Je m’engageai dans le jardin en essayant d’afficher une assurance de

femme habituée; une seule allée tourne autour d’une pelouse dont le

gazon rare souffre d’une précoce calvitie; çà et là le marronnier,

l’éternel marronnier parisien qui alterne dans notre flore municipale

avec le platane chlorotique.

J’évoluai parmi les moutards appliqués à lancer habilement leurs

cerceaux dans les jambes des grandes personnes, de manière à les faire

choir, en fouettant les bottines d’icelles en guise de toupie.

Je trouvai Ramon en train de lire les _Débats roses_, à l’ombre d’un

distributeur automatique de bonbons; je fus humiliée parce qu’il avait

l’air aussi absorbé dans sa lecture que les jeunes gens observés au

Salon de Lecture du Louvre; il ne pensait plus à moi, il s’était assis

sur un banc et il avait marqué une place à côté de lui; l’endroit me

déplut, comme trop exposé, à peine séparé du boulevard Haussmann par une

grille basse; à cinq heures, il circule beaucoup de monde entre

Saint-Augustin et la rue Auber, et naturellement chacun en passant jette

un petit regard à la mémoire du Roi-Martyr; je pouvais être reconnue, au

hasard d’une de ces dévotions; aussi je heurtai le genou de mon

amoureux; il sauta sur ses pieds et me suivit.

La partie du square donnant sur la rue des Mathurins était plus sûre;

or, j’avais compté sans la marmaille turbulente qui piaillait de

préférence dans ce coin-là, parce qu’il est plus exposé au soleil; en

outre, par malechance, les chaises et les bancs étaient tous occupés par

des bonnes syndiquées pour le raccommodage des jupons en commun, ou par

des citoyens peu fortunés, dormant côte à côte sur ceux des sièges qui

sont gratuits. Après une double revue, je dus renoncer; nul des ayants

droit ne se disposait à nous céder la place; Ramon qui marchait à ma

suite, nous tira d’embarras. «Le monument», me souffla-t-il; et il

grimpa le perron conduisant à la dernière demeure de Louis XVI.

Une fois dans le vestibule, à l’abri des regards, il me tendit la main:

--Vous êtes exquise, me dit-il; je désespérais, j’avais presque cru vous

perdre; j’étais malheureux, je regrettais d’avoir eu confiance en vous

et je vous en voulais de m’avoir abusé; et je reçois votre bleu.

--Je n’ai pas pu vous l’envoyer plus tôt.

--Vous savez que je vous aime de jour en jour plus fort.

--Je vous en conjure, observez-vous! lâchez mon bras.

Il pressait mon poignet contre ses lèvres, à le mordre. Un homme vêtu

d’une vareuse bleu-marine et coiffé d’une casquette à lettres jaillit

soudain de la muraille; il nous demanda si nous voulions visiter le

tombeau. Il avait la figure que l’on prête à l’abbé Constantin, plus un

fort accent alsacien. Que faire? S’exécuter, puisqu’il n’y avait pas de

place pour nous au dehors: au moins j’étais assurée de la discrétion du

regretté Louis XVI. Ramon murmura: «Visitons, nous serons à l’abri, en

attendant l’heure où les bonnes rentrent les enfants.»

Le gardien nous ouvrit une porte; aidée par Ramon, je montai par un

autre escalier conduisant à une espèce d’esplanade gazonnée; un chemin

de gravier, qui mène à la chapelle du fond, coupe l’esplanade en deux;

des rosiers s’étiolent de distance en distance.

L’abbé Constantin commença: «Ce monument fut élevé à la mémoire des

Suisses de la garde royale qui se sont fait tuer pour la défense du roi

Louis XVI; ils sont enterrés cinq cents d’un côté, trois cents de

l’autre.» Que de Suisses! D’où vient qu’Édouard Rod a échappé au

massacre, et Cherbuliez aussi? «On a enterré avec eux la princesse de

Lamballe et Charlotte Corday qui assassina Murat.

--Non... Marat?

--Pardon... Murat.»

Je n’insiste plus; aussi bien j’ai peine à admettre ce détail funéraire;

en tout cas, je n’aimerais pas dormir mon dernier sommeil en compagnie

de huit cents Suisses.

Je suis un peu vexée de ce que tous mes efforts de la veille, ma

diplomatie, mes combinaisons astucieuses aboutissent à la visite du

mausolée royal; nous pénétrons dans la chapelle, meublée comme la crypte

d’une source ferrugineuse; au fond, l’autel. «Vous voyez à droite la

statue du Roi dans les bras d’un ange qui représente le prêtre, lequel

prononça les paroles: «Montez au ciel, fils de saint Louis!» A gauche,

cette statue représente la reine Marie-Antoinette soutenue par la

Religion, sous les traits de Madame Élisabeth!»

Moi, j’en avais assez et je serais partie volontiers. Mais le terrible

Alsacien nous ordonna de descendre par un étroit escalier tournant qui

s’enfonçait derrière «la Religion sous les traits de Madame Élisabeth».

Dociles à son geste et semblables aux jeunes chrétiens jetés à la fosse

aux lions, nous nous engageâmes dans le colimaçon; et dès les premières

marches, j’eus l’intuition qu’il allait se passer quelque chose de

grave. En effet, jusqu’au premier palier, nous étions éclairés par

l’obscure clarté qui tombait de la voûte; mais à partir du palier

l’escalier se précipitait à travers les ténèbres; l’occasion était

admirable, d’autant que Ramon me soutenait, et que, un peu énervée, je

faisais la lourde, afin de m’appuyer contre lui. Le gardien dirigeait la

descente: «Attention! Il y a dix marches, une... deux... trois...

quatre...»

Nous étions dans la nuit.

«Cinq... six... sept... huit...» Je sentis que mon bras était soudain

serré, et le frôlement d’une moustache chatouilla ma joue. J’eus un

brusque écart et:

«Neuf... dix...»

J’arrivai en pleine lumière dans un petit caveau à serrer le bois de

chauffage, garanti par une série de grilles destinées à honorer les

restes du royal serrurier.

Évidemment, parvenue là, j’aurais dû lancer à Ramon le «regard sévère»;

il montrait une figure tellement calme et désintéressée que je crus

m’être trompée... «Ici reposent les dépouilles mortelles du roi Louis

XVI et de la reine Marie-Antoinette, à neuf mètres de profondeur. Les

ossements ont été apportés avec la terre qui les entourait.» C’est

tout... pas le moindre jugement historique sur ces deux grandes victimes

de leur propre incurie.

Le gardien nous précède, je le vois passer dans la lumière au palier

supérieur; le tournant, il disparaît, son pas sonne sous la voûte... A

ce moment, dans l’obscurité, je sens deux lèvres avides se poser sur les

miennes et je reçois un baiser!... oh! ma chérie!... un baiser violent,

impérieux, tenace... un baiser à me décoiffer, un baiser-morsure tel que

ma voilette en fut trouée du coup... un baiser si surprenant que, malgré

moi... je le rendis... Cela dura une demi-seconde à peine; mais j’étais

prise de vertige, je chancelais et Ramon dut presque me remonter.

Le gardien nous attendait près de l’autel; nous avions épuisé la liste

des curiosités que le monument nous offrait. Le sylphe du froid plafond

n’avait plus à nous montrer que la sortie. Mais nous laissions derrière

nous à Louis XVI quelque chose de plus à expier: mon premier baiser de

braconne.

Encore l’esplanade, puis l’escalier; sous le vestibule, l’abbé

Constantin tendit la paume, reçut une monnaie, nous fit vérifier, d’un

large sourire, l’absence de ses dents et courut proposer à une famille

d’Anglais l’exhibition de l’Éternel Prisonnier.

J’avais rattrapé une partie de mon aplomb; néanmoins, je sortis avec

l’impression d’être comme changée, dépouillée de mon prestige et n’ayant

plus droit à l’attitude hautaine qui est l’apanage d’une comtesse de

Chantorey, née des Valleures. Jusqu’ici, j’avais considéré cette

intrigue comme un jeu me donnant, pour tromper mon ennui, l’illusion de

l’Aventure; je me croyais libre de l’arrêter à mon gré; mais, quoi qu’il

arrive désormais, cet homme n’aura pas moins eu sur moi les droits que

j’aurais voulu lui refuser... Bref, je ne dominais plus la situation; il

avait suffi d’un baiser donné sous le couvert de Louis XVI pour modifier

tout.

Ce baiser me cuisait encore; j’étais à la fois contente et furieuse;

furieuse d’avoir été surprise, furieuse d’avoir été passive, furieuse

surtout d’avoir accordé sans lutte et sans obtenir d’avantage égal ce

que je considère comme une faveur très grande: la promesse d’un premier

péché. J’étais furieuse parce que cet homme qui est assez simple a dû se

dire: «Hé? Voyez-vous ces comtesses qui font tant leurs renchéries;

c’est bâti comme la première venue! On les a comme les autres, en les

brusquant.» _Comme les autres!_

Parbleu! je ne lui ôterai pas ça de l’idée; d’autant plus que,

maintenant, il recommencera tant qu’il lui plaira et je ne pourrai l’en

empêcher; je lui ai accordé mes lèvres une fois, quelle raison aurais-je

de les lui refuser, à l’avenir?

... Et elles sont fort expertes, ses lèvres, à lui!

Le jardin cette fois était à peu près vide; sans me consulter, Ramon

prit deux fauteuils de fer et les plaça à l’abri d’un buisson, dans la

petite allée qui tourne derrière la chapelle; je n’avais plus rien à

dire et je ne sais quelle tristesse m’avait saisie. Nous étions dans ce

jour faux et humide qui est le fade crépuscule des jardins parisiens.

Avoir envie de pleurer, sans motif, tout bonnement parce qu’il y a de la

mélancolie inutile dans l’air et parce que l’on est mécontente d’être

dupe de soi-même! J’ai souvent éprouvé cet attendrissement stupide où

les nerfs, la fatigue, le printemps vous conduisent, comme aussi la

volupté de pleurer pour pleurer. Il me demanda:

--Vous avez du chagrin?

--Non.

--Vous avez du chagrin, j’en suis sûr; vos yeux sont tristes.

--Que vous importe?

--Je voudrais savoir votre peine, afin de la consoler; dites-la-moi, je

vous en supplie!

Il continua ainsi durant quelques minutes; la difficulté était de

trouver une cause à ce chagrin; je cherchais à part moi, car mon

amoureux sauvage n’eût pas compris que la vraie raison était sans doute

l’absence de raison. Enfin, de lui-même, il me fournit un prétexte:

--J’ai deviné! Votre mari vous fait souffrir!

Je ne m’attendais pas à celle-là; en réponse, je grimaçai une moue

dubitative qu’il interpréta ainsi:

--Vous ne l’accusez pas, vous êtes trop douce; dites-moi ce qu’il vous a

fait?

--A quoi bon?

--Je vous vengerai.

--Comment?

--Je le suivrai quand il ira rue Jasmin et je lui briserai une côte--ou

deux.

Il envisage l’existence avec simplicité; cet enfant naturel est en même

temps un enfant de la nature. Je me hâtai de lui répondre:

--Vous vous trompez, mon mari n’est pour rien dans ma tristesse. C’est

la vie sotte que je mène qui m’attriste.

--Puisque je vous aime, vous ne devez pas être triste.

Une femme maigre qui, à l’instar des Indiens Siriniris, portait une

sacoche sur le ventre et qui agitait son carnet de souches ainsi qu’un

gris-gris, vint nous réclamer la rançon de nos fauteuils. Ramon lui

tendit une pièce, et je remarquai qu’il avait la main très fine, une

main de fainéant.

--Vous avez trop de bagues.

--Vous trouvez? C’est _ioli_ pourtant.

--Un homme ne porte pas de bijoux.

--Vraiment? Alors je vais vous donner les miens.

--Merci, je n’en porte pas.

--Comment! votre mari ne vous a pas donné de bijoux?

--Si, j’en ai beaucoup; mais je ne les mets jamais; ils restent dans mon

coffret, et le coffret, je l’enferme dans un petit secrétaire. Les

bijoux, ça se transmet de mère en fille, chez nous, et comme ils sont

précieux (il y a parmi eux des cadeaux de souverains à mes aïeules) on

ne les sort qu’une fois l’an; de la sorte, chacune de nous n’est que

dépositaire de ces choses précieuses.

Il réfléchit, puis il me dit:

--Il en est ainsi de toutes choses; personne ne possède rien. Le mineur

trouve la pierre, le marchand la lui prend, le joaillier la prend au

marchand, l’acheteur la prend au joaillier...

--Et à l’acheteur? Qui la lui prend?

--Le voleur à qui la justice la reprend; tout va des mains tendues aux

mains furtives et aux mains ouvertes.

Durant les silences, nous regardions les passants de six heures; les

magasins de modes nous envoyaient des bandes de petites créatures

joyeuses, de celles que l’on nomme si joliment des _frisquettes_; en

traversant devant nous, elles se retournaient avec des rires sournois et

pas malveillants; l’une, plus hardie, cria: «Embrasse-la donc, Hernani!»

Il se mit à rire d’une façon suffisante, et cela m’exaspéra.

--Vous trouvez drôle qu’elles se moquent de nous?

--Elles ne se moquent pas, elles me donnent un bon conseil...

--Que je ne vous engage pas à suivre. Oh! que vous m’agacez, que vous

m’agacez! Allons-nous-en!

--Vous êtes venue pour partir si tôt?

--Je ne sais pas pourquoi je suis venue... si, je suis venue pour vous

dire que j’en avais assez, que vous ne me reverriez jamais.

--Quel mal ai-je fait?

--Moi, je fais mal; je ne continuerai pas: je me suis amusée un instant

à cette plaisanterie; je serais coupable si je la prolongeais.

--Et puis? Je ne me plains pas, au contraire; je ne demande qu’à rester

votre jouet.

--Assurément; mais ce qui s’est passé tout à l’heure n’est plus de jeu.

--Que s’est-il passé?

--Près de Louis XVI; cela achève de me décider. Dites-moi adieu et

séparons-nous.

--Vous ne parlez pas sérieusement!

--Mais si! Je pars en voyage ces jours-ci, comme je vous l’ai annoncé.

--Non, ce n’est pas vrai; on ne part pas en voyage à cette époque de

l’année.

--Quel que soit le prétexte dont je me serve, j’entends que vous

l’acceptiez comme vrai.

--Soit, mais je veux vous revoir...

La nuit tombait peu à peu; il n’y avait plus dans le jardin que nous et

un jeune homme seul sur un banc; une grande fille vint le retrouver, qui

l’embrassa à pleine bouche; puis ils s’assirent et, les mains dans les

mains, causèrent de choses importantes. Elle avait posé à terre une

grande boîte ronde en bois, à couvercle de toile cirée; son amant tenait

une serviette bourrée de livres; ils glorifiaient tous les deux la

médiocre poésie d’un Mürger; on eût dit une romance de 1830: l’_Étudiant

et la Grisette_ ou _Dans un square qu’on est bien à vingt ans!_ Tu les

aurais bénis, ô François Coppée! Quand elle se découvrira menacée de

maternité, c’est sans doute dans le même square et sur le même banc

qu’ils auront leur scène de reproches; pour le moment, elle devait lui

réciter la gazette de l’atelier, les menus faits de la journée: comme

quoi Mathilde s’était brouillée avec la Grande Jeanne, comme quoi Julie

avait lié connaissance avec un clerc de notaire, etc., etc. Puis ils

parurent discuter l’emploi du dimanche suivant; le jeune homme tira de

sa poche un indicateur, ils se mirent à combiner des itinéraires vers

des Fontenay-aux-Roses,--tout porte à le croire; arrivés là, ils se

rendraient en bicyclette jusqu’au Robinson obligatoire et reviendraient

le soir à Paris, courbés de fatigue, ahannant et balançant au guidon, en

pendant avec le lampion réglementaire, un gros bouquet de lilas.

N’importe, ce bonheur-là, pour piètre qu’il soit, je l’aurais envié;

c’est l’Aventure, toujours, mais l’Aventure sans arrière-pensée, sans

souci des préjugés. Je songeais à cela, tandis que l’Autre me suppliait

à voix basse de ne pas l’abandonner:

--Je ne vous suis pas sympathique, je le sens bien, et je m’en désole.

(Vrai, il a l’accent un peu trop exotique; il aurait du succès dans les

_Portugais_, de Labiche.) Mais si je vous amuse, je ne réclame rien,

sinon votre présence de temps en temps. Il y a bien des femmes qui

auraient été heureuses de m’avoir près d’elles et que j’ai délaissées...

Il ne fallait pas m’écrire, puisque vous deviez me désoler. Je vous dis

des phrases stupides; aussi, vous n’êtes pas loyale; vous n’avez pas le

droit de rompre ainsi, comme on perd un chien au coin d’une rue. Je suis

habitué à penser à vous; depuis des semaines, je suis tout à vous; c’est

la première fois qu’une femme prend cette place dans mon existence. Je

répète votre nom quand je suis seul et je dis à votre souvenir tout ce

que je n’ose pas vous dire à vous... Moi aussi, je devrais partir... Mon

commerce m’appelle à Munich. Tant pis! je néglige tout... Je vous aime.

Il continua sur ce thème; certes, il est dans ces paroles d’amour une

musique spéciale qui nous abuse et nous empêche d’écouter attentivement

des mots dénués de signification et qui sont usés à force d’avoir servi;

je me rappelle les dissertations ingénieuses que Glaris me dédiait

lorsqu’il me faisait la cour; il avait des trouvailles qui m’amusaient

et je serais restée des soirées entières à l’écouter; mais comme c’était

mal déclamé, mal improvisé! L’autre, en ce square, m’a fait une

déclaration d’une banalité navrante, soit; mais ce qui lui était bien

personnel, et ce dont je jouissais avec joie, c’était le forcené désir

qu’il avait de moi et dont le halètement grondait sous la terne

littérature des déclamations clichées. Je n’avais garde de le voir; au

contraire, je tenais mes yeux obstinément fixés sur une des torches de

pierre sculptées aux angles du monument; je devinais que mon voisin

avait les nerfs tendus et que ses trop grands yeux m’imploraient.

La nuit était tout à fait tombée; en face de nous, les deux amants

rassurés avaient pris le parti de s’étreindre, sans plus de commentaires

et j’apercevais par-dessus l’épaule du jeune homme la tête de la petite

modiste pâmée, yeux clos et résorbant intérieurement le plaisir d’être

serrée à tous muscles par son partenaire.--D’où vient qu’Elles ferment

les yeux? Est-ce pour substituer à la trop précise réalité l’image

intime d’un idéal amant auquel elles demeurent fidèles à travers les

liaisons et les coups de chair? Comme je la jalousais, cette petite! Et

quelle âpre démangeaison de lâcher mon ombrelle, ma dignité, mes gants,

mon attitude et même mes préjugés pour me jeter d’un élan dans les bras

de mon amoureux de rencontre!...

Ma chère, il s’en est fallu de l’épaisseur d’un cheveu d’enfant blond!

Grisée comme une caille de vigne, j’allais me laisser aller sur la

solide poitrine de mon Brésilien, quand soudain, une horloge tinta,

éveillant, ainsi qu’un coucou de cartel, cette idée: «Sapristi! la

demie! Et moi qui dîne chez les Cosquin! et je dois mettre ma robe mauve

qui s’agrafe à soixante-quinze crochets!»

Aussitôt, de ressaisir mon ombrelle, ma dignité, mon attitude et mes

préjugés qui glissaient déjà; je boutonnai mes gants et baissai ma

voilette. Ramon soupçonna que c’était manqué pour ce jour-là, qu’il

était prudent de réserver l’avenir et--comme on dit--de sauver les

meubles! Il conclut:

--Vous n’avez pas le droit de rompre notre contrat!

--Quel contrat? Je ne suis point liée à vous!

--Pardonnez-moi! Il y a entre nous un contrat tacite et dont je vous

citerai les clauses:

«Article Ier.--Monsieur Ramon Garcia de La Vega ne connaîtra ni le nom,

ni l’adresse de madame Yvonne de X...

«Article II.--En conséquence, madame Yvonne de X... permettra à mon dit

Ramon de la rencontrer une fois par hasard au gré de ladite...»

Je n’ai pas rompu le contrat.

--Si! Vous oubliez l’article III: «Le sieur Ramon n’essaiera pas de

commettre des actions répréhensibles et voies de fait sur la personne de

madame de X...»

--Eh bien! je les retire, je fais amende honorable, je jure sur...

tenez, sur Louis XVI, que je ne réitérerai plus. Êtes-vous satisfaite?

--A moitié, parce que Louis XVI n’a rien à perdre. Enfin, vous êtes

pardonné.

--Quand vous verrai-je? Demain?

--Non, pas demain. Je me repose.

--Après-demain?

--Après-demain? Oh! j’ai promis ma journée de dix heures à sept heures.

--A qui!

--A une dame; il faut que j’aille là... puis là; non, pas après-demain.

--Et les jours suivants?

--Je cherche... Voyons: mardi... mercredi... jeudi... oui, jeudi si vous

voulez; mais je n’aurai qu’une minute.

--Où?

--Là gît la difficulté. Je serai sur la Rive Gauche; je vous avoue que

les squares ne me plaisent guère et je connais nombre d’indigènes de

l’autre côté de l’eau. Vous qui êtes orné d’une riche imagination,

inventez un endroit où nous puissions, à la fin de la journée; nous

rencontrer sans danger.

--Il y a derrière Saint-Germain-des-Prés une petite place toujours

déserte; on dirait la place du marché dans une ville de province. On n’y

a pas signalé une voiture depuis 1848; si vous y consentez, nous irons

là. Vous me retrouverez devant le porche de Saint-Germain-des-Prés et je

vous guiderai. Viendrez-vous?

--Je viendrai, si vous me promettez d’être obéissant comme l’autre jour.

Est-ce promis?

--C’est promis.

Je suis partie, j’ai pris un fiacre rapide (depuis ma première enfance,

je n’ai oncques pris autant de fiacres; je les ai en horreur). Bien

entendu, mon amoureux m’a filée dans un second sapin. Douce confiance!

Je m’y attendais. Je me suis fait conduire à la petite entrée de la gare

de l’Ouest, rue d’Amsterdam, et je me suis évanouie de là par la cour de

Rome, dépistant mon galant stupéfait. Je devrais tenir ma parole, ne

plus le voir, mais...

Autre voiture; rentrée en toute hâte! Un Roger impatient qui se

déchaînait dans l’antichambre:

--Vous n’êtes pas prête? D’où sortez-vous? Nous serons chez ces gens à

huit heures et demie!

--Je sors du Bon Marché... Il y avait des soldes exceptionnels.

--Décidément ces grands magasins sont une riche invention! dit Roger en

se plongeant dans la lecture d’un quotidien.

Cet homme a sans effort les mots qui, à son insu, conviennent à la

situation. Je me suis habillée à la six-quatre-deux. A huit heures

tapant, nous stoppions devant Cosquin-Castle; tu sais, le dîner Cosquin

_ne varietur_; ils ont toujours un explorateur; comment font-ils pour en

avoir à volonté? C’est curieux; enfin l’explorateur parle et on peut

penser à autre chose. La mère Cosquin me regardait obstinément, je

rougissais; il me semblait qu’elle avait une figure de blâme; et je me

répétais: «Elle doit voir qu’on m’a embrassée tantôt!» Ma conscience

digère mal.

On a parlé de toi; on a aussi parlé de Gérard; les sympathies

s’accentuent en votre faveur, depuis que M. Censy a cessé de vous

attaquer; à mon avis, tu pourras rentrer dès que l’accord sera terminé;

la Cosquin elle-même t’est favorable. Roger ne t’a pas accablée, il faut

profiter de cette détente. Aussi, renonce à ton projet de quitter les

sœurs de Magdala, l’effet serait déplorable; l’histoire du flagrant

délit est quasi étouffée, ne gâte pas ton succès; oh! oui, Gérard

s’ennuie! Qu’il patiente! Ne compromettez rien.

Je me suis couchée à minuit, harassée de fatigue; il m’a été impossible

de dormir; alors je me suis relevée et j’ai fouillé dans mon

tiroir-aux-souvenirs, où je range tout ce qui se rattache à mon passé;

ai-je eu un passé? Hélas! Ces reliques sont insignifiantes: cheveux de

camarades de pension, images de communiantes, fleurs de flirt,

accessoires de cotillon, lettres d’amies, trois lettres de Roger,

gardées pourquoi? parce que je n’ai pas eu l’idée de les jeter au feu;

elles datent de nos fiançailles et sont passionnées à la manière du

Parfait Secrétaire. Dire que ça me ravissait!

En fouillant, j’amène à la lumière une collection de miens portraits.

Mère avait la manie de me faire photographier; tous les trois mois, je

me rendais avec elle chez Harold, le maître de la carte-album, en sorte

que j’ai une série d’Yvonnes depuis les temps les plus reculés jusqu’à

nos jours.

Je les ai rangées devant moi, en tribunal; il y en a de menues que l’on

a fait poser sur des tabourets de piano; elles sont nues, bouffies,

étonnées, potelées, souriantes, avec des bras boudinés, et des cheveux

qui frisottent. Elles sont vêtues d’un unique collier en filigrane d’or,

à la mode des Dahoméens; et pas la moindre pudeur!

Un peu plus tard, elles ont une chemisette, les cheveux plus longs, et

déjà la figure méditative que l’on prend devant le photographe; et des

yeux écarquillés qui appellent ce compliment: «Elle aura de beaux yeux!»

Et toujours très peu de nez.

A trois ans, me voici en petite robe de broderie, avec une grande

ceinture bleue, et dans les cheveux le ruban assorti; je suis posée

ainsi qu’un bébé jumeau, droite le long d’un pouf; et je continue à

méditer sur les étonnements que me réserve la vie! ou bien j’ai une

physionomie abrutie par les histoires que l’on me débitait pour obtenir

mon immobilité.

D’autres Yvonnes sont déguisées en Bouquetières, en Marquis ou en Manon,

en Folie, en Mariée, en Juge! Elles ont l’air très malheureuses d’être

ainsi attifées et disent la fatigue d’avoir été promenées, examinées,

embrassées. D’autres se perdent dans des groupes d’enfants, aux bains de

mer, au Mont-Dore, avec des pensionnaires d’hôtel que je tutoyais et

dont les têtes, à cette heure, ne me rappellent plus rien.

L'aventure · 第 4 / 10 段