Lorsque le vers—qui n’était pas sorti d’un seul et souple jet, mais

d’une fatigante et poignante compression—enfin eut allongé ses

douze lents anneaux sur le papier, et qu’Albert solennellement le

considéra, la plus amère des stupeurs remplaça le travail dégoûtant

de l’enfantement. Telle la mère, qui après avoir gémi, hahané, hurlé,

s’être tordue, regarde le fruit de ses douleurs et n’aperçoit qu’un

avorton. Albert reconnaissait à peine l’enfant de sa pensée. Quoi,

cela, ce non-sens, ce crachat correspondait à la splendide évocation

idéale!—Honteux! honteux!—Ce caricatural morpion devait représenter

sa pensée, sa noble pensée!

Il corrigea, gratta, reprit, changea l’épithète de vingt façons,

fortifia le substantif, mouvementa le verbe, rangea, rerangea,

dérangea, contrerangea, surrangea l’ordre des mots: le résultat—à son

jugement—en demeura déplorable. Sans doute, en comparant son vers—ce

vers fabriqué comme on fabrique une table, artificiel, convenu,

inexact—à quelqu’un des vers hautement signés qui peuplaient son

souvenir, il ne le voyait inférieur ni par la facture, ni par l’esprit;

et si, calmement, longuement il pénétrait ceux-ci, en se supposant leur

père, il ne les trouvait nullement moins niais, ni moins détestables

que le sien.

Mais, ce vers n’exprimait pas ce qu’Albert voulait dire; en le lisant,

le lecteur ne pourrait pas sentir ce qu’Albert sentait; ce vers était

taré d’impuissance: et cela suffisait.

Impuissance partout: et dans le fond et dans la forme.

La langue humaine n’était pas capable d’être le trucheman de l’âme.

Albert termina le morceau. Il en fit d’autres. Il composa la valeur de

deux ou trois volumes. Aux moments de bonne humeur, il riait de voir ce

travestissement. Aux heures d’aigreur—bien plus nombreuses—il était

malade d’un déboire énorme. Chaque nouvelle page rivait plus avant la

sensation désastreuse de son impuissance. Car il méprisait assez le

vain renom d’auteur, pour ne pas trafiquer d’œuvres qui n’étaient que

le dévoiement spécieux de sa pensée.

Et tout prenait le chemin du tiroir, de la poussière, de la honte.

[Illustration]

XX

LE PARNASSE

Les autres ...

Il voulut connaître les autres.

Pour _quoi_ travaillaient-ils, puisqu’il était manifestement impossible

à un homme de déposer son cerveau sur du papier pour le présenter tel

quel et tout cru à d’autres hommes.

Pour quoi?

Cette curiosité le hantant, il ne tarda pas à fréquenter la portion

abordable du monde littéraire.

La portion inabordable se composait des trois quarts des écrivains

communément rassemblés sous le qualificatif d’«arrivés.» Ceux-ci

restaient clos dans leurs temples comme des bouddhas, et les mortels

n’osaient les approcher que des présents aux mains et avec des

balancements d’encensoir. Ces solennelles momies ne devaient, du reste,

différer des premiers que par le rabougrissement de leurs passions, par

une plus forte couche de ridicule et par un orgueil passé à l’état de

stratification. Nul besoin d’essuyer leurs gâteux mépris pour les juger.

Le quart abordable—des célébrités jeunes ou feignant de l’être—et

la race compacte des grimpeurs du Parnasse—depuis ceux qui n’avaient

plus que quelques rocs à escalader pour mordre à leur part de nuages,

jusqu’à ceux qui levaient en tremblant la cuisse pour ajuster leur

premier pas—avides de réclame, de popularité, de brouhaha, de

bousculade, s’ouvraient à tout venant, se publiaient, s’affichaient

sur les trottoirs et aux devantures des cafés; et chacun pouvait les

tutoyer et leur taper sur le ventre, jusqu’au moment où, se sentant

assez forts, ils se juchaient à leur tour sur leur maître-autel et ne

laissaient plus avancer que les thuriféraires.

C’était un poète bien vaniteux que Clodomir de Bêlovent. Depuis qu’il

avait inauguré une série de jolis petits volumes d’un rose pâle,

mignons, coquets, intéressants comme la peau d’une délicate Anglaise

mourant du spleen, et qui sortaient tout parfumés de chez l’éditeur

à la mode, Clodomir de Bêlovent avait peu à peu disparu de chez ses

anciens amis les bohêmes. Mais on le rencontrait chaque jour entre

quatre et cinq sur le boulevard, entre cinq et six au café Américain,

et, la soirée, au bal d’une comtesse, au dîner d’un banquier, au

souper d’une cocotte, dans n’importe quel salon de l’aristocratie, de

la finance ou du cosmopolitisme, où il y avait des benêts à éblouir

et un chuchotement pâmé d’éventails autour de lui. Albert l’avait

connu autrefois: et son étonnement avait été de voir l’insipide

gueux de jadis engendrer tout-à-coup ces balivernes mélancoliques et

sentimentales, qui faisaient la conquête des femmes. Clodomir avait

coupé ses immenses favoris jaunes; il portait la moustache fine et

soyeuse. En même temps un changement général: une élégance mièvre, des

bijoux aux doigts, un monocle à l’œil, les souliers les plus pointus

de Paris, le chic du chic, avec des airs découragés de songeur triste,

pour demander un bock ou allumer sa cigarette.

Ce coquin-là poète!

Et des doutes venaient à Albert sur la sincérité de sa vocation.

Avait-il été lancé dans ce déshonnête métier par le despotisme d’un

état d’âme qui veut s’exprimer, se soulager avec la révélation

irrésistible de son mal, la mise à nu, le dépouillement et la plaie

exposée—seule circonstance atténuante à l’abjection de l’étalage?

Il le surprit un jour, la tête en train par quelques cognacs et en

velléité d’épanchements.

«Mon cher Bêlovent, vous êtes un homme extraordinaire, un génie, un

véritable poète» débuta Albert imperturbablement.—En tout autre état,

Clodomir se fût, sans doute, gobé et rengorgé. Mais, par fortune,

l’alcool lui mettait des franchises.

«Un véritable poète!» bégaya-t-il en s’allumant. «Il n’y a pas de

véritable poète. Moi et les autres nous ne sommes que des faiseurs.

Nous avons de l’habileté, jamais de génie. Nous écrivons pour tous

les motifs possibles, excepté pour l’amour de l’art. N’est-il pas

évident que si nous brûlions d’une pure passion, nous ne publierions

pas nos vers? Celui qui aime une femme, en fait-il une femme publique?

La promène-t-il seulement dans la rue? Il la cache soigneusement, la

garde pour lui seul et ne la cultive que s’il est loin des regards

indiscrets; il ne s’en vante pas, il n’en parle pas: il l’aime. Or,

le poète publie: donc, il n’aime pas. Pour lui, le but ce n’est pas

l’amour, mais la publication. Il ne reste plus qu’à chercher les motifs

de la publication.»

Chez Clodomir de Bêlovent, les motifs n’étaient que trop clairs. S’il

bichonnait ces petites tristesses factices attachées de faveurs, ce

n’était ni qu’il fût réellement triste, ni qu’il éprouvât le besoin de

faire part de sa tristesse aux autres. Il exploitait ce filon, trouvé

par lui, comme on exploite tous les filons: une simple chance, cette

capacité à polir de pâles strophes langoureusement galantes, qu’il

s’était découverte et dont il profitait de l’exacte manière dont un

propriétaire foncier découvre une mine dans sa terre et en profite.

Clodomir était poète pour ne pas être un vaurien: cela lui servait

d’entrée dans les salons, dont raffolait sa gloriole, et dans les cœurs

des petites cocodettes, dont se délectait sa fatuité. A le lire, on

pressentait que sa poésie n’était qu’une pose; à le voir, on en était

certain. Et rien n’indignait autant que d’entendre ce poète parler la

plus sotte prose qui fût au monde.

Mais c’était encore le plus sortable de l’espèce.

On parlait beaucoup de Juteux: une force, un vent qui se levait.

Juteux avait débuté par un volume énorme, écrit comme on donne un coup

de massue, pesant d’invectives, de choses lourdes pour effrayer et

produire du bruit. Le livre avait fait scandale, un scandale cherché,

voulu, avec un arrière-tintamarre de gros sous. Juteux triomphait.

Son ventre d’éléphant, sa massive face d’hippopotame se distendaient

et s’épataient en satisfactions. Oh! l’animal! Non, la grossière

machinerie, éhontément peinturlurée de réclames, propre à stupéfier

les masses et à encaisser l’argent! Tout ce que le marchand contient

d’ignoble, de goulu, d’emmagasineur et de matériel se rassemblait dans

l’esthétique de cet auteur d’avenir. Il parlait de ses livres comme

un industriel de ses actions, et supputait leur vente à l’égal d’un

commerçant de denrées. Le diable sait ce qu’il avait fait du vers: une

chargée croulante de comestibles offerts en pâture à l’appétit vulgaire

de la foule! Or, Juteux excité clamait: «Fini, le vers: ça ne donne pas

assez. La prochaine fois, je leur f..... un roman!»

Une soif insatiable de gagner quelque chose, qui des rentes, qui une

position sociale, qui un nom, qui des femmes, tourmentait tous les

fils d’Apollon. La rapacité ou la vanité: voilà le seul mobile qui

les poussait à gribouiller du papier. Et ils osaient parler d’art!

L’hypocrisie était si écœurante, qu’Albert se prenait à mépriser les

écrivains plus encore que le reste de l’humanité—à leur réserver un

mépris spécial.

Tous crapules!—A l’exception de quelques groupes de très jeunes

gens—bafoués ou inconnus—qui—n’était-ce point encore une

pose?—cultivaient, désintéressés du monde, les navets de la vallée de

Tempé, ils parurent odieux à Albert, parce que, au lieu d’être arrivés

comme lui à la poésie par un chemin de rancœurs et de désillusions,

celle-ci était pour eux le moyen de parvenir et la plus palpable des

ambitions.

Vil était, sans doute, le poète tel qu’il le comprenait—un malheureux

assez incapable de vivre, pour n’avoir plus de forces que pour

pousser des plaintes—tel qu’il se sentait lui-même, tel qu’il

aimait à en découvrir quelques-uns dans l’histoire des littératures:

mais plus abject, certes, celui qui, l’imagination fleurie imite

artificiellement, pour en jouir, s’en faire de l’or ou des grelots, le

cri rauque ou geignant qu’au premier a arraché la misère.

XXI

DÉCRÉPITUDES

Et de fréquents pensers l’envahirent.

Oh! comme du sein de sa grandeur intime, le chaos s’engendrait vers

des avenirs confus et vastes! Il méditait sur le relatif et l’absolu,

trouvant certain ce qui ne l’était pas et incertaines les plus sûres

vérités. Où allait-il? Où visait-il? Déjà les étoiles lui avaient

appris que l’univers immense se souciait peu de ses désirs et de ses

peines: dans les myriades d’entités, que l’une existât ou n’existât

pas, qu’est-ce que cela faisait au tout? La société le négligeait, le

système solaire le méprisait, le gouffre des cieux l’anéantissait. Et

l’infini de l’espace n’était rien: il y avait encore l’infini du temps.

Que serait-il après la mort?

Cette question le tracassait, car quoiqu’il eût feint devant ses amis,

et souvent devant lui-même, de l’avoir depuis longtemps élucidée, elle

n’en restait pas moins monstrueusement interrogative en son esprit.

O dilemme! L’homme entre deux néants l’épouvantait, et l’éternité

l’épouvantait. Il resta souvent songeur, à cette période de sa vie,

reculant devant le problème, l’envisageant pourtant comme par une

attraction malsaine.

Do, ré, mi, fa, sol ... Sa voisine tourmentait un Erard.—Or, Albert

se demandait si, semblable aux notes, il disparaîtrait, fugitif, après

avoir—quelques instants—lamentablement ébranlé deux ou trois mètres

cubes d’air: cacophonie éparse et stérile. Il ne lui plaisait nullement

qu’une désagrégation de ses molécules animées s’épandit en poussière;

se dissoudre et que des parcelles de lui reparussent sans conscience

dans un pistil de fleur, dans le poil d’une chèvre, dans l’eau noire de

quelque marécage, dans les miasmes d’une cité—respirés par cent mille

poumons empestés—lui paraissait un mince régal.

D’un autre côté, l’idée seule d’une possibilité de survie au-delà

du corps lui déplaisait encore plus. Une seconde existence! Et dire

que des gens se faisaient chartreux pour se l’assurer! Ils étaient

donc bien contents de celle-ci! Serait-ce au moins une jouissance

perpétuelle? Mais cette perpétuité même constituerait le plus

nauséabond des supplices. Il valait mieux presque l’extinction—dont la

pire tristesse ne consistait-elle point à disparaître sans savoir le

pourquoi d’avoir paru?

En l’état de victime où il se voyait, où il voyait chaque être sur

la terre et les soleils dans le ciel—état de victime, ou d’esclave,

ou plus simplement de rouage, de minuscule dent d’engrenage dans une

machinerie gigantesque et féroce—il jugeait certainement toute révolte

ridicule: néanmoins, dompter toute révolte, ô entreprise difficile!

Albert ne voulait pourtant pas sécher dans la peau d’un de ces rebelles

à la loi, qui s’égosillent de leurs imprécations et soulignent chaque

crispation de leur cœur par d’ineptes cris de rage. On plaint d’un

haussement d’épaules le condamné à la décollation, qui se fait porter

de force à l’échafaud et étourdit le public de ses lamentations. Se

résigner, subir, souffrir, voilà la conduite que suivaient les esprits

sensés, raisonnables, lorsqu’ils se reconnaissent inaptes à éprouver le

délice de la vie.

Tenir une contenance!

Fallait-il alors tenir une contenance, garder une démarche noble, poser

à l’œil du monde pour un sceptique, un blasé, qui est définitivement

dégoûté du globe, mais qui sourit quand même?—Cela a vraiment du chic.

Ainsi, encore des arrière-pensées!

Non: cela supposait une force toujours grande et toujours une

préoccupation de se faire une figure. Au loin, tout ça! Ne s’inquiéter

de rien, ignorer si l’on montre du courage ou si l’on prête à rire, ne

plus devoir compte à des gens qui regardent.

Où l’amour propre va-t-il se nicher: jusque dans une résolution de n’en

plus avoir!

Holà ho! l’individu du parterre! Aviez-vous payé votre place en

entrant? Vous n’aviez pas la monnaie nécessaire. Déguerpissez! Vous ne

saurez pas si la pièce qu’on joue—dans laquelle vous auriez dû jouer

vous-même, car acteurs et spectateurs se donnent la réplique—est une

tragédie ou une comédie. Vous n’avez pas le droit. Vous avez beaucoup

vu et rien du tout compris. Vous êtes un imbécile encore plus qu’un

intrus. Hop! à la porte!

Nous y voilà donc! les choses n’étaient pas gaies, mais ni sérieuses.

Ça devait-être bien égal! Se laisser aller!

Où?

N’importe.

Essayer de jouir?

Non.

Le contraire?

Non.

Alors quoi?

??

Cela signifie?

On ne sait pas.

Albert soliloquait des heures sur ce thème. Des levains de philosophie

fermentaient encore, impossibles à réduire. A quoi cela aboutirait-il?

A quelque marasme probablement.—En tout cas, il ne lui restait pas

grand stade à parcourir.

XXII

COMME QUOI ALBERT SE DÉCLARA PESSIMISTE

Il neigeait.

L’âtre sans feu semblait une ironie du destin, grisâtre, ridicule,

bâillant de misère et d’angoisse, les chenets vides, la cendre éparse,

hanté des lamentables et vagissants soupirs que, tout le long de la

cheminée, gémissait le vent. Et sentant dans son crâne brûler ses

hémisphères cérébraux comme une bouillie échaudée, Albert trouvait

souverainement déplaisant de geler des orteils et de claquer des dents.

Par les trous d’une couverture qui lui tenait lieu de robe de chambre,

l’air glacé mordait ses genoux et empoignait son ventre. Credieu!

Au Mont-de-Piété son complet vert, son veston jaune, son cérémonie et

ses neuf chemises. Une houppelande restait et d’immenses bottes à

l’écuyère. Plus même un pantalon. Juste ce qu’il fallait pour sortir.

Des pages erraient ça et là, sur le pupitre et à ras du plancher où des

alexandrins rimaient. A grand pas en long et en large, la couverture en

linceul sur son corps décharné, le poète tentait de se réchauffer, déjà

exaspéré, déjà maudissant, déjà ulcéré des lombrics de la désillusion

finale.

Il neigeait.

L’âtre sans feu semblait un éclat de rire grotesque, bouche désossée

aux gencives nues, sèche, poussièreuse, démesurément ricanante. Les

trois chaises dépareillées construisaient un triangle aigu. La pendule

grinçait. Brrr! quel froid!

Albert poursuivait sa promenade à pas plus grands, la couverture

zigzagant en ailes fantasques sur l’épine de son dos.

Il songea à fumer. Il visita sa blague. A peine y trouva-t-il de quoi

bourrer médiocrement le giron de la moins corpulente de ses hétaïres.

Lorsqu’il voulut incendier, toutes les allumettes d’une boîte achetée

la veille furent frottées par ses doigts engourdis sans vouloir

prendre. Hors de lui, il dut passer dans la chambre d’un de ses

voisins pour mendier un peu de flamme.

Enfin, mélancoliquement il fuma sa dernière pipe.

En heurts inutiles, les moineaux affamés qu’il nourrissait d’habitude

venaient choquer ses vitres de leur bec. Pas une miette de pain, malgré

les poches retournées. Ils heurtaient, sautillaient, piaillaient, et

le jeune homme, dans une rêvasserie subite, se figura être l’un de ces

moineaux et frapper lui aussi à coups redoublés contre les cloisons

fermées de l’Inexorable, à travers lesquelles, se les imaginant

heureux, il voyait grouiller les parvenus de tout genre, ceux de l’art,

ceux de la science, ceux de l’industrie, ceux de la banque, ceux du

clergé, ceux de l’armée, ceux du commerce, ceux de la haute noce, ceux

du journalisme, ceux du carambolage, ceux de la jonglerie et même ceux

de la politique. Toc! toc! contre le verre imbrisable s’ensanglantaient

ses ongles. Toc! Personne ne faisait semblant d’ouïr. Toc! Des nausées

le prenaient à la gorge devant cette indifférence universelle. Toc!

toc! toc! Rien. Toc! sacré nom de Dieu, toc!... Il retombait épuisé,

râlant, crevant, enterré dans le givre, immobile et livide, le sang

congelé, le cœur roide.

Il se réveilla.

La faim dans son estomac prenait des proportions béantes. Huit heures.

Il tira sa bourse et compta. Douze sous. Son déjeuner avait consisté

à fumer son avant-dernière pipe. «Mangeons et buvons» se dit-il,

fredonnant un de ses refrains favoris «car demain nous mourrons.»

Il vêtit sa houppelande et ses bottes.

Dans une crémerie honteuse, il s’attabla. D’autres déguenillés

arrivaient aussi, prenaient place et, silencieusement, faisaient leur

repas. Une fumée âcre chargée de goûts de graisse, s’attachait aux

narines, mais personne ne s’en offusquait. Chacun broutait. Une fille

morne apportait les plats et les bouteilles. Albert lui demanda à dîner

pour douze sous. Elle servit un bouillon, un morceau de bœuf, un verre

de vin, un peu de pain. Quand il eut fini, mal rassasié, il voulut

encore quelque chose. On lui rappela durement ses dettes. Il partit la

tête basse.

Et par peur du chez soi désert, il se lança dans Paris.

O Ville! ô Paris immense! ô myriades de maisons! ô grouillement

épouvantable d’hommes! Des rues, des rues, des rues toujours, sans

fin. Eternelle et vivante palpitation au sein du planétaire organisme,

matrice fiévreuse et vibrante, pustuleuse gangrène, volcan, microcosme,

abcès, siège d’infection maladive et cuisante, tout y afflue, tout en

rayonne, tout s’y reflète ou s’en émet avec la propagation aveugle et

sûre des ondulations autour de l’eau remuée, avec le tourbillonnement

fatal de l’océan qui s’engouffre dans le Maelstrom. Mystère! Pourquoi

ce mode-là de la substance? Pourquoi ce perpétuel devenir? N’eût-il

pas été plus simple que rien ne fût? Et ces trottoirs! Que de pieds

ne les avaient pas déjà foulés: pieds de duchesses, pieds de catins,

pieds d’actrices, pieds de majestés, pieds de godelureaux, pieds

de grands seigneurs, pieds de bourgeois, pieds de peuple! Où s’en

étaient-ils allés tous ces pieds? Ils avaient passé: les uns puants,

d’autres sales, d’autres parcheminés, d’autres pleins de cors,

d’autres moites, d’autres secs, d’autres bots ... mais tous avaient

passé. Dès lors, pourquoi les avoir poussés là? Etait-ce pour que leur

cohue fît s’élever dans l’atmosphère cette poussière qu’on appelle la

civilisation? Peuh! maigre résultat! Le monde civilisé n’a, en plus

de la sauvagerie, que la conscience de sa propre inanité. Il s’agite,

bruit, se consume, et ses efforts gigantesques et monstrueux broient

l’individu pour un but qu’il ignore, dans une souffrance dont il ne

profitera pas. Civilisation? Une paire de gifles! N’était-ce pas pour

être civilisé que lui, Albert, se trouvait à présent sans un pantalon

sur la peau, hâve, défait, raté sur toutes les coutures, mécontent de

lui et des autres? N’était-ce pas pour avoir appris le latin, le grec,

les mathématiques, l’histoire, la chimie et la littérature, pour avoir

respiré l’air anémique des lycées, noctambulé à la lueur du gaz et

s’être cru poète, que la vie l’horripilait maintenant comme la plus

fâcheuse des aventures et la plus inutile des farces? Arpentant les

boulevards encombrés, il considérait avec furie la foule, les théâtres,

les cafés et les fiacres.

De nouveau la chambre nue et l’âtre sans feu.

Alors, autant dire tout de suite que le monde était notoirement

mauvais. Puisque aucune des volontés qui constituent les êtres ne

parvenait à se développer au gré de ses désirs, n’était-ce pas dans

cette lutte infinie l’infini de la douleur? Puisque lui, Albert, n’en

arrivait pas à ses fins, n’était-ce pas que la nature humaine était par

essence vouée au mal et au désespoir? Oui, oui, oui, cent fois oui.

Et comme il accentuait ses exécrations par de violents coups de poing

dans les murs, et que les voisins, empêchés de dormir, le menaçaient

de le faire arrêter pour cause de tapage nocturne, il en conçut plus

de haine encore contre la société. Il s’aperçut même que, par une

inconcevable contradiction, les hommes, au lieu de se soutenir les uns

les autres, ainsi que font les condamnés qui marchent au supplice,

s’ingéniaient à se rendre plus amère la destinée par leur réciproque

méchanceté. Comment s’étonner après cela de l’aigreur des caractères

et de l’acerbité des plaintes? L’infortune engendre la malveillance,

comme l’eau de la mer le sel. Ce qui se prouve de la sorte: étant

donnés l’être _a′_ et l’être _a″_, dont l’un souffre d’une souffrance

positive et l’autre d’une souffrance négative, par le principe que

_natura abhorret a vacuo_, le mal de l’un tendra à passer dans l’autre,

jusqu’à consommation de l’équilibre final; et, mis en présence, ce sera

un échange d’insultes, de grossièretés, de tracasseries, de vilains

procédés, de horions et de coups de pieds au bas des reins, parce que

l’équilibre, loin d’être atteint de prime abord, ne s’obtient qu’après

de nombreuses oscillations, semblables à celle du balancier avant

d’arriver au repos. De là: les guerres, les massacres, les tueries,

les exactions, les assassinats, les cours de justice, les assemblées

populaires, les foudres de l’Eglise, les révolutions, les batailles de

philosophes et les journaux réactionnaires. De là cette foule de maux

qui accablent l’humanité, maux de corps et d’esprit, maux de tête et

de cœur, maux aigus, maux chroniques, maux rebelles, maux imaginaires,

maux tuberculeux et maux syphilitiques, dont les trois quarts au moins

n’existeraient pas sans la réaction sociale des sujets les uns sur les

autres.

Et par ce cercle vicieux, Albert revenait à son point de départ,

à savoir: à l’axiome par lequel il avait invectivé Paris et la

civilisation.

Comme il se couchait sur ces idées, sentant bien que le sommeil était

son unique refuge, le lit, privé de duvets et de draps, lui parut

extraordinairement frigide. Il s’enroula dans sa couverture, jeta sa

houppelande sur ses pieds, mais l’immobilité où il se forçait, espérant

dormir, se traduisit dans sa chair en picotements désagréables. Les

yeux clos, les poings crispés, il rageait. Au bout de deux heures, il

se leva, et, dans un accès de colère à son comble, il brisa une des

chaises et en engrossa la cheminée pour faire du feu et se chauffer.

Malheureusement, le manteau hiémal du toit, fondant un peu, avait

inondé le foyer d’une mare dégoûtante. Il lui fut impossible de voir se

comburer un seul brin de paille. Oh! chiens d’humains!

Il se recoucha.

Evidemment, il n’y avait qu’un moyen d’en finir: faire un trou dans la

Terre, remplir de poudre et faire tout sauter.

Il se tordit désespérément sur le sommier, les jambes grêles, les

genoux serrés l’un contre l’autre, plié en deux, figé et la verge

recroquevillée. De son âme, un cri s’échappa, où se résumait la

situation: «Je suis pessimiste!»

Et l’écho seul des parois lépreuses répondit: «Pessimiste!»

Il neigeait.

[Illustration]

XXIII

L’ÉVOLUTION D’UN PESSIMISTE

Il y a cent manières de devenir pessimiste.

Il n’y a guère, au contraire, que trois façons d’évoluer, une fois

qu’on l’est.

Albert · 第 7 / 8 段