--Parce que; il est écrit que nous devons lier connaissance ensemble. Il

serait, par conséquent, inutile de me cacher plus longtemps votre nom et

votre adresse.

Il me débitait son raisonnement sur un ton d’assurance qui me

réjouissait; cet homme-là possède une voix exquise, d’une musique très

prenante; imagine la voix de Sarah, dans un registre un peu grave; c’est

un régal de l’écouter. Je m’explique le succès de certains rastas par la

séduction de leur voix, et puis ils écorchent le français d’une si

curieuse façon! Le señor Ramon parle correctement; à peine s’il accroche

un peu les _r_, s’il veloute un peu les _j_: «Vous êtes d’une beauté

rharhe» ou «une iolie ieune figlle!» J’adore ça; on pourrait me dire

toutes les inepties du monde avec cette voix-là. Il continua:

--Depuis notre dernière entrevue je parcours chaque jour ce quartier,

vers deux heures et le soir à cette heure-ci; je guette les voitures,

les salons illuminés dans les hôtels. Votre voiture s’est arrêtée avenue

de Wagram, juste devant moi; vous êtes descendue, vous m’avez frôlé;

votre mari vous a suivie jusqu’à la porte de la maison; dès que vous

l’avez refermée il a glissé au cocher à voix basse: «Rue Jasmin!» J’en

ai conclu qu’il voulait se rendre à votre insu rue Jasmin.

Il se tut quelques instants et reprit ensuite:

--Je pense que votre mari vous trompe rue Jasmin; voulez-vous que je

m’en assure demain?

--Merci; je n’attache aucune importance à la fidélité de mon mari.

--Vous ne l’aimez pas? J’en étais certain.

--Bah! Et quelle raison aviez-vous d’en être certain?

--Il a le genre des niais blonds; il a une grande barbe dont il est fier

et il est rose de bonne santé; toutes raisons pour être un niais; vous

ne l’aimez pas.

--Vous vous trompez!

Je n’avais pas mis assez de force dans cette dernière protestation: il

rit bruyamment:

--Vous vous défendez en affirmant que vous aimez votre mari; si vous

l’aimiez, il ne serait pas rue Jasmin, ou vous y seriez avec lui.

La rigueur de ce raisonnement me frappa; je n’insistai pas. Nous étions

rue Brémontier, je distinguais les fenêtres de l’hôtel. Mais je ne me

souciais pas d’être accompagnée de mon chaperon bistre; or il ne

paraissait pas d’humeur à me laisser partir seule. Il tenait à connaître

«mon nom et ma demeure», comme on chante dans les opéras-comiques. Et

après? Il m’écrirait des lettres mal ignifugées, des invitations à la

valse; mon cher mari se présenterait à point nommé pour ouvrir ces

épîtres; alors il faudrait lui fournir des explications auxquelles il

n’ajouterait aucune foi parce qu’elles seraient sincères. Ou bien le

señor Ramon se posterait sous mes fenêtres, s’attellerait à ma suite, me

cramponnerait. Ah! non! Je m’arrêtai à ce parti: l’entraîner loin de

l’hôtel et le perdre ensuite, tel le Petit Poucet.

Et puis j’avais une soirée à employer, mon malaise s’était dissipé, les

rues s’ouvraient larges et propices. J’acceptai gaiement l’aventure.

D’abord je résolus de nous éloigner de la rue Brémontier, dangereuse à

cette heure où les domestiques vont boire aux sources avoisinantes, leur

service terminé. Je tiens beaucoup à l’estime des gens de maison.

Donc, gagner du temps, quoique le perdant agréablement, semer mon

cavalier à la faveur d’un passage grillé, boulevard Pereire, et rentrer

avant l’arrivée de Roger.--Ah! tu vas rue Jasmin!

Quand le seigneur de La Vega me questionna sur la route à suivre, je lui

répondis hardiment:

--A gauche; boulevard Pereire.

--Vous rentrez?

--Trop curieux, mon cher monsieur. Je désire vous cacher l’endroit où

j’habite. Adressez-vous au nommé Hasard; il vous renseignera.

Il faisait très beau, une nuit claire, barrée à l’horizon d’une frange

noire qui montait lentement, la frange d’une giboulée sournoise, striée

par moments d’éclairs silencieux. J’aime le calme profond qui précède

les ondées de printemps; à de longs intervalles, un souffle d’air chaud

avant-coureur de l’orage, venu de tout là-bas, secoue les feuilles des

marronniers et détache les pétales de leurs petits thyrses fleuris; nous

étions boulevard Pereire.

De loin, les talus du chemin de fer, garnis d’arbustes, semblaient une

étrange rivière muette, dont une grille défendait les bords: il flottait

au-dessus comme une buée vespérale, telle qu’il en est au-dessus des

étangs (sans doute la fumée des trains persiste longtemps après leur

passage); des marronniers poussaient à même l’asphalte, sur la rive

entre les réverbères. L’ombre était plus lourde sous les arbres, elle me

tentait, et j’emmenai mon compagnon loin des lumières. Un banc nous

attendait et nous nous assîmes, tournant le dos à la route; j’étais

énervée par l’orage, heureuse en même temps, heureuse d’être au monde et

de commettre une escapade. Aucun gêneur ne troublait notre tête-à-tête;

une bouffée d’air effarouchait par instants le repos des marronniers; de

temps à autre, un cocher attardé rythmant une chanson au trot lassé de

son cheval, ou bien un couple de sergents de ville s’étudiant à fondre

en un seul bruit le heurt alternatif de leurs talons sur le trottoir. Au

loin, une horloge d’usine sonnait les demies; le son des cloches

s’étendait en ondes jusqu’à nous et j’en étais comme pénétrée.

(Tu auras la bonté de remarquer que voilà une description nocturne où la

lune a été systématiquement oubliée.)

Seulement le chevalier Ramon n’avait aucune complaisance pour le décor;

il jugea qu’il convenait de ne point s’attarder à des silences sans

résultat; il reprit nos relations où il les avait quittées, il saisit ma

main pour la triturer selon la précédente formule; je la retirai

vivement et posai la question avec toute la netteté désirable:

--Mon cher monsieur, ne vous imaginez pas que si je suis ici, ce soit

pour votre bon plaisir; non. Je prends un peu l’air avant de rentrer

chez moi, je m’assieds au bord de cette paisible rivière. Vous m’imposez

votre compagnie...

--_Imposer_ est dur...

--Vous me proposez votre compagnie; je suis forcée de l’accepter, mais à

condition que vous ne risquiez plus de facéties dans le goût de

celle-là. Sinon, je vous fausserai la susdite compagnie.

Est-ce compris?

--Oui. Au moins, je suis près de vous, c’est toujours ça!

Je le regardai; il était dans la projection lumineuse du réverbère le

plus voisin; il faisait la tête du chat qui guigne la boîte au lait.

Je dénichai un sujet de conversation:

--En premier lieu, qui êtes-vous?

--Ramon Garcia de La...

--... Vega, vous l’avez dit; mais je voudrais de plus amples détails.

--Et si je vous les refusais?

--Je prendrais sur moi de me consoler. Parlons d’autre chose.

--Non, je suis plus confiant que vous; vous avez mon nom: apprenez que

j’habite à l’Hôtel Clifton, rue d’Hauteville. Je suis commissionnaire en

tableaux, et j’achète pour l’Amérique. Ça n’a pas l’air d’un métier,

c’en est un tout de même. Êtes-vous contente?

--Pas encore.

--Bon. J’ai 32 ans.

--Pas plus?

--Oh! on m’en attribue 38; c’est à cause de mon teint.

--Vous êtes étranger? Espagnol?

--Non; fils de Français et de Brésilienne. C’est le soleil qui m’a valu

ce teint; mais j’ai de belles dents, de beaux yeux...

Textuel; cet homme se juge irrésistible et il le déclare sans fausse

modestie, simplement pour rendre hommage à la vérité; il appuie sa

démonstration d’exemples dans ce genre: «J’ai été très aimé; ainsi, en

Italie, une femme s’est empoisonnée à cause de moi: si vous désirez, je

vous citerai le nom; on l’a sauvée, elle se porte bien... du moins on me

l’affirme.

--Et vous? Vous êtes-vous suicidé par amour?

--Oh! moi, je suis trop sérieux!

Tout l’entretien a été de cette allure; peu à peu mon sauvage s’est

animé, il m’a raconté son existence d’un bout à l’autre, une existence

de Peau-Rouge. Je te la résume; je retire du récit les compliments à moi

adressés: «J’étais aimé d’une femme superbe, pourtant moins jolie que

vous», ou: «Elle avait les mains les plus fines du monde, moins fines

que les vôtres, bien entendu!» J’en retire aussi les compliments à lui

adressés: «Comme je suis très brave!» ou: «Comme je suis très habile!»

D’après ce que je compris, il est le fils naturel d’un Français,

commis-voyageur en champagne, et d’une maîtresse d’hôtel à

Rio-de-Janeiro. (Un enfant naturel, ô Dumas!) Le Français l’abandonna;

il ne l’a plus revu. Je lui ai demandé s’il possédait la croix de son

père; il m’a répondu ingénument: «Non, ma mère a dû la vendre; à son

tour, elle m’abandonna quelques mois après ma naissance; ça n’a pas

d’importance; je leur souhaite à tous les deux une mort honorable.»

Il fut élevé dans la rue; c’est la pépinière du génie. Je me suis laissé

dire que d’Alembert... et d’autres encore! Mon flirt basané accepta les

fonctions de groom chez un médecin qui le prit en affection, se chargea

de lui et le mit en pension,--une pension extraordinaire où il y avait

des enfants de tous les pays qui se battaient au réfectoire pour

s’arracher leurs rations. «J’ai appris la vie en deux mois, me dit-il,

et je n’ai appris que cela durant les huit années que je passai là.»

Puis il se retrouva sur le pavé, parce qu’il avait mis à mal la nièce de

son bienfaiteur. «Je n’aurais pas dû, c’était maladroit et pas correct;

mais comme elle était venue exprès, la nuit, dans ma chambre, et comme

ses intentions étaient précises, j’ai craint de la désobliger en

l’éconduisant. Elle eut le tort de traduire à trop haute voix la

vivacité des impressions qu’elle ressentait: son oncle s’éveilla, nous

surprit, et me chassa. J’ai peur qu’il n’ait conservé une fâcheuse

opinion de moi.»

Il partit pour le Mexique où il s’engagea comme surveillant dans une

ferme; il avait à inspecter une exploitation qui s’étendait sur des

lieues carrées de pays; le jour, il parcourait le pays à cheval; le

soir, il fallait veiller en armes, la région n’étant pas sûre. (C’est un

roman d’aventures à l’usage de la jeunesse que cet homme-là.) Des

histoires de femmes le forcèrent de s’éloigner; il s’établit à Manaos.

Un homme de la ville lui avait conseillé le métier d’ingénieur, il le

prit, avec le titre; ayant obtenu la commande d’un système d’irrigation

destiné à l’arrosage de la ville, il s’en tira tant bien que mal:

«J’aurais fait ainsi une brillante fortune. Seulement, j’ai eu des

scrupules, j’ai voulu apprendre mon métier. Dès ce moment, j’ai

compromis mes affaires et j’ai dû quitter la ville.»

Il fut ensuite chercheur d’or; c’est-à-dire qu’il partit avec un convoi

vers les territoires miniers. Il s’arrêta en route, faute d’argent. Le

métier le plus durable qu’il exerça fut celui de _guide d’émigrant_; il

rapatriait en Europe les malheureux venus en Amérique pour faire fortune

et qui, dénués de ressources, demandaient à rentrer dans leur misère

nationale:

Je les embarquais, je les conduisais au Havre; je repartais, emmenant

d’autres émigrants à destination de l’Amérique. Il m’est arrivé souvent

de contrôler à deux mois de distance les effets de l’espoir ou de la

déception sur le même émigrant. Je m’ennuyai, à la longue, je quittai

mon poste. Je voyageai en Turquie pour le compte d’une maison de tapis

de Londres; puis je me suis occupé de curiosités; enfin, aujourd’hui

j’achète des tableaux, des objets d’art, et je les expédie à New-York.

Je suis très nomade; ma profession exige que je sois sans cesse en route

pour Vienne, Bucarest, Londres, Saint-Pétersbourg; j’aime changer de

place. Je devrais repartir; mais, depuis que je vous ai rencontrée au

Louvre, je ne puis me résoudre à vivre loin de vous.

--Une déclaration!

--Oui; je vous aime, et il faut que vous m’aimiez!

--Comme ça? Tout de suite?

--Oh! j’attendrai un peu! Quand on ne m’aime pas du premier coup,

j’attends que l’on m’aime.

--Et ça vous réussit?

--Toujours.

Les trains, passant à de longs intervalles, nous couvraient de fumée; un

cocher en maraude nous héla:

«Montez dans ma voiture, vous serez mieux!... Un tour au Bois...? ça ne

se refuse pas.»

Il s’éloigna en nous adressant diverses injures.

J’étais très loin de la rue Brémontier; l’histoire que mon compagnon me

racontait m’amusait comme un livre de Mayne-Reid; je suis prête à

admettre qu’il ne m’a raconté que ce qui est «racontable». Ce Peau-Rouge

doit avoir eu des aventures pas banales, car il lui échappe parfois des

mots qui décèlent une morale primitive, celle de l’Homme des Cavernes.

On n’a pas ces dents blanches et pointues quand on a la conscience

tranquille.

Mais il ne manque pas de personnalité; il est à la fois souple et

féroce. Il me câline, tout en racontant sans l’ombre d’émotion les tours

qu’il a joués aux malheureuses dont il était l’amant. Il n’ajoute pas:

«Si le cœur vous en dit!» mais il me laisse entendre que la place est

vacante.

Il collectionne les bonnes fortunes comme autant de scalps. Je n’ai

jamais apprécié ce point d’honneur chez les hommes; ils s’imaginent

qu’il est glorieux d’avoir tenu dans ses bras un certain nombre de

femmes. Don Juan a créé un déplorable précédent; ne serait-il pas plus

glorieux pour un homme de faire le bonheur d’une seule maîtresse, toute

sa vie durant; que le malheur de mille et trois? Cette idée-là est assez

bourgeoise.

S’il se flatte de me séduire, il se trompe; il embrasse mon gant avec

une ferveur extraordinaire; il me l’a demandé comme relique, je le lui

ai accordé; il s’est enhardi et j’ai dû sortir la cravache.

Comme onze heures sonnaient au beffroi, je me suis souvenue tout à coup

que j’étais mariée au comte de Chantorey, que ledit comte allait

rentrer, que j’avais juste le temps de le devancer et de dormir

profondément à son arrivée.

Je me levai; le sieur de La Vega se récria:

--Déjà?

--Oui; croyez-vous que je loge sous les ponts?

--Les ponts abritent des personnes très bien, des anciens professeurs,

des anciens notaires, des anciens banquiers et autres anciens honnêtes

hommes. Je ne rougirais pas de dormir sous les ponts.

--Allez-y.

--Je vous accompagne d’abord.

--Non; et j’exige votre parole; je partirai seule, vous ne me suivrez

pas, même de loin.

--Quelle idée!

--Je ne veux pas que vous sachiez mon adresse.

--Bon! Je jure de ne pas vous suivre!

Je n’étais pas si sotte que de me laisser prendre; je pensai: «Toi, mon

cher, tu jures trop facilement!» et je feignis d’être rassurée:

--J’ai confiance en vous. Adieu!

--Non; au revoir!

--Je répète: Adieu!

--Je vous en supplie, puisque j’ai été très sage, dites-moi où je vous

reverrai.

--Un homme qui a le Hasard à son service n’est pas embarrassé.

--Le Hasard demande à être encouragé.

--Ça l’humilierait; c’est un grand maître.

--Tenez... après-demain.

--Impossible, après-demain.

--Alors lundi: vous n’avez pas d’empêchement?

--A la rigueur. Cependant je ne puis continuer à causer ainsi, sur les

routes, avec vous, surtout dans le jour. Donc, impossible pour lundi.

--Mais si! l’Exposition du cercle des Vannés ferme ces jours-ci; il n’y

passe plus personne, à cette époque; vers trois heures, vous serez là en

sûreté; je vous attendrai. Promettez-moi que vous viendrez.

--Peut-être. Adieu.

--Un instant, je vous en prie; à qui songerai-je d’ici là, quand je

songerai à vous? Dites-moi votre prénom, rien que votre prénom...

--Yvonne.

--Il est _ioli_!

Là-dessus je lui tends la main qu’il embrasse avec l’ardeur du cannibale

mangeant le missionnaire. Encore une tentative d’approche que je déjoue

en me sauvant; j’arrive bonne première à mon petit passage dont je

referme la grille derrière moi. J’avais bien calculé, l’autre accourait

sur mes talons; il regarda la porte du passage, essaya d’ouvrir la

grille, puis s’en fut murmurant à demi-voix: «Elle s’est fichue de moi!»

En deux sauts, je rentrai à l’hôtel; il était temps; un orage

épouvantable croulait sur Paris, avec tonnerre, éclairs, tintamarre de

mauvais goût. Mon amoureux aura été mouillé jusqu’à l’âme; c’est

dommage, car il avait un bien joli complet fauve, et une cravate

mordorée que la pluie gâtera.

Je n’irai pas aux Vannés lundi; du moins, je n’irai que si Roger m’agace

et me pousse à bout. En somme, il y a peut-être du danger; si les

Portugais sont toujours gais, les Brésiliens ne sont pas toujours

commodes. Suppose que celui-là se mette en tête de me conquérir, malgré

moi!... Décidément, non, je n’irai pas.

Je ne t’ai pas parlé de mes démarches; que veux-tu? mon aventure galante

m’accapare. Je suis retournée au ministère, où j’ai mes petites entrées

et la considération des huissiers. J’ai vu qui tu sais; il m’a promis

qu’il ferait auprès du juge nommé une démarche personnelle; ce juge est

un nommé Lacostevieille, très bon enfant, disposé à fermer les yeux. On

lui revaudra ça.

Tu seras appelée prochainement en conciliation; c’est une formalité; je

ne te conseille pas de te présenter, ça ne se fait jamais.

Ton mari a perdu son entrain; il erre comme un corps en peine dans les

établissements de plaisir et ne s’y amuse guère. Je le verrai lundi

soir, j’ai du monde. Je le bloquerai dans un coin et j’espère enlever

l’affaire.

Je suis dans des transes continuelles; j’ai un trac inouï que mon Nubian

ne découvre mon identité, mon adresse, et qu’il ne m’écrive; la lettre

tomberait ès mains de Roger; je frémis; au demeurant, je suis ravie

d’avoir un secret, un vrai secret à garder; aux repas, en regardant

Roger, qui rêve à la rue Jasmin sans doute, je me répète en mon for

intérieur: «Je possède son secret, et il ignore le mien, il l’ignorera

toujours.»

Je te rapporte tout, à toi, d’abord parce que tu es mon amie, ensuite

parce que j’ai besoin de partager mon mensonge avec quelqu’un. Je compte

sur ta discrétion, surtout auprès de Gérard qui est bavard.

Merci pour les confitures; il n’y a que les religieuses qui conservent

l’art précieux de la gourmandise.

Je t’embrasse bien doucement, ma chère petite amie.

V

LE DERNIER SALON OÙ L’ON CAUSE

«Voire!» dit Panurge...

RABELAIS, _Pantagruel_.

Mais oui, tu as raison, c’est stupide, je risque de me compromettre; en

outre, comme tu le dis fort bien, on a vu des dompteuses dévorées par

leurs fauves; je me relis ta lettre pour me persuader, je sens que tu me

parles comme une personne sage parle à un enfant qui touche aux armes à

feu.

Cependant j’ai grand’peine à quitter si tôt une intrigue si peu

sérieuse. Tu sais qu’_il_ est amoureux fou; je m’applique à réveiller en

lui le sauvage; à certaines minutes, je me demande s’il a envie de

m’embrasser ou de m’étrangler tant il est affolé, alors je le calme, je

lui fais calculer la distance qu’il y a entre moi et lui; j’achève de le

désoler en lui jurant que je pars en voyage dans un mois; aussitôt il

rentre en fureur.

--Je vous occupe avant votre départ.

--Pas longtemps.

--Vous vous plaisez à m’exaspérer, et ensuite vous me planterez là, sous

prétexte que je ne suis qu’un rasta, un sale rasta.

--Réfléchissez; vous n’avez pas espéré une seconde que je vous prisse au

sérieux...

--Parce que vous êtes comtesse, hein?

--C’est une des raisons.

--D’abord, êtes-vous vraiment comtesse?

--Je suis vraiment comtesse.

--Oh! il faut que je vous croie sur parole; j’ai connu beaucoup de

comtesses qui avaient tout juste la noblesse de robe et de banlieue, des

Diane de Vaucresson, des Isabeau de Billancourt, des Bérengère de

Chatou. J’aurais pu vous déclarer que j’étais comte, moi aussi; comte de

La Vega, ça sonne bien.

--Bon, soyez comte; y avait-il des La Vega aux croisades?

--Oui, seulement ils étaient du côté des Sarrasins, dans le camp ennemi.

Je t’avais écrit que je m’abstiendrais d’aller au cercle des Vannés, si

Roger ne m’agaçait pas. J’étais presque sûre que Roger m’agacerait; pas

du tout. Pendant quatre jours, par extraordinaire, il a été charmant

comme s’il le faisait exprès, dans l’intention de m’ennuyer. J’avais

beau rentrer dîner à des heures avancées, il m’attendait et ne réclamait

aucune explication; je boudais, il déployait la plus allègre bonne

humeur. J’ai fini par lui demander:

--Dans quel quartier est située la rue Jasmin?

Il a failli s’étrangler de stupeur; je l’avais saisi au moment où il

dévorait un pilon de pintade. Il m’a répondu: «J’ignore... je crois que

c’est là-bas... à Passy... ou Auteuil.»

Il était rouge _comme un automate_; il ajouta, comme indifféremment:

--Vous avez affaire, rue Jasmin?

--Oui, à l’Hôtel des Sociétés savantes.

Il y a des jours où l’on est prête à toutes les méchancetés; Roger a

voulu me tenir tête:

--L’Hôtel des Sociétés savantes n’est pas rue Jasmin.

--Si, on l’a déplacé! Vous m’y conduirez à la prochaine séance... Tenez,

quand la Société pour la Repopulation de la France vous convoquera.

--Ma chère, si vous plaisantez, je vous avertis que je ne comprends

plus.

--Avez-vous beaucoup de collègues pour la Société de la rue Jasmin?

--Je vous répète que j’ignore...

--On vous a signalé à Auteuil.

--Oh! j’allais visiter le président de la gauche monarchiste...

--Est-ce qu’il est _blonde?_ ou _brune_!

Enfin! je tenais mon prétexte! Petit à petit, j’ai poussé Roger, il

s’est fâché à blanc, il a exigé des éclaircissements.

--Qui vous a raconté cette histoire?

--Mon petit doigt...

--C’est Glaris, je parie? ou de Pardieu?

--Ni l’un ni l’autre.

--Je suis sûr que c’est Glaris; il flirte avec vous depuis quelque temps

(cher homme! on ne lui cache rien!), il m’attaque en dessous... C’est

Glaris! ou le cocher peut-être? Si c’est le cocher, je le flanque à la

porte!

Il s’est monté au point que je désirais; il m’a reproché ce qu’il me

reproche d’ordinaire, ma coquetterie, mon égoïsme, mon manque d’ordre,

mon insouciance du ménage, et je le regardais, songeant: «Va toujours,

mon gros; j’en ai maintenant plus qu’il ne m’en fallait pour me décider;

je serai demain aux Vannés.»

Et j’y suis allée; mon premier rendez-vous, ma chère petite. Je m’étais

composé une toilette simple et seyante qui dégage bien ma ligne, ma

svelte ligne; tu n’as pas idée comme j’étais printanière. Mon premier

succès, je l’ai remporté au départ de la maison. Roger, que je boudais

depuis la veille, a voulu se réconcilier tant il me trouvait jolie. Ah!

ouiche, je n’aurais pas lâché mon prétexte pour un empire, et puis

j’aurais été en retard. J’ai repoussé Roger avec un: «Vous vous trompez

de quartier; voyez à Auteuil!» Cette fois, le Seigneur s’est brossé, je

ne lui ai pas offert de sacrifice.

Je hèle un fiacre avenue de Villiers, IL me débarque faubourg

Saint-Honoré, devant le cercle des Vannés. C’était l’avant-dernier jour

d’exposition, les salles se trouvaient à peu près vides. Pas de Ramon;

j’étais un peu vexée d’arriver en avance, les valets de pied me

dévisageaient et chuchotaient; j’ai tiré un petit carnet et j’ai pris

des notes, histoire de me donner une contenance; c’est-à-dire que je

griffonnais des phrases sans suite: «Si vous toussez, prenez des

pastilles Bonnat! Cet enfant a l’Henner malades! etc., etc.»

J’étais très inquiète: s’il n’allait pas venir? La salle se garnissait

peu à peu d’étrangers, de provinciaux qui se donnaient le diabète à

regarder des Bouguereau; deux ou trois jeunes hommes à grands cheveux,

vestons d’alpaga et pantalons à la hussarde, se tordaient de rire en

regardant les cadres.

Comme ils passaient près de moi, un d’eux dit tout haut:

--Tiens! un portrait de Boldini.

Il se trompait, je suis plutôt un portrait de Sargent; l’autre a

répondu:

--Oui, il vient visiter ses pauvres!

A mesure que l’heure s’avançait, le cœur me battait plus fort, un trac

formidable m’avait prise, et j’énumérais mentalement toutes les bonnes

raisons que j’avais de me sauver sans attendre mon reste; toutefois, je

ne me sauvai pas.

Au bout d’une cinquantaine de minutes, il arriva: une entrée à

sensation; du coup, on ne regardait plus les tableaux. Il avait revêtu

pour la circonstance un costume beige, mais d’un beige qui trouvait le

moyen d’être voyant; avec ça une chemise bleue, bleue à hurler, une

cravate verte, des souliers vernis (je devinai qu’il avait des

chaussettes de soie rouge) Il s’était fait coiffer et, suivant le mot de

Claris, portait la moustache en escroc. Feutre gris, parbleu! Il

s’avançait vers moi en souriant (toujours trente-deux dents comme

précédemment). Je m’empressai de lui tourner le dos; il s’approcha et

murmura:

--Aucun danger; ces gens-là ne sont pas d’ici.

--On ne sait jamais, faites le tour par l’autre côté.

Ceci chuchoté à une petite araberie de Girardet.

L'aventure · 第 2 / 10 段