J’avais remarqué en entrant un petit coin sombre dans le vestibule; je

m’y rendis et, pour déjouer l’ironie des valets de pied, j’entamai la

comédie de la rencontre; je tendis la main à Ramon: «Vous ici! La bonne

surprise! Comme on se retrouve!» Il me donna la réplique, et quand nous

jugeâmes que la formalité était suffisante pour la valetaille, nous

continuâmes la conversation à voix basse. Mon Peau-Rouge avait

grand’peine à ne pas crier; il était heureux et faisait craquer les _r_

comme des noisettes; je m’efforçai de le modérer:

--Je commets une grosse imprudence; que pensera-t-on si on me surprend

en train de causer avec vous? Vous êtes si voyant!

--Je vous aime, je vous aime; j’ai promis de donner, si vous veniez, un

louis à la mendiante qui vend des anneaux de sûreté à la porte. Je lui

en donnerai deux. Je suis heureux, très heureux! Que vous êtes bonne!

--Je ne serais pas venue, si j’avais eu autre chose à faire. D’ailleurs,

vous êtes en retard.

--Les femmes sont rarement exactes au rendez-vous.

--Bien, une autre fois, je prendrai mieux mes mesures.

C’est curieux comme on trouve peu de choses à se dire, dans un premier

rendez-vous! On a remué ciel et terre pour se préparer une heure de

causerie, on a combiné une série de mensonges pour ne pas manquer; on se

retrouve et... bouche close; on s’aperçoit avec effroi qu’il va falloir

dialoguer durant des éternités, et l’on n’a pas devant soi de quoi

occuper le dixième du loisir accordé; on s’en irait, si on osait...

Tous deux, nous nous taisions, gênés. Il a rompu le silence; c’était son

devoir d’homme:

--Et... avez-vous pensé à moi?

--Comment donc! J’ai pris sur mes nuits, n’ayant pas assez de mes

journées.

--Vous ne me persuaderez pas que vous n’avez pas pensé à moi un petit

peu; moi, j’ai tellement pensé à vous!

--Vous, à la bonne heure; vous m’aimez.

--L’autre jour, je vous ai suivie; vous vous êtes sauvée par un

passage...

--Et je vous ai entendu, vous avez dit tout haut: «Elle s’est fichue de

moi!» Je soupçonnais bien que vous ne tiendriez pas votre parole.

Pourquoi me suiviez-vous?

--Pour savoir où vous habitiez.

--Serez-vous plus avancé?

--Oui, je saurai votre nom.

--Mon nom? Et puis? Moi, je refuse de me faire connaître; je préfère

rester pour vous une personne féerique; oui, une fée qui disparaîtra de

votre existence comme elle y est entrée, à l’improviste. Je désire qu’il

ne subsiste rien de moi, après que j’aurai passé, et que vous doutiez

même de ma réalité.

--La main que je tiens dans ma main est réelle, pourtant!

Il s’était emparé de mes doigts et il les caressait comme l’autre soir

au théâtre; cela n’était pas autrement désagréable.

--Rien n’est réel, mon cher. Le charme d’une aventure réside dans le

souvenir que l’on en gardera, aussi convient-il de préparer ce souvenir;

ignorez tout ce qui me préciserait trop à votre mémoire.

--Mais cela m’irrite et m’agace! Je suis curieux comme une femme.

--Il m’est facile de vous donner un faux nom et une fausse adresse.

--Je vérifierais, j’ai mon moyen.

--Parions que je l’ai éventé; vous vous posterez devant la maison d’où

vous m’avez vue sortir, l’autre nuit, vous me guetterez et, à ma sortie,

vous me filerez?

--On ne vous cache rien.

--Vous avez mal calculé; mon amie a quitté Paris (c’est vrai, Valentine

est auprès de sa sœur et passe une quinzaine là-bas). Et puis, vous me

croyez donc si maladroite que je me jette dans le piège tendu? Vous

m’aimerez sous mon nom d’Yvonne X... N’essayez pas de dégager

l’inconnue.

--J’enrage d’ignorer qui vous êtes ce que vous faites...

--Je ne fais rien, j’habite une maison qui est à moi. Voilà.

--Vous êtes donc bien riche, pour avoir votre hôtel?

--Assez riche; les personnages de féerie sont en général à leur aise.

--Mais votre mari?

--Il ne me gêne pas; j’habite au premier étage une chambre où je pénètre

seule, une chambre Empire toute blanche, tendue de bleu; elle est située

au fond d’un couloir; de la sorte je m’appartiens, je suis à l’écart du

monde. C’est là que je recouvre ma liberté.

--Vos enfants n’habitent pas près de vous?

--Je n’ai pas d’enfants; le ciel n’a pas béni mon union et je l’en

remercie; je n’ai près de moi que mes robes.

--Vos robes et votre mari?

--Pourquoi voulez-vous que mon mari soit près de moi? Il est à l’autre

bout du couloir. Dieu! il ne hante même pas mes rêves; comme je vous le

disais, il ne me gêne guère; j’ajoute que je le gêne encore moins.

Comprenez-vous, maintenant? Je ne vous donnerais pas ces détails si vous

connaissiez mon nom. L’incognito me permet toutes les libertés; aussi

j’y tiens!

Il réfléchit longuement; il avait lâché ma main; il la reprit:

--Je suis très flatté, s’il est vrai que vous soyez une comtesse

authentique. Vous me plaisiez d’abord; désormais, je ne consentirai pas

à vous perdre. Je veux... oui... je veux que vous deveniez ma...

--N’achevez pas! Je complète. N’espérez pas que je me prête à ces

projets.

--Il ne s’agit pas de vous prêter, mais de vous donner. Je viendrai la

nuit, j’escaladerai vos fenêtres, et vous me recevrez.

Voilà le flirt au Brésil; il me semble parfois que je marivaude avec

Chingackgook ou la Panthère-Furieuse; je suis la Visage-Pâle qu’il

voudrait emmener dans son wigwam et il roule des yeux féroces: «C’est

pour mieux te regarder, mon enfant!»

* * * * *

Il y a une Providence! Juste au moment où la conversation languissait,

nous avons eu une alerte épouvantable; mon amoureux s’était rapproché de

moi, et il entamait une série d’opérations stratégiques pour tourner la

position et s’emparer de ma taille; j’avais l’air de ne pas remarquer

ces travaux d’approche et j’attendais, avant de me fâcher, l’impression

de son bras autour de mes hanches. Soudain, je vois entrer... Glaris; il

s’avançait doucement, en se dandinant; vite je baissai ma voilette et me

rejetai dans l’ombre en chuchotant à mon voisin: «Tenez-vous tranquille,

ou je suis perdue.»

Glaris passa tout contre nous; il me toisa de cet air vague des myopes,

il ne me reconnut pas et entra dans la salle; vite je me préparais à

courir vers la sortie, quand Glaris reparut dans le vestibule, non plus

seul, cette fois, mais accompagné d’une petite femme fadasse et

souffreteuse, l’air d’une modiste sans place ou d’une Mimi Pinson en

convalescence...

Hein? ce Glaris, tout de même! Lui qui nous racontait à mots couverts

ses bonnes fortunes inespérées, qui raisonnait des choses de passion

ainsi qu’un connaisseur des cœurs les plus hautains! Le Glaris que l’on

consulte sur les cas de conscience les plus délicats, qui passe pour le

flirt le plus difficile. Il court le modillon!

Cette fois, il était absorbé par sa compagne qui lui faisait une scène

affreuse, très haut:

«Toujours en retard! J’en ai assez de figer à t’attendre, pendant que tu

fais le joli cœur chez les duchesses! Depuis trois ans que nous sommes

ensemble, tu...»

La suite du discours se perdit dans l’escalier. Ils sont ensemble depuis

trois ans! Pauvre Glaris!

Je l’avais échappé belle; aussi je me suis juré de ne plus recommencer.

Comme je me levais pour partir, Ramon me demanda:

--Quand nous reverrons nous?

--Sais pas.

--Demain?

--Pas libre.

--Alors, quand?

--Je suis pressée; écoutez, si vous m’obéissez, nous nous reverrons.

--Je suis à vos ordres; que dois-je faire?

--Vous passerez devant moi; devant moi vous prendrez une voiture qui

vous emmènera par les grands boulevards; vous ne chercherez pas à

tricher. Moyennant quoi, je vous écrirai pour vous fixer un autre

rendez-vous.

Il s’est soumis de bonne grâce et je suis rentrée.

* * * * *

Le soir, Roger avait prévenu quelques amis; après le dîner, je me suis

isolée au bout du salon, sur le divan de coin; les yeux fermés, je

repassais ma journée. Je ne regrettais rien; certes, on aurait pu me

voir, mais tant pis! J’ai compris maintenant l’attrait de l’Aventure: la

bravade. Je joue avec le danger. Le blason des comtes de Chantorey, sans

parler de celui des Valleures, me donne de graves inquiétudes; pour la

première fois depuis que je suis mariée, je ne m’ennuie pas. J’ai mon

roman à moi. Dame! il n’est pas extraordinaire! On prend ce qu’on

trouve. Aussi bien, je ne me fais aucune illusion sur cette intrigue;

elle n’a que l’intérêt d’un exercice pratique; j’apprends pour quand ce

sera sérieux, je me fais la main: plus tard mes expériences me

serviront.

Glaris, que j’avais à peine vu à table, s’est approché de moi; j’ai

songé à le faire marcher un peu, afin de le punir de sa vantardise:

--Où étiez-vous cet après-midi?

Il a pris un air mystérieux et m’a répondu:

--Ah! voilà; je cherchais une nouvelle manière de commettre le péché.

--Direz-vous avez qui?

--C’était avec Marguerite de Bourgogne.

--Elle ne doit plus être très jeune. Glaris, vous avez la nature de

l’éléphant qui se cache pour aimer. Qui est-ce, Elle?

--Je ne connais rien de plus méprisable qu’un amant indiscret.

--Soit, ne la nommez pas, la chère aimée. D’ailleurs je la devine...

Faut-il la décrire? Vous me direz si je tombe juste?

--Oui.

--Elle est petite, blonde, d’un blond déteint, je parie; elle porte le

deuil perpétuellement; elle a la figure anguleuse, une mise propre, sans

goût, l’allure d’une grisette, et pas de poitrine; est-ce cela?

Je lui avais décrit son collage; il n’a pas sourcillé:

--Qui vous porte à croire que j’aime une pareille horreur?

--C’est que vous êtes sentimental, tel un collégien; vous seriez capable

de dévouer votre vie au bonheur d’un trottin poitrinaire.

--Vous n’y êtes pas; la personne avec laquelle j’ai, le plus récemment,

échangé des fantaisies, est grande, belle, imposante...

Il continuait, mais je ne l’écoutais plus, je revoyais le modillon

rageur: «Depuis trois ans que nous sommes ensemble!...»

Peu à peu, Glaris m’a glissé des galanteries; je les accueillais sans

broncher; il s’est enhardi, insinuant que son cœur était libre.

J’objectai la belle imposante personne. Quelque enviable et flatteuse

que fût sa dernière conquête, il se déclarait prêt à l’abandonner;

tandis qu’il parlait, je le comparais à l’autre, l’Homme des pampas;

assurément, il était plus civilisé, il avait l’art de présenter dans de

meilleurs termes l’invitation à dormir ensemble; il ne me malaxait pas

les phalanges, et si le désir donne aux regards de tous les hommes une

certaine férocité suppliante, du moins les yeux de Glaris ne

menaçaient-ils pas comme les yeux de l’autre; mais c’est ce qui m’a

toujours arrêtée. J’aimerai tant être brutalisée! oh! un peu, pas

beaucoup, une douce violence: et Glaris est incapable de battre une

femme même avec une fleur de rhétorique.

Ils sont tous taillés sur ce modèle, autour de moi; ils respectent les

femmes à tel point que c’en est humiliant. Glaris me parlait de très

près, j’étais décolletée; s’il m’avait embrassé au moins l’épaule,

j’aurais eu ce que je méritais (et, vrai, je le mérite). Je pensais:

«Va-t-il essayer?» Pas du tout; son nez ne remuait même pas. A la place

de Glaris, mon Brésilien aurait sauté sur l’occasion. Au cercle, ses

prunelles brillaient, c’était amusant au possible.

Glaris s’était levé, de guerre lasse, sur cette déclaration: «Vous êtes

de glace, vous frapperiez le champagne!» Moi! si on peut dire! Quelle

rage ont-ils de rejeter leur insuccès sur la froideur des femmes?

Après Glaris, de Pardieu a pris place près de moi, puis Senambre; on

aurait dit une figure de cotillon. Tous ont le même système d’invite à

mots couverts, les mêmes formules. Pas une attaque à fond; et toujours

la peur de donner la comédie de la sincérité.

Et je me suis retirée chez moi, fatiguée d’une fatigue inconnue,

retenant une grosse envie de pleurer. Une heure de rêvasserie à la

fenêtre, à épier les couples qui se promènent dans notre rue.

J’éprouvais une telle détresse de solitude que je commis une lâcheté. Je

pris le peignoir des grandes nuits, je me parai de mon mieux, et j’allai

frapper à la porte de Roger; il était à sa table, étalant des cartes

pour une réussite; à peine s’il leva la tête à mon entrée.

--Tiens, c’est vous? Vous n’êtes pas souffrante?

--Un petit malaise; je m’ennuyais, j’ai aperçu de la lumière chez vous.

--Asseyez-vous... le dix se place... la fumée vous aura porté à la

tête... ils fument tous des cigares trop... Oh! une case vide... trop

noirs.

--Il y a longtemps que je ne vous avais rendu visite, le soir...

--Oui... à qui la faute? Vous étiez fatiguée par vos courses... Bon! un

sept bloqué!... Charmante soirée, hein?

--Souper par petites tables!... Ils m’agacent tous. Nous devrions vivre

un peu ensemble, vous et moi, ne trouvez-vous pas?

--Nous vivons ensemble, jamais je ne dîne dehors... Où fourrer ma dame

de trèfle?... Je suis le mari modèle.

--Quittez là ces cartes, j’ai à vous parler...

--Parlez, j’écoute; ça m’occupe les mains... Qu’est-ce qui vous

amène?...

--Eh bien, j’ai peur que nous ne soyons pas tout à fait aussi heureux

que nous pourrions l’être.

--On n’est jamais aussi heureux qu’on pourrait l’être... Cependant, s’il

dépend de moi... Sacré sept! encore une de ratée!... Tiens, vous avez

les yeux rouges! Pourquoi? vous êtes triste?

--Non... les nerfs... la soirée!

--Ah! Eh bien! savez-vous ce qu’il faut faire? Il faut vous coucher à

l’instant, ma chère amie; du repos, il n’y a que ça.

--Il n’y a que cela? vous croyez? Bonsoir.

Je suis partie; il n’avait pas vu qu’il fallait me prendre dans ses

bras, et me bercer, et me confesser très doucement. Mais il n’était pas

«disposé», il s’est débarrassé de moi en me renvoyant. Et je me suis

endormie, la gorge serrée, comme quand j’étais petite et qu’on

m’envoyait coucher sans dessert. Et j’ai songé que ce n’était pas juste

et que j’avais le droit d’être heureuse, malgré tout et malgré mon mari.

* * * * *

Je termine cette lettre, vieille de deux jours; ce matin, la tête

dégagée, je considère les choses, je trouve que je suis ridicule de

risquer ma situation mondaine, simplement pour cause de printemps.

Je reçois ta réponse, je la lis, je la relis; tantôt j’écrirai au

seigneur de La Vega que je pars pour le Midi; deux mots sur une

carte-lettre et j’aurai la paix.

Après réflexion, je n’écrirai même pas.

Je n’ai pas eu le temps de m’occuper de toi ces jours-ci; mon mari avait

invité M. Censy; il a répondu que sa semaine était très chargée, qu’il

n’avait pas une soirée à lui; en effet, il les a cédées par traité à une

jeune femme qui doit les remplir. Souhaitons qu’elle lui polisse le

caractère. Dans quelque temps, je l’inviterai de nouveau; j’ai préparé

un petit discours que je tiens à lui placer.

Je suis allée voir l’abbé Vigot, afin de me nettoyer la conscience, je

me suis confessée, j’ai avoué ma sortie aux Vannés; l’abbé m’a refusé

l’absolution. Comment trouves-tu ça? Un homme qui dîne trois fois par

semaine à la maison!

Je t’embrasse bien tort comme je t’aime.

VI

CHEZ LE ROI-MARTYR

Ayons le courage de le dire; Louis XVI n’a pas volé son

châtiment.

(_Discours prononcé au dernier banquet de la Jeunesse

royaliste._)

Non, je ne t’oublie pas; je suis très coupable, j’aurais dû t’écrire

plus tôt; le temps m’a manqué, le courage aussi. Je suis en plein

désarroi; tu me pardonnerais d’avoir négligé tes intérêts, si tu savais

comme je traite les miens.

Pourtant j’ai obtenu l’entrevue avec Me Harduin-Béhague. Il s’est montré

plus doux; en résumé, M. Censy n’est plus opposé à tes projets; il

consentirait presque à retirer sa plainte; mais il répugne à la comédie

des «injures et sévices graves». Il est tout à fait consolé. On le dit

du dernier bien avec une chanteuse de la Scala.

Pourquoi appelle-t-on le «dernier bien» ce qui est en réalité le

«premier mal»? O l’illogisme de certaines locutions! Donc, sois

heureuse: encore un effort, et tu auras un divorce présentable.

Tu m’envoies d’excellents conseils au moment où je n’en ai plus besoin.

Je suis comme l’Empire; il ne me reste plus une faute à commettre; si,

je me trompe, il m’en reste une; mais c’est moins une faute qu’une

formalité; c’est le «dernier bien» de tout à l’heure.

Encore que je fusse sûre de moi, j’avais pris la ferme résolution de ne

plus revoir mon amoureux en maroquin; je me suis tenu parole pendant une

semaine, et pour éviter les rencontres fâcheuses je m’étais cloîtrée rue

Brémontier, ne sortant ni jambe ni tête et me consacrant à des travaux

absurdes, tels que la perfection d’une layette de luxe destinée à des

enfants pauvres et jadis abandonnée. J’avais déjà constaté des résultats

excellents: je ne pensais plus à l’Autre. Je m’étais tracé un programme

inspiré par une sorte de discipline monacale, afin de distraire ma folle

du logis. J’avais recopié le programme sur un joli vélin:

RÈGLEMENT DE VIE

_Lever_, à 9 heures.

_Toilette_, de 9 h. 1/4 à 10 h. 1/4.

_Correspondance_, 10 h. 1/4 à 11 h. 1/2.

_Direction ménage_, 11 h. 1/2 à midi.

_Déjeuner_, midi à 1 h.

_Roger et journaux_, 1 h. à 2 h.

_Travail_, de 2 h. à 4 h.

_Musique_, de 4 h. à 5 h. 1/2.

_Toilette_, de 5 h. 1/2 à 7 h.

_Dîner_, de 7 h. 1/2 à 8 h. 1/2.

_Divers ou Roger_, de 8 h. 1/2 à 10 h.

_Lecture_, de 10 h. à 11 h. 3/4.

_Coucher_ à minuit.

Était-ce assez ingénieux? J’avais combiné mon affaire de façon à n’être

jamais seule ou oisive.

J’étais presque sauvée; je reprenais mon indifférence et rien ne me

manquait plus.

A quoi tient le sort des grands empires que l’on prend sur soi-même!

Précisément, Roger s’avise de se manifester plus odieux que jamais;

d’abord il me quitte aux heures où j’aurais désiré être avec lui (cf. le

règlement) et il me cramponne lorsqu’il aurait dû me laisser à mon

isolement; le démon de la sottise (il s’appelle Lésion) lui a soufflé

une inspiration de taquineries malheureuses, alternant avec des

galanteries lourdes; ayant perquisitionné chez moi, il attrapa la petite

carte sur laquelle j’avais écrit mon règlement d’existence; il l’apprit

par cœur, et il me le récitait:

--Ce matin, vous vous êtes levée en retard d’une heure... vous n’avez

écrit qu’une lettre et vous avez supprimé les _Soins du ménage_; vous

avez négligé votre heure de musique ancienne... Hier, vous vous êtes

couchée trop tard!...

Je me contenais de mon mieux, je serrais les dents avec des rages

intimes à le voir démolir mes bonnes résolutions; pour un peu je l’eusse

averti. De la tendresse, du silence, c’est tout ce que je lui demandais.

Est-il si difficile pour un mari de comprendre sa femme? A combien de

malentendus nous sommes-nous heurtés, Roger et moi, faute de confiance

et de défiance opportunes! Les hommes, aussitôt après leur mariage,

perdent le sentiment de l’à-propos.

La patience m’a échappé; à la suite d’un déjeuner où Roger m’avait

excédée, j’ai grimpé dans ma chambre, j’ai pleuré d’énervement et j’ai

renoncé à lutter plus longtemps; si l’Autre avait été là, ça n’aurait

pas traîné!

Une carte-télégramme traînait à portée; j’ai vite gribouillé: «_Venez

demain, à cinq heures_...» Je me suis arrêtée net. Où Ramon me

rejoindrait-il, demain à cinq heures? Paris est une ville mal organisée

pour les rendez-vous. Le Cercle des Vannés avait clos son exposition.

Les Musées? Je n’ai jamais pu m’y orienter; du reste, ils ferment de

très bonne heure, au moment où on aurait envie de les visiter. Et puis,

je cherchais un endroit à proximité du quartier; le Parc Monceau?

Dangereux; les mères de famille s’y attardent à oxygéner leur

progéniture, les hommes y fument le dernier cigare avant le dîner. Une

seconde j’ai pensé au square Delaborde, près de Saint-Augustin; je me

rappelais que Gérard t’y espéra, tandis qu’il dessinait les bébés

familiers (il appelait ça: croquer le marmot), mais tu m’avais raconté

que l’on était vus et encouragés par les soldats de la caserne voisine

(la Pépinière, je crois). J’ai renoncé à distraire le désœuvrement des

sergents et des consignés.

J’ai cherché partout: le bureau d’omnibus? Excellent pour se retrouver

mais impraticable lorsque l’on veut y rester, ne fût-ce qu’une

demi-heure. Qui donc publiera un _Guide-Manuel des amoureux dans Paris_,

indiquant les endroits commodes, les heures auxquelles on n’est pas

délogé, les maisons à deux sorties, les rues peu fréquentées, le prix de

revient d’une garçonnière, les manières de correspondre? Il y a une

fortune à faire avec cette idée-là!

Donc, j’hésitais entre le square Vintimille et un fiacre fermé: le

square Vintimille me parut triste, très petit et mal abrité: une volière

trop étroite, encombrée d’un Berlioz terrifiant; le fiacre autorisait

des audaces. Soudain mes yeux s’arrêtèrent sur la silhouette découpée de

Louis XVI qui orne la galerie de mon bureau: Louis XVI...

décapitation... grand crime... expiation! ah!... _Square expiatoire_!...

sombre, peu fréquenté... c’est ça:

«_Venez demain, cinq heures, Square expiatoire boulevard Haussmann;

entrée par la rue des Mathurins._

»Yv...»

Et je mis l’adresse:

_Monsieur Ramon Garcia de La Vega,

Hôtel Clifton,

Rue d’Hauteville._

Je portai moi-même la carte à la boîte; en la jetant, j’hésitai; la voix

secrète qui apprécie mes actes me souffla: «Ma fille, tu commets

peut-être une sottise!» De pareilles constatations ne tirent pas à

conséquence; si je me suis toujours rendu compte des sottises que

j’allais faire, je ne les ai pas moins faites d’un cœur léger. Après

cette courte discussion intime, je m’appliquai à ne plus anticiper sur

la journée du lendemain; je brûlai mon Règlement d’existence, et je lus

dans la _Revue de Paris_ un article judicieux, fort bien écrit, sur les

«Devoirs de la femme moderne». Je n’en ai pas gardé une bribe, tellement

j’étais loin de ma lecture. Déjà je goûtai cette impression d’attente et

de curiosité vagues, la veille de mon mariage. Je dormis mal. Cela me

désola, car j’ai mauvais teint quand je n’ai pas eu mon compte de

sommeil.

Je me levai fiévreuse et fâcheusement disposée à l’égard du genre

humain, la peau sèche, les paumes pleines de rancune. Mais le temps

était délicieux, en promesse d’une journée douce; un arroseur qui

distribuait de la fraîcheur sur la chaussée m’adressa le regard du

mitron à madame Récamier. Aussitôt je me sentis heureuse de vivre et je

m’apprêtai de mon mieux; la journée s’écoula, j’étais dans cet état

intermédiaire qui précède les grandes crises.

Vers quatre heures, j’achevais de me parer, lorsque ma belle-sœur des

Valleures me tomba du ciel; plus moyen de m’en débarrasser:

--Vous sortez, chère petite?

--Oui...

--Oh! je vous retarde?

--Nullement; je ne me gêne pas avec vous; j’ai rendez-vous chez Sarah

Block; un essayage.

--C’est sacré! Je vous accompagnerai, ma chérie.

--Du tout! Par exemple! Je n’accepte pas! Votre temps est compté...

--Mais j’ai tout mon temps à moi! Je ne vous abandonnerai pas; et je

serais si contente de voir les modèles de Sarah Block!

Elle causait; je voyais la pendule marquer le quart... En avant les

grands moyens!

--Avant mon essayage, j’ai une autre course dont je ne saurais me

dispenser vous la ferez avec moi.

--Volontiers...

--Je visite de pauvres gens qui ont un bébé malade de la typhoïde; je

m’intéresse beaucoup à eux; il faut que vous voyiez quelle misère il y a

là-dedans! J’en sors régulièrement à demi évanouie de dégoût; de quoi

suffoquer!

Ça n’a pas raté; ma chère belle-sœur a pâli, s’est encensé le nez avec

son flacon de sels, puis, au bout de deux minutes, après avoir consulté

son porte-cartes, elle s’est écriée (oh! le sourire jaunâtre!):

«Suis-je étourdie! Moi qui oubliais que j’ai séance à cinq heures, aux

Dames de la Propagande! Désolée de vous fausser compagnie, ma chérie; je

vous dédommagerai une autre fois!»

Et bonjour, bonsoir! je la reconduis, je saute dans un fiacre, je

débarque derrière le square. J’avais ce court retard qui pour une femme,

équivaut à l’exactitude.

* * * * *

Le jardin est tout petit; au milieu s’érige l’horrible monument imposé à

la mémoire de Louis XVI en expiation de son incapacité. (Moi, je ne

professe aucune estime pour les gens qui périssent sur l’échafaud.)

Jamais je n’avais eu la curiosité de vérifier le mauvais goût de cet

édicule qui tient de la niche et du train de marchandises. Il me

semblait réservé à la piété des gens de l’arrondissement. Il y a ainsi à

Paris une foule de monuments et d’enclos inutiles que j’ignore; on m’a

dit qu’il existait une Sainte-Chapelle et j’ai confusément entendu

parler des Buttes-Chaumont; je les situe, auprès du square Montsouris,

au hasard, dans le vaste pays de l’Inconnu.

L'aventure · 第 3 / 10 段