Un passant la suivait dans la rue. Le cœur battant bien fort, elle

trottinait, trottinait, sans se retourner, revenant de chez la

fleuriste, où toute la journée, elle avait confectionné du bout de

ses doigts minces de fragiles corolles. Pourquoi s’enfuyait-elle

ainsi? Elle ne le savait pas. Sans qu’il lui eût encore rien dit,

elle le sentait à ses trousses, et elle avait peur, elle avait peur.

Il la rejoignit, il la dépassa, il la regarda en face. Maggie baissa

les yeux, tandis qu’un émoi empourprait ses joues. «Voulez-vous,

mademoiselle, que je vous emmène dîner?» Elle courut, courut. A la

maison, elle évita de parler de ce que ce monsieur lui avait proposé.

Sa mère lui aurait donné un soufflet. Son père l’aurait peut-être

battue. A quoi bon? Elle eut un cauchemar pendant la nuit. Mon Dieu!

si elle allait de nouveau rencontrer ce monsieur, le lendemain! Le

lendemain, elle le trouva qui l’attendait à la sortie du magasin.

Sa frayeur fut si grande, qu’elle en eut des palpitations immenses

dans la poitrine. «Eh bien, mademoiselle» dit-il «ne voulez-vous

pas aujourd’hui venir dîner avec moi?»—«Non.»—«Si, vous viendrez.»

Il la poussa dans un fiacre, et avant qu’elle se fût rendu compte de

ce qui lui arrivait, le fiacre roulait. Mais le monsieur ne la mena

pas dîner. Lui, sans doute, avait dîné: Maggie sortait bien tard du

magasin de fleurs. Il la mena dans un hôtel, dans une chambre. Et

puis ... oh!... il commença à la déshabiller. Mon Dieu! mon Dieu! il

la déshabilla. Maggie se débattait, se débattait, éperdue. L’homme,

brutal, déjà vieux, les yeux luisants, rougeaud, plongeait ses grosses

mains dans ses vêtements et les arrachait les uns après les autres.

Puis, il la jeta sur un lit ... Elle perdait connaissance, voyait

tout tourner dans un vertige affreux ... Oh! tout-à-coup, elle se

sentit étouffer sous un poids monstrueux de chairs ... des membres

velus l’étreignaient ... Alors, des douleurs comme des déchirements

... Il lui faisait des saletés épouvantables ... Elle mourait ...

Quand elle se réveilla de son évanouissement, elle était seule. Un

jour gris descendait des fenêtres. Il y avait une pièce d’or dans sa

paume. Une terreur indicible la prit d’avoir passé la nuit dehors.

On la chasserait sûrement de chez elle. En effet son père la chassa.

Elle avait erré, erré dans Paris, ne pouvant rassembler deux pensées,

presque inconsciente, traînant ses pieds péniblement, les reins emplis

de fatigues, jusqu’à ce que, vers le soir, elle fût tombée d’inanition

sur cette marche.

Albert ne rit pas à cette simple histoire, banale au sein de la cité

grouillante qui la reproduit quotidiennement. Un nuage de tristesse

assombrit son cerveau, sans colère pourtant contre l’homme qui

avait défloré Maggie, sachant que la fatalité mêle les êtres en un

déchaînement d’égoïsmes et de passions dégradantes, contre lequel il

est inutile de protester, puisqu’il est la loi du monde. «Quel âge

as-tu?» dit-il à Maggie.—«Quatorze ans» répondit l’enfant. Un silence

dura quelques minutes, songeur, sans observations.—«Veux-tu que je te

remmène chez tes parents?»—«Non.»—«Veux-tu retourner au magasin de

fleurs?»—«Non.»—«Que veux-tu?»—«Rien.»—«Tu veux rester ici?»—«Non

plus.»—«Alors quoi?»—«Je ne sais pas.» Ces questions et ces réponses

se succédaient, lentes, dans un abattement d’elle et dans une sympathie

désorientée de lui. Il n’avait plus envie de baiser même la naissance

satinée de son cou et la laiteuse tendresse de son épaule, qui glissait

à demi hors de la collerette: cette naïveté, écho touchant de la

souffrance des faibles, le remuait malgré lui.

Il lui laissa sa chambre et s’en alla dormir ailleurs, sur un canapé.

Plusieurs jours se passèrent avec Maggie. Drôle d’existence! Ses

amis la croyaient sa maîtresse, et—de peur du ridicule—il ne les

détrompait pas. La petite n’avait décidément pas voulu rentrer chez ses

parents, craintive de son père horriblement. Elle restait là, bizarre,

muette. Il semblait qu’elle fût toujours sous le coup de son aventure.

Elle ne devait pas être très intelligente. Albert essayait de l’amuser.

Il finit par y prendre goût et par concevoir pour elle une sorte

d’amitié.

Justement, par suite de quelques heureuses veines, il se trouvait alors

en fonds. Il acheta deux robes à Maggie et des objets de toilette,

lui meubla une petite chambre, lui donna des bijoux, des bibelots.

Du reste, cela ne lui revint guère plus cher que ce qu’il dépensait

précédemment, car, sans seulement se rendre un compte exact du

sentiment qu’il éprouvait pour l’enfant, il renonça à voir des femmes.

Il menait Maggie au théâtre. L’après-midi, tous deux faisaient un tour

de lacs, abîmés dans un fiacre, ou, lents, à pied, tandis que des rais

timides de soleil se risquaient frileusement à travers le gris froid du

ciel et la nudité misérable des branches. Ils allaient prendre leurs

repas dans une taverne honnête.

Cependant, la jeune fille ne paraissait pas se réveiller de sa

léthargie d’esprit. Elle avait des hébétudes d’une journée entière.

Les regards vagues, elle se laissait conduire où Albert voulait,

sans s’intéresser à ceci plutôt qu’à cela. En vain, les clowns des

cirques, les étalons tachetés, les écuyères aux gazes aériformes

évoluaient devant sa stalle, désopilants, caracolants, glorieuses:

ses yeux n’en étaient pas moins ternes, son sourire absent, sa voix

incompréhensiblement monosyllabique. Seulement parfois, au crépuscule,

devant le feu rouge, ensevelie dans le fauteuil, elle racontait,

racontait. Mais c’était toujours la même histoire qu’elle racontait, la

même histoire racontée dans les mêmes termes.

Etrange! de sympathiques accointances unissaient ces deux âmes.

Elles se sentaient compatriotes du grand désenchantement, sans

discerner peut-être ce rapport, par une mystérieuse fraternité! Elles

s’appelaient, se trouvaient bien ensemble, tacitement se comprenaient.

S’ils ne sortaient pas, Albert passait les heures dans la chambre de

Maggie, en une inaction douce, se complaisant à sa présence auprès

de lui, continuelle, amollissante. Il l’attirait sur ses genoux, et,

leurs deux joues l’une contre l’autre, avec une abondance dénouée de

cheveux confondant leurs têtes, ils laissaient couler le temps. Le

temps les baignait alors comme d’une persistance à rester ainsi, sans

savoir pourquoi. Suavement, les ombres montaient, les ombres du soir.

Les monotonies de la pendule tictaquante s’ébruitaient indéfiniment,

charmeuses ondulations de leur pensée qui ne prenait pas d’autre

forme. De ses lèvres, Albert cherchait à effleurer parfois les

paupières à demi closes de la petite, mais celle-ci disait: «Non! non!»

Elle n’aimait pas, dolente, qu’il essayât de l’embrasser.

Au commencement, il avait voulu lui apprendre différentes choses: le

français, l’histoire, la musique. Incapable de retenir la moindre

instruction, elle pleura, et il dut y renoncer. Aussi ce n’était pas

sans hésitation que, lâche, il s’abandonnait à son influence. Il

s’apercevait que cette attraction revêtait un cachet plus magnétique

que sain, et que si cela devenait de l’amour, il se verrait peu à peu

envahi par un énervement irrémédiable, une gangrène de toute sa volonté

virile, qui fuirait de lui, comme d’une outre criblée de trous, l’eau.

A ce moment de sa vie, Albert en était arrivé au cynisme, mais non

point à l’abdication de sa personnalité.

Il ne laissait pas cependant d’admirer lui-même la manière dont son

cœur avait été pris. Pourquoi? Comment? Son cœur! non: il n’avait plus

de cœur. Ce n’était pas non plus physique: il se découvrait à peine le

désir de posséder Maggie. Analysant, il en venait toujours à ce mot de

magnétisme, comme le plus propre à exprimer la nature de son attraction

vers l’enfant. Un trouble inexpliqué embrouillardait étrangement sa

tête, à considérer, dans les longs silences indécis, ces yeux opalins

où s’alanguissaient des fixités voilées de primitif. Il ne songeait

plus qu’à elle, sans violence, mais comme plongé dans un bain tiède. Il

cherchait à se débarrasser de cette obsession, ainsi qu’on tente, en un

demi-sommeil, de secouer un rêve tenace: cependant, de plus en plus, se

manifestait l’inutilité d’efforts, qui savouraient presque un plaisir à

rester vains. La torpidesse envahissait son âme. Maggie lui fit l’effet

d’un marécage douceâtre, où il se laissait inertement enliser.

Visiblement, Maggie déclinait. Sa peau prenait des plaques mates, et,

aux endroits fins, sous les orbites, aux fusellements des doigts, dans

les gracilités du cou, des contrastes si délicatement smaragdins,

qu’on eût dit voir par-dessous le sang se décomposer. Maintenant, elle

passait au lit quinze heures par jour, les yeux ouverts, aphasique.

Albert demeurait là, incapable de s’en aller, de s’occuper ailleurs;

il restait étendu sur une chaise longue, abandonnant la conscience

du temps; il lampait du café, fumait des cigarettes; quelques livres

gisaient à portée, mais ce n’étaient que des contes de fées et des

albums de grosses images enfantinement coloriées, avec lesquels il

parvenait quelquefois à éveiller chez la petite une lueur d’intérêt;

le plus souvent, il la couvait songeusement d’un regard nuageux,

n’essayant plus avec des questions d’attirer des réponses qui

n’offraient pas de sens; il était extraordinairement influencé par

cette présence morbide; à intervalles réguliers, en des crises de cette

sorte d’hypnotisation, il était appréhendé de tentations anormales

d’elle, irréalisables, comme d’être une sangsue et d’être appliqué sur

elle, ou de se servir de ses deux pieds mis en guise de mouchoir pour

presser ses yeux, ou de s’enfoncer en elle, de pénétrer sa substance

et surtout son cerveau, ce cerveau incompréhensible; il s’approchait

du lit, rampant, de la façon imperceptible dont on s’approche des

moineaux pour ne pas les effaroucher, il insinuait sa tête et ses

bras peu à peu le long des draps, dans la quête de quelque communion

d’essence ignorée, et tant qu’il ne la touchait pas, elle ne dérangeait

encore d’un rien son immobilité: mais sitôt qu’il frôlait un point de

sa chair, elle se cambrait avec des sursauts de ressort et des terreurs

dans ses gestes qui repoussaient.

Des amis étaient venus le voir. Il supportait avec impatience leurs

visites. Vu qu’il le leur faisait sentir, on le lâchait: et cette

absence de messagers du monde extérieur augmentait le désarroi de

sa vie. Albert ne sortait plus, parce que Maggie était trop faible

pour marcher et, capricieusement—probablement au souvenir de son

histoire—ne voulait plus monter dans une voiture. On apportait les

repas de chez un restaurateur voisin, une fois par jour seulement, car

Albert, ne bougeant pas, perdait l’appétit: quant à Maggie, depuis

quelque temps, elle ne mangeait rien; sa constitution, de plus en plus

bizarre, ne réclamait que de l’eau.

Une nuit, Albert, qui s’était assoupi et somnolait sur la

chaise-longue, tandis que, assourdie de brun par l’abat-jour, la

lampe se consumait dans sa veillée constante, fut surpris au milieu

de son alourdissement par la mélopée plaintive d’une voix trémolante

et flûtée. Ses yeux s’ouvrirent. En face de lui, Maggie, sa chemise

de nuit collée au corps, grandie par son blanchissement, les pieds

blafards, les tibias maigres, le cou étiré, se tenait droite, dans

une pose de bras levés et rejoints sur la couronne des cheveux, et

sa bouche à demi ouverte, sans un mouvement de maxillaire, laissait

filtrer les sons languides de sa cantilène.

«Maggie!» fit Albert en une indécision d’étonnement «que veut dire

cela?—Rêves-tu?»

* * * * *

Elle poursuivit, sans paraître entendre:

«La bête avait trois pattes rouges...

Le roi n’avait pas sa couronne...

La rose avait beaucoup d’épines...

Le cœur n’avait plus de tendress...»

Son corps semblait évoqué—une apparition spirite—fondu dans la

pénombre, mystérieux, avec une ondulation fluidique inexplicable qui

courait sur la frigidité du derme et le long du linge. Curieusement

mornes les yeux, que pas une vacillation n’agitait. Voyaient-ils? Ils

étaient pourtant attachés sur la luminosité de la lampe, à laquelle

ils ne pouvaient se dérober, invinciblement liés comme un papillon

de nuit. Ils avançaient vers elle ... Oui, tout le corps avançait,

imperceptiblement, une glissée. Sans dévier d’une ligne, le fantôme

marchait à la lampe. Il allait l’atteindre, la renverser ...

Albert, jusqu’alors cloué par l’inattendu de cette scène, se précipita,

attrapa Maggie au moment où était sur le point de se produire un

écroulement de pétrole brûlant. Il la saisit aux épaules, proférant:

«Cela est insensé! Maggie! entends-tu? Maggie! que se passe-t-il en

toi? Ce phénomène a quelque chose d’alarmant!»

Mais, il fut aussitôt épouvanté.

A peine l’action réprimée, un revirement tempêtueux et bouleversant

s’opéra dans l’organisme tout-à-coup irréparablement vibrant de

l’égarée. Elle se dressa, en poussant un cri pointu, les bras soudain

ramenés dans une crispation des muscles, et les mains s’abattant

sur la face d’Albert, refoulantes, avec des torsions d’horreur pour

éloigner. En même temps, le visage—tout à l’heure calme et presque

divin—se contractait en grimaces effarées, les iris révulsés, la

bouche attifée de complications grotesques, et le teint s’ardoisait,

les lèvres étaient deux lignes de craie. Sa langue balbutiait des mots

saccadés: «Le serpent!... tu es le serpent!... je ne veux pas qu’il me

touche!...» Et comme un râle: «Je meurs!...»

Effectivement, elle tomba inanimée, l’orifice buccal bavant une petite

écume sale.—Aussitôt, la figure revint à sa pâleur.

Albert la ramassa et la porta sur le lit.

Il ne supposait pas cette crise: il croyait qu’elle s’en irait à un

doux abrutissement. Aussi, quelque effort qu’il fît pour rester calme,

l’angoisse de cette foudre imprévue lui martelait-elle les tempes. La

nuit s’écoulait trop lentement. Deux heures seulement à la montre. Si

elle allait mourir là!... Il perçut par le doigt porté au front une

sueur qui suintait. Mais, elle, était de marbre ... un refroidissement

subit. Sur ses sentiments à cet instant—qu’en une autre occasion

il eût rigoureusement analysés—il n’avait qu’une notion vague: tel

l’effroi vague pendant quelque cataclysme, effroi dont on ne se rend

compte qu’après l’avoir éprouvé. Ce fut, dominante, une attente

oppressée des minutes, puis, survenant, une inertie de dos courbé sous

la fatalité; enfin, des âpretés se firent jour, et des exaspérations

sur l’injustice et la malveillance de la vie. Il se mit à ratiociner

tout haut, devant ce mi-cadavre, dont la respiration défaillait et qui,

sauf les taches de cobalt des paupières, figurait un plâtre.

L’aube vint; elle ne bougeait pas. Un médecin pourrait-il quelque

chose? Il pourrait, tout au plus, corroborer d’un diagnostic celui

qu’Albert, à l’issue du trouble des premières heures, venait

impitoyablement de se formuler.—Un papier!—Il gribouilla trois lignes

à l’adresse d’un de ses amis, spécial en maladies nerveuses et interne

à la Salpêtrière.

Celui-ci arriva tout courant, des restes de chocolat à la moustache.

«Eh bien! mon vieux, tu as quelque chose de démoli dans ta

moëlle?»—«Depuis longtemps: mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit:

regarde ça!»—Il écarta la courtine, et la forme exsangue de Maggie

apparut.

«Diable!» sifflota l’interne. Il se pencha avec un attrait visible

sur le sujet. Après l’avoir un peu palpée, auscultée, il se retourna

vers Albert et interrogea. Albert ne lui fit pas de mystère; il narra

minutieusement les antécédents, tout ce qui s’était passé sous ses yeux

et ce qu’il avait pu reconstituer de la vie antérieure. Cela fait, il

prononça quelques mots à l’oreille de l’interne. Celui-ci acquiesça de

l’œil, et découvrant Maggie, il planta ses deux pouces sur deux points

symétriques du bas-ventre.

Le réveil fut instantané. Les paupières se retirèrent, laissant les

yeux presque naturels. Seul, un tremblement minuscule de la lèvre

inférieure, qui ne ce sait pas. Elle commença à regarder, cria quand

elle s’aperçut qu’elle était nue. La présence de l’interne, du reste,

ne parut pas l’étonner. Une demi-heure comme cela, sans soubresauts,

sans plus de vingt paroles, occupée à se ressouvenir de quelque chose

qu’elle recherchait avec effort. Pas une allusion à la crise.

Mais, sur une observation, d’ailleurs indifférente, d’Albert, elle

se reprit à divaguer, d’abord inoffensivement, puis, s’agitant peu à

peu, s’excitant, elle parvint par degrés à une exaltation fébrile, qui

se résolut en une série d’ululements perçants. Au dernier, le corps

s’arqua, abominablement distendu, roide, ne reposant plus que sur le

sommet de la tête et la plante des pieds. Elle était cataleptisée.

L’interne dut faire des passes pour la ramener à l’état normal. Cette

fois, il ne jugea pas à propos de la tirer du sommeil.

A la question muette, avide de conclusions d’Albert, il répondit:

«Elle est folle. Une hystérie aiguë.—Dans une heure, j’enverrai les

infirmiers la chercher.»

Il partit. On entendit dans l’escalier ses pas lourds.—Albert se

retrouva seul avec Maggie.

«Ma parole!» murmura-t-il «je crois que je l’aimais ...»—ayant presque

une envie de pleurer.

[Illustration]

XV

LA DÈCHE

Une accalmie suivit ces jours malencontreux.

Ce fut plus qu’une accalmie: un épuisement. Les forces physiques—usées

jusqu’à la corde par l’outrance de ce qui chez le commun des hommes

constitue les passions, de ce qui chez Albert ne représentait qu’un

dérivatif nouveau et calculé à l’angoisse créée par les insuffisances

de la vie—n’étaient même pas capables de le maintenir pour de

dernières bravades. Les forces morales—plus déjetées encore—offraient

si peu de ressource, que—phénomène remarquable et qui alors pour la

première fois se produisit en Albert—la volonté faisait défaut.

Perplexe, il s’accroupit sur un nid de pensées végétatives, couvant

une nonchalante rêverie de souvenirs, d’ambiances, de laisser aller à

d’irraisonnées élucubrations. Nul désir de s’échapper en plein air,

d’aspirer un rayon, de battre les champs, ou de s’enfiévrer le sang en

nocturnes déambulations sur les asphaltes échaudés, de courir les lieux

publics, ou de s’étourdir à quelque aventure de travail ou d’amour. La

peur de l’action engloutissait aqueusement son être total, depuis les

hautes vertèbres cervicales, jusqu’aux orteils de ses pieds, depuis les

centres cérébraux de la cogitation, jusqu’aux génitales réflexivités

des organes. Il restait plongé dans ce marécage, sans s’y complaire

assurément, mais par l’impossibilité actuelle de l’effort pour en

sortir.

Cependant, la matérialité crue de la vie se mit de la partie.

Albert n’avait plus un rouge liard. D’anciennes dettes devinrent

pressantes. Abattu, ne trouvant pas l’élasticité nécessaire pour se

lever, s’armer d’un expédient et partir à la conquête de la somme

d’argent, en proie au fatalisme, il laissa gonfler l’orage qui,

immanquablement, creva sur lui, sous forme de propriétaire furibond, de

concierge hargneux, de boutiquiers crochus, de restaurateur tonitruant,

de juifs carnivores. Un matin, il fut rudement rendu à la réalité, jeté

à la porte de l’immeuble, dépouillé, laissé à l’hospitalité du pavé.

Se tâtant et se retâtant, ainsi qu’à l’éveil d’un long rêve, il

aperçut une position précaire et louche, comme prélude à d’obscures

infortunes, où finirait par sombrer son être, la pauvre boulette

de substance—néanmoins sentante—qu’il était dans la bourbeuse

chimie du monde. Il faudrait disparaître, après avoir souffert

peut-être longtemps, peut-être ignominieusement. Des réflexions

tristes obsédaient son esprit, tandis qu’il errait sans but. Elles

lui parurent même prendre corps et l’accompagner—pareilles à des

sires collants—lui soufflant dans le tuyau de l’oreille d’insipides

morosités. L’une, pendue à son bras—une figure chlorotique,

déguenillée, aux yeux d’albinos, aux pâles cheveux dégringolant en

mouchets rares—de sa bouche édentée susurrait: «Tu me baiseras, tu

me baiseras, mon chéri!...» L’autre était un vieux retors, une crasse

découpée en profil, fouillée de creux, de nodi, dont le nez cave et la

bouche glaireuse mimaient des séries d’alarmes. D’autres silhouettes

faméliques suivaient et précédaient, cortège honteux, toutes affublées

de vice: un éphèbe vitreux, tremblotant, les orbites cernés, avec

d’anciens frisons et des appliques de poudres; une vieille étique,

clopinant du pied, galopant par petits sauts furtifs à droite, à

gauche; une créature qui offrait des appas où la maladie non soignée

éruptait en pustules, qui d’un sordide geste tendait des lèvres

blanches de plaques muqueuses; et une procession d’autres, aspects

flaves, glapissants, ombres discernées, sinistres, qui glissaient et

entouraient Albert.

L’existence qu’il mena quelque temps fut fantasque. Il apprit les

amitiés douteuses, qui ne voulurent pas le reconnaître, parce

qu’il n’avait plus son échevelée verve de joie et que ses tirages

au jeu portaient malheur. Il coucha souvent dans des taudis.

On le rencontrait, les semelles gluantes léchant les trottoirs,

s’amaigrissant, une petite barbe qui poussait en pointe, depuis qu’il

ne se rasait plus. «Où vas-tu?»—«As-tu un peu de tabac?» L’ami ou

l’amie fidèle tirait d’un gousset quelques cigarettes flétries.—«Tu

n’as pas d’argent?»—«Non.»—«C’est dommage, nous aurions dîné

ensemble. Adieu.» Il mangeait au raccroc, conservait avec mille

bassesses un semblant de crédit chez un ou deux marchands de vin;

parfois, il montait à Montmartre, retrouvait des débris de chanson,

qu’il éraillait au piano, dans quelque cabaret littéraire: et le

patron, bon enfant, le laissait consommer des bocks et des saucisses

sans lui réclamer sa monnaie.

C’était la dèche, l’affreuse dèche, celle à qui on n’échappe pas, une

fois qu’elle a saisi: la dèche, qui semble un monstre vivant, acharné

sur sa victime, tant il entre de complexité diabolique, d’astuce, de

maléficieux instinct, de haine, de volonté du funeste, de stratégie

dans ses griffes. Il faut plus d’audace, de prudence, de génie pour la

vaincre, que pour gérer vingt fortunes. Mais la dèche n’est vraiment

la dèche que quand elle se complique de la dèche morale. Alors c’est

l’accablement gangrenant la misère: le caractère est rongé de mille

plaies venimeuses, qui s’étalent au-dedans, percent à l’extérieur

en vils stigmates. Les tâches humbles s’exécutent, avec des relents

pourprés d’orgueil qui s’attardent aux joues; une lâcheté cuisante

dévore l’une après l’autre les fiertés. Peu à peu, l’homme d’avant la

chute s’en va par morceaux pourris, qui tombent aux gémonies avec de

flasques éclaboussures. Il reste l’être décrépit, timide, abasourdi du

bruit que font les heureux, l’être incapable d’oser une initiative, le

plié aux servitudes, le confus, celui qui peuple ignominieusement les

cités et dont on se demande avec doute s’il est un martyr ou un crétin.

Il fallait donc en revenir de la vie jouissarde! Moins encore que

l’autre elle aboutissait à quelque chose de supportable. Cependant,

même au milieu de sa dèche, c’était toujours de bohême qu’il vivait.

Il lui aurait été très impossible de retourner à une existence réglée.

Du reste, il ne l’aurait voulu, jugeant indigne de remanger d’un

vieux potage méprisé. Aller de l’avant, s’enfoncer de plus en plus

au-delà—l’espoir ou la boue!... Au fait, bonheur ou malheur! au

hasard, suivant que se présentaient les choses!

Et comme fouetté par la dèche, ainsi qu’un mulet qui s’obstine au

chemin suivi, Albert s’entêta dans une guapeuse noce de sans-le-sou.

Il secoua hargneusement cette torpeur, qui aurait fait de lui ce qu’il

haïssait le plus: un gueux humble; et—recouvrant une volonté, mais une

volonté faussée, car elle était rageuse—il trépigna dans le vice bas,

usant ses efforts à s’y complaire, à s’en gorger, à s’en étourdir.

Que de progrès Albert avait encore à faire!

Albert · 第 5 / 8 段