je m’habillais, et il me semblait revêtir un autre personnage; ce
n’était plus moi qui allais en partie de plaisir, c’était une Yvonne
inconnue de moi, insouciante, heureuse du bonheur qu’elle escomptait.
Mariage, position sociale, ménagements, ah oui! J’ignorais qu’il y eût
d’autre joie plus désirable que de retrouver son amoureux à l’angle
d’une rue où il se fige. Mon cœur sautait de plaisir, et je chantonnais
un vieux refrain qui ne m’a pas servi depuis dix ans:
En passant la rivière,
J’ai perdu mes gants, maman,
Mes bas et mes jarretières
Et mes petits souliers blancs.
La physionomie des femmes qui méditent de tromper leurs maris est
particulière, car Mariette en m’habillant m’observait; cette fille se
doute de... Je tremble déjà devant ma femme de chambre: que sera-ce
quand j’aurai commis...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(_Écrit en rentrant._) Crime pas commis!--s’en faut de peu... Je
reprends.--Un fiacre fut hélé (oh! que de fiacres!), je criai très haut:
«Gare du Nord!» à cause des domestiques aux aguets derrière la
porte.--(Je joue une continuelle comédie pour la valetaille!) Au
boulevard, je lâchai le cocher. J’avais une peur horrible d’être arrêtée
au passage par un fâcheux «Où allez-vous, si vite, à pied?» L’assurance
me manque, mes progrès sont insignifiants; oh! du toupet, à toute force!
disait à peu près Danton.
Je n’ai pas osé monter le grand escalier de la gare, j’ai pris par les
sous-sols; la salle des Pas-Perdus m’a semblé immense et remplie de gens
malveillants postés là spécialement pour m’espionner; c’est stupide,
hein?
Je craignais ceux qui me dévisageaient parce que, selon moi, ils
cherchaient à me reconnaître et je craignais ceux qui ne me
dévisageaient pas parce que je les trouvais trop indifférents; ils
devaient feindre de ne pas me voir. Au demeurant, ce léger frisson de
crainte n’est pas désagréable; c’est l’autre jouissance de l’Aventure:
l’angoisse.
Ramon béait en extase devant les tableaux représentant des plages
normandes ou bretonnes à cinq heures de Paris avec Casinos, endroits
célèbres, sites pittoresques, châteaux historiques; je l’avertis d’un
«hum!» et j’allai prendre mon billet; je demandai à la femme en cage:
«Une première Saint-Cloud.»
A l’écart, je ramasse ma monnaie et j’entends la voix grave de Ramon qui
réclame une autre première Saint-Cloud. Justement le train s’ébroue,
pschch! Je cherche un compartiment vide, toujours sans me
retourner,--qui m’aime me suive!--je choisis un joli wagon isolé, j’y
grimpe; derrière moi, un pas solide, celui de Ramon. Je me retourne en
souriant... Point de Ramon, mais un monsieur à favoris de procureur; je
veux redescendre, trop tard; Ramon saute dans la boîte et le train se
met en marche.
Nous avons voyagé avec ce tiers; nous interprétons une fois de plus la
saynète de l’étonnement.
--Comment! vous!
--Oui, je me rends à Saint-Cloud.
--Tiens! moi aussi! etc., etc.
Nous fûmes pour ce vieux homme l’objet d’un intérêt croissant. Ramon me
débitait des folies, me parlait de sa femme, de ses enfants, me
demandait des nouvelles des miens.
--Comment est votre mari?
--Pas bien; une phtisie galopante.
--Ah! tant mieux! Il aura pris ça à son usine de la rue Jasmin; vous le
féliciterez de ma part!
Fallait-il que je fusse rajeunie pour m’amuser de ces enfantillages? A
chaque station, je poussais du regard le vieux procureur; il ne bougeait
pas (c’était, je pense, une des nombreuses formes que la Providence
anima, pendant cette journée, en vue de surveiller ma conduite). Enfin,
Saint-Cloud; nous descendons, et soudain nous ne nous connaissons plus;
Ramon de son côté, moi du mien, nous doublons la barrière à billets,
cependant que le train toussait sous le tunnel, emmenant un vieux
monsieur fort intrigué.
Nous nous retrouvons dans un chemin qui dévale à pic vers la basse
ville, bordé de villas qui se retiennent pour ne pas glisser sur leurs
jardins; c’est à donner le vertige; comment des gens de sens commun
habitent-ils là-dedans? Je craindrais de me réveiller tout en bas dans
la Seine; certes, on voit Paris comme fond d’horizon, et ce n’est pas
une compensation. Échange de répliques:
--Je vous en conjure, ne me donnez pas le bras!
--Eh! si je ne vous soutiens pas vous tomberez!
--Tant pis!... Je suis sûre d’être rencontrée.
--Vous avez des amis à Saint-Cloud?
--Non... Il suffit que l’on se croie en sûreté pour qu’on cesse d’y
être. Arrêtons-nous, la tête me tourne...
Le chemin fait un coude; d’une petite terrasse, nous découvrons la
vallée: le paysage est mouvementé comme un tableau-horloge, c’est
médiocrement imposant; des trains chenillent lentement entre des maisons
pauvres, des cheminées d’usines fument avec paresse.
--Qu’est-ce que c’est que ça?
--La Seine.
--Encore?
Elle n’a aucun caractère, avec ses petits bateaux zigzaguant; là, c’est
Meudon; là-bas, Suresnes; là-bas, Sèvres, et là-bas au fond, des pays
anonymes sur des collines pelées; le bois de Boulogne s’enlise dans un
vert sale très commun.
La tristesse de la banlieue m’envahit; ô ces horizons à prix réduits! Je
devine les petites villas pour petites existences de petits bourgeois,
avec un petit bassin et une grosse boule; des charmilles, des treilles à
glycine, et un arbre par maison; cela crie l’horreur des dimanches
bruyants, l’invasion hebdomadaire des vélocipédistes rauques et toujours
en nage, et des clairons à la tête de sociétés de gymnastique. Je me
détourne du paysage; ma gaieté est tombée.
--Où allons-nous? Je découvre Saint-Cloud... Guidez-moi.
--Nous déjeunons et ensuite nous traverserons le Parc; il faut avoir vu
le Parc de Saint-Cloud.
--Comme il vous plaira.
Je me souviens des «parties» entamées avec Roger,--temps anciens!--parce
qu’étant jeunes mariés, nous nous croyions obligés à des pèlerinages de
ce genre; nous partions de bon matin, nous cherchions à quelques
kilomètres de Paris un pays désert, que nous explorions en quête d’un
restaurant; assis l’un en face de l’autre, nous avalions tristement un
déjeuner de gargotte et nous ne parlions pas; au rince-bouche, Roger
m’embrassait par-dessus l’addition, puis, nous repartions délivrés du
souci d’être de jeunes mariés en partie fine. Si pareille contrainte me
menaçait?
Nous traversâmes une place publique dont chaque maison était un
restaurant (l’industrie principale de la contrée); rien que des tables
de zinc et cette flore spéciale aux cafés qui s’épanouit dans des
caisses vertes. Je me laissai guider; à la grille du parc, Ramon tourna
et m’arrêta au seuil d’un bâtiment bleu, mais bleu inhumain, bleu verni
à faire aboyer. Nous avons déjeuné dans ce bleu. Un garçon nous
accueillit à l’entrée et nous poussa, par des chemins secrets, jusqu’au
bout d’une terrasse suspendue; là, il nous livra aux soins d’un gros
joufflu qui possédait la joyeuse figure de feu Dailly. Et, brusquement,
je fus ragaillardie, un rais de soleil illumina les arbres de l’avenue,
un orchestre de tziganes attaqua une valse; je me sentis très heureuse,
très brave; j’étais sûre de ma journée, désormais.
Ramon s’assit non en face mais à côté de moi, à l’angle de la table; il
avait ses yeux doux d’ânesse arabe; serait-il ainsi au dessert?
A la table la plus rapprochée, des Anglais échangeaient leurs
impressions sur le Parc et regrettaient qu’on ne les eût pas attendus,
pour raser les ruines; j’appris ainsi qu’il y avait un château de moins
à visiter. Merci, Dieu juste!
Feu Dailly reparut, traînant un petit maître d’hôtel poupin et content
de vivre qu’il nous présenta; ce dignitaire se pencha au-dessus de nous
d’un air de tendre intérêt et nous demanda ce que nous désirions; il
nous tendit une carte enrichie de noms imposants,--le souvenir des
grandes batailles et des citoyens célèbres se conserve par les noms des
plats.--Je choisis au hasard un empereur romain, une victoire du premier
Empire, un homme d’État anglais, un musicien italien.
--Et comme vin?
--Du champagne dry, affirma audacieusement Ramon.
--Pour vous, pas pour moi.
--Vous n’aimez pas le champagne, un vin de dame?
--Je ne bois jamais de vin; donnez-moi une eau qui mousse beaucoup!
Mon aimable hôte trahit sa contrariété; évidemment, il avait formé le
projet de me griser; cela faisait partie d’un plan ténébreux: le soleil,
la campagne, les Tziganes, un joli repas et le Piper dry devaient amener
ma chute. La simplicité du piège m’enchanta; j’étais résolue à me
donner, à me laisser prendre, plutôt, mais non à me laisser surprendre;
la fatuité de mon amoureux en eût trop bruyamment triomphé. C’est grand
dommage que les hommes ne sachent pas abandonner aux femmes l’initiative
de leur défaite; il est vrai, d’ailleurs, que les femmes ne sont point
assez fortes pour abandonner aux hommes cette facile gloriole, et c’est
un des nombreux malentendus dont s’agrémente l’amour entre personnes
bien. Les chats, qui sont animaux essentiellement symboliques, devant
que de procéder aux gestes irrévocables de la passion, perdent des nuits
précieuses à se pourchasser, à se disputer, à se griffer sans nécessité:
j’admire que les hommes en ceci montrent autant de raison que les
angoras.
Au premier service, Ramon, qui me contemplait, me dit:
--Mon bonheur est parfait.
--Alors, sauve qui peut!
--Pourquoi?
--Quand on annonce le bonheur parfait, c’est pour réclamer du
supplément.
--Je ne réclame rien; je suis près de vous, je vous regarde, et personne
ne nous troublera; cela me suffit. Vous gâtez la minute présente par la
peur de la minute qui suivra. Nous autres rastas, qui sommes moins loin
de l’Homme primitif, nous jouissons de l’instant; j’oublie ici mes
ennuis.
--Tant pis! ce serait pour vous une autre jouissance que de me les
confier.
--Des soucis commerciaux; allons donc!
--Croyez-vous que je reste indifférente à ce qui vous touche?
--Je le crois.
Je suis prise à mon piège; je lui ai marqué trop de dédain; il ne
comprend pas que je commence à l’aimer; il faut que je détruise moi-même
mes anciens travaux de défense, non sans un secret orgueil de les
trouver si solides.
--Je n’ai plus d’indifférence pour vous, je vous jure!
--Soit; le jeu continue à vous plaire, mais le jouet vous importe peu.
Chaque jour, je tremble de vous perdre ainsi que vous m’en avez menacé.
Je vous citerai vos paroles: «Je disparaîtrai de votre vie, ainsi que
j’y suis entrée, à l’improviste; vous ne connaîtrez rien de moi!» J’ai
renoncé à découvrir votre nom; demain vous partirez et je resterai seul;
j’ai beau ruser, je ne suis pas de force.
--Ces paroles-là datent de deux mois; j’ai pu changer d’avis.
--Tenez, ne revenons plus là-dessus; je gâte mon plaisir de vous avoir.
Il était sincèrement triste; je me reprochai de l’avoir affligé.
Aussi bien l’incognito me pèse:
--Je vais vous accorder une grande marque de confiance; puisque vous
renoncez à l’apprendre, je vous dirai mon nom.
--Qu’est-ce que cela cache?
--Êtes-vous ombrageux! A présent, vous ne voulez plus de mon état civil!
--Dame, vous avez des raisons pour me le refuser...
--Ces raisons ne subsistent plus.
Je lui déclinai mes noms et qualités; je terminai par un petit sermon
sur la nécessité de la discrétion; il jura de ne point s’imposer, de ne
point m’écrire. Dès lors, il fut rassuré.
Il m’a fallu lui raconter mon existence dans ses moindres détails; il
veut vivre en pensée près de moi, dans mon intimité. Il m’écoutait d’un
air extasié, de même qu’un enfant écoute une légende; je parlais, et
jamais je n’eus autant de plaisir à bavarder. L’orchestre des tziganes
éparpillait des musiques d’une volupté insidieuse; peu à peu, je me
grisais de phrases, de grand air, de violons et de bonheur. Je liquidais
mon passé avec un entrain extraordinaire, comme on jette une vieille
défroque hors d’usage. J’obtins un réel succès auprès de celui que
j’appellerais mon aimable Amphitryon, si je ne me souvenais que ce brave
général fut indignement trompé par Jupiter; le véritable Amphitryon
n’est pas toujours celui où l’on dîne.--Seulement, j’avais donné barres
sur moi.
--Vous fumez, n’est-ce pas?
--Non, je ne fumerai pas.
--Je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi; mon mari fume.
--Je ne fumerai pas, vu que j’ai l’intention de vous embrasser...
J’aurais dû me fâcher... Je pris le parti de rire. Au bout du compte,
c’était au programme; le baiser, ne comptait plus dans le territoire
contesté. La terrasse s’était vidée, l’orchestre ne jouait que pour nous
seuls; le chef me gratifiait de regards incendiaires; je fis observer à
Ramon:
«Je produis de l’effet sur les violonistes».
Aussitôt le musicien, devinant qu’il était question de lui, sans
interrompre la czarda commencée, descendit et vint jouer près de mon
oreille, me donnant à apprécier la qualité du son. Il avait un vague air
de famille avec mon amoureux basané, les mêmes dents éblouissantes, les
mêmes yeux langoureux; le tzigane avait plus de bagues et sentait le
cigare. Je n’eus pas le loisir de poursuivre la comparaison: Ramon se
prit à regarder le joueur de violon d’une manière significative; l’homme
aux brandebourgs se tint pour averti, murmura quelques mots d’excuses et
restitua son archet à l’ensemble. En guise de vengeance, à notre départ
il entonna la marche de Rakocsy dont le motif nous harcela jusque sous
le couvert des arbres.
Le parc de Saint-Cloud est assez peu fréquenté; Ramon me proposa d’y
promener notre désœuvrement; il avait son idée de sauvage: m’attirer
dans un coin désert et profiter de l’occasion pour achever ma séduction.
J’étais déterminée à ne point céder; la simple nature est un décor mal
commode; il me revint en tête des anecdotes de gens surpris par le
garde-chasse au moment où ils s’abandonnaient à la plus franche
cordialité; et puis ce parc solennel et désolé m’en imposait: il y plane
la mélancolie des domaines dont le temps est passé, et qui ne gardent
trace ni des splendeurs ni des désastres, la mélancolie de Versailles ou
de Trianon; le bois suranné est comme désaffecté des souvenirs qu’il
abritait. A l’orée, un étalage de guinguettes où errent des garçons
résignés; des tournevires, des tirs à la carabine, des marchands de
gaufres. Sous les arbres ondule la double voie des montagnes russes.
Mais, plus loin, le Parc reprend sa noblesse triste. Nous allions dans
les allées, côte à côte, saisis par le silence hautain de la solitude;
nous allions sans pensée, plaçant un pas devant l’autre, oubliant que
nous étions venus là pour d’ultimes cérémonies; point d’autre bruit que,
de temps en temps, l’infinie vibration d’une grosse mouche bleue filant
à nos oreilles.
Par acquit de conscience, Ramon me demanda:
--Vous êtes fatiguée? Nous nous assiérons là-bas, à ce banc de pierre.
Je n’eus même pas à refuser ce banc; il était occupé par trois petites
nonnes en noir qui causaient paisibles et sans gestes; elles convenaient
bien au paysage; en passant, je les entendis qui décrivaient leurs
parents: «... L’aîné a quinze ans, très intelligent; l’autre est
souffrant, mais il allait mieux quand je l’ai vu, à Pâques!» Les petites
nonnes nous ont tranquillement examinés, baissant seulement la voix.
Là-bas, il y a un banc plus isolé. Le hasard y mit une mauvaise volonté
acharnée; le banc était vide; mais à deux pas de là un malencontreux
jardinier fauchait l’herbe; le banc suivant était garni de deux
officiers occupés à dessiner, du bout de leur stick, des éventails dans
le sable; aux alentours d’un autre banc, des pauvresses accroupies
cueillaient des champignons, à chaque détour du bois, il y avait un
figurant dont la fonction était de nous préserver des irréparables
sottises. Ramon m’avait donné le bras et, pour tromper sa faim, il
m’embrassait, à petits coups, dans mes frisons; cela eut pour effet de
me couper soudain les jambes; une grande lassitude m’envahissait et le
misérable en profitait! Il me poussait petit à petit dans le taillis; je
voyais le danger, le délicieux danger, et je n’avais pas la force de
résister. Une dernière prudence me fit retourner et j’entrevis à travers
les feuilles la casquette plus verte d’un garde. Un peu plus et
j’échouais à la correctionnelle. J’avertis Ramon:
«Gare! on nous épie!»
Il vérifia et nous regagnâmes le droit chemin.
Par exemple, ce maudit garde, persuadé de l’impureté de nos projets, se
mit à nos trousses; il nous suivait à vingt mètres, s’arrêtait si nous
nous arrêtions, repartait dès que nous repartions; nous pressions le
pas, il le pressait aussi. Ramon, que vexé!... Son plan aboutissait à
ça, une journée de perdue!
Le gardien s’était taillé une badine qu’il enjolivait d’arabesques
gravées à la pointe du couteau, et, tout en nous surveillant, il
sifflotait un air de gigue. Je m’amusais pour mon argent.
--Vous n’aviez pas prévu le gardien, dis-je à Ramon.
--Moquez-vous de moi par-dessus le marché.
--Je constate que vous avez une mine plutôt ennuyée.
--Moi? Oh! peut-on dire!
--Le gardien ne nous quittera pas, il flaire un procès-verbal.
--Vous en avez assez de Saint-Cloud?
--J’y ai passé une journée parfaite; il faut rentrer: nous ne pouvons
immobiliser à notre profit la garnison du Parc. Qu’en pensez-vous?
--Partons...
Escortés du gardien tenace, nous retournons sur nos pas; les lèvres de
Ramon avaient repris l’exploration de mes frisons, et, comme je savais
derrière nous l’ombre verte de l’autorité qui empêchait les
conséquences, je m’abandonnais sans inquiétude à la douceur de ces
menues caresses; nous repassâmes devant les tournevires, les montagnes
russes, les tirs à la carabine, les garçons mornes, les jeux de
massacre; puis devant le restaurant bleu veuf de ses tziganes; au seuil
du Parc, le gardien fit demi-tour.
Et ce fut l’ascension du chemin en pente qui grimpe à la gare; j’étais
paralysée de fatigue, et si contente! J’eus un regard de pardon pour le
panorama de Paris et sa banlieue. Comme nous débouchions sur le quai, le
train de Versailles partait... le temps d’ouvrir une portière... Ramon
me précipita dans un compartiment vide... Ouf!
J’étais essoufflée... Les mots me manquaient; une vague inquiétude me
fit regarder devant moi: j’étais en face des lucarnes triangulaires, au
centre desquelles oscille un anneau; la même pensée poussa Ramon à se
lever et à jeter un coup d’œil distrait dans le compartiment précédent;
il me dit:
--Il n’y a personne.
--Vous êtes sûr?
--Sûr.
Il s’assit tout contre moi et passa un bras autour de ma taille:
--Enfin, seuls!
--J’attendais celle-là; mais on s’en est déjà servi, au bas d’une
gravure.
Le ton était un peu forcé et trahissait la crainte qui me gagnait.
Ramon, me serrant plus fort, me répondit d’une voix changée:
--Vous comprenez ce que j’entends par: enfin seuls!
--Vous avez du plaisir à être près de moi?
--Le train est semi-direct, nous n’arrêtons pas avant Paris...
--Tant mieux... je déteste les longs trajets.
Et, avant que j’eusse achevé, il... (Vrai, je ne peux pas t’écrire ce
qu’il tenta; ma lettre n’aurait qu’à s’égarer; rangeons ça sous la
dénomination générale: _Voies de fait._) Et alors...
Et alors ma bonne éducation reprit soudain le dessus; sans le garde, au
Parc, je cédais à la tentative... mais là, dans ce wagon, en butte à
toutes les surprises, à même la saleté terne de la banquette, je ne
pouvais pas. J’eus la vision de gestes grotesques, gauches, en plein
jour, le je ne sais quoi de cassé, de ridicule, d’une attitude
maladroite; et ça, la conclusion de mon cher roman!--Sur-le-champ, je
décidai que cette fois encore je me refuserais.
Il était penché sur moi, il me couvrait la figure de baisers furibonds,
et à deux centimètres de mes yeux, je voyais ses yeux énormes,
terribles.
--Qu’est-ce qui vous prend? Vous me faites peur!
--Je veux... je veux... vous.
--Laissez-moi; je ne veux pas... Laissez-moi, ou je crie.
--Je vous aurai.
Ma chère petite amie, je voudrais te montrer la pauvre créature que
j’étais, bloquée dans un coin de wagon par un gaillard solide, entêté,
qui suivait son idée; je me sentais toute petite et perdue. «Ça y est,
cette fois; je n’en réchapperai pas.» Et je n’avais plus aucun entrain,
au contraire; un immense regret me venait de rater aussi vilainement mon
chapitre décisif.
Aussi je me débattais, je mordais, je griffais, mais lui devenait
presque fou, il avait un sourire méchant et stupide qui lui découvrait
les dents, et il essayait de joindre mes deux mains dans une des
siennes; il répétait:
--Voyons!... Voyons!...
--Vous me cassez les poignets!
--Voyons!... Voyons!...
--Lâchez-moi... Oh! que c’est bête!
--Je vous en prie... Voyons!
Et soudain, il réunit mes deux mains dans sa poigne; il avait une main
libre... j’étais flambée (sauf ton respect). Il me jaillit une ruse
enfantine; je tournai les yeux et je lançai:
--Oh! un contrôleur!... Perdue!
Il me lâcha aussitôt et se retourna; d’un brusque mouvement, je le
repoussai, je saisis le petit anneau d’alarme. Sauvée!
Il hésita une seconde; après la préalable stupéfaction, il se consulta:
«Faut-il continuer la violence, ou faut-il parlementer?»
Il parlementa:
--Vous êtes habile!
--Dame! je n’ai pas la force pour moi.
--Moi, je l’ai...
--Je m’en aperçois.
--Et j’ai grande envie de l’employer.
--Je ne vous le conseille pas.
--Cependant, si je passais outre?...
--Je tirerais sur cet anneau, et j’agiterais ensuite le bras par la
portière, ainsi que le prescrit la _Manière de s’en servir_ qu’une
administration prévoyante a vissée au-dessus dudit _Signal d’alarme_.
--Oh! que non! le scandale...
--Que si! A la moindre velléité d’attaque, advienne que pourra, je me
pends à l’anneau; au bout de l’anneau est un timbre; on arrête le train,
on nous arrête, on prend nos noms, et comme vous êtes un galant homme,
vous vous déclarez coupable et vous assumez toutes les responsabilités.
(Il ramassa son chapeau qui avait roulé sous la banquette, à grands
coups de coude le brossa.)
--Lâchez cet anneau! Vous n’avez rien à craindre.
--Je ne le lâcherai qu’à Paris, quand le train entrera en gare.
--Je vous jure que je me musèlerai!
--Ne jurez pas, je suis remplie de méfiance.
--Regardez, je m’assieds au bout du wagon!
Alors je consens à m’asseoir à mon tour: auparavant, je passe le pompon
de mon ombrelle dans l’anneau; en cas de danger, je n’aurai qu’à tirer
sur l’ombrelle que je tiens au port d’armes. Aussi je dis à Ramon:
--Maintenant je vous autorise à vous placer en face de moi!
Il obéit de mauvaise grâce; il vérifia d’un regard mon système d’appel
au peuple et, le jugeant irréprochable, il se détourna de moi pour
contempler par la portière l’éternelle poursuite des poteaux
télégraphiques. Il était confus et penaud: je rompis le silence:
--Vous ne dites plus rien! Vous êtes fâché?
--Oui, contre moi et contre vous.
--Sortez vos griefs.
--Je suis fâché contre moi parce que je me suis laissé berner comme un
niais; le coup du contrôleur! Une ruse d’enfant!
--Une plus compliquée n’eût peut-être pas réussi...
--Merci.
--Je n’avais pas le choix des moyens. Rappelez-vous les contes de fées;
lorsque le chevalier s’interrompt un instant dans son entreprise, elle
est manquée; vous devriez vous estimer heureux de n’être pas mué en
rocher, pour votre punition.
--Amusez-vous! C’est votre revanche... Tenez! il vaut mieux que je me
taise! J’en ai trop sur le cœur.
--Je ne m’offenserai pas de vos reproches. Allez.
--Je suis furieux contre vous parce que vous êtes aussi méchante et
coquette que les autres. Vous avez accepté cette promenade avec toutes
ses conséquences; vous ne vous exposiez pas à un danger imprévu. Depuis
que je vous ai rencontrée, vous savez que je vous veux et il ne vous
déplaît pas que je vous le dise... et tout à l’heure, sans le garde...
--Faute du garde, il se serait rencontré un autre obstacle...
--Êtes-vous fausse! Ce matin, vous, vous montriez confiante, gentille;
je me réjouissais: «Elle m’aime un petit peu.» Et, au dernier moment la
sonnette d’alarme!...
--J’ai eu peur. On prévient!
--Je vous ai prévenue suffisamment. Tenez, il y a cinq minutes, j’étais
si furieux que je me suis demandé si je n’allais pas vous étrangler.
--C’eût été une belle mort.
--Plaisantez, à votre aise; je vous jure qu’il est imprudent de jouer...
--... Avec les _âmes à feu_?
--Parfaitement; et je suis décidé à ne plus vous servir de
souffre-caprice; ou vous vous donnerez, ou je reprendrai ma liberté.