Il était ravi de sa scène et il en guettait l’effet; cependant que je

demeurais accrochée à l’anneau, je chapitrai mon pauvre amant:

--Vous êtes plus enfant que je ne pensais; je vous aime et j’ai cessé de

jouer; je vous l’ai prouvé ce matin, d’abord en vous accompagnant à

Saint-Cloud, ensuite en vous livrant mon nom.

--La belle affaire!

--L’incognito était ma seule garantie; j’y ai renoncé; toutefois j’ai

éventé votre petit projet de séduction, avec le Bois au dénouement.

--En effet, un peu plus, ça réussissait.

--Il est préférable, pour l’avenir, que ça n’ait pas réussi; quant aux

violences de tout à l’heure, je suis enchantée de les avoir repoussées;

ces manières-là, usitées chez les Apaches, sont le fait du dernier

des...

--Du dernier des goujats?

--Non... du Dernier des Mohicans; je ne suis pas sévère.

--Alors, que ferez-vous de moi?

--Expliquons-nous; je suis résolue à me donner à vous; j’entends rester

maîtresse de céder au jour et à l’heure que je désignerai.

--Ce sera bientôt?

--Oui... Eh! là, ne bougez pas, je tire!

--Je suis calmé; je vous prie de me pardonner, je me suis très mal

conduit. C’est honteux!

Un petit saint en niche... Je quittai l’anneau; désormais, j’étais en

sûreté; je permis des baisers de consolation.

Aussi bien nous étions à Paris. En me quittant, il me demanda:

--Pardonné?

--Oui, j’oublierai!

Mais pas du tout! Je me garderai bien d’oublier! Il était superbe,

lorsqu’il s’est précipité sur moi; à distance, j’avoue que l’anxiété

ressentie était exquise; vraiment je ne suis pas de l’avis de Lucrèce:

il y a un certain plaisir à être... dragonnée; je regrette presque

d’avoir surmonté cette épreuve; il eût peut-être été très doux d’y

succomber. Toujours le sot orgueil! Depuis hier, je suis obsédée du

souvenir de ces yeux avides qui me terrifiaient, de ces bras qui me

blessaient; je ferme les yeux... je ne résiste plus et j’essaie de me

figurer ce... qui serait arrivé ensuite. Mais voilà! je suis comme

Lucrèce, j’ai été trop bien élevée... Encore Lucrèce est-elle allée

jusqu’au bout de la bousculade.

Et dès lors, la situation ne lui laissant rien à désirer, le suicide

n’était plus qu’une contenance historique.

* * * * *

Le soir, j’exécutai un solo d’imagination sur ce thème: «_Une jeune

femme de la noblesse décrit son voyage à Écouen et sa visite à une amie

en instance de divorce._» J’ai dépeint le couvent, les sœurs, ton

existence; tu es un peu pâlie, un peu triste; nous avons passé la

journée dans les bois d’Écouen. (A propos, y a-t-il des bois à Écouen?)

Tu m’as invitée à réitérer ma visite; ceci pour préparer une autre

sortie. Roger était enchanté d’apprendre que tu es triste: «Elles sont

toutes les mêmes! Aussitôt divorcées, elles se mordent les doigts.»

J’étais trop heureuse, et j’ajournai la discussion. Je me suis retirée

de très bonne heure; j’ai repassé tous ces événements.

Enfin je ne m’ennuie plus, j’ai un intérêt vital, un secret à cacher; je

n’hésite point, je me laisse glisser au fil de l’aventure, la belle

aventure, ô gué!

Je te serre violemment sur mon cœur.

IX

OÙ LES ÉVÉNEMENTS SE DÉCIDENT ENFIN A SE PRÉCIPITER

Monsieur le curé, ma chemise brûle!

P. VERLAINE, _Pantoum_.

Ma petite amie chérie, à l’heure où tu recevras cette lettre, le

sacrifice sera consommé.

Y a plus à s’en dédire! J’ai promis, je tiendrai; une fois encore, le

fauve aura dévoré le dompteur. Les ultimes accords sont terminés, le

jour pris; il ne reste qu’une formalité: l’entrée en possession. J’ai

hâte d’en avoir fini avec l’appréhension du plaisir, et dès que je me

serai donnée toute, dussé-je le regretter, j’éprouverai enfin le

soulagement que confère, aux consciences timorées, une grande décision.

En somme, je suis à bout de forces, j’ai les nuits affreuses; mes

pauvres nerfs menacent de claquer, tant je les surmène.--Tu n’es plus au

courant; depuis ma lettre, je l’ai revu à deux reprises, et, dame! il me

traite en pays conquis!

D’abord au bois de Boulogne, dans un petit coin de feuillage perdu,

inconnu, à vingt pas d’une allée encombrée d’équipages. Nous sommes

restés une après-midi, si loin du monde et néanmoins si près; j’ai perdu

mes terreurs anciennes, je me lance bellement dans la bravade; si on me

surprend, tant pis! Je n’ai plus le temps de m’attarder au soin mesquin

de ménager la susceptibilité des gens qui passent et j’ai trop hâte

d’être aimée...

Les gens qui passent, qui regardent, qui envient et qui blâment parce

qu’ils ont envié: j’en faisais partie, il y a deux mois. Je considérais

les couples enlacés sur les bancs et je me consolais de leur bonheur en

m’affirmant supérieure. Il faut s’asseoir sur le banc, pour mépriser

l’attitude méprisante des passants. Suis-je heureuse? Je l’ignore

encore; je te le dirai quand se sera dissipée cette sorte d’angoisse

douloureuse et sensuelle. Je constate la parfaite impossibilité de nouer

deux pensées; parfois j’essaie de me rendre compte--et je n’ai pas la

force. Mon ironie fait relâche et se tait ce que j’appelle mon Chamfort

intérieur. Demain, j’accomplirai la démarche la plus décisive de ma vie:

je consacrerai mon premier amour.

Car il est vraiment mon premier amour; certes j’ai commis en pensée et

souvent ce que l’abbé Vigot appelle _un adultère mental_. Valentine, qui

n’a pourtant rien à se reprocher, m’avouait avoir usé de ce subterfuge.

Ainsi que bien des femmes, j’ai «transposé» certaines sensations

conjugales, les attribuant en imagination à divers messieurs. Je

n’obtenais que ce triste résultat: je me dégoûtais aussitôt desdits

messieurs. (O les baisers que l’on donne aux maris en rentrant du bal!)

Roger a de la sorte lésé à son insu une kyrielle d’amants imminents. Mon

actuel amoureux échappe à cette épreuve; je ne peux pas... placer sa

tête sur les épaules maigres de mon mari.

Donc, l’autre jour, au Bois, après une frénésie de caresses, j’ai cédé;

à cette question:

--Quand serez-vous à moi?

J’ai--brusquement et comme on se jette à l’eau--répondu:

--Quand vous voudrez; tout de suite si vous voulez; indiquez-moi où je

dois vous rejoindre!

D’abord, il a paru stupéfait de cette victoire subite.--Un jour, au bal

de l’Opéra, j’ai vu tirer la grande loterie, dont le lot principal était

un landau, un landau superbe attelé de deux chevaux; il échut à un petit

employé de magasin qui trahit son ahurissement par un: «Fichtre! quelle

tuile!» d’une sincérité navrante; cela signifiait: «Qu’est-ce que je

vais en faire? Où remiserai-je la voiture? Avec quoi nourrir les

chevaux? Et le cocher? A qui vendre ça? Et cette nuit, où l’abriter?» Et

pourtant il avait pris un billet!

Depuis, j’ai toujours observé la contrainte des hommes lorsqu’ils

devaient prendre livraison des bonheurs espérés; le bonheur est une

chose embarrassante, qui se case mal dans une vie ordinaire, qui

s’accorde mal avec les habitudes de résignation acquises; le bonheur

encombre!

Ce pauvre Ramon avait gagné son landau!

J’eus un serrement de cœur en apercevant sa mine gênée. Il m’avait

saisie entre ses bras et me promenait sous les narines le cosmétique de

sa moustache, en me répétant:

--Merci! merci!... Vous êtes bonne! Vous êtes bonne!

Cependant ses yeux fixaient dans le feuillage un point d’inquiétude et

je suivais sur sa figure le défilé de ses réflexions:

--Il n’y a pas à reculer... faut marcher...

... Et il faut marcher tout de suite, sans hésitation...

... Où vais-je la mener, car je dois la mener dans un aimoir quelconque,

sur-le-champ...

... Voyons! je ne peux pas la mener chez moi!...

Et j’eus aussitôt la vision de ce chez-moi. L’autre semaine j’explorai

la rue Hauteville, afin de prendre un avant-goût de l’hôtel Clifton.

J’ai fini par le dénicher. C’est un de ces hôtels pour Roumains, comme

il en fourmille aux alentours du Conservatoire; au rez-de-chaussée,

l’entrée sous une marquise sépare la salle à manger du parloir-salon;

dans la salle à manger, les serviettes pliées en éventail au-dessus des

verres se font vis-à-vis sur la nappe éternellement préparée; le soir

tout resplendit de lumières; dans le salon, le poker se joue de midi à

trois heures du matin entre jeunes gens ornés de favoris coupés ras à

mi-menton; les journaux stagnent sur la table centrale; un nègre dort

sur le canapé. Mais j’ai deviné les chambres, les tapis fétides, les

glaces au cadre écaillé, les gravures, une _Vue du port de Calais_ et

_Coriolan chez les Volsques_; la pendule de cuivre estampé, sans globe,

et deux chandeliers en plomb bronzé; le lit, l’ignoble lit à rideaux,

obscur comme une cave, et le linge gras, et la poussière, et le papier

qui gondole, et les souillures de bougie sur le marbre-buvard de la

table de nuit, la carpette gluante, les habits pendus au porte-manteau,

la garniture de toilette lézardée, les bottines qui errent, le peigne

qui traîne sur la cheminée, parmi des portraits de femmes et des lettres

amoncelées.

J’ai visité cette chambre-là; quand mon cousin Jacques s’est tué, nous

avons dû le reconnaître, à l’hôtel où il était descendu; on nous a menés

au premier, au fond d’un couloir; à côté, une flûte ânonnait des

exercices. J’imagine le «chez-moi» de Ramon analogue à la chambre en

question.

Il continuait à chercher:

--La mener dans un autre hôtel? Tous les hôtels se ressemblent...

... Je n’ai pas le temps de louer une garçonnière, la classique

garçonnière, du côté de la rue de Rivoli...

... Fichue organisation; j’aurais dû prévoir. Oui... mais, frais

considérables! Et si ma garçonnière m’était restée sur les bras?

... La mener dans un _hôtel spécial_? Jamais! c’est dangereux, surtout

pour elle...

... Et puis, une Femme du Monde!

En pensant à ma qualité de femme du monde, il me regarda des pieds à la

tête... Tout compte fait, j’étais d’un emploi difficile!

Alors, il chercha dans ses relations:

--Ai-je un ami qui me prêterait le local indispensable?...

... Après tout, je n’ai besoin que d’une chambre, pas luxueuse, mais

gaie...

... Il nous suffira de deux heures... au maximum...

... Je dois avoir ça, dans mes connaissances... Mais non! je n’ai pas

ça!...

... Ah! si, un peintre! les peintres prêtent volontiers leur atelier

pour les aventures de ce genre... ils ne sont pas durs...

... Et puis le cadre est joli, pas banal... bons divans.

Mais non, aucun atelier ne se trouvait disponible; ça s’arrangeait mal,

décidément; ce détail menaçait de ruiner nos projets, juste au moment où

l’occasion se présentait de les mener à bien.

Comme les préliminaires sont longs à régler! Rien de satisfaisant ne

s’offrait, mon malheureux amant ne se surveillait plus; il m’avait

lâchée et il se pressait le cerveau, histoire d’en exprimer une idée:

aucune ne sortait. Le silence devenant un peu humiliant, je me lançai

dans une explication franche; au fait, ce n’était pas la faute de Ramon

s’il ne possédait pas une garçonnière à la Bourget, meublée de

canapés-pièges.

--Vous êtes très embarrassé, avouez-le.

--Moi? Pas du tout. De quoi serais-je embarrassé?

--De votre conquête.

--Oh! méchante, je suis tellement content que...

--Les mots vous font défaut. La vérité, c’est que vous ne savez pas

comment organiser la victoire. Si j’étais méchante, j’attendrais sans

rien dire. Allons! je vous aiderai; j’accepte ce que vous n’osez me

proposer.

--Vous acceptez?

--Oui.

--Oh! que vous êtes bonne! Vous voulez bien QUE JE VOUS ACCOMPAGNE CHEZ

VOUS?

Je ne m’attendais pas à cette réplique, et je répondis brutalement:

--Ah! non! par exemple!

--Je croyais...

--Chez moi, c’est chez mon mari.

--Je sais; et après? Chez votre mari, c’est chez vous.

--Écoutez, cher homme des cavernes; je passe de l’amour en contrebande;

mais je ne pousse pas l’audace jusqu’à le déguster dans la cabane du

douanier. Ces scrupules vous étonnent?

--Oui; toutes les fois qu’il va rue Jasmin, le douanier fait de la

contrebande; j’ai pris mes informations... C’est un agent de change qui

est en titre, avec deux autres; votre mari n’est que le quart de cet

agent de change, paraît-il. Est-ce qu’il tergiverse, lui?

--Moi, je ne tergiverse point, je vous dis: Non, pas chez moi. J’ai des

ménagements à prendre, ne fût-ce qu’envers les domestiques.

--On les éloigne.

--Je n’ai aucun prétexte valable; il semblerait étrange que je désirasse

être seule à dix heures du soir.

--Si j’insiste, c’est que je n’ose pas vous avouer...

--Quoi? Que l’hôtel Clifton n’est pas le dernier mot du confort?

--Hélas!

--Je m’en doute, allez; vous n’avez pas su prendre vos mesures, vous

n’avez pas préparé ce que l’on a coutume de nommer le _nid_?

--Je dois vous paraître bien maladroit, je n’ai rien préparé du tout; et

l’hôtel Clifton ne ressemble en rien à un nid.

--Tant pis! je ne regarderai pas les murs...

--Je vous en supplie, ne m’infligez pas l’humiliation de vous recevoir

dans ce taudis, au milieu des gens qui habitent là.

--Je me contenterai du taudis en attendant mieux

--Puisque vous êtes assez brave, soit, à demain!

--Vous viendrez me chercher.

Et la séance s’est terminée dans la mimique.

Le lendemain, je l’ai retrouvé sur l’esplanade des Tuileries, le long de

la Seine; il était quatre heures et demie; Ramon était accoudé sur le

parapet; je me suis approchée de lui sans qu’il me vît; j’avais disposé

l’emploi de mon temps de façon à lui donner deux heures.

--Êtes-vous prêt?

Il paraissait triste et m’embrassa distraitement:

--Je vous suivrai où vous voudrez.

Aucune réponse:

--Prenez garde! ne me laissez pas le temps de réfléchir!

Il s’emporta:

--Vous êtes de mauvaise foi, vous vous offrez et vous vous refusez en

même temps; je vous répète que, pour toutes les raisons du monde, je ne

puis vous conduire chez moi; hier, en rentrant, j’ai dû me convaincre de

cette impossibilité. Vous ne seriez pas en sûreté; tous ces rastas sont

curieux... et puis, moi, je suis habitué à voyager, je me contente

aisément. Cette chambre triste!... et puis, la rue d’Hauteville est trop

fréquentée... Parbleu! vous n’ignorez aucun de ces empêchements. Toute

la journée, j’ai cherché un «aimoir» qui fût digne de vous, je n’ai pas

trouvé. Ce que je vous proposais hier était mal pratique; en effet, je

ne saurais aller chez vous, c’est trop dangereux et je comprends que

vous ayez peur...

--Moi? Peur!

--Oh! peur du scandale... la démarche dépasse vos forces; vous consentez

à risquer tout, sauf votre réputation et votre tranquillité; il ne faut

pas exiger cela d’une femme; j’étais odieux; mais je ne sais pas, moi;

je suis, comme vous dites, un sauvage; je pensais: «Une femme qui aime

vraiment ne recule devant aucun sacrifice; elle ne réserve rien d’elle»,

et je vous désirais dans le joli cadre que vous m’aviez décrit.--Vous,

dans mon horrible chambre? Ah! non!... Je n’osais pas vous avouer ma

détresse... je suis honteux de ma gaucherie... un autre aurait inventé

un expédient... Accordez-moi un peu de délai, je chercherai encore...

Je ne puis t’exprimer ma déconvenue; je m’étais promis trop de joie de

cette journée, il me coûtait d’y renoncer; déjà, j’avais fait une grosse

concession en acceptant l’hôtel Clifton. Je fus plus lâche:

--Quel singulier personnage vous êtes! Vous ne calculez pas que, si je

vous introduis chez mon mari, je cours un grand danger et je vous expose

aux pires représailles.

--Peuh! Votre mari, je lui défends de bouger...

--Il ne vous obéira pas. Et je supporterai les conséquences de votre

caprice.

Nous avons discuté cette question longuement; il avait une façon si

câline de me persuader, et lorsqu’il m’eut amenée à composition il fut

si joyeux, que je n’eus aucun remords; et pourtant l’occasion était

belle d’en avoir!

A ma rentrée m’apparurent les difficultés que rencontrait notre projet.

Roger ne sort pas; deux domestiques sont de service dans la maison; le

concierge veille en permanence. Comment éloigner tout ce monde, ne

fût-ce que pendant deux heures?

Règle générale: ne contrarions pas les événements, ils s’arrangent à

notre gré; s’ils se dénouaient d’une façon plus régulière, ils nous

pousseraient à croire à la Providence.

Comme, ce matin, je désespérais d’écarter Roger, il m’attira

mystérieusement dans sa chambre:

--Êtes-vous capable de garder un secret?

--Mon Dieu! oui, je l’ai prouvé. De quoi s’agit-il?

--Monseigneur le duc d’Orléans a désigné, en vue des élections

prochaines, les membres d’un conseil secret, chargé de préparer les

électeurs; j’ai l’honneur de faire partie de ce conseil.

--Tiens! vous aviez l’étiquette de républicain modéré.

--C’est dire que j’étais modérément républicain. Il entre dans les

intentions de Monseigneur que nous persistions dans notre attitude. Le

conseil se réunit ce soir; nous arrêtons les termes d’une proclamation.

--C’est tout?

--C’est tout. Monseigneur désire se maintenir dans une expectative

résolue, dans une réserve énergique, sans toutefois céder un pouce de

ses légitimes revendications; c’est un Prétendant sans prétention, toute

sa force est là. Nous rédigerons aussi les circulaires aux comités de

province et nous organiserons les bureaux départementaux. Ces

obligations me retiendront une partie de la nuit; ne vous alarmez pas si

vous ne me voyez pas rentrer.

Restaient ma femme de chambre et les autres: mais ce soir a lieu la fête

annuelle des Gens de Maison. On m’a demandé discrètement la permission

de m’abandonner toute seule dans l’hôtel; je me la suis laissé arracher;

en sorte qu’à dix heures je serai tranquille; l’air important de mon

mari me rassure, il m’a dit la vérité; j’ai six heures de liberté

garanties. Ramon sera reçu par moi, je le lui ai télégraphié ce tantôt,

en ce moment, il prépare son complet de séduction.

Ainsi j’aurai parachevé l’aventure; je passe la revue de mes

préliminaires états d’âme; ils sont convenables; pas d’impatience

fébrile, pas de refus devant l’obstacle; je sauterai gaillardement, j’ai

tant reculé ce dénouement qu’il suscite chez moi à peine de la

curiosité; j’essaie de m’entraîner à l’aide de cette idée: «Tout à

l’heure, un homme qui ne sera pas mon mari entrera dans cette chambre,

exécutera une série de gestes d’une nature particulière; il s’agit

d’être attentive à ne pas gâter la conclusion de mon cher roman; ça n’a

pas d’importance en soi; mais pour l’avenir, c’est gros de conséquences;

le malentendu en amour débute par un malentendu charnel; si l’aventure

se clôt par le: c’est-tout-ça! du mariage, je suis volée!»

Mais non, d’avance je prévois que ce ne sera pas comparable au déjà

ressenti; je suis fixée là-dessus, depuis--oh! mon Dieu!--depuis que je

connais Ramon. Les petites mécaniques inconscientes qui déclanchent la

sympathie restent invisibles à notre examen; nous ne les connaissons que

par leurs résultats; cependant elles fonctionnent à notre insu dès que

nous sommes en présence de celui qui nous aura complètement. Au Louvre,

j’éprouvai non le coup de foudre auquel je ne crois pas, mais le

_courant_; aussitôt, comme dans les balances automatiques, les rouages

ont fonctionné, lentement, mais... ça y est tout de même.

Je reconstitue la scène telle qu’elle se passera; à son entrée, il

débutera par un baiser sur les lèvres; nous ne parlerons pas; je le

guiderai à travers les escaliers et les corridors; j’aurai mon grand

peignoir blanc, de coupe shakespearienne; je tiendrai ma petite lampe;

nous entrerons dans ma chambre, et là, après une préface certainement

courte, l’histoire se dénouera... c’est-à-dire que dix minutes après, je

serai fixée sur moi-même: j’aurai eu la fameuse vibration dont tu me

parlais, ou je ne l’aurai pas eue.

Vite, je ferme ma lettre afin que tu la reçoives demain matin. Je la

jette moi-même rue Meissonier avant le dîner.

Plus que trois heures! Ça brûle! Ça brûle!

X

SŒUR ANNE, MA SŒUR ANNE

. . . . . . . . . . . .

MARLOWE.

Buisson creux; j’ai passé une nuit entière à guetter un amant qui n’est

pas venu, qui ne s’est même pas fait excuser; j’ai appris à compter les

minutes, à tuer le temps en le coupant en mille petits morceaux. Voilà

une nuit dont je me souviendrai.

J’ai perdu la bonne habitude de me moquer de moi-même; certainement je

ne retrouverai pas une aussi belle opportunité. Je me suis postée en

bas, dans le vestibule; les domestiques s’étaient défilés à la suite de

Roger. Aucun bruit dans l’hôtel; mon cœur marquait les secondes.

A dix heures dix, on frappe trois coups discrets; je me précipite: c’est

le fiancé de ma cuisinière qui la venait prendre pour le bal! «Elle est

partie!»

Bon; dix minutes après, trois coups discrets, je saute. C’est un

commissionnaire qui se trompe de porte.

A dix heures et demie, trois coups discrets. Je bondis: l’homme du

_Petit Temps_ me glisse sa feuille.

A partir de ce moment, plus de fausse alerte; le noir du vestibule me

gagne; je monte avec la confuse espérance que ça LE fera venir plus

vite. J’ouvre un livre, le livre de l’attente; je relis la même page

sans me lasser; je cache la lampe, et je vais à la croisée surveiller la

rue, secouée d’espérance dès que j’entends des pas; une ou deux fois,

j’ai cru _le_ reconnaître en d’obscurs passants. Je me suis jetée dans

les escaliers, je collais mon oreille à la porte... des pas qui se

rapprochent, qui passent, qui s’éloignent. Est-on bête! Je remonte, je

marche de long en large, méditant une scène de reproches, plus amère à

mesure que la nuit s’avance. Viendra-t-il?--Il peut encore venir!--Il ne

viendra plus!»

A quatre heures du matin, les domestiques sont rentrés dans un brouhaha

de gaieté étouffée; j’ai éteint la lumière; le petit jour frais m’a

chassée de la fenêtre; je me suis endormie tout habillée sur mon lit,

abrutie de fatigue.

Le lendemain, j’étais en lambeaux; je me suis réveillée à midi et j’ai

mis de l’ordre parmi mes raisonnements: «Ou bien il est malade, ou bien

il n’a pas reçu ma lettre.» Je n’ai pas supposé un instant qu’il se fût

volontairement refusé à cette entrevue qu’il avait tant souhaitée. J’ai

donc écrit une carte-télégramme rageuse quoique en petit nègre (sa

langue maternelle):

_Pourquoi n’être pas venu? Ai attendu cinq heures, prière répondre vite;

inquiète; écrire sous double enveloppe, madame Suzanne Breuillard, 5,

rue de Prony._

Le soir, nous dînons chez les Breuillard; je profite de ce que Roger a

le dos tourné pour demander à Suzanne:

--Pas de lettres? Germaine rentre chez sa mère; elle doit s’arrêter une

journée à Paris et m’avertir.

--Je n’ai rien reçu.

--Oh! c’est désolant! elle repartira sans que je l’aie vue.

--Si j’ai quelque chose demain matin, je te l’apporterai moi-même.

Ce matin, rien; tantôt, rien; Suzanne, qui est la prévenance même,

n’aurait pas gardé la lettre; elle se fût hâtée de me l’envoyer. Je lui

ai adressé deux fois Mariette qui est revenue les mains vides.

Il me paiera ça!

S’il était malade, il aurait trouvé moyen de m’en aviser.

Au fait, il est peut-être gravement malade. Comment me renseigner?

J’ai peur d’apprendre qu’il est parti, que je ne le verrai plus.

XI

COMPLAINTE DU ROMÉO INACCESSIBLE

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée,

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

RACINE, _Phèdre_.

Non, ma petite; je n’ai pas de nouvelles. J’aime mieux tout t’avouer, je

suis très inquiète; au bout de dix jours d’attente, je me suis résolue à

chercher du côté de l’hôtel Clifton. Je ne m’y suis pas rendue en

personne, par exemple. J’ai placé mon fiacre en observation, au coin du

boulevard, et j’ai embauché un commissionnaire aux fins de porter un

billet très sec au sieur Ramon. «Il y a une réponse.»

Mon envoyé revient au bout d’un quart d’heure:

--Madame, ce monsieur a quitté l’hôtel, il y a environ une semaine.

--Il est parti?

--On ne croit pas; il a laissé ses bagages.

--Est-on inquiet de lui?

--Il paraît qu’il a comme ça l’habitude de s’absenter trois, quatre,

cinq jouis sans prévenir... Il voyage.

Ramon n’est pas à Paris; il est parti le jour même où nous nous sommes

vus, sur la terrasse des Tuileries...

... Et sans rien me dire! Je me creuse la tête pour trouver la raison de

cette dérobade: il ne m’aime plus?

Ma petite amie chérie, je suis malheureuse: c’était donc ça, le roman de

l’amour! Je ne vis plus; si j’osais, je pleurerais tout haut... Pourquoi

est-il parti? Parce que je ne lui cédais pas assez vite? Ou bien ne

voulait-il que s’amuser de moi?

L'aventure · 第 7 / 10 段