Puis je me retrouve à dix ans, vêtue de ces costumes démodés, longues

vestes à pattes en surah écossais et mes cheveux dans le dos. Je suis

sur fond de paysage: tantôt derrière mon dos un château-fort s’érige au

sommet d’un roc; tantôt, rêveusement accoudée sur une balustrade, je

laisse errer mes regards sur une riante vallée. Le balcon revient

souvent comme motif de décoration; sans doute j’attends le Roméo promis

par les légendes; et l’ironie du photographe a charbonné un orme

au-dessus de ma tête. O le temps où je commençais à lire des romans en

cachette, où j’avais un peigne rond dans les cheveux et l’aspect si

province!

A douze ans, je suis habillée en garçon; on m’avait coupé les cheveux

durant ma typhoïde; et ainsi vêtue, en marin, culottes courtes,

chaussettes, veste bouffante ouvrant sur le jersey rayé, je semble un

gamin vicieux et malfaisant; encore maigrelette, indécise, j’avais des

rages de bruit, de mouvement, de courses; je battais les grands garçons

et je terrorisais les petits: au Casino, je valsais avec les filles et

j’affectais des allures de Chevalier d’Éon. Je crois que ce furent les

meilleurs mois de ma vie.

Viennent ensuite mes premières robes à taille, corsages à trois plis en

cachemire blanc; et ma première robe de bal décolletée, dès que j’ai eu

des épaules sortables: faille rose, ma chère! Les coiffures comme on les

aimait à cette époque, très hautes et dégageant la nuque; et les

amazones, les joueuses de tennis, les cyclistes! J’ai même, datée

d’Houlgate, une Yvonne qui entre dans le bain!

Mais, à partir de cette année-là, je n’ai plus que des bustes, en

dégradé, sur fond noir ou blanc; les manches s’enflent, s’enflent peu à

peu, puis se dégonflent. Je suis posée de trois quarts et je suis

maussade comme une personne qui a trop attendu: le Roméo n’est pas venu.

A ces personnes assemblées, j’ai tenu le discours suivant:

«Jeunes Yvonnes,

«J’ai choisi cette nuit d’insomnie pour vous réunir et vous

communiquer une grande nouvelle. Celui que vous guettiez au balcon est

arrivé, tel le Salvator. Il n’est pas absolument identique à l’image

que vous vous en étiez formée; il n’a pas le teint rose, les cheveux

blonds, un collant bleu-de-ciel et une mandoline; ce Roméo tire plutôt

sur l’Othello, vu qu’il est Brésilien; mes pauvres amies, il faut se

contenter de ce qu’on a. Moi, votre déléguée, je me contente de ce

Ramon. Ne me regardez pas toutes avec des yeux de reproche, et tâchez

de comprendre.

«Il existe en moi un grand besoin de tendresse; mon mari n’a point

voulu le satisfaire, il est retenu rue Jasmin; en conséquence, je ne

suis pas coupable, accordant au noble étranger les biens que le comte

de Luz de Chantorey a dédaignés. Longtemps j’ai lutté contre

l’Aventure; or il s’est passé tantôt dans la dernière prison du

Roi-Martyr un événement de la plus haute importance: on m’a embrassée

sur les lèvres et cela m’a produit une impression plutôt agréable.

«J’en ai immédiatement déduit que je serais digne de votre blâme si je

résistais à ma destinée d’amour et je suis résolue dorénavant à me

laisser aimer. Je vous soumets ces conclusions, vous priant de me

donner franchement votre avis.

«O vous, petites et grandes Yvonnes qui dardez des regards anxieux sur

l’avenir, Yvonnes sans cesse déçues et sans cesse espérantes, me

blâmerez-vous parce que j’aurai tendu la main vers le bonheur qui

passait à portée de moi?»

Tous les moments échus de ma chère personnalité se concertèrent; je ne

doutai pas qu’ils ne m’eussent voté une approbation; ce point acquis, je

rassemblai en paquet le syndicat des Yvonnes et je le réintégrai dans le

coffret aux souvenirs.

Mon amie de cœur, ma résolution est prise. J’accepte l’amour de Ramon.

Je vais me mettre encore quelques jours en observation et, quand je

serai bien sûre de moi, je me laisserai rouler sur la belle pente. Me

mènera-t-elle au fossé où culbutèrent pas mal de nos camarades? Je

réserve la question. Si je suis «pincée jusqu’aux sens», l’emballement

m’évitera la peine de me résister; ma bonne éducation cédera cette fois.

Mais s’il ne s’agit que de désœuvrement, de divertissement passager, je

compte que mes préjugés reprendront le dessus.

Tu trouveras que je t’écris des lettres copieuses; ne t’inquiète point,

ne les lis même pas, car c’est à moi que je les adresse. Je me rédige un

rapport détaillé, touchant ma situation, afin de me la préciser; si je

n’y gagne pas d’apprendre où je vais, du moins je mesure le chemin déjà

parcouru. Il m’est impossible d’entamer un journal, à cause de Roger

qui, de gré ou de force, s’en emparerait et le lirait.

Cependant je serais désolée de perdre les moindres détails de ce qui

m’arrive. Aussi je te prie de me garder fidèlement ces feuillets; je te

les réclamerai un jour, dans... Mettons dans vingt ans. Je me suppose,

âgée, relisant le procès-verbal d’une histoire que j’aurai oubliée;

peut-être ne serai-je plus là. En tout cas, il est bon de préparer du

document à ses petits-enfants.

Ma chère petite Germaine, envoie-moi des conseils, je ne les suivrai

probablement pas; le cas échéant, ils pourront m’être utiles, si je

reconnais que j’ai gaffé.

VII

LA SCÈNE DE L’ÉGLISE

Et si par ce sentiment tu es heureuse, nomme-le comme tu

voudras: bonheur, cœur, amour, Dieu!

GŒTHE, _Faust_.

Évidemment, je suis prise. Ton mandement m’a fait grand bien; je me

préparais à essuyer des reproches et tu m’approuves presque. J’en ai

même quelque honte.

Tu me dis que tu es d’accord avec moi «sur le principe», mais que

l’application t’en paraît défectueuse. J’estime que tu as tort. En

effet, si j’aime Ramon, c’est que je devais l’aimer. «Il ne faut pas

s’accorder au premier venu, tu le regretterais plus tard; ce mulâtre

n’est pas digne de toi.» Ne t’imagine pas que je sois à ce point aveugle

sur le compte de mon chevalier; je le juge comme au premier jour,

lorsqu’il m’adressa la parole au Louvre: c’est un rastaquouère.

Cependant je ne puis pas ne pas l’aimer. J’ai toujours gardé la plus

grande lucidité d’esprit (ça n’aboutit qu’à me gâcher mon plaisir).

Parbleu! je me doute bien de ce qui m’attend; cet homme-là possède des

doigts à retourner le roi plus souvent qu’à son tour; il n’est pas

tourmenté par les préjugés, et je découvrirai sans doute dans son passé

une foule d’accrocs mal reprisés. Je t’avoue qu’il me plaît un peu par

ce côté mystérieux. Il me plaît parce qu’il n’a point une morale comme

la nôtre, parce qu’il se décide selon des motifs simples, parce qu’il a

un je ne sais quoi de cruel et d’exotique, inédit pour moi.

Ces hommes-là n’inquiètent point les maris; lorsqu’ils ont de ces bonnes

fortunes scandaleuses, on s’étonne et on s’enquiert vainement de ce qui

les rend aimables. Ce n’est point leur présumée vigueur, car il faut

justifier par d’autres raisons l’attrait du Tzigane pour des femmes qui

ne sont point uniquement des Phèdres-à-Valaques. Il y a dans l’amour

qu’elles lui vouent à la fois un souci de maternité falote, le bonheur

de s’encanailler, de la curiosité, mêlés au plaisir d’être dominées.

Quoi qu’il advienne, je ne me plaindrai pas. Glaris, de Pardieu et les

autres ne m’ont pas eue; c’est que je n’étais destinée ni aux uns ni aux

autres. Ramon se présente et je cède... au moins je suis disposée à

céder. Qui prétendra désormais que les grands magasins sont mal

approvisionnés? on y trouve jusqu’à des amants!

J’ai eu sept jours de méditations; c’est-à-dire que je me suis efforcée

de méditer sur mon cas; tu sais comment on s’y prend? On s’accoude à sa

table, on pince son front entre le pouce et l’index et on se dit:

Attention! Examinons la situation froidement, ainsi que le ferait un

indifférent.» Et aussitôt on se rappelle la dernière entrevue dans ses

moindres détails, mais pas froidement, hélas! A ce compte, il vaudrait

bien mieux ne pas méditer, c’est trop dangereux. Que de fois, cette

semaine, sous prétexte d’analyse mentale, je me suis complue à retrouver

les sensations du Square Expiatoire et cette espèce d’anxieuse langueur

où j’étais plongée tandis que Ramon me suppliait! On n’arrive pas à être

sincère avec soi-même lorsque l’on veut se juger; il faut prendre son

parti de sa propre duperie; je m’y suis résignée, en sorte

qu’aujourd’hui je songe à Ramon en toute franchise avec moi-même et je

ne m’abuse plus sur les prétextes que je me donne de ces pernicieuses

rêveries.

(Tout ça, en somme, c’est de la psychologie à deux sous le tas!)

Chose curieuse! Roger m’intéresse! Depuis quelque temps, j’aime le soir

le rejoindre au petit salon et là, des heures entières, je l’écoute, et

je le regarde. J’aurais cru qu’il me fût devenu odieux; mais non. Je

l’étudie et je guette impatiemment une modification de sa physionomie.

Il n’est pas plus ridicule qu’à l’ordinaire, cela m’étonne; quand il

rentre à minuit après une longue séance de Société savante, il éprouve

un réel plaisir à se retrouver dans son _home_, à me voir assise et

lisant sous la lampe; il s’assied en face de moi, nous causons; il

pense:

«C’est tout de même délicieux de posséder un chez-soi confortable

agrémenté d’une petite épouse jolie, pas trop sotte, qui anime la

maison; je suis un être inqualifiable; je ne devrais pas tromper la mère

de mes éventuels enfants avec une grue stupide et odieuse.»

Et il s’attendrit, il a un bon sourire mouillé; cet homme-là est un

homme d’intérieur.

Jadis ces remords d’après-aimer, où il se mêle quelque sadisme, me

crispaient. Maintenant je les apprécie; moi aussi, j’ai mon

attendrissement et je pense:

«Voilà un brave mari qui pleure sur mon sort, qui me plaint, qui bat sa

coulpe; et moi, épouse inqualifiable, je me prépare à le rendre digne de

pitié! Si jamais il apprend la vérité, elle lui gâtera toute son

actuelle contrition.»

Le seul ennui est qu’en sortant de chez sa maîtresse Roger ne peut

s’empêcher de vérifier ma tendresse conjugale et obligatoire:

--Tu m’aimes, hein?

--Oui, oui.

--N’est-ce pas que tu m’aimes un peu _tout de même_?

--Ah oui! Que oui!

Il entame alors le programme des mensonges, me décrit la soirée où il

aurait dû être; je l’écoute, mais je m’évade; en pensée, je cours à

l’Autre, je suis auprès de lui, il m’embrasse et je défaille, je ferme

les yeux, à l’exemple de la petite modiste entrevue au square.

Cependant mon mari dévide son historiette, tout heureux de mon

attention:

--Comme tu es gentille, ce soir...

--Oui, oui.

Et il monte se coucher, rassuré. Propriétaire, va! Il n’a pas aperçu

l’amoureux caché dans mes prunelles, derrière mes cils, mon cher

amoureux en cuir de Russie que j’évoquais au nez et à la belle barbe

blonde de mon seigneur.

* * * * *

A propos, depuis que je t’ai écrit, j’ai commis un sacrilège. En somme,

le Trop-Haut ne fera qu’en sourire: il doit y avoir des minutes où il

est le Dieu désarmé. J’avais rendez-vous avec Ramon place

Saint-Germain-des-Prés et, de là, il devait m’emmener dans le quartier.

Mais, la veille, je rendis visite à madame Senambre qui me dit:

--Ma belle-sœur m’a chargée de vous rappeler qu’elle reçoit demain. Elle

habite, depuis le 1er, rue Furstemberg, une délicieuse petite rue qui

donne sur une place; on dirait un coin de province.

A la description qu’elle me fait, je n’ai plus de doute; un peu plus et

je m’ébattais sous les fenêtres de madame Chaucer née Senambre.

Le lendemain, je retrouve mon prince charmant devant le portail de

l’église; je feins de ne pas le voir (des figurants, à proximité,

guettaient des tramways); ce quartier est colonisé par des femmes

d’universitaires, et j’en ai cinq ou six parmi mes relations qui campent

aux alentours; ces femmes-là sont toujours en attente de tramways.

J’avais une peur verte d’être signalée. De ma propre initiative, je me

réfugie dans l’église.

L’église Saint-Germain-des-Prés a été très bien organisée en vue des

rendez-vous. Elle est sombre, fraîche, mystérieuse; après le vestibule,

on entre dans les ténèbres, ou plutôt on est saisi par la nuit; les yeux

encore éblouis du grand jour cherchent à discerner les formes qui

glissent sans bruit dans l’obscurité. Çà et là, les ors d’un autel

scintillent, éveillés par la courte flamme des cierges votifs. On

entrevoit des dos courbés, des têtes coiffées du béguin noir.

Au fond, d’autres lueurs paraissent lointaines comme des feux de

chaumière, reculent l’isolement du chœur: point de ces ornements

absurdes dont les sanctuaires sont d’ordinaire surchargés; des piliers

solides, immuables ainsi que des dogmes, entre lesquels descend, de

distance en distance, une petite lampe de voûte; le calme est si profond

que les frêles flammes ne tremblent point et ce sont comme de petites

âmes brillantes en suspens dans la nuit.

A cette heure, il y avait dans les bancs quelques fidèles qui priaient;

les bas-côtés surtout étaient garnis de pieuses personnes penchées sur

la planchette du prie-Dieu. J’entrai résolument dans un rang de chaises

et je fis signe à Ramon de m’y rejoindre. J’étais assez perplexe, je

craignais de scandaliser l’entourage en causant à voix basse avec un

jeune homme; car je m’étais jetée dans l’église à l’étourdie, afin d’y

convenir d’un autre rendez-vous.

Mes voisins priaient à demi-voix, deux par deux, et j’admirais que la

piété fût restée si vivace au cœur de ces Français tant calomniés, quand

je m’aperçus que ces pieux fidèles étaient... des flirts, oui, ma chère

enfant, des flirts. A genoux sur la chaise à haut dossier, ils se

parlaient lèvre contre oreille; même dans les églises, les amoureux

pullulent.

«Il y en a partout, à Paris. Cherchez un coin écarté où vous espériez

être seule. Vous êtes assurée d’y déranger deux personnes d’un sexe

différent en train de se confier la mutuelle estime qu’elles ont l’un de

l’autre. Musées, promenades, jardins publics, galeries, avenues

ombragées ne sont que des décors d’intrigues; il y a des amoureux sur

l’Arc de Triomphe, dans la lanterne de l’échafaudage Eiffel, dans le

dôme du Panthéon, dans les Tours Notre Dame; j’en ai débusqué dans les

souterrains qui s’enfoncent sous la gare Saint-Lazare; j’ai surpris des

couples enlacés, dans d’étroits passages aux environs de la rue

Lafayette; dès que deux amants ont adopté une de ces retraites, ils s’y

retrouvent régulièrement; il existe ainsi un nombre considérable de

cachettes ignorées des indifférents.»

* * * * *

Je tiens ces détails de Ramon. Il s’est agenouillé sur la chaise voisine

et nous avons joué notre partie dans le psaume d’amour profane murmuré

dans le temple du Seigneur. Mon galant me chuchotait des niaiseries

passionnées:

--J’ai pensé à vous, tous les instants de cette semaine!

--C’était votre devoir strict.

--Et vous? avez-vous pensé à moi?

Dieu! que de questions inutiles! Mais si on ne les répétait pas, de quoi

remplirait-on les entretiens d’amour? Je les subis sans colère, je suis

habituée et j’en cherche d’aussi vaines, avec le seul souci de ne pas

laisser tomber la conversation; je sais par expérience que les entrevues

où l’on ne dit rien sont les plus dangereuses.

Au milieu de notre entretien, une vieille est venue nous troubler; elle

s’est agenouillée à ma droite et elle s’est mise à parler tout haut au

Seigneur; craignant que le bruit de nos voix ne couvrît sa prière et

l’empêchât d’arriver à l’oreille du Tout-Puissant, elle nous crie un

«chut!» irrité. Nous nous taisons: le cérémonial du rendez-vous ne varie

pas; après ces préliminaires, Ramon saisit ma main, c’est de règle; le

jeu de mains est la seule caresse permise en public, elle n’offusque pas

la pudeur: les tripatouillages manuels ne se classent pas parmi les

attouchements inconvenants; les tarifs d’indignation ne le mentionnent

point. Pourtant il existe mille façons d’énerver une main, d’y exécuter

mille manèges voluptueux et subtils dont les conséquences s’étendent

plus loin que le poignet. Si Ramon adore ce passe-temps, je ne le

déteste point non plus; ainsi débute le contact des épidermes et

l’échange des fantaisies (Chamfort).

La vieille, ayant terminé son rapport intime au Seigneur, s’en fut

maugréant des appréciations trop sincères à notre endroit. Nous reprîmes

l’entretien où nous l’avions interrompu; j’appris diverses choses que je

n’ignorais pas, à savoir que mon partenaire me dédiait un sentiment de

plus en plus vif, qu’il ne pouvait se contenter de ces rencontres

furtives:

--Au moins, je ne vous suis plus indifférent?

--J’ai beaucoup médité là-dessus; vous ne m’êtes plus indifférent.

--Croyez-vous que vous arriverez à m’aimer?

--Peut-être, je tâcherai.

--Il me faut une journée de vous, une grande journée.

--Ce n’est pas possible, je suis mariée.

--Allons donc! Est-ce un empêchement?

--Mon mari a coutume de m’avoir près de lui; c’est même à cette seule

fin qu’il m’épousa.

--Auriez-vous, parmi vos amies, une amie dévouée?

--Oui, j’ai une amie très dévouée.

--Annoncez que vous passez une journée près d’elle, et venez avec moi.

Je me suis débattue; j’ai cédé. Nous passerons cette journée de

campagne. J’en ai trop envie.--Je me suis levée.

Dans le vestibule, aux yeux des mendiants habitués, nous nous sommes

embrassés; et je suis rentrée à pied, combinant mon plan d’escapade. Je

compte que tu ne refuseras pas de m’aider, je dispose de toi; notre

vieille amitié m’y autorise, tu n’oseras pas te dérober; il ne s’agit

que d’une légère complaisance. Écris-moi, rue Brémontier, une petite

lettre m’invitant à passer la journée chez les sœurs de Magdala

(Écouen).

Envoie-la mardi soir pour mercredi, de façon qu’on l’apporte pendant le

déjeuner; entre l’œuf et la côtelette, Roger est à peu près traitable;

donc je te répondrai un mot d’acceptation, et cette après-midi-là, si tu

ne me vois pas, tu penseras que ton amie a sauté le ruisseau.

Tu n’as aucune excuse, et tu ne peux rien me refuser, car je t’ai rendu

un fier service: tiens-toi à la table: une... deux...

_Ton mari retire sa demande en divorce!_

J’ai enlevé l’affaire en une demi-heure. M. Censy dînait à la maison

avant-hier avec les frères Schmack et de Pardieu; après le café, je me

suis arrangée pour attirer ton ex sur le canapé-aux-confidences; il a

donné dans le piège.

Vraiment, plaisanterie à part, il n’est pas mal en ce moment, M. Censy:

on raconte qu’il aime chez une sorte de femme de lettres, laquelle tient

un salon et reçoit des ratés mêlés à quelques publicistes sans gloire.

Ce monde a la meilleure influence sur ton ancien époux; il n’est plus

timide, ne s’endort plus au dessert; il cause et montre quelques idées

qu’il a ramassées. J’avais toujours prédit que M. Censy finirait par le

bas-bleuisme. Enfin il apprend à s’habiller: il soigne sa coiffure, il

maigrit et il a l’air un tantinet vanné qui lui sied. Il fera un divorcé

très présentable. Il y a ainsi, de par la ville, une foule de maris

déplorables qui ont besoin de cette épreuve pour se révéler. D’ici un

an, M. Censy épousera une jeune veuve qui aura souffert et il la rendra

heureuse.

Donc, M. Censy a saisi la perche que je lui tendais; il a parlé de toi;

il n’a plus de colère, ce sage.

--Je me suis montré de la dernière stupidité, dit-il; ma chère épouse

doit avoir une triste opinion de moi. J’étais d’un démodé, d’un coco!

Comment ai-je pu attacher tant d’importance à la propriété exclusive de

sa jolie personne?

--Qu’ouïs-je! C’est vous qui parlez? Vous autrefois si furieux!

--Oui, il paraît que la jalousie ne se porte plus. Un mari trompé ne

s’indigne même pas; il hausse les épaules et recommence sa vie, comme si

de rien n’était.

--Vous pardonnez à Germaine?

--On pardonnait encore en 1885; aujourd’hui, le pardon même est tombé en

désuétude. On sourit, on se détourne ou on se sépare. Je n’ai pas encore

le sourire.

--Vous tenez beaucoup au divorce?

--J’y tiens, parce que j’ai peur que nous ne nous entendions jamais,

Germaine et moi, et surtout parce qu’il y a eu scandale. J’aurais pu

être un mari complaisant; je ne veux pas être un mari plaisant.

--Vrai! vous n’avez plus de haine contre votre femme?

--Plus du tout; j’ai dépassé ces mesquineries.

--Si elle vous demandait une chose assez facile, la lui

accorderiez-vous?

--Mais oui... à condition que nos intérêts n’en souffrissent pas. Elle

vous a chargée d’une mission?

--... En effet; elle regrette infiniment ce qui s’est passé.

--Elle a tort; moi, j’en suis ravi.

--Elle vous prie de retirer votre demande en divorce...

--Jamais de la vie!

--Attendez. Vous la retirez et trois mois après vous en introduisez une

autre, pour incompatibilité d’humeur.

--Oh! que d’affaires!

Je lui ai fait ressortir les inconvénients de sa position; pour tous les

deux, il valait mieux écarter le motif gênant. Puis, je l’ai entamé par

le snobisme; en se montrant généreux, il aurait le beau rôle, et

puisqu’il mettait un point d’honneur à être tout à fait «Dernier

Sganarelle», il devait vous faciliter le mariage.

Il a terminé la discussion:

* * * * *

--Je me concerterai avec mon avoué, Me Harduin-Béhague; si c’est

faisable, j’y consens d’avance; je vous autorise à l’écrire à votre

amie.

Veux-tu mon avis? Ton mari te garde un petit quelque chose d’affection;

il parle trop de toi. Pas une allusion à Gérard.

J’espère que tu vas me bénir; tu te marieras, grâce à moi, dans le plus

bref délai.--Ah! n’oublie pas ma lettre, c’est très important;

rappelle-toi: l’envoyer le soir pour qu’elle m’arrive par le courrier de

midi.

VIII

UNE BELLE JOURNÉE

Promenons-nous dans les bois

Pendant que le loup y est pas.

Loup, y es-tu?

Ta lettre est tombée juste à point! Pendant le déjeuner, je trépignais

d’impatience; d’autant plus que Roger avait réunion de bureau, qu’il

était pressé et qu’il abrégeait le repas; je le retardais de mon mieux;

si la lettre arrivait après son départ, l’effet était raté. Bref! comme

il se levait, on apporte le courrier.

--Qu’est-ce qu’il y a?

--Rien pour vous... Ah! tiens! la bonne surprise! Un petit mot de

Germaine.

--Que vous écrit-elle, cette étournelle?

--Voyez vous-même.

Roger fait la tête.

--Elle vous invite dans son couvent? Une partie de plaisir.

--Germaine est mon amie, j’aurais dû ne pas la négliger; cependant,

comme vous la détestiez...

--Oh! je ne la déteste pas!

--Comme vous vous rangiez du côté de Censy, j’ai cessé de lui écrire.

--Je ne vous approuve pas; après tout, cette pauvre femme peut invoquer

des circonstances atténuantes. Censy ne le nie point. Restez en

relations avec elle; on cite de pires divorcées.

--Alors? Croyez-vous que je puisse accepter son invitation?

--Certainement; une journée de campagne est toujours bonne à prendre.

Et je devinais l’arrière-pensée: «Une journée à moi! j’avertis la rue

Jasmin par télégramme... Ohé! ohé!»

Mon mari parti, je saute sur un bleu: «_Demain, gare Saint-Lazare, dix

heures, Pas-Perdus, banlieue._» Mais, le soir, saute de vent! tout était

changé. Roger rentre bourru et pas bienfaisant. Qu’était-il advenu? Je

m’en doute; la rue Jasmin n’était pas libre, Roger s’en prenait à moi.

Ou bien existe-t-il un secret instinct qui incline les maris à

contrecarrer inconsciemment les trahisons de leurs femmes? Roger

m’annonça:

--Vous n’irez pas à Écouen.

--Vous m’aviez permis...

--J’ai réfléchi; au bout du compte, la conduite de votre amie Germaine

est équivoque.

--Au couvent?

--Un couvent pour divorçantes, quelque chose de gentil, parlons-en! Les

amants de ces dames y entrent comme dans un moulin.

--Germaine est trop fine, elle craindrait de se compromettre.

D’ailleurs, je lui ai, sur votre permission, fait espérer ma visite.

--Bon. Vous vous dégagerez.

Et j’ai détourné l’orage; durant le dîner, je me suis appliquée à être

charmante, toute en sourires et prévenances; au rôti, Roger se détendait

un peu; au légume, il était tendre; à l’entremets il se rapprochait de

moi: d’amabilité en amabilité, nous cheminâmes jusqu’au

coin-aux-confidences; et dame!... (offrez votre sacrifice au Seigneur,

mon enfant!) je n’ai pas résisté à mon mari, quoique je n’aime guère ces

effusions sur le mobilier de luxe; et puis je me désolais: «J’aurai une

figure horrible demain.»

La séance terminée, Roger me dit: «Après tout, allez à Écouen si ça vous

chante!» Une journée de liberté n’est jamais trop chèrement achetée.

L'aventure · 第 5 / 10 段