--N’étant pas Clara Tender, vous n’avez pas de répétition qu

PIERRE VEBER

L’Aventure

PARIS

H. SIMONIS EMPIS, ÉDITEUR

21, RUE DES PETITS-CHAMPS, 21

1898

Tous droits réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

S’adresser, pour traiter, à M. H. Simonis Empis.

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LES SNOBS, roman (Ollendorff, éd.).

L’INNOCENTE DU LOGIS (Flammarion, éd.).

BILL SHARP. DANS LES COINS (Simonis Empis, éd.).

LA JOVIALE COMÉDIE. Dessins de J. Veber (Simonis Empis, éd.).

LES VEBER’S. Dessins de J. Veber.

En préparation

LES SINGULIÈRES AVENTURES DU BARON DE SEMBACH, roman.

ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY

Il a été tiré de cet ouvrage vingt exemplaires sur papier du Japon

numérotés de 1 à 20.

Exemplaire Nº

A

GYP

[Illustration]

L’AVENTURE

I

BÂTONS ROMPUS

En vérité, une petite âme d’étagère!

Rev. SAMUEL, _Homélie sur la femme_.

SALON DE LECTURE

DES

GRANDS MAGASINS DU LOUVRE

Ma chère petite amie, il m’a fallu aller au Louvre pour t’écrire; je

sors d’une scène affreuse avec mon mari; quand je lui ai montré ta

lettre, à déjeuner, il s’est mis dans une colère telle que la verrerie,

seule, en tremblait; une de ces colères qui lui donnent l’aspect

sournois d’un masque japonais.

«Certainement non!... Jamais de la vie!... A quoi songez-vous?... Je ne

vous autoriserai pas à vous occuper du procès de votre amie Germaine.

Vous savez ce que je pense d’elle... D’ailleurs je suis au courant, elle

a tous les torts. Censy m’a rapporté l’affaire dans ses moindres

détails, comment il avait surpris sa femme, etc., etc.»

Entre parenthèses, tu devrais bien recommander le silence à ton

ex-époux; il sera toujours temps pour lui de raconter ces histoires-là,

une fois le divorce prononcé. Assez de charitables niais se chargent de

répandre l’anecdote où il joue un rôle réputé comique depuis Molière, et

même avant.

Vraiment, il se conduit avec la dernière gaucherie: demander le divorce

en invoquant le flagrant délit! On n’est pas plus province! Il paraît

que cela simplifie la procédure: mais, à ta place, je m’arrangerais pour

obtenir une séparation plus discrète; on a tenu rigueur à madame Fortio,

deux hivers durant, parce qu’elle avait divorcé avec un fâcheux motif;

c’est stupide, mais que veux-tu? M. Censy a déclaré qu’il employait le

flagrant délit afin que tu n’épouses pas Gérard, après le jugement.

Mais, que tu l’épouses ou que tu ne l’épouses pas, le résultat est le

même, en définitive. Si ton mari avait du savoir-vivre, il le

comprendrait; deux personnes se prennent; au bout de plusieurs années,

elles reconnaissent qu’elles n’étaient pas nées l’une pour l’autre; il y

a maldonne, elles se séparent, rien de plus simple.

J’ai parlé dans ce sens à Roger; nous nous sommes disputés jusqu’au

dessert; moi, je prenais ton parti, et lui, nécessairement, soutenait M.

Censy; à la fin, le cher homme est devenu rouge brique, il a jeté sa

serviette dans la corbeille à pain, en criant:

«Je vous interdis de revoir madame Censy, c’est une petite...» (Ici un

vilain mot qui rime avec _rue_.)

Ma pauvre chérie, figure-toi que dans les premiers temps de mon mariage

j’ai failli être très jalouse de toi; je m’étais mis dans la tête que

Roger avait des intentions impures sur ta jolie personne; c’était

d’ailleurs très probable; dire que, si tu y avais apporté la moindre

bonne volonté, je serais débarrassée de mon mari! Allons! je ne t’en

veux pas; certains dévouements dépassent les forces humaines.

Après le déjeuner, je n’ai pas osé t’écrire chez moi; celui que mon

contrat appelle «le conjoint mâle» a la manie du raccommodement; cet

homme-là fait toujours les premiers pas, c’est même à vous dégoûter de

se fâcher avec lui; je boude et je finis par céder, tant il m’ennuie.

J’en suis quitte pour une légère formalité... hum! «En pareil cas,

offrez votre sacrifice au Seigneur», me recommandait l’abbé Vigot, qui

dirige tout ou partie de ma conscience. Vraiment, le Seigneur n’est pas

dur!

Mon mari entre à pas de loup dans ma chambre et, au moment où je m’y

attends le moins, il me plaque un gros baiser de nourrice en pleine

nuque; tu n’as pas idée comme je déteste ces baisers; c’est la même

impression que l’on éprouve à la mer quand une méduse se colle dans

votre cou. Pouah!

Dès qu’il se croit pardonné, le «conjoint mâle», méfiant, telle la

belette, farfouille dans mes tiroirs, sonde mon buvard, sous couleur de

plaisanterie; pas moyen de lui cacher une lettre; alors j’ai profité du

beau temps, je suis venue au Louvre t’écrire en toute tranquillité; d’où

ce papier en tête duquel un lion superbe et généreux (il a les moyens)

s’étale, pattes croisées, le long d’une majuscule. «Même quand le lion

ne marche pas, on sent qu’il a une L» dirait Glaris.

Il fait très bon, du reste, dans ce salon; quand j’étais jeune fille,

j’avais un immense désir d’y pénétrer; ma mère ne me laissait pas

dépasser le seuil, sous prétexte qu’il traînait sur les tables des

journaux inconvenants; pour me consoler, je pensais: «Plus tard, une

fois mariée, je viendrai là correspondre avec mes amoureux.» Comme on se

trompe!

Il est à peine trois heures et déjà des tas de personnages dévorent les

journaux; ils lisent avec soin, comme on mâche. Pas de bruit, les

surveillants entrent et sortent sur la pointe du pied; il y a peut-être

des malades? Deux ou trois pauvres honteux dorment à l’abri, derrière le

_Temps_ déployé; des jeunes gens désœuvrés s’absorbent dans la lecture

de feuilles diverses; il me semble que je resterais des heures à les

regarder: leur quiétude passe en moi. O le paisible petit salon, tout

blanc, bas de plafond, si calme avec ses meubles rouges indifférents! Le

jour où j’aurai des tourments de cœur, une grave résolution à prendre,

ou seulement de la tristesse, j’irai méditer en ce salon...

A la table où je suis, juste en face de moi, une femme du peuple

(_Marie-Jeanne_, sans doute) se livre à des exercices de calligraphie

contorsionnante; elle a pris la «position classique», le coude près du

corps, la tête penchée, le poignet crispé; elle pince un bout de langue

entre ses lèvres; près d’elle, d’autres femmes sont en train d’écrire à

leurs amants, j’en suis persuadée; il y a notamment une petite

bourgeoise aux paupières bistrées, qui achève son cahier de papier; je

plains le sous-lieutenant à qui le paquet est destiné.

A propos, si je t’en écris autant, ne t’imagine pas que ce soit pour tes

beaux yeux; j’ai une visite à rendre dans le quartier, vers cinq heures;

je ne trouve rien qui m’occupe auparavant, et je m’amuse beaucoup ici.

Je barbouille du papier par contenance.

Je découvre que ce salon est un lieu de rendez-vous; je me demandais ce

que trafiquaient les trois ou quatre jeunes gens attablés devant les

quotidiens; maintenant, je comprends! J’ai vu entrer une dame voilée;

sur le seuil, elle s’est arrêtée un instant, a passé en revue les

éphèbes, puis est venue se planter derrière l’un d’eux, tout en

regardant distraitement les feuilles éparses, comme une, qui hésite

entre le _Romanulu_ ou le _Gradjanine_; elle a toussé d’une petite toux

irritée; le jeune homme avait évidemment oublié ce qui l’amenait, il

lisait des choses plus intéressantes; la dame voilée a toussé encore, et

encore; enfin, elle a donné de furtifs coups de parapluie sur la chaise

de l’ayant-droit...

Le résultat est obtenu, l’autre sursaute, et tandis que la dame voilée

gagne une des sorties, il gagne la seconde. Ils avaient l’air dégagé,

innocent, de deux créatures venues dans l’intention avérée de commettre

ensemble le péché de chair, et qui ne se parleront que dans le fiacre,

les stores baissés.

L’ingénieux manège se répète, de cinq en cinq minutes, avec chacun des

autres jeunes gens; au fond, j’ai contre ces heureux presque de la

rancune; leur vie est remplie de l’imprévu qui manque à la mienne. Un

préfet de police de l’Empire me racontait que la princesse X... sortait

en cachette et déguisée, la nuit, liait conversation avec des étudiants,

jouait les grisettes égarées et acceptait l’hospitalité que, six fois

sur sept, on lui offrait. Le lendemain, elle partait, et on ne la

revoyait plus; elle était l’Inconnue d’une nuit, la reine Mab qui

s’encanaille incognito.

Je serais très capable de courir ainsi la prétentaine sous un faux nom;

tu te rappelles quand Glaris me disait de sa voix pincée:

«Comtesse, vous êtes née pour l’AVENTURE.»

Il avait raison; à certaines heures l’AVENTURE m’attire: j’ai beau être

une honnête femme, j’éprouve parfois une envie folle d’accomplir des

choses extraordinaires et incompatibles, avec ma situation sociale; par

exemple, répondre familièrement au monsieur mal élevé qui m’adresse la

parole dans la rue, ou aguicher l’inoffensif passant dont la tête me

revient.

Seulement, voilà! je n’ose pas; il n’y a que le premier faux-pas qui

coûte; mais, Dieu! qu’il coûte! Mes parents ont eu grand tort de m’orner

d’une belle éducation; elle m’a beaucoup gênée dans l’existence en

m’arrêtant au moment de commettre les frasques, les merveilleuses

frasques qui m’eussent distraite.

Glaris m’a fait une cour assez pressante; sa jolie figure fine, un peu

fatiguée, ne me déplaisait pas, avec sa calvitie régulière, comme

dessinée par Le Nôtre, et sa barbe ronde taillée à l’instar des ifs;

c’est un bel homme, pas bête et pas trop fat. Vingt fois, il s’est cru

près de réussir; au dernier tournant, je lui échappais: c’était plus

fort que moi, l’éducation s’opposait aux démarches décisives. Remarque,

ma chérie, que j’étais la première à en rager; mais je n’y pouvais rien.

Glaris s’est résigné, il se cantonne dans une camaraderie d’attente.

Avec le temps, j’aurais peut-être fini par surmonter l’émotion

inséparable d’un premier début. Tant pis!

Il est tantôt l’heure de partir et je ne t’ai pas dit l’important, le

prétexte de cette lettre; je suis résolue, bien entendu, à t’aider,

malgré mon mari, de tout mon pouvoir; il s’agit, pour ton divorce,

d’éviter le «motif gênant». Faisons jouer mes grandes influences; j’irai

trouver, à l’insu de Roger, son cousin, le juge au tribunal civil de la

Seine, Guillaume Cherbois; aux dernières nouvelles, c’est probablement

lui qui sera désigné; en tout cas, il te sera très utile, il est lié

avec ses collègues. La camaraderie a rarement produit une plus belle

primeur; il est de l’espèce des magistrats hâtifs, qui rendent autant de

services que d’arrêts; il n’a rien à me refuser, je lui confierai tes

intérêts et...

(Je suspends; depuis dix minutes, un monsieur est venu s’installer à

côté de moi, il a déplié un journal, mais il essaie de lire par-dessus

mon épaule ce que j’écris; je me tourne de tous côtés, je lance des

regards sévères d’honnête femme qui va-t-à-pied; il continue; je ne

tiens pas à changer de place, vu que je suis à l’abri des courants

d’air. Je reprends.)

Tu devrais aussi t’occuper de Me Harduin-Béhague, l’avoué de ton mari;

il a une grande influence sur lui. N’est-ce pas cet avoué qui vous a

mariés? Je me souviens confusément que les Sennerive lui ont rendu

service. Je m’assurerai d’eux; les Sennerive le tâteront.

(C’est assommant! le monsieur au journal a entamé une série de manœuvres

préparatoires d’un entretien; il a l’intention de m’adresser la parole;

j’essaie de le décourager par des onomatopées agacées, je n’aboutis qu’à

l’enhardir.)

On m’avait appris qu’en l’absence de ta mère tu t’étais retirée dans un

de ces couvents qui reçoivent les femmes en instance de divorce; on

n’avait pas pu me renseigner plus clairement; ta lettre est datée

d’Écouen; comptes-tu rester longtemps chez les Sœurs de Magdala? Je

n’irai pas te voir là, je n’ai pas une journée de libre; ce couvent est

si loin! Vers le 25 juillet, Roger est obligé d’aller dans le Quercy, à

cause des élections. Si tu campes encore à Écouen, je cours te retrouver

pour vingt-quatre heures.

(Le monsieur se tient tranquille; il feint de lire avec attention un

journal étranger dont le titre m’échappe, parce que les lettres ont

l’air d’être à l’envers; je parie qu’il n’en lit pas une bribe; mais

maintenant le personnage ne daigne plus me regarder. Il n’est pas

vilain, d’ailleurs, il ressemble à Abdul-Hamid jeune, sans barbe; il est

très chic, en redingote. Il a posé devant lui un tube splendide à mille

reflets; on dirait un miroir aux alouettes. Abdul-Hamid a beaucoup de

grosses bagues au doigt; une épingle en diamants fulgure sur le vert

sombre de sa cravate. J’oubliais les boutons de manchettes! Ma chère!

des machins carrés en or, de vrais boucliers romains avec un semis de

pierres multicolores: le budget annuel d’un ménage d’ouvriers.

Trop de bijoux, ça sent le rasta d’une lieue; mais c’est un beau rasta,

sauf qu’il a les cheveux pas trop noirs; je n’arrive pas à voir ses

yeux... si, je les vois, ils sont bien, très bien... je te les dessine

dans le coin de la page. Des yeux comme ceux de madame Goldschmitt, les

yeux en «amande honorable» avec des cils insidieux qui vous

chatouillent, le fameux regard de velours, si niais. Toi qui aimes le

_genre levantin_, tu seras contente du spécimen; j’ai envie de lui

remettre ton adresse... Zut! il a vu qu’on l’avait remarqué, il reprend

son travail d’approche; je parie qu’il me parle avant... Là, ça y est:

--Ne trouvez-vous pas, madame, que ces temps de printemps sont très

chauds?

(_Madame_, c’est moi; j’écris avec une ardeur redoublée; ne fais pas

attention, je ne sais pas ce que j’aligne, mais si je m’arrête, je suis

perdue, il collera; aussi je continue sans avoir l’air d’entendre...

Bon, il insiste! A moi le regard irrité de la femme honnête; demi-tour,

je lui montre complètement le dos.)

Voyons, où en étais-je? Ah! oui; si tu as des commissions importantes ou

pressées à me donner, ne m’écris pas à la maison, mon mari ouvre mes

lettres; autrefois, je le lui ai permis, et il n’y a plus moyen de l’en

déshabituer. Ah! si on savait!

Donc, tu mettras une première enveloppe:

Pour Madame de Luz de Chantorey,

puis tu la placeras dans une seconde enveloppe à l’adresse de:

Madame Suzanne Breuillard,

3, rue de Prony.

Ce n’est pas loin de chez moi; Suzanne est avertie; Roger ne se méfie

pas d’elle; j’aurai tes lettres le jour de leur arrivée.

Ne t’ennuie pas trop, pense à moi, et si tu as le tem...

(Non, décidément, la place n’est pas tenable; ma petite bourse ayant

sauté de ma poche, le rasta l’a ramassée, et il me la rend avec un geste

noble appuyé de quelques mots bien sentis sur «la négligence des jolies

personnes». Sûr qu’il me prend pour une je ne sais quoi. Je l’ai

remercié et je me suis remise à ma lettre; il continue à parler, je

l’entends qui chuchote des compliments; alors je file; il me cramponne,

cet homme jaune, et je lui abandonne la place.)

Présente mes amitiés à Gérard; a-t-il la permission d’entrer au couvent?

Prenez garde! Que l’on ne vous repince pas, du moins avant l’issue du

procès.

Je t’embrasse de tout cœur, ma chérie.

Ton amie,

Yvonne.

II

UNE IDYLLE A LA LINGERIE

BRABANTIO.--Avec le Maure, dites-vous?

SHAKESPEARE, _Othello_.

Tu es bien bonne de me remercier; j’écris des pages et des pages, afin

de me donner l’illusion de penser; quand je suis lasse, je mets un point

final, je signe et je t’adresse les feuilles, parce qu’il ne faut rien

perdre; tant mieux, si cela te distrait.

Oui, j’ai vu Cherbois; en effet, il a le dossier, mais il m’a répondu

carrément dès les premiers mots: «Je suis tenu à la plus absolue

discrétion, il m’est impossible de parler.»

En fin de compte, il s’est un peu adouci, puis il m’en a confié plus que

je n’en désirais; ton mari est encore dans la période aiguë, il a soif

de vengeance; il arrête les passants pour leur exposer ton infortune; il

ne voit pas que plus il vous rend odieux, plus il se rend ridicule; on

commence à trouver qu’il a le malheur encombrant.

Pourtant il tient à son flagrant délit qui permet le divorce _de plano_

(du latin juridique signifiant quelque chose comme: _sans délai_). J’ai

demandé à Cherbois s’il y aurait moyen de modifier les termes de la

demande en changeant les motifs invoqués par M. Censy; il s’est débattu:

«Jamais de la vie, impossible!» Je lui ai dépeint la triste situation

que ce divorce te créerait; il a fouillé son arsenal de ruses:

--Il y aurait bien un moyen, à la rigueur, mais on ne peut l’employer

qu’avec l’assentiment du principal intéressé, et surtout avec la

complicité du juge.

--Ce serait?

--... D’amener M. Censy à retirer sa demande en divorce. Le cas est

assez fréquent; nombre de maris, calmés par la solitude, arrêtent les

hostilités. Voilà le premier point.

--Le second?

--Ah! c’est le plus difficile; au bout d’un délai déterminé, M. Censy

introduira une nouvelle demande fondée sur d’autres griefs: _injures et

sévices graves_, ou _incompatibilité d’humeur_. Seulement il faudra que

le juge ne se souvienne plus de la première demande; il y a de grandes

chances pour qu’il l’ait oubliée dans la masse des divorces qui

défilent.

--Le juge, c’est vous, et dès lors ça marchera tout seul...

--Oh! je vous en supplie! N’abusez pas de ma bonté; je vous en ai trop

dit! Attachez-vous surtout à gagner M. Censy.

Aussitôt j’ai couru chez les Sennerive; ils m’ont promis d’intervenir

auprès de Me Harduin-Béhague, l’avoué de la partie adverse. De mon côté,

je m’arrangerai pour voir le Monstre en personne; il ne se défiera pas

de moi; j’amènerai la conversation sur ses «ennuis» et je le chapitrerai

discrètement.

J’ai tâté l’opinion; elle t’est favorable. La marquise de La Pionid

disait devant moi: «Pauvre petite Germaine! elle avait épousé un homme

qui m’aurait fait admettre l’Immaculée Conception!» Mme Sambrez a

riposté: «Moi, je lui en aurais voulu si elle ne l’avait pas trompé!»

Mais on ne cache pas l’inquiétude générale; au cas que le motif

subsiste, tu auras une foule de résistances à vaincre. Notre chère

société, forcée d’accepter le divorce, ergote aujourd’hui sur le grief.

Je ne désespère pas, grâce à l’appui de Cherbois. Il m’a lu, pour mon

édification personnelle, le procès-verbal de constat, qu’il a commenté

en l’agrémentant de détails inédits; tu aurais crié au commissaire:

«Tiens! c’est la première fois que mon mari a l’esprit d’à-propos.»

Tu as produit une grande impression sur le commissaire; il a dit à

Cherbois: «Ce mari est stupide; jadis, il partageait sa femme;

maintenant on lui a pris, par sa faute, le peu qui lui en restait.»

J’ai relevé dans le procès-verbal une phrase exquise touchant «la nature

de vos relations» avec Gérard; j’admire les policiers qui se donnent une

peine infinie pour décrire convenablement des choses inconvenantes.

--Tu avais deviné; l’autre jour, Abdul-Hamid m’a suivie; rien ne m’est

plus désagréable que de me sentir filée. Ça m’énerve, m’irrite à un tel

point que j’ai envie de pleurer presque. J’ai peur, très peur, j’ai la

chair de poule dans le dos, et je m’affole, et je ris malgré moi; tu

aperçois le résultat, on me prend pour une jeune grue.

Quand j’ai quitté le Salon de Lecture, j’avais prévu ce qui

m’arriverait; le rasta se lèverait, courrait à ma suite, me bloquerait

dans un coin obscur afin de m’adresser des propositions facétieuses. Ça

n’a pas manqué; je l’ai eu sur mes talons.

J’ai dégringolé les escaliers, j’ai enfilé les corridors, au grand trot;

il était aussi preste que moi; j’arrive à le semer dans le labyrinthe de

la Ganterie; pendant qu’il croise devant les tribunes, je me sauve par

les Parapluies; à la Bonneterie, je respire un peu et je m’oriente pour

la sortie. Bon! Tandis que je me croyais en sûreté, il surgit de

derrière la Lingerie et s’avance droit à moi. La surprise, la terreur

aidant, j’ai perdu la tête, je me suis mise à rire, mais à tire sans

pouvoir m’arrêter; tu sais, quand le fou-rire me prend, il ne me lâche

plus. Pour comble de déveine, j’étais seule avec lui, dans un bosquet

sombre formé par des rideaux de drap; pas un commis, pas un

inspecteur!...

Abdul-Hamid était ravi; il a souri en largeur (trente-deux dents, pas

une de moins).

--Vous riez, tant mieux! Vous n’êtes plus farouche, au moins!

Je continuais de plus belle; alors il a froncé les petites moustaches

noires qui lui servent de sourcils.

--Pourquoi vous moquez-vous de moi?

--Je ne me moque pas, mais vous m’avez fait peur...

--Oh! que je suis désolé! Alors, c’est nerveux?

--Oui, c’est nerveux... Laissez-moi.

--Ne puis-je pas vous être utile?

--Nullement. Je vous prie de me laisser.

--Ce n’est pas bien; je vous offre mes services et vous les repoussez!

Je m’étais un peu remise; mais le fou-rire m’avait coupé la respiration

et je restais accotée contre des douzaines de serviettes-éponges.

Abdul-Hamid attira une chaise et me la tendit: je m’assis. Quelle

imprudence! Il apporta une autre chaise, s’assit à son tour; et ce fut

un déluge de questions.

--Allez-vous mieux? Comment vous sentez-vous? Désirez-vous des sels?

J’en ai. Je vous ai effrayée, n’est-ce pas? Me pardonnerez-vous?

Je répondais par monosyllabes: «Oui, non, heu!» Au fond, le premier

effroi passé, je n’étais pas très fâchée: ce petit incident inattendu

m’était envoyé par le bon Dieu des gens qui s’ennuient.

Abdul-Hamid me regardait de tous ses yeux, ses beaux yeux noirs où il

n’y a qu’un petit bout de blanc de chaque côté des larges prunelles

(encore est-il plutôt jaune), de beaux yeux doux comme en ont les

ânesses laitières.

Il me débitait un tas de compliments, m’affirmait que l’effroi m’allait

à merveille; enfin, il me demanda:

--Suis-je indiscret en vous priant de me dire votre nom?

--Oui.

--Cependant, si je vous donne le mien?

--Je n’en ai aucun besoin.

--Je vous le donne quand même; je m’appelle Ramon Garcia de La Vega.

--Je l’aurais parié!

Après avoir lâché cette insolence étourdie, je me suis mordu les lèvres;

il était trop tard, Ramon Garcia de La Vega devenait soudain familier:

--Vous me prenez pour un rasta; au fait, vous avez peut-être raison;

mais chez vous rasta désigne un aventurier?

--Oh! non; il désigne aussi un étranger.

--Merci; mettons que je sois l’un et l’autre. D’ailleurs vous avez le

droit de me mal juger. En France, un homme bien élevé n’adresse pas la

parole aux dames; je l’avais oublié; excusez-moi, puisque je ne suis

qu’un rasta.

Ce n’était pas trop mal raisonné; je lui affirmai que je ne lui en

voulais plus.

--Alors, fit-il, prouvez-le-moi en me disant votre nom!

Il me passa par la tête une fantaisie de rapin. Roger prétend que je

ressemble à Clara Tender, des Variétés; je suis un peu grande comme

elle, j’ai des yeux bleus qui rient comme les siens, je me coiffe comme

elle; nous sommes du même blond-cendré précieux; j’ai le menton un peu

plus volontaire et la bouche mieux indiquée; à cela près, je pourrais

jouer les Clara Tender à Rio-de-Janeiro; aussi je répondis, sans

broncher:

--Vous ne m’avez pas reconnue? Je suis madame Clara Tender, du théâtre

des Variétés.

--Ah! vraiment! Alors j’ai eu le plaisir de vous entendre, pas plus tard

qu’hier; vous avez une voix agréable et de particulières qualités de

travesti; je vous ai surtout applaudie dans vos couplets du deuxième

acte... vous savez... aidez-moi à me rappeler...

J’étais très embarrassée; je ne suis pas allée aux Variétés depuis six

mois, j’ignorais ce qu’on y jouait. Je détournai la conversation; mais

le señor de La Vega tenait à son idée, il me ramenait sur l’obstacle,

m’interrogeant sur les interprètes. Je lui citai des noms au hasard:

Taskin, madame Galli Marié, Galipaux, etc.

Durant dix bonnes minutes, je m’amusai à le faire poser; enfin je me

levai:

--Il faut que je rentre, j’ai répétition.

--A cinq heures? Tiens! c’est curieux!

--Oui; je serais à l’amende si j’arrivais en retard.

--Soit, partez, _madame la comtesse_.

Madame la comtesse était prise à son attrape-nigaud; c’était le rasta

qui s’était offert mon pastel. Comment avait-il découvert mon titre? Je

ne m’étais pas coupée?

--Moi, comtesse? Vous vous trompez, monsieur.

--Vous n’êtes pas Clara Tender; elle joue en ce moment à

Saint-Pétersbourg. Il y a, depuis trois jours, relâche aux Variétés. Et

puis je connais Tender, elle est moins jolie que vous. Et puis votre

couronne est marquée sur votre petite bourse, au-dessus de vos

initiales.

--Vous êtes subtil comme un mage; dites-moi mon nom, maintenant.

--Je vous avoue que je l’ignore; dites-le-moi, je le saurai.

--Par exemple!

Je feignis de me lever; il me fit rasseoir.

--N’étant pas Clara Tender, vous n’avez pas de répétition qui vous

appelle à cinq heures; vous n’avez donc aucun prétexte pour vous

retirer.

Je me fâchai:

--Allons, cette plaisanterie a trop duré.

--Ce n’est pas mon avis.

--Laissez-moi partir.

--Oui, si vous me promettez que je vous reverrai.

--... Dans un monde meilleur, n’en doutez point.

--Alors vous ne partirez pas.

--Et si j’appelle?

--On viendra, il y aura scandale, on prendra votre nom et votre adresse;

ce sera pour moi une excellente occasion de les connaître... Mais non,

je vous relâche sans conditions; accordez-moi seulement la faveur de

vous voir de loin, le soir, par exemple, au théâtre!

J’avais hâte de partir, je répondis:

--Puisque ça vous fait plaisir, j’y consens.

--Alors, à ce soir, au _Bouis-Bouis_.

--Qu’est-ce que c’est que ça?

--Le nouveau cabaret artistique, rue Caulaincourt, à Montmartre.

--Entendu!

Et je pensais à part moi: «Mon bon, ce soir, au _Bouis-Bouis_, on pourra

toujours commencer sans m’attendre.»

Pendant que je réfléchissais, Abdul-Hamid multipliait les effets de

dents, les effets d’yeux, les effets de bagues, les effets de moustache;

après m’avoir répété: «A ce soir, au _Bouis-Bouis_», il me laissa le

chemin libre, et j’oubliai de lui confier que Montmartre m’horripilait.

Il m’accompagna jusqu’à la porte; là, il fit mine de me quitter; mais

j’étais sûre qu’il me filerait; aussi, une fois en voiture, j’ai dit au

cocher: «Allez au Bois, et vite, je suis en retard.» Derrière la vitre

d’espionnage, j’ai suivi le manège désespéré de mon galant, sautant dans

une Urbaine afin de me pister; debout dans le fiacre, il excitait le

cocher; mais, en deux minutes, il était réglé. Alors je suis rentrée.

Naturellement, j’ai omis de rapporter à Roger cette histoire qui m’a

beaucoup divertie; si mon amoureux n’avait pas été un affreux rasta,

j’aurais continué l’intrigue, quitte à l’arrêter au moment où ce fût

devenu sérieux; je serais allée le soir au _Bouis-Bouis_ (Roger adore

ces endroits, il m’y aurait emmenée sans se faire prier), j’aurais

retrouvé Pain-d’Épice, nous aurions échangé des coups d’œil définitifs.

C’est l’Aventure; elle me tenterait, avec un partenaire de mon choix;

mais vois-tu que l’on m’ait rencontrée, en train de flirter avec le

tzigane à l’ombre des métrages de draps, entre une pile de

serviettes-éponges et un donjon carré de coupons de toile écrue?

Tableau!

Qu’est-ce que Ramon Garcia de La Vega? (Une signature qui doit lui

coûter cher quand il télégraphie.) Que pense-t-il de moi en ce moment?

Tu ne te figures pas comme il était drôle, aiguisant sa moustache et

roulant des prunelles engageantes; il pensait clairement: «Voyons! ne

boudez pas contre votre faim! Je suis joli garçon, ça saute aux yeux; je

n’ai pas coutume d’attendre le bon plaisir de ces dames, moi;

décidez-vous vite.» Et il agitait ses nombreuses pièces de joaillerie.

Tu te moqueras de moi, en compagnie de Gérard,--je ne suis pas difficile

sur le choix de mes passe-temps. Mon petit frère Jean avait enseigné une

prière à ses camarades de collège: «Donnez-nous aujourd’hui notre

choppin quotidien» (choppin désigne l’intrigue qui ne dure pas, la

passade). Je prierais Dieu de m’accorder mon choppin quotidien, si

j’étais sûre de m’en tirer toujours à si peu de frais; mais je n’ai pas

de chance, je ne charme que les nègres. Encore bien heureuse d’avoir pu

échapper à celui-là, qui collait. Un peu plus et je le rapportais à

Roger, pour le repas du soir.

Je t’embrasse bien fort, ma chérie; je ne te plains pas, puisque tu as

près de toi, chaque jour, ton cher amant. La règle de ce couvent n’est

pas terrible; envoie-moi l’adresse exacte pour moi et mes amies.

Présente mes amitiés à Gérard. Valentine me charge de mille choses

affectueuses pour toi. Écris à l’adresse de Suzanne Breuillard, elle est

d’une obligeance parfaite.

Roger toujours imprenable, même avec pincettes.

III

CHANSONS, ROMANCES ET GAUDRIOLES

Mets ta main, ta p’tite main,

Ta main dans la mienne.

(_Vieille chanson_.)

Une désolation! Cherbois n’est plus juge, il monte en grade, il est

vice-président! Ce vieux singe a tant intrigué qu’il s’est fait nommer.

Quel dommage! Tout marchait à souhait; j’avais averti en sous-main Me

Harduin-Béhague des bonnes dispositions où se trouvait Cherbois;

Harduin-Béhague, qui avait d’abord assez mal reçu les Sennerive, s’était

aussitôt humanisé; et, par conséquent, ton mari commençait à donner des

signes d’apaisement.

Maintenant, il a repris son assurance, Me Harduin-Béhague hausse les

épaules quand on lui parle conciliation; il lâche des phrases sur

l’intégrité de la Magistrature (penses-tu?).

Je suis sûre que l’affreux Cherbois connaissait d’avance le mouvement;

et s’il ne m’a pas avertie, c’est qu’il voulait profiter de l’occasion

pour être aimable à peu de frais.

Le nouveau juge est un sieur Buscher de Lacostevieille; la question se

pose: fera-t-il du zèle ou n’en fera-t-il pas? Dans le premier cas, rien

à essayer, au moins provisoirement; attendre quelques semaines et tâcher

de se faire oublier. Dans le second cas, j’agirai par le ministère...

Ne me remercie pas; j’adore intriguailler. J’aurais été une femme

d’action, «si les circonstances l’avaient permis»; je regrette de

n’avoir pas vécu au temps de la Grande Mademoiselle; moi aussi, j’aurais

fait tirer le canon, et j’aurais commandé en chef. Je me serais

contentée de vivre au temps de madame de Staël et de l’aider à taquiner

l’empereur; j’en suis réduite à taquiner M. Censy.

Je me remue, je te recrute des alliés; d’ici un mois, je tutoierai tout

le personnel de la Justice. On n’imagine pas l’influence qu’une femme,

une pauvre femme, peut prendre dans une administration, voire dans un

tribunal. On me cite une chère Madame qui fait la pluie et le beau temps

à la 20e chambre; le Président, le Greffier, les Conseillers sont à ses

genoux; trois ou quatre grands avocats se roulent à ses pieds. Et elle

n’est pas d’une beauté rare; non, elle a le tour de main pour dompter la

magistrature assise. (Elle la couche, probablement.)

Roger ne se doute pas de mes démarches; il persiste à plaindre Censy et

à le consoler.

* * * * *

Tu désires des nouvelles du Tzigane; je l’ai revu! Par le plus grand des

hasards.

Il m’avait donné rendez-vous au _Bouis-Bouis_ pour le soir même; le soir

même, j’étais, moi, dans mon joli dodo, et je pensais à la tête anxieuse

de mon Pays-Chaud guettant la porte d’entrée avec l’espérance de m’en

voir surgir.

Cette nuit-là, j’ai eu des rêves compliqués où je m’évoquais courant à

travers le Louvre, à bride abattue, tandis qu’Abdul-Hamid me poursuivait

en jouant le _Beau Danube bleu_ sur un alto, et il me criait: «N’ayez

pas peur, je ne suis pas méchant; donnez-moi seulement votre adresse.»

Et nous traversions des couloirs, nous grimpions des escaliers: et

j’étais très vexée parce que nous croisions le président Cherbois, qui

ne daignait pas me saluer; je me suis réveillée le lendemain, brisée de

fatigue; je t’ai écrit deux jours après et je suis allée moi-même mettre

ma lettre à la poste, rue Meissonier.

A dîner, Roger me dit:

--Sortons-nous ce soir?

Je n’avais aucune «idée de théâtre». Mais j’étais dans un bon jour,

Roger m’agaçait moins que d’habitude; je lui répondis:

--Si ça vous fait plaisir.

--Voulez-vous que nous allions à Montmartre?

--Soit; autant Montmartre qu’ailleurs.

--On vient d’ouvrir un cabaret artistique...

--Encore?

--C’est très amusant; votre cousine Valentine y a passé une heure avec

son mari; elle s’est follement amusée. On dit là, paraît-il, des choses

tellement raides qu’on ne les comprend plus.

--Comment s’appelle ce pince-grue?

--Le _Taudis_... attendez, non! Le _Bouis-Bouis_! Pourquoi riez-vous?

--C’est le nom qui m’égaie.

Je ne pouvais pourtant pas lui dire? «Je pense que votre invitation

arrive trois jours trop tard!»

Bon; je m’habille (il paraît qu’il faut s’habiller), nous partons; après

un tas de recherches, nous trouvons le _Bouis-Bouis_ au fond d’un

quartier sinistre, tout en haut de la Butte; seulement, à la porte du

cabaret, une file d’équipages chics. Roger renvoie la voiture: «Nous

rentrerons en fiacre.» Rien ne m’est plus désagréable.

Nous pénétrons dans l’établissement; tu n’as pas idée d’une chaufferette

pareille: une toute petite salle où l’on a casé douze rangées de dix

fauteuils (comment? je me le demande encore) devant une estrade

supportant un piano droit et deux paravents; là-dedans, cent cinquante

personnes empilées; une chaleur de bain turc, une atmosphère composée de

tous les relents humains, mêlés aux muscs et aux parfums des filles, aux

odeurs de pétrole et de gaz.

La décoration est fruste: des lampions éclairés à l’électricité, des

éventails japonais, des affiches illustrées, des masques, et des

peintures bizarres; les tentures sont en toile d’emballage.

Quant à l’assistance, rien que des habits et des toilettes; beaucoup de

«du monde» ravis de respirer dans cette étuve innommable et beaucoup de

grues dispendieuses; tout ce monde est ému à l’idée de voir «des

artistes» de près. Les artistes-chansonniers sont en général des

Messieurs mal vestonnés qui, les mains dans les poches, chantent tantôt

des choses gaies avec un air triste, tantôt des choses tristes avec un

air gai; une ou deux dames viennent de temps en temps filtrer leur

vinaigre dans les _Chansons ingénues_ où il est question de Chevaliers,

de Damoiselles, de Pages, de destriers et de tout le bric-à-brac

moyenâgeux; il y a encore pour elles les _Chansons villageoises_; Colin

et Jeannette s’en vont au bois joli cueillir la fraise, la cerise, la

framboise, les mûres, les noix ou tout autre fruit à influence

évidemment aphrodisiaque; tous deux se laissent choir sur la mousse,

sous la feuillée, et Colin montre à Jeannette... Non, ces choses-là me

crispent comme si on me frottait la plante des pieds avec du papier de

verre.

Et le troubadour sentimental! Le seul de la bande qui ait une redingote

et une cravate 1830, et qui chante la romance amoureuse: «Nous nous

sommes aimés... nous ne nous aimons plus... tu en aimes une autre... oh!

comme on s’aimait! Ah! Ta main, ton bras, ton col, ta taille, ta

poitrine, ta perfidie, ton inconstance...» Ces mécomptes amoureux sont

soupirés par de jeunes gens à tête d’expéditionnaire ou de calicot; on

imagine mal qu’ils aient l’âme ravagée par le regret des amours

défuntes.

Le spectacle m’écœurait; cependant les femmes honnêtes paraissaient

s’amuser beaucoup; les grues s’ennuyaient, mais elles ne voulaient pas

être en reste avec les femmes honnêtes, et elles craquaient leurs gants

à force d’applaudir. Et il se défilait, et il en défilait toujours des

«cher camarade Un Tel dans ses _Chansons ignobles_» ou des «Bon poète

Machin dans ses _Stances malpropres_»; ils partaient du fond de la

salle, dérangeaient les spectateurs pour gagner l’estrade et, après

avoir béni l’assistance d’un regard de mépris las, ils jetaient leurs

couplets, va-comme-je-te-chante, ce sera toujours trop bon pour eux. On

avait envie de leur crier: «Vous savez, si vous vous ennuyez, vous

pouvez vous en aller, nous ne réclamerons pas l’argent.»

Je me penchai vers Roger:

--Vous ne trouvez pas que c’est encore plus idiot que le café-concert?

--Mais non, je vous assure.

Il s’amusait, le misérable! A l’entr’acte, pendant que l’on faisait

semblant de renouveler l’air, j’effectue de nouvelles tentatives pour

partir; mon mari me répond:

--Si vous n’êtes pas fatiguée, restons pour la Revue.

Il y avait encore une Revue! _Vadrouille-Revue!_ Je rageais; impossible

de bouger. J’étais prise entre le «conjoint mâle» et une forte personne

à figure rouge que la chaleur vernissait; au moment où l’on frappe les

trois coups, j’entends la voix du placeur qui crie derrière moi:

«Monsieur! tenez... par ici... il y a une place vide à côté de Madame!»

_Madame_, c’était moi; je l’appris en voyant entrer dans notre rangée,

qui?... tu l’as deviné, le señor Ramon Garcia de La Vega, déjà nommé,

externe. En m’apercevant, il entamait un heureux sourire, précurseur des

paroles significatives, quand je me penchai vers Roger sous prétexte de

lui demander son programme; le sourire ci-dessus s’effaça soudain.

Chocolat prit l’air indifférent de l’homme sans arrière-pensée; il

s’assit près de moi, c’est-à-dire qu’il inséra le quart d’un rein entre

moi et la dame opulente; puis, graduellement, par des pesées

successives, il repoussa cette dernière et parvint enfin à installer un

rein entier; cela lui suffit.

Je t’avoue que le cœur me battait un peu fort; une farandole de

questions me traversa la tête: «Comment a-t-il su que je serais là ce

soir? Est-il venu chaque soir depuis l’autre jour? Que me veut-il?

A-t-il compris que je suis avec mon mari? M’adressera-t-il la parole?»

Du coin de l’œil, je l’observais; on eût juré qu’il prenait le plus vif

intérêt au spectacle.

Quel spectacle? Je n’en sais ma foi rien; j’entendais confusément qu’il

s’agissait d’une Moralité pour goîtreux, jouée par des personnages

allégoriques tels que la Vadrouille, le Toupet et la Noce; chacune de

ces idées générales chantait à son tour un couplet sur les guêtres du

Président, sur les divers ministres, sur la Russie, sur des événements

d’un intérêt périmé, le tout relié par des calembours d’un autre âge.

Près de moi, Roger riait aux éclats, et je suppliais intérieurement la

Providence:

«Mon Dieu, que mon mari ne s’aperçoive de rien!»

Il est d’une jalousie ridicule; il suffit que l’on me regarde un peu

longtemps pour qu’il se croie offensé; encore, s’il s’en prenait à ceux

qui me regardent, mais il s’en prend à moi qui n’en puis mais!

Jusqu’ici, l’admiration à moi témoignée par mes contemporains ne m’a

rapporté que des scènes épouvantables.

Juste à ce moment de mes réflexions, je sens quelque chose qui frôle mon

gant; je veux retirer ma main, pas moyen; une autre main la retient

enfermée; à l’abri de son pardessus qu’il avait plié et disposé sur son

bras gauche, mon voisin s’était emparé de mes phalanges et les tenait

captives dans sa paume droite.

Qu’est-ce que tu eusses fait à ma place? J’aurais dû avertir Roger; je

m’en abstins, pour les raisons exposées plus haut; il y aurait eu

esclandre, échange de gifles peut-être. Me dégager? ouitche, essaye! Et

puis, impossible de remuer sans attirer l’attention de mon mari; ma main

se débattait ainsi qu’une souris prise au piège; insensiblement et

toujours à l’abri de son paletot, le brigand finit par maîtriser mon

avant-bras en l’insérant entre son coude et son torse; tu vois d’ici le

drame intime; j’avais une peur atroce que Roger ne se détournât vers

nous. Heureusement, tandis que je me démenais, on projetait sur un écran

des images lumineuses, au bénéfice desquelles on avait baissé la

lumière. Je renonçai à lutter.

Alors, maître de la situation, Abdul-Hamid desserra un peu les doigts et

se mit à me caresser la main doucement, très doucement. J’éprouvai une

curieuse impression, à la fois agaçante et délicieuse; je la ressentais

à travers le gant, elle était ainsi lointaine et précise à la fois.

Ayant pris mon parti de ce que je ne pouvais empêcher, je passai cinq

minutes vraiment inédites; tu n’as pas idée de tout ce qui me

tourbillonna dans le cerveau durant ces instants; je vécus un roman

fantastique, rempli de péripéties folles et d’incidents assez baroques.

Cette caresse, d’une sensualité si vague, me poussa vers des rêveries

que je n’avais jamais eues avec cette netteté. Même aux heures de

sommeil où la cohue des visions se presse en notre tête, je n’avais pas

connu un pareil désarroi...

Enfin il lâcha ma main et je sentis presque du regret que cela n’eût pas

plus duré; mais il était temps que le jeu cessât. On releva la rampe,

tandis que le piano attaquait une marche de sortie. Je me ressaisis;

j’étais furieuse, je m’en voulais de m’être abandonnée à ce manège.

Dame! il faut bien l’avouer: à la fin, le bras ne serrait plus...

Je résolus de perdre mon Espagnol dans la foule; j’y réussis en tirant

Roger d’autorité; c’est-à-dire que je gagnai quelques mètres d’avance,

suffisants pour nous permettre de donner notre adresse au fiacre sans

être entendus. Comme nous partions, mon persécuteur sortait du

_Bouis-Bouis_; le cocher disait à Roger:

--C’est dans le quartier Monceau?

--Oui.

L’autre a dû saisir le renseignement au vol; mais s’il me déniche dans

le quartier Monceau, sans avoir ni mon nom ni mon adresse, c’est qu’il

possède une riche persévérance.

Ne te moque pas de moi; en somme, je suis désolée de me savoir aux

trousses une espèce de Mexicain; je n’ose plus quitter l’hôtel, je

redoute de le trouver de planton à ma porte; et si on apprenait une

pareille histoire, quel ridicule! «Oh! la petite comtesse de Luz qui

flirte avec un homme jaune!» Et les interrogations narquoises: «Qui

était ce Jus-de-Réglisse, qui vous serrait de si près au _Bouis-Bouis_?»

Ne montre pas ma lettre à Gérard, je t’en supplie; il n’est pas assez

discret; gardons nos secrets entre femmes.

J’ai fait toutes les commissions indiquées dans ta lettre; j’ai vu le

fourreur, il prendra ton manteau de ta part chez M. Censy, avec les

autres pelleteries; nous sommes en avril, c’est le printemps, sauf

erreur, car le froid est plus pinçant que jamais. Je vois tous les trois

jours Valentine le soir. Chaque fois elle me confie mille amabilités à

ton adresse. C’est de la monnaie de guenon; si tu ne t’arranges pas avec

ton mari, les plus empressées te tourneront le dos, voilà mon avis.

La modiste livrera dans une quinzaine; les modes ne sont pas encore

sorties, à cause du froid. Pour les gaufrettes, tu les recevras par

colis postal; j’ai mis sur la boîte: _Médicaments_, afin de rassurer les

Sœurs.

Je t’embrasse bien fort; amitiés à Gérard.

IV

DANS LA NUIT

ROSETTE

Je crois plutôt que c’est une fée!

TRIVELIN

Oh! oh! Il faudrait s’en assurer.

_La Reine Mab_, acte III.

Excuse-moi, ma chérie, j’aurais dû te donner des nouvelles plus tôt;

mais rien ne pressait, les négociations sont en bonne voie; quant à moi,

je n’ai pas eu le loisir de te répondre, je suis mêlée à un véritable

roman; tu sais, je commence à croire que c’est l’Aventure, la belle

Aventure; on me l’aurait annoncé il y a trois semaines dans les cartes:

«_Un homme brun... pour la bagatelle... ayant de l’argent... Méfiez-vous

d’un blond..._» j’aurais haussé les épaules. Aujourd’hui, je me rends à

l’évidence: il y a «un homme brun» dans ma vie, et j’ai bien peur que ce

ne soit «pour la bagatelle».

Après tout, tant pis! je ne suis pas allée le chercher, il découvrira

bien un jour que je me moque de lui, et, vrai, il faut être fat comme il

l’est pour ne pas voir clairement combien il m’amuse.

Le jeu n’est pas méchant; dès qu’il deviendra dangereux, je l’arrêterai;

j’aurai ainsi tous les avantages d’une intrigue sans les désagréments;

j’aurai le mystère, l’inquiétude, le secret à garder, la confidence à

t’écrire, une occupation de pensée; je combinerai des rendez-vous, je

débiterai du sentimentalisme à la grosse et je m’imaginerai que je

trompe mon mari.

Mais pour aller plus loin, que non! Me vois-tu... hum!... et avec cet

homme de couleur? Tu te rappelles quand Glaris racontait que la duchesse

de W... s’était offert un lutteur turc des Folies-Bergère; une fois

bonne fortune faite, le lutteur ne voulait plus s’en aller de chez elle,

et on a dû chercher des gardiens de la paix pour l’emporter. Ce souvenir

suffit à garder ma vertu (on dirait un vers de Racine). Roger pourrait

me permettre l’intermezzo que j’essaie en ce moment.

D’ailleurs, je suis sûre de moi, je saurai rétablir les distances, sans

avoir recours aux gardiens de la paix. Je me divertis à complètement

affoler mon amoureux; je goûte le plaisir des dompteuses. Je t’assure,

une cravache, des jupons de gaze, un corsage noir étoilé de médailles et

mes cheveux dénoués, voilà le costume qui me siérait.

Quand t’ai-je écrit en dernier lieu? Il y a au moins huit jours? Oui. Le

lendemain je pensais un peu à Bon Zan (Jus-de-Réglisse, mon amoureux),

puis, le surlendemain, je lui accordai encore une aumône de pensée;

trois jours après, je ne songeais plus à personne; j’avais repris ma

tranquillité, j’osais monter en voiture sans regarder auparavant les

trottoirs environnants. La semaine s’écoula, vide d’incidents.

Un soir nous passons chez Valentine après le dîner, c’est-à-dire que

Roger m’y conduit avant d’aller à la Salle des Sociétés savantes.

(Quand Roger m’annonce la Salle des Sociétés savantes, je n’ai qu’à

regarder le flacon d’odeur et l’envoi du fleuriste; je suis fixée.

Pauvre homme! s’il se doutait de ce que j’en pense, il économiserait ses

cotisations annuelles aux susdites Sociétés. Dire que, par-dessus le

marché, je suis obligée de lui faire des scènes de jalousie, par-ci

par-là, dans les neiges, pour n’avoir pas l’air indifférente; sinon il

se vexerait. Enfin!)

Donc, Roger devait me reprendre vers minuit; il faut lui rendre cette

justice: il est expéditif. Trajet, causerie et... le reste compris, deux

heures lui suffisent pour ses escapades.

J’étais à peine depuis dix minutes chez ma cousine, je me sentis un peu

souffrante; je priai Valentine d’avertir mon mari à son retour et de lui

dire que j’étais rentrée. On me proposa de me reconduire, on insista, je

refusai; nous demeurons tout à côté, la rue Brémontier coupe l’avenue de

Wagram. Sans doute l’avenue de Wagram, la nuit, n’a rien de très

rassurant, mais je m’affermissais en songeant à des sujets gais, à toi,

à la petite fille de Valentine, à un livre que je lis avant de

m’endormir; et je marchais, je marchais!

Je n’étais plus qu’à cent mètres du tournant où d’ordinaire je dépose ma

peur et relève la tête, quand j’entendis des pas derrière moi.

Le sang me sauta aux oreilles, je me dis:

--Ça y est! Un voleur! S’il voit mes bijoux, je suis fraîche!

Et pas un passant dans l’avenue, pas un agent (nécessairement; ce

quartier les attriste). Les pas se rapprochaient; alors je prends ma

lâcheté à deux mains et je me mets à courir; l’autre court aussi, plus

vite que moi; rattrapée, je me retourne, et je me trouve nez à nez avec

le fameux Ramon qui me salue gravement de ces mots:

--Bonsoir, chère madame. Comment allez-vous depuis l’autre semaine?

J’ai tout de suite ressaisi mon aplomb:

--Vous me ferez donc peur chaque fois que je vous rencontrerai?

--Oh! que je suis confus! Aussi, vous vous sauvez!

--C’est que vous courez après moi! On prévient!

--Je ne voulais pas vous suivre; c’est mal élevé...

--Vous vous en apercevez?

--Je voulais vous dépasser, puis revenir sur mes pas, vous saluer comme

par hasard et vous parler.

--Maintenant, laissez-moi continuer mon chemin; je rentre chez moi, et

si mon mari...

--Oh! votre mari n’est pas pressé!

--Au contraire; et vous me mettez en retard...

--Votre mari est, à cette heure-ci, rue Jasmin, à Auteuil.

(La Société savante de mon mari est à Auteuil, paraît-il; mais de qui

Chocolat tenait-il ce détail? Je le lui demandai tout bonnement.)

--Je devrais vous le laisser ignorer, me répondit-il. De la sorte, vous

auriez de moi une meilleure idée; je me poserais comme un être

mystérieux qui sait tout ce que l’on désire lui cacher. Allons, j’avoue:

l’autre jour, j’avais entendu ce monsieur blond... votre mari, n’est-ce

pas?

--Oui.

--Je m’en doutais... Il avait donné au cocher votre adresse, mais trop

bas pour que je l’entendisse; l’autre s’est penché en disant: «C’est

dans le quartier Monceau?» Un instant j’ai songé à m’accrocher derrière

la voiture afin de savoir où vous alliez; je suis très leste. Mais ce

n’était pas pratique; j’aurais attiré l’attention du cocher, au moins

celle des passants, j’aurais amené des complications fâcheuses...

--En effet.

--Je m’en suis remis au Hasard, au bienfaisant Hasard qui arrange

toujours les événements de manière à réunir ceux qui doivent être

réunis.

--Nous deux, par exemple?

--Parfaitement; tenez, vous partiriez demain pour Pernambouc sans

m’avertir; la première personne qui vous saluerait à votre débarquement,

ce serait moi.

--Pourquoi vous plutôt qu’un autre?

L'aventure · 第 1 / 10 段