Des femmes partagèrent avec lui des gains que quelquefois il les aida

à réaliser. Ce fut un pas franchi si vite, avec tant d’aisance! De

loin, cela semble monstrueux, phénoménal: en réalité, cela se fit si

naturellement, que ce n’était qu’en y réfléchissant de bien près que la

morale se trouvait outragée. Il battit le pavé, rechercha les pires

ivresses, celles des eaux-de-vie frelatées, parfois actif, tumultueux,

intrépide comme un marlou aux aguets, parfois le plus indolent, le plus

oisif des lazaroni. Il n’alla pas jusqu’à détrousser les passants,

au crépuscule, dans une voie isolée et à la cadence lointaine du

pas des sergents de ville sur un trottoir; mais il fut associé à de

vilaines besognes de prostitution, trouvant même un méchant plaisir

à débaucher des jeunes filles honnêtes, à leur inoculer savamment le

vice, à les lancer dans des vocations étranges et à les suivre du

regard en se disant: «C’est moi qui ai déterminé cette existence.»

Plusieurs laissaient le protecteur de la première heure en arrière,

faisaient leur chemin, montaient dans la direction donnée, montaient

si haut qu’on les perdait de vue. L’une, qui possédait un semblant de

voix et un torse de Pradier, après avoir débuté dans une brasserie de

Montmartre, où elle gringottait des couplets d’Albert, s’éleva à la

dignité de clou de beauté dans un théâtre d’opérette et fit coucher

tout Paris dans son lit—à raison de cinq cents francs par nuit. Une

autre, qui pour de simples soupers trafiqua de son corps sur toute

la butte, en descendit, un soir, conquérante, et deux semaines après

était installée magnifiquement rue de Courcelles par un prince qu’elle

grignotta jusqu’à l’os.

En somme, et même aux jours bons, où il avait un louis à dépenser, le

dégoût croissait, et un mortel écœurement menaçait de tout vomir à

brève échéance. Des bouffées de colère, aussi, lorsqu’il songeait à

cette colossale bévue qu’était sa vie. Oh! s’être donné tant de peine

et avoir abouti à ce fiasco! L’exaspération, dont à de certaines heures

brûlait sa tête, était l’exaspération de l’impuissant, qui n’a pas su,

comme le vulgaire troupeau, s’avachir dans la végétabilité niaise,

croupissante et normale de la société, et qui, après de fous efforts et

des révoltes, s’aperçoit que cet avachissement constituait, au fond, la

sagesse.

XVI

LE GRAND ZUT

Il faut dire qu’il avait cru trouver non pas le bonheur, mais le moyen

d’égorger le temps dans cette extraordinaire vie à tout casser, dans

cette furibonderie de noce et ce tapage de toutes ces ivrogneries à la

fois sur la grosse caisse de l’immense foutaise.

Le moyen d’égorger le temps.

Car pour le bonheur, Albert savait depuis longtemps qu’il n’existait

pas.

Cependant, celui-là, pas même, n’avait été manifesté comme possible:

le temps pesait toujours de ses implacables ailes, alourdies encore

par la charge des satiétés, sur son ventre, son dos, ses épaules, son

cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie, sur ses espérances et

ses désespérances, sur son passé, sur son actuel, sur son devenir,

sur tout ce qui était lui. Il n’avait pu parvenir à oublier son être

dans une noyade au gouffre de la société, quelque ardent qu’il eût été

à s’y plonger absolument, à s’y perdre. L’essence de l’ennui restait

immuablement croupissante dans les bas-fonds de son âme, semblable à

ces marais noirs des pays à tourbières, décomposant autour d’eux les

herbes, et où s’enlise le pied.

Que faire?

La vie honnête et travailleuse avait mangé son enfance, le laissant

inane, plein de nausées. L’autre, essayée par contre-partie, dévorait

sa jeunesse sans provoquer moins de dégoûts.

Dilemme: Ou ceci, ou cela.

Mais, si ceci ne valait pas mieux que cela?

Alors, zut!

Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie, la sagesse dernière,

le mot du tout et le mot du néant, l’abîme. De là, le monde sortait;

il rentrait là. Océan, fin, loi, commencement, terme, ce monosyllabe

cynique, sifflant comme un nid de vipères, gladiolé ainsi qu’une

flamberge dégainée, exprimait seul la cervelle humaine insuffisante

devant l’énigme de l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle sublime

à travers l’espace éruptait le résumé de soixante siècles. En trois

lettres, c’était le cri d’angoisse d’un trillion d’hommes. On y sentait

vibrer les infinies révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts:

Caïn avec ses luttes fabuleuses, dont les échos ont parcouru les âges,

Babel, l’héroïque folie des époques jeunes qui voulurent escalader le

ciel, le déluge, la dynastie entière des Pharaons, la guerre de Troie,

la bataille de Cunaxa, l’invasion de l’Italie par Annibal, alors que

Rome fut à deux doigts de sa perte et que le consul Paul-Emile périt

misérablement, la destruction de Carthage, l’assassinat de Jules-César

et la crucifixion de Jésus-Christ, les déportements de Messaline,

l’avalanche des Barbares sur les deux empires d’Occident et d’Orient,

Roland à Roncevaux, Charles-le-Gros berné par Charles-le-Simple, la

prise de Constantinople par les Turcs, les victimes de l’Inquisition,

Luther à Worms, le roi François I^{er}, qui mourut de la vérole,

les dragonnades, Louis XVI, M. de Cambronne à Waterloo, le siège de

Paris et la littérature écrasée par le journal. C’était l’écœurement

universel jaillissant, bref. C’était l’antipathique sympathie des

êtres les uns pour les autres s’ébruitant en un même soulagement.

Dans l’orage de la vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel se

déchargeait l’électricité de colère contre le sort qui saturait les

fronts tourmentés. Avec une envergure d’aigle et une raideur de flèche,

il partait contre le destin, flagellant Dieu, arrachant un lambeau de

chair saignante à l’inexorable.

Zut, c’était l’éclat de rire strident du minime contre le maxime.

Oui.

Albert, faisant ces réflexions, perçut une larme de sueur qui filtrait

entre ses deux yeux. Il prit son mouchoir de poche et s’essuya le nez

délicatement. Au dehors le temps était beau, et les premiers bourgeons

des feuilles, perçant les écorces des marronniers, pointaient en vert

sur la sécheresse, hier encore introublée des branches. Promeneurs et

promeneuses vadrouillaient. Par dessus, soleil.

Que les gens étaient bêtes!

Ou plutôt qu’ils étaient bêtes objectivement!

Car, Albert, se voyant par l’imagination au milieu de cette foule, se

trouvait aussi bête que les autres.

Subjectivement, ils ne l’étaient pas: chacun d’eux avait un for

intérieur comme lui; chacun d’eux vivait aussi une vie ignorée, sentant

une infinitude de choses trop fines et trop indicibles pour se refléter

sur le masque niais des physionomies; chacun d’eux était l’esclave d’un

tempérament.

Mais, si une volonté libre, immanente ou transcendante, avait voulu

cela, à elle devait remonter l’ignominie: elle seule était alors la

_Bêtise_.

Que savait-on?

Et l’effondrement des idées mettant le trouble dans sa tête, Albert

fut saisi de la folie de hurler «zut» à pleins poumons. Ce besoin

lui brûlait la poitrine: c’était un poids qu’il lui fallait projeter

exaspérément, expulser sur les nuques des satisfaits, vomir contre

l’existence pour à la fois s’en moquer et s’en venger.

Il le vociféra dans son logis, furieux, les poings en l’air.

Puis, trouvant que ce n’était pas assez, il voulut monter sur le toit

pour le lancer aux quatre vents.

Les cheveux épars, il grimpa au grenier, passa par une lucarne et gagna

la plus haute cheminée.

De là, on dominait tout Paris.

Des couvreurs qui, d’une maison voisine, l’aperçurent avec ahurissement

surgir de dessous les briques, s’étonnèrent de ses grands gestes

d’aliéné, semblables à des malédictions. Ils le virent se pencher,

comme du haut d’un tribunal, sur l’étendue. Ils l’écoutèrent charger de

son imprécation rageuse la ville grotesque. L’hilarité et l’effroi les

prirent en même temps.

Zut!

Voilà tout ce qu’Albert savait jeter à la vie.

Zut!

Dante, Lucrèce, Pascal et monsieur de La Rochefoucauld n’auraient rien

pu imaginer d’autre.

«Zut» lui sortait flamboyant des entrailles, avec toute l’éloquence des

termes qui n’ont pas de signification en dehors de l’état d’âme qu’ils

ont pour mission de faire comprendre. Qu’eût été, à côté, la plus

féroce des stances? Qu’eût été un poème cent fois plus beau qu’Hamlet?

Un commentaire: donc, du vide.

Le globe ignoble du soleil franchissait le zénith et versait des

torrents de lumière éclatante sur les choses.

Albert tendit son bras insulteur vers l’astre blanc, le raillant, lui

aussi, dans un dernier «zut».

Puis il saisit ses tempes à deux mains, contint le sang qui y battait,

et, calmé, éclata de rire.

Car «zut» ne veut rien dire, à moins que l’on ne prenne un pistolet et

que l’on ne se tue.

[Illustration]

XVII

COMMENT ALBERT DEVINT POÈTE

Le «zut» formulé se répercuta dans sa pensée en toute une sauvagerie de

grotesques inventions et d’irréparables déchéances. Pendant plusieurs

jours, Albert fut entre la vie et la mort spirituelles, côtoyant la

folie de très près, délirant durant la veille et ne dormant qu’à de

rares heures commandées par la fatigue du cerveau, qui n’aurait suivi

l’esprit dans toutes ses fantaisies. Albert voulut tour à tour devenir

pâtissier, pour s’engloutir dans la matière ou empoisonner les petits

pains de ses proches; toréador pour appliquer sur la plaie de son ennui

l’emplâtre d’une présence continuelle de danger; chartreux, pour parer

au même mal par la méthode homéopathique, qui guérit le semblable par

le semblable; faiseur d’anges, par manière de consolation; homicide,

par philanthropie. Rien de tout cela ne lui sourit en définitive, et il

allait s’abandonner à la plus complète des désolations, lorsqu’une idée

sublime, d’abord obscurément, puis vaguement, puis fantômatiquement,

puis aperceptiblement, puis corsément, puis distinctement, puis

précisément, puis évidemment, une obsession, tenant à la fois du rêve,

du désir et de l’ordre, prit possession de son cerveau, s’y acclimata,

s’y parqua.

En d’alliciantes visions, des mots magiques s’imprimèrent.

Si «zut», disaient ces mots, en vient à être le suprêmement et

l’uniquement d’une âme, si cette âme n’a plus la vitalité qu’exigent

les continuelles pérégrinations de l’humain, si elle ne conçoit plus

la possibilité de l’existence autrement que comme une nécessité sans

amour, si pour elle le tout, le rien, le quelconque s’idemisent jusqu’à

ne plus composer qu’une seule et nauséeuse quotité, si l’éphémère

l’épuise, si l’habituel l’énerve, si le fatal l’ennuie, si dans leur

complexité de désagrégation les mille lobes de la substance grise

corticale battent les cacophonies fâcheuses et molles de l’indécence,

il ne lui reste plus qu’une chose à faire: exprimer ce «zut».

De là à être poète, il n’y a qu’un pas.

Albert se sentit l’âme assez faisandée pour être poète.

Il y eut un temps où l’on considéra la poésie comme le _nec plus ultra_

de l’industrie planétaire. Il en faut bien rabattre. En ces époques

de naïveté et d’enchantement, où la légende charmait, où la vérité

plaisait, rien ne paraissait plus digne de l’ambition d’un homme que

d’éblouir ses frères par d’affriolantes épopées ou par de mystérieuses

compositions lyriques; l’imagination s’envolait aux vagues parages des

lunes, et, sur l’aile des zéphyrs, voguait le long des blanches côtes

où flirtent les formes du rêve et les hauts parfums de l’alleluia. On

voyait alors des mendiants se couvrir de gloire, des laquais honorer

des rois, de roturiers cadets devenir des dieux. Tel chevalier de rimes

fut choisi par la destinée pour drapeau de liberté et de progrès: le

peuple n’associa son nom qu’à celui d’hémistiche et de pathos. Tel

gratteur d’idéal se trouva capable, malgré cela, de rendre quelques

services à son pays: on oublia ses titres politiques pour ne se

souvenir que de ses lombrics. Le poète était le génie, la poésie une

maîtresse blonde avec d’aphrodisiaques yeux et les chairs fraîches.

Aujourd’hui, les simples seuls croient encore à Dieu, aux allumettes

et aux poètes. Tout autre s’est enfin rendu compte du vide immense

qui doit gonfler une âme pour qu’elle en vienne à faire des vers.

Tant qu’une flamme jaillit en elle, nourrie par quelque brindille

restée pure, son énergie s’attache à la matière, la vivifie et la fait

servir aux usages. Le laboureur labourera, le cuisinier cuisinera,

le souteneur soutiendra. Mais de la minute fatale où l’avachissement

rongeur aura éteint les sources du désir, le vers naîtra sur la

pourriture, engendré par la honte de n’être rien et par un dernier

besoin de poser devant l’humanité. Le poète est vil par essence, par

nature, par définition. Il ne peut ni cultiver le sol, ni augmenter

la prospérité publique, ni contribuer au bien, ni museler le mal, ni

procréer des enfants à la patrie; il s’affale dans le plus inutile

des métiers, affiche son intime vie comme une grosse femme, trafique

de ce que les hommes ont la pudeur de dérober à tous les regards; il

ne connaît que lui, ne voit que lui, ne veut que lui; son orgueil

surpasse encore son insuffisance, et il n’est pas loin de se croire le

premier des mortels, pour employer les heures du jour à l’arrangement

méthodique et puéril de mots qui ne servent à rien et n’ont d’autre

avantage que de présenter le même son. C’est un dégoûté tombé dans

l’enfance; un innocent et un gâteux. La virilité lui fait défaut:

impuissant, il n’a pas même le courage de se taire; il pousse de vagues

plaintes, qui seraient pitoyables, si le ridicule ne les rendait

grotesques.

Albert ne se dit pas d’abord toutes ces choses; ce ne fut que plus

tard qu’il les pensa. Il crut, au contraire, à une rénovation complète

de ses espoirs, et, plein de feu, s’accrocha fébrilement à cette

corde que lui jetait la destinée. Deux ou trois poèmes, élaborés avec

tourment autrefois, avaient peut-être laissé en lui le germe de la

folie des vers. Quoi qu’il en soit, il se surprit en adoration devant

le soleil—l’astre fécond de la lumière et du rythme—parce qu’en la

crise farouche, où sa raison avait failli sombrer, l’idée-mère de

la régénérescence lui avait été inspirée comme par miracle. Son âme

se cabra de bonheur, éperonnée et caracolante, prête à dévorer les

espaces et convoitant de ses désirs l’immensité fabuleuse des infinis.

Il lui sembla qu’un souffle majestueux l’emportait sur des ailes

irrésistibles, et que des tourbillons de géniales tempêtes le roulaient

en plein empyrée.

Pourquoi n’y avait-il pas songé plus tôt?

Au lieu d’expectorer contre l’univers ses informes injures ou de

brutaliser le temps pour le faire marcher plus vite, il aurait proposé

ce nouveau but à son action et n’aurait pas usé de vives forces à de

stériles et lamentables imbécillités.

Mais, l’avenir qu’Albert se forgeait par l’imagination le consolait

aisément de ce passé. Evoquer en de magiques phraséologies d’altiers

rêves et de revendicantes ivresses, fumer l’opium des syllabes et

s’étourdir de l’encens bleuâtre des secrètes harmonies, recevoir dans

des coupes ciselées le nectar odorant des tropes, jeter aux publiques

brises les verbes orgueilleux du mépris et des immorales sentences—ô

aspiration vénuste! Une destinée y nichait, une fortune y couvait.

Il ne s’agissait pas d’égaler le moins pelé des précédents poètes,

il fallait innover, présenter aux générations ahuries un caractère

qu’elles ne connussent, ni ne soupçonnassent, quelque chose de

grand, d’épouvantable et d’étrange, une tête de méduse fascinante et

pétrifiante, qui fît crier à tous ou _tollé_ ou _bravo_; ce serait une

abdication de toute tradition, de toute école, de tout formalisme: un

gîte de vertus rares et de vices inquiétants, sans philosophie, mais

avec mysticisme, sans aberration, mais avec insanité, comme quand les

éléments surgissent obscurs des lointains et que de longs éclairs

blanchissent les nues, laissant après eux de rauques et sulfureuses

senteurs.

C’est ainsi que se décida chez Albert une vocation qui devait, sinon

le couvrir de gloire, du moins l’envelopper d’une atmosphère de

cette satisfaction de soi-même, qu’il avait déjà cherchée en de bien

différentes aventures.

[Illustration]

XVIII

RAVISSEMENTS

Le premier jour, il s’en fut à la découverte de ses anciennes pages,

et les retrouva, après quelques heures de recherches, dans le fond

d’un vétuste coffret, rongées par les ans, les acides de l’encre et

les souris. Elles contrastaient extrêmement avec ce qu’elles étaient

restées dans son souvenir. Il lut, et, plein d’indignation et de

dédain, rejeta loin de lui la misérable liasse. Oh! que les passages où

il se pâmait d’aise autrefois lui semblèrent ignobles! La niaiserie des

dix-neuf ans en suintait irrémédiable et banale.

Il fallait autre chose.

Rêveur, parmi les rues, il réfléchit huit grands soirs. Ce ne fut point

sur les lumineux boulevards, où brillent les éclatantes splendeurs

dans un kaléïdoscope perpétuel de jupes, de chapeaux et de roues, qu’il

alla, soliloquant, chercher les règles immuables du beau et leurs

rapports avec les particularités spéciales à son propre esprit—celles,

du moins, qu’il croyait devoir l’originaliser au sein de la cohorte

des talents et de la troupe des aventuriers. Les quartiers déserts

et bizarres l’attirèrent. Le long des trottoirs où résonnait la

solitude des pas, il marcha, sans notion des heures, tandis que,

contre les maisons étroites, de mélancoliques reverbères esquissaient

burlesquement son ombre. Les odeurs nocturnes montaient des pavés

grisâtres. Tout en haut, à peine aperçue entre les toits, s’ouvrait

une obscurité de ciel, épinglée de deux ou trois étoiles. Nul humain

pour le distraire: des bouges s’enfonçant à droite et à gauche, d’où

confusément d’empoignantes haleines s’essoraient. Et la moisissure des

lézardes.

Des illuminations le hantèrent.

En de féériques plaines, des hommes nus couraient. Ils luttaient entre

eux d’adresse et de force. Les zéphyrs caressaient leur peau polie et

brune, glissant avec onction autour de leurs souples formes, si belles

et parfumées de vie, que d’ineffables arts naissaient. Régnait une paix

céleste. Jamais un de ces hommes n’avait frappé son frère par colère ou

ne lui avait adressé d’injurieuses paroles. Le bonheur idéal divinisait

leurs visages, et leurs prunelles égalaient l’éclat du soleil et la

royauté du jour. Mais voilà que ces hommes découvraient tout-à-coup,

luisante comme une bête maligne, sous la glauque voûte d’une caverne,

Astarté. Séduits, ils s’approchaient, ils admiraient: pour la première

fois, ils voyaient la femme. Elle souriait avec attirance, les

hallucinant de ses dents nacrées et de ses regards voluptueux, tour à

tour chaste et délurée, sensuelle ou ironique, toujours corruptrice. Et

la passion de l’amour se déchaînait: avec elle, l’infamie, la haine,

l’ordure, tous les instincts bas et grossiers, le vice, la perfidie,

le crime. Alors, la guerre éclatait, mauvaise, et les degrés mortels

de l’enfer étaient les uns après les autres abominablement franchis.

Un abîme de maux recevait en ses hideuses profondeurs ceux qui, jadis,

étaient heureux. Et, sur les ruines, croissait, montait Astarté, comme

une gigantesque idole dans le ciel rougi, inspiratrice de folie, déesse

et fléau des peuples.

Que de feu! que de cris! que de bouleversement! Une orgie de délire!

un bruissement de catastrophes! De bachiques fureurs étreignaient les

générations de vies; d’immondes joies échauffaient les races à travers

l’immortalité du mal; tout le long des centuries d’ans, se traînaient

étonnament renouvelées, les myriades effroyables de poux, qui se

mangeaient en hurlant, se déchiquetaient, se massacraient, incapables

de penser un instant à leur petitesse et à l’inutilité de leurs

actes! Orgueils! misères! rages! décrépitudes! ignominies! effrois!

balivernes! superstitions! impiétés! sauvages récoltes de sang!

moissons ridicules de mots! despotisme! altruisme! par dessus tout,

l’ineffable _ego_! C’était le monde. Mais, philosophe, sans s’émouvoir,

il contemplait la comédie tragique sans daigner y prendre part; et au

grotesque spectacle des souffrances, suivant le caprice du moment, il

glapissait d’aise ou se tordait de rire.

Puis, des cimetières, des tombeaux, des spectres. Sur des élégances

innommées de cadavres flottaient aux brises sépulcrales de blancs

et fantasques linceuls, tandis que voletaient dans la nuit les

chauves-souris clignotantes. Des danses macabres s’organisaient sur

les pelouses. Le cortège des étoiles dansait aussi au firmament. De

longs ululements, mais qui n’avaient rien de triste, se répondaient,

à ras terre, courant autour des marbres funèbres idéalement froids.

Fête. Aux rameaux pâles des saules pendaient de fines girandoles de

vers luisants, légères comme des feux follets. C’étaient les lustres

du bal. Et des millions de fantômes aux formes indécises, dont les

figures fugitives semblaient très douces, se tenant les uns les autres

par les mains, par les pieds, par les cheveux, glissaient, glissaient,

glissaient et, sur un fond d’inconnu, esquissaient de phosphorescentes

valses.

Tout se résolvait dans une apothéose de la mort.

Ainsi se laissa ravir l’âme d’Albert.

Il n’eut pas un instant le doute amer de soi-même. Les poèmes

aperçus, il les coucherait en rut sur le papier, et plus beaux, et

plus sanguins, et plus riches dans leur enfantement que dans leur

conception. D’étonnantes idées y fourmilleraient. Le «zut» y serait

enchâssé d’or, et sur un piédestal de rutilances il serait monté.

Son rayonnement effraierait, comme celui d’un brillant gigantesque.

L’auteur lui-même aurait peur de son œuvre.

[Illustration]

XIX

IMPUISSANCES

Il se jeta sur une rame, l’esprit en chaleur, pour débuter—comme

essai—par un poème fougueux et génial sur l’espérance: l’espérance au

mal, à la catastrophe finale, au coup de balai qui viendrait nettoyer

tout ça, les orgies, les faiblesses, les apothéoses de sots, les

aventures fieffées des voleurs d’argent, les embuscades aux faibles,

les vénalités, les hypocrisies. Sa tête était brouillée, illuminée,

éclatante; son sang tempêtait, une rumeur indistincte, mais immense,

d’idées s’élevait des profondeurs de son crâne.—Il lui semblait qu’il

n’aurait qu’à prendre une penne, à la tailler, à la plonger dans

l’encre, pour qu’elle se mît fiévreusement à courir, précipitant sur

les pages vierges les torrents qui bouillonnaient dans le creuset de

l’encéphale.

Mais un premier obstacle se dressa—rocher marin aux vagues

déferlantes: mettre de l’ordre dans le tohu-bohu magique, dont les

substances dansaient tellement échevelées, que le fait seulement de les

discerner amoindrissait, paralysait ce tourbillonnement vertigineux.

Malheur! N’était-ce pas une insanité que de prétendre choisir entre ces

chevauchées, isoler l’une d’elle—laquelle?—pour la faire cabrioler

en tête, puis une seconde, puis une troisième, alors que le grandiose

consistait justement dans le tout à la fois de la mêlée? Comment

opérer ce triage désastreux, étiqueter comme des choses mortes ces

vifs-argents insaisissables? C’était l’anéantissement du prodige rêvé

que d’y porter le froid de l’acier, d’opérer la dissection et d’en

cataloguer les débris!

Il fallait néanmoins s’y résoudre. Impossible d’étaler aux yeux

d’autrui la merveille sans la déchiqueter et la servir membre à membre.

Ah! s’il avait pu transporter dans son cerveau pantelant le cerveau de

cet autrui, et lui montrer tout, comme le guide, dans la montagne, qui

conduit le touriste et, tout-à-coup, d’un geste large, à un tournant

de rocher lui découvre un spectacle! Mais non: péniblement, arracher

de ce front, une à une, les pensées! arracher les pétales de la fleur,

les rayons du soleil, les sourires des yeux, les fracas du tonnerre,

les ondes du lac, les plumes du cygne, pour opérer, au dehors du milieu

naturel, une difforme synthèse, une reconstitution lointaine et ratée

de la fleur, du soleil, des yeux, du tonnerre, du lac, du cygne!

A priori, et avant d’avoir rien écrit, par le seul fait de devoir

commencer, Albert s’aperçut que ce ne serait pas ça—ça: le _ça_ qu’il

avait dans la tête. Son œuvre pourrait être quelque chose, mais elle

serait _autre chose_. L’impuissance à exprimer la vision intérieure lui

apparut manifeste, et il en reçut un coup funeste au cœur.

Cependant ... les autres n’avaient pas renoncé à écrire!

Pleurant presque sur la dégradation de son concept, il mit enfin

à part—comme elle lui semblait un fragment d’écartelé!—une

considération sur l’exacerbation de l’âme au contact avec le monde

moderne, rapace, fripon, égoïste, vénal—pour servir d’entrée à son

poème. Il voulut en trente beaux vers indiquer toute la série des

angoisses à de hideux attouchements: à commencer par les premières

affres de la cohabitation, à finir par l’abhorreur des rapports.

Hélas!

Il entreprit de lancer une phrase, d’un seul et souple jet, sonore,

exprimant, brusque, le séjour nauséabond fixé par le destin à l’âme.

Albert · 第 6 / 8 段