cosquin jubile; elle t’en a beaucoup voulu d’avoir accaparé les
conversations de cet hiver; quoique t’ayant dans le nez, elle ne peut
pas te sentir (bizarre anomalie). Elle reprend:
--Elle s’était installée chez les Sœurs de Magdala.
--Oui, pauvre petite! s’écrie Valentine.
--Tout le monde l’approuvait: c’était si courageux de s’imposer une
retraite pénible, loin de Paris! Elle cachait son jeu. Tous les jours,
M. Gérard Levail prenait le train pour Écouen...
--Bah!
--Je m’en doutais!
--Oui, continue la Cosquin, et madame Censy allait le prendre à la gare,
on ne voyait qu’elle sur le quai; ensuite; ils se promenaient en
tonneau.
--Comme Diogène?
--Mais non, ma bonne! _Tonneau_, petite voiture. Ils dînaient ensemble,
elle reconduisait M. Levail à la gare. La règle des Sœurs de Magdala est
très élastique, on a la liberté quasi complète; pourvu qu’elles rentrent
le soir, les pensionnaires peuvent courailler toute la sainte journée
(elle a dit: _courailler_). Comme c’est respectable! Enfin! Où en
étais-je? Ah! oui: ils jouaient aux petits amoureux, c’était frais et
joli.
--Comme son titre, au _Printemps_! interrompit Valentine.
--Mais ça n’a pas duré; toujours la même affaire: amour contrarié, amour
caché, amours solides; amours faciles, amours perdues. M. Levail, qui
prenait régulièrement le train des amants, s’est peu à peu lassé; il
s’est avisé de réclamer son jour de congé par semaine; puis il n’est
plus venu que tous les deux jours; le pays ne lui offrait plus rien
d’inédit, il le connaissait...
--... dans l’Écouen?
--C’est le cas de le dire! madame Censy s’est fâchée; chaque fois les
explications étaient plus embarrassées; on échangeait des mots
aigres-doux, puis simplement aigres. Le beau Gérard a boudé une semaine;
lorsqu’il s’est décidé, il n’a plus trouvé Germaine à la gare. Querelle;
autre semaine de bouderie, au bout de laquelle Gérard écrit à Germaine
que décidément leurs caractères ne sont pas faits pour une vie commune,
qu’il préfère rendre à madame Censy sa liberté.
--Qu’est-ce qu’elle en fera?
--Justement; elle lui a répondu: «Ma liberté? Qu’est-ce que j’en ferai?
J’ai tout lâché pour vous.»
--Ils ne se tutoient pas?
--On ne se tutoie pas dans les lettres de reproches. Madame Censy reçoit
une lettre datée de Kreuznach, une épître charmante qui disait: «Je
m’arrache le cœur; il le faut! J’aurai du courage pour deux!» Ce qui
signifiait: «J’en ai assez, sauve qui peut!»
Pendant que la Cosquin débitait son fiel, j’étais abasourdie. Tu ne
m’avais pas mise au courant; cette vieille musaraigne paraissait très
documentée; le poulailler se préparait à tomber sur toi avec un ensemble
touchant. Déjà Valentine soupirait:
--Pauvre petite madame Censy!
--Vous la plaignez?
--Elle a ce qu’elle mérite!
--Il y a une justice au ciel!
--Merci! où serait l’avantage de rester correcte, s’il n’était pas de
sanction pour les frasques?
Et allez donc! Et allez donc! On approuvait Gérard, naturellement.
Bonnes chères petites madames!
La mère Cosquin soigne ses effets; elle avait gardé le meilleur pour la
fin:
--Germaine a passé trois jours entre la vie et la mort. (C’est faux,
hein?) Sa mère l’a emmenée en Vendée; là elle s’est rétablie; une
après-midi on lui annonce qu’un monsieur désire lui parler; c’était
Censy!...
--Ah! mon Dieu! un homme si violent!
--Il a été parfait; il s’est avancé vers sa femme, la main tendue; il
lui a dit: «J’ai quelque chose à vous proposer; j’estime que c’est plus
avantageux pour vous que pour moi, aussi je vous engage à réfléchir
avant de le repousser: voulez-vous reprendre la vie commune?»
--Oh! voilà un mari! Qu’est-ce qu’elle lui a répondu?
--Ce qu’il y avait à répondre: «Je vous ai donné mille raisons de me
détester; quel intérêt avez-vous à me proposer une pareille résolution?»
Censy ne s’est pas fâché; il paraît que son humeur s’est beaucoup
modifiée; il a riposté: «Je ne vous déteste plus; je viens à vous sans
colère parce que je n’ai désormais que de l’indulgence pour les autres
comme pour moi-même. Je reconnais combien je fus ridicule en prenant au
tragique une disgrâce que l’on s’accorde à juger comique.»
--Mais, c’est Dumas petit-fils, cet homme-là!
--Non; il a bien spécifié: «Je ne vous pardonne pas, je n’ai pas à vous
pardonner; je vous invite à recommencer l’expérience de la vie à deux
sur de nouveaux,--et j’insiste,--sur de moindres frais. Je n’exige rien
de vous que de la cordialité; je vous marquerai en revanche beaucoup
d’égards; ainsi nous serons comme deux passagers de la même cabine qui
s’arrangent de leur mieux pour ne pas se gâter mutuellement la
traversée. Durant ces trois mois où nous avons été séparés, je me suis
amélioré sensiblement; si mes informations sont justes, vous avez dû,
dans le même temps, acquérir une philosophie plus pratique... En somme,
une conception trop romanesque du mariage nous a conduits tous les deux
à des actes d’une inexcusable violence.»
--Censy! Le gros Censy qui formule, maintenant? Il n’y a plus de grands
enfants, ma parole!
--Il a terminé: «Résumons; ainsi que vous en aviez exprimé le désir,
j’ai retiré ma demande en divorce. Toutefois, si l’accommodement que je
vous présente ne vous convenait pas et si vous préfériez recouvrer votre
liberté, j’introduirais une nouvelle demande fondée sur les motifs que
vous m’indiqueriez. Donc je vous laisse une nuit de réflexion; prenez
conseil de votre mère qui avait jadis du bon sens. Demain matin, vous me
communiquerez votre décision.»
Il est allé dîner et coucher à l’hôtel; le lendemain Germaine repartait
avec lui; en ce moment, ils sont sur la route de Constantinople; on ne
parle plus de divorce; ce sera un ménage modèle.
--Dernier modèle.
--Mais voici le plus curieux: la mère de madame Censy est furieuse; elle
raffolait de M. Levail, elle espérait que sa fille l’épouserait, et
qu’elle aurait le gendre rêvé: le replâtrage la désole; elle maudit sa
fille, Censy, Gérard, les Sœurs de Magdala et Françoise la Bas-Bleu qui
a converti Censy à l’indulgence.
Je t’ai rapporté par le menu la chronique de la mère Cosquin; elle est
si menteuse que je n’en ai pas cru la moitié, encore qu’elle affirmât
tenir tous ces détails de ta mère. J’aurais gardé ça pour moi, si ta
lettre ne m’avait confirmé la version ci-dessus.
Pour toi aussi, l’essai a raté; ma petite amie, nous n’avons pas de
chance; au moins as-tu de beaux regrets; moi je n’ai que de
l’écœurement.
Ma santé sentimentale est bien meilleure; encore un peu, et j’aurai
oublié; dire qu’il y a quinze jours à peine, je guettais à la fenêtre
l’amoureux en toc que je m’étais choisi! O le dernier monologue de _Ruy
Blas_: «C’est fini, rêve éteint, ma chandelle est morte, je n’ai plus de
feu!»
Dépêche-toi de rentrer à Paris; nous causerons de tout cela, assises par
terre, comme quand nous étions jeunes filles et que nous échangions nos
peines d’amour perdues. Je t’embrasse.
XIII
LES CURIEUX
Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.
PASCAL[1].
[1] Cette pensée de Pascal mise en épigraphe n’a aucun rapport avec le
sujet ce chapitre; mais elle me plaît, et cela suffit. Je crois,
néanmoins, de mon devoir d’avertir le lecteur. (N. D. l’A.)
Je ne t’ai pas donné signe de vie, ma chérie, parce que j’étais au lit,
malade, à la suite d’une secousse terrible dont je suis encore mal
remise. Dans mes imaginations les plus folles, je n’ai rien rêvé de
comparable au réel cauchemar où je me débats depuis huit jours. Il faut
que j’aie la tête plus solide qu’on ne le croyait généralement pour
avoir résisté aux épreuves qui m’ont assaillie...
L’_Inconnue_, la fameuse inconnue dont les journaux ont vainement
cherché la piste, la Femme-du-Monde introuvable... eh bien! c’est moi!
Le jour même où je t’écrivais, comme je sortais afin de jeter ma lettre
à la poste, je croisai le facteur. Le cœur me bat toujours quand je
rencontre cet homme qui a de l’imprévu plein les mains. Il me remit une
enveloppe jaune, portant en grosses lettres imprimées:
TRÈS URGENT
Et en plus petites lettres:
TRIBUNAL PREMIÈRE INSTANCE DE LA SEINE
CABINET DU JUGE D’INSTRUCTION
C’était adressé à:
_Madame la comtesse de Luz de Chantorey,
rue Brémontier._
En haut: _Personnelle._
A l’intérieur, un papier imprimé dont les blancs étaient remplis.
M. _Bastardy_, juge d’instruction, invite madame de _Chantorey_ à se
rendre en son cabinet, nº _10_, au Palais de Justice, le _19 juillet
1897_, à _1_ heure _et demie_ de _l’après-midi_, pour _affaire la
concernant_.
En marge: NOTA. RAPPORTER LA PRÉSENTE LETTRE.
* * * * *
Je savais de quoi il s’agissait; il y a trois mois, j’ai fait arrêter
sur ma plainte Isabelle (tu te rappelles, la grande Isabelle, une brune
qui est restée à mon service près d’un an et qui s’est enfuie avec la
broche que Louis-Philippe offrit à ma grand-mère des Valleures).
J’allais montrer la lettre à Roger; mais je me ravisai; tout ce qui est
police, justice, le bouleverse depuis qu’il conspire; il voulait même me
faire retirer ma plainte, sous prétexte que la femme d’un député de la
droite ne doit pas être mêlée à un procès correctionnel, etc., etc. Je
ne pense plus à la convocation; elle me revient en mémoire le lendemain
après déjeuner; un moment j’ai eu l’envie de ne pas m’y rendre; mais
nous avons trop de respect de ce qui touche au tribunal, et aussi trop
de peur superstitieuse, j’avais entendu parler du «pouvoir
discrétionnaire» que s’attribue le juge. Glaris prétend que le magistrat
instructeur est d’invention espagnole et descend de Torquemada. Bien
m’en a pris de faire toilette simple, chapeau modeste et voilette
opaque, et de me rendre incognito chez l’inquisiteur.
Devant la grande grille dorée du Palais, j’interroge le bicorne d’un
gardien:
--Le cabinet de M. Bastardy?
--... scalier à gauche, sous la voûte; un étage, puis deux étages.
Je monte des marches de pierre, je questionne un autre bicorne qui
m’indique un petit colimaçon obscur; je monte des marches en bois; puis,
c’est une porte vitrée donnant sur un long, triste, large, bas corridor,
orné d’une banquette de chêne; deux huissiers mélancoliques dans deux
chaires; deux poêles ronds sans tuyaux; une sorte de bonneteur veillait
sur le sommeil du municipal chargé de le garder; un jeune homme à
tournure de calicot s’entretenait avec un huissier et prenait des notes
sur un calepin; deux autres calicots, plus loin, comparaient leurs
carnets; je demeurai plantée à la porte; l’autre huissier descendit de
son bureau et vint à moi:
--Vous demandez:
--M. Bastardy.
--Donnez votre feuille.
Il me la prit et disparut par le couloir attenant à la salle d’attente
et prenant jour sur elle par une cloison de vitres cannelées; un couloir
d’hôtel, garni de portes numérotées. L’huissier reparut, plus poli:
--M. le juge d’instruction prie madame de l’attendre un instant ici.
Il me conduisit dans le couloir où je restai seule; derrière la cloison,
j’entendais les jeunes gens à carnet interviewant l’huissier:
--Qui est-ce?
--Sais pas.
--Son nom est sur la feuille.
--J’ai pas regardé; le juge ne me l’a pas rendue.
--Jolie?
--Crois que oui... voilette baissée.
--Pour quelle affaire?
--Ça n’est pas marqué.
--Tiens! c’est rare! Qu’est-ce qu’elle fiche ici?
--Demandez-le-lui.
--Est-ce pour l’infanticide de Levallois?
--L’instruction est bouclée d’hier.
--Alors... pour le Marquis? Nom d’un chien, pas de veine! c’était un
chic tuyau.
--Faut pas la laisser échapper, reprend une autre voix; je parie que
c’est pour le Marquis; ne ratons pas le coup; je la forcerai à causer,
moi...
En effet, un des jeunes gens se glisse dans mon couloir, s’assied près
de moi:
--Vous attendez depuis longtemps, madame?
Silence.
--Les juges d’instruction n’en font pas d’autres.
Silence.
--Pourtant M. Bastardy a la réputation d’être plus galant que ses
collègues. Lechanvre est plus rosse que lui, Vindeix aussi.
Je persiste à ne pas bouger, rencoignée le plus que je peux dans
l’ombre.
--Si j’étais juge, je ne ferais pas poser un aussi joli témoin!
Le compliment ne porte pas.
--Vous êtes citée sans doute dans l’affaire du Marquis? Une belle
affaire, sensationnelle; c’est moi qui ai eu le premier la nouvelle...
Je suis M. Jeanvert, de l’_Intègre quotidien_.
Cet avant-goût du juge d’instruction ne me plut pas; M. Jeanvert se
rapprocha:
--Vous ne répondez pas, madame. Seriez-vous muette? ou bien ne
comprenez-vous pas le français?... Vous vous ennuyez, là, toute seule;
je vous tiens compagnie, causons... Vous ne voulez pas? vous avez tort;
je pourrais vous être de bon conseil à l’occasion.
Je me tais obstinément; entre un second reporter qui entame à haute voix
avec le sieur Jeanvert une conversation qui ricochait sur moi.
--Laisse madame tranquille; elle ne veut pas répondre, elle a ses
raisons.
--Elle désire garder l’incognito.
--Elle ne le gardera pas longtemps; nous saurons tout à l’heure qui elle
est, puisque nous savons tout.
--Elle a tort de ne pas répondre de bonne grâce.
--D’autant plus que nous n’aurions pas abusé...
--Madame, mille excuses!
Ils se lèvent et vont se concerter à quelques pas de moi; ils
chuchotaient des phrases dont j’attrapais des bribes...
--C’est une peau.
--Mais non, trop de chic.
--Mais si, je te dis, une peau de luxe. C’est Diane de Vaucresson qui
est témoin dans l’affaire.
--Diane est plus petite; satanée voilette! Si je pouvais entrevoir...
--Pas d’erreur, c’est une peau.
--Jamais de la vie! c’est une femme du monde!
Cette discussion m’amusait. L’autre reprit:
--Mais... mais... mais! Ce serait «la Femme du Monde?» Oh! je ne la
lâche plus!...
Encore un peu, et ces messieurs se jetaient sur moi pour m’arracher ma
voilette; la porte du nº 10 s’ouvrit; un employé grassouillet passa la
tête:
--Madame, veuillez entrer.
Je ne me fis pas prier.
* * * * *
Le cabinet du juge d’instruction Bastardy ne ressemble en rien à ceux
que j’ai vus dans les mélodrames de l’Ambigu; une petite pièce lugubre
éclairée d’en haut par une lucarne carrée; au-dessous de la lucarne, un
grand bureau à deux places séparées par un casier à notes. A une des
places, un monsieur en redingote qui se leva quand j’entrai: M. le juge
d’instruction Bastardy. L’employé grassouillet reprit sa place de
l’autre côté, et plongea dans des paperasses.
M. le juge Bastardy sortit un instant de la pénombre professionnelle et
m’avança une chaise de crin; c’est un homme jeune, brun, qui a les
cheveux en brosse, une moustache châtain clair et un menton volontaire;
il soigne visiblement un profil de médaille qui s’empâte: en outre il
fait tout ce qu’il peut pour donner à ses bons yeux gris une expression
inquisitoriale. Avec moi, il fut délicieux, et ses efforts pour paraître
bien élevé malgré ses fonctions m’eussent divertie si ma situation me
l’avait permis. Énervée par les préalables persécutions des
journalistes, j’arrivais en mauvais état.
--Madame, je vous prie de m’excuser si je suis obligé de vous poser
certaines questions indiscrètes; en premier lieu, voulez-vous avoir la
bonté de me dire vos noms et prénoms?
--Yvonne de Luz de Chantorey. Je demeure rue Brémontier, 37.
--Bien; je vous demanderai le serment habituel... vous jurez de dire la
vérité?
--Je le jure!
Ce mélange de courtoisie et de solennité acheva de m’effrayer. M.
Bastardy, adoucissant sa voix, me jeta cette stupéfiante question:
--Vous avez été en relations avec un sieur Cloquin (Jules)?
--Non, monsieur; j’ignore le sieur Cloquin, Jules.
--Cependant, cette personne prétend vous connaître... et très
intimement.
Et il me mit sous les yeux une photographie: c’était Ramon.
A partir de ce moment, je perdis mon assurance (et cela me sauva); je ne
fus qu’une pauvre petite femme écroulée, terrifiée, qui ne savait plus
où elle était et qui se trouvait mal et qui appelait au secours.
D’abord, je regardai M. Bastardy; il suivait avec soin les progrès de
mon ahurissement.
--Vous connaissez cette personne?
--Oui.
--Elle prétend que vous l’avez reçue rue Brémontier, il y a vingt jours,
entre dix heures et minuit.
--Non, monsieur, c’est faux.
--Pourtant vos lettres, que voici, prouvent que vous étiez en
correspondance avec M. Garcia de La Vega.
--Je lui écrivais, oui; mais jamais il n’est venu chez moi.
--Rappelez bien vos souvenirs; je vous avertis qu’il y va d’un grand
intérêt pour la personne dont je vous ai montré le portrait!
Dans la débandade de mes idées, j’en retenais encore quelques-unes; je
soupçonnais qu’une chose affreuse était suspendue au-dessus de ma tête,
qu’elle allait tomber, et je tendais le dos. Je répétai: «Je vous assure
qu’_il_ n’est pas venu chez moi.»
--Je ne mets point en doute votre bonne foi, madame; vous avez été
victime d’un remarquable escroc; Ramon Garcia de La Vega s’appelle Jules
Cloquin dit le Marquis, dit le Beau Brun de Clignancourt, dit Gigolo,
dit Jus de Chique, dit Chocho, dit le Rupin. J’en oublie. Il est le chef
d’une bande de cambrioleurs, en compagnie de laquelle il a dévalisé
cette saison six hôtels particuliers. En dernier lieu, le 29 juin, la
bande a pillé l’hôtel du consul de Terras Calientes. Cloquin nie sa
participation à ce vol; il prétend que, ce soir-là, il était en
compagnie d’une dame dont il a refusé de livrer le nom; à force de
recherches, nous avons successivement retrouvé les divers domiciles
loués par Cloquin sous des noms différents: comte d’Andraye, baron
Schwart, colonel Vinditti, enfin, «Garcia de La Vega». Là nous avons
saisi, avec une comptabilité en règle, une correspondance classée par
mois; plus quelques lettres de vous non décachetées. Je me suis permis
de les ouvrir; alors Cloquin n’a plus fait difficulté d’avouer...
Ah! ma chérie! Je n’écoutais plus. Je m’abandonnais à la crise de nerfs,
avec joie; autant de gagné. D’ailleurs les circonstances me commandaient
cette attitude; le juge et le greffer ne savaient plus où donner de la
tête; ils me soignaient de leur mieux et n’osaient appeler, de peur de
mettre des étrangers dans la confidence. Bastardy me tamponnait le front
avec un mouchoir imbibé du vinaigre des prévenus; le greffier me tapait
dans les mains en murmurant d’un ton navré: «Pauvre petite femme! Pauvre
petite femme!» Le juge, me croyant sans connaissance, disait au
greffier:
--Une comtesse qui se trouve mal dans mon bureau! Ce n’est pas banal, au
moins! Il n’y a qu’à moi que cela arrive!
Elle était dans un joli état, la comtesse. Je m’étais remise, et je
disais à mi-voix: «Perdue!... perdue!» en fixant, sans autre pensée, la
borne-pendule sur la cheminée. Je m’essuyai les yeux.
Bastardy, lui, était presque aussi ému que moi; il me prit les mains:
«Voyons, voyons! ne vous effrayez pas; vous n’êtes pas perdue, chère
madame; nous arrangerons ça.
--Que va dire mon mari? (Stupide, cette question.)
--Votre mari ne saura rien. Je suis au désespoir de vous avoir ainsi
bouleversée; notre métier... c’est-à-dire nos fonctions ont des
exigences...
Là, vous êtes à peu près bien, maintenant. Désirez-vous que nous
poursuivions, ou préférez-vous revenir demain?
--Finissons-en tout de suite.
Il se préparait à me poser de nouvelles questions; évidemment il
supposait que j’étais du dernier bien avec le sieur Cloquin, et, pour
n’être point brutal ou mal poli, il m’interrogeait d’une façon si
embrouillée que je ne saisissais point le sens de ses phrases; le
greffier en pouffait dans le panier à papier. Alors j’ai pris mon
restant de courage:
--Écoutez, monsieur, il est préférable que je vous raconte mes relations
avec M. de La Vega ou du moins celui qui était pour moi M. Garcia de La
Vega, Brésilien; vous en retiendrez ce qui pourra vous servir. Je l’ai
rencontré au Louvre où il m’adressa la parole; puis il se mit à me
suivre et, pour me débarrasser de lui, je lui parlai; un autre jour, je
le retrouvai par hasard au Cercle des Vannés. Il s’établit ainsi entre
nous une sorte de camaraderie; le jeu m’amusait, j’eus la faiblesse de
le prolonger; c’est la seule faiblesse que l’on soit en droit de me
reprocher; je suis allée avec M. de La Vega d’abord à Saint-Cloud, puis
au bois de Boulogne.
(J’en étais au point difficile de ma déposition; le terrain glissait.)
--Au bois de Boulogne, il me supplia...
--De lui permettre de visiter votre hôtel, le soir?
--C’est cela; je consentis à le recevoir, en l’absence de M. de
Chantorey. Je l’attendis vainement; vous en avez la preuve dans les
lettres saisies à l’hôtel Clifton.