Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais avec une intellectuelle

émotion, ce qui se dressait en ma pensée en point interrogatif aigu,

vibrant, c’était le mode inconnu dont mes sens—à moi—frémiraient

au contact de la chair femelle. Jouirais-je aussi vivement que je

l’imaginais? Y aurait-il pour moi un de ces abîmes de plaisir, où tout

s’effondre—ne fût-ce qu’une minute—dans la folie et la volupté?

Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement supérieur à toutes les

joies, qu’une fois que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais

l’importance unique que dans le monde a prise l’hymen.—J’avoue, ici,

en ce papier simple, sincère, sans phrases, l’appréhension foncière

où je vivais—après l’épreuve de déjà tant de désillusions—d’une

désillusion nouvelle, non plus cruelle à l’âme que les précédentes,

mais plus sensible peut-être, la sensualité tenant de si près au

bonheur terrestre.

Oserais-je dire que c’était là surtout ce qui, jusqu’à cet âge tardif,

m’avait retenu dans une chasteté physiologique d’autant plus complète,

que ma corruption morale était précoce?—Si ce papier était pour

d’autres, je ne le dirais pas, de peur de n’être pas cru.

J’emmenai souper Bertha.

En ce tête-à-tête chaud, où des griseries de vins et de cigarettes,

sur un dessert compliqué, prédisposent aux caresses lubriques et

ameutent tous les aiguillonnements du désir, je constatai pour la

seconde fois une inertie à me livrer aux impressions vives qui auraient

dû se produire. Je me demandai si véritablement, objectivement

cette situation était délicieuse. J’interrogeai ma compagne, dont

les prunelles brillaient, dont les rires perlaient en gouttelettes

argentines: «Quel effet te fait la vie, en ce moment?»

Elle me donna cette réponse, qui me plongea dans un étonnement

douloureux: «Je n’ai jamais été si heureuse, jamais, jamais!»—Et sur

sa gorge, qu’elle avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements,

et ses paupières aux transparences mouillées mettaient des frissons de

cils à ses regards.

Ma volonté de joie était si impérieuse, que je forçais la verve à m’en

donner au moins toutes les apparences. Mes paroles étaient un flux de

gaîté, d’ardeur, d’insouciance; je contais des plaisanteries tendres,

j’avais de l’esprit; j’incitais mon cœur à bondir, un peu dans ma

poitrine, en respirant avec recherche le parfum subtil émanant de

cette femme, comme on essaye de s’entêter avec une fleur.

Ainsi nous étions heureux!

Il n’en fallait pas douter: la fillette qui avait déjà vécu d’amour

l’affirmait. Du reste, c’était bien ça! Je reconnaissais le morceau

palpitant des romans.

Encore quelques échelons, j’allais atteindre le summum de la félicité

humaine.

Je l’entraînai par la taille, tandis qu’elle se renversait sur mon bras

en gloussant, et que je meurtrissais de baisers rapides les sinuosités

de son cou; je l’entraînai dans la chambre attenante, où un lit—le

lit—se dressait occupant de son énormité tout l’espace.

Je me trouvais ainsi dans les meilleures conditions possibles pour

juger avec une partialité en sa faveur ces minutes sexuelles, par

lesquelles j’allais être rendu homme (ne l’étais-je pas avant?) et que

les détracteurs de la vie eux-mêmes considèrent comme la vraie revanche

aux charges de l’humanité: dans un décor luxueux, mon corps de vingt

ans, des fumées d’agapes, tous les nerfs de mon être tendus à la quête

des paradis promis, et la disposition d’une jeune fille désirée et

désirant, qui joignait aux attractions de l’enfance les vices de la

femme expérimentée!

Contrairement à ce qui se passe d’habitude en cette nuit d’initiation,

où le trouble absolu de leurs sens et de leurs pensées empêche les

adolescents de rien distinguer, je me souviens des moindres faits, des

moindres sensations. Jamais je ne fus plus lucide. C’est peut-être ce

qui me perdit.

Quand elle eut ôté sa robe et que ses bras blancs apparurent, modelés,

polis, depuis les deux à peine perceptibles taches de vaccin, jusqu’aux

attaches minuscules des poignets, quand apparurent, sous le flot de

la jupe dentelée, les mignonnes chevilles et le doux enflement des

mollets emprisonnés dans la roseur de fins bas ajourés, puis quand la

jupe aussi tomba, et qu’elle en émergea, garçonnière, en pantalons

courts aux hanches un peu fortes, dénouant d’un même geste ses cheveux

châtain clair, qui noyèrent d’ondes ses épaules et son dos, un prurit,

il est vrai, chatouilla mes moëlles, et dans la demi-ténèbre baignant

d’une ombre tiède ce déshabillé, j’éprouvai quelques courtes secondes

hallucinatoires, comme devant l’idole d’un tableau tentateur: mais mes

yeux, de suite remis, s’arrêtèrent presque aussitôt sur une légère

maculature jaune qu’avait à l’aisselle la baptiste de la chemise, et

qui me fit songer que cette idole-là transpirait.

Je la pris néanmoins sur mes genoux, j’enlevai son corset, je découvris

sa poitrine, dont les pointes, non encore mûrement développées,

se roidissaient dans leur poussée de croissance, j’aspirai le

parfum d’héliotrope qui s’en exhalait; mes doigts errèrent, avec de

visiteuses pressions, d’abord à l’entour des formes, sur le linge,

puis ils s’insinuèrent sous le pantalon, montèrent le long du glissant

ferme des cuisses ... Mon corps s’échauffait, mes instinct d’animal

fonctionnaient, j’étais viril, j’étais brute: mais je m’en apercevais

avec un scepticisme qui croissait à mesure que j’approchais du fameux

summum; mon âme était déplorablement étrangère, j’étais plus que jamais

dédoublé, mon moi psychologique regardant l’autre faire des saletés et

prêt à se moquer de lui.

Enfin nous fûmes au lit.

Elle y mit toute la bonne volonté du monde; je soupçonne les autres

femmes de n’être pas plus chaudes, ni plus extravagantes; beaucoup

aussi ne doivent offrir à leurs amants autant de fraîcheur, de grâce,

d’attraits physiques et de fantaisie dans leurs phrases entrecoupées et

la modulation de leurs soupirs; peu ont dû se livrer avec une ferveur

si abandonnée ... Hélas! je suis obligé d’employer ces mots, indicatifs

de délices, car alors quand pourraient-ils s’employer?—D’autres

peut-être, mieux disposés à se contenter de ce que le monde octroie,

en eussent ajouté de plus émerveillants, eussent déchaîné tout le

vocabulaire menteur de la poésie.—Mais ces mots, je le vois bien, je

m’en forgeais une idée encore trop belle, malgré mes prudences; je ne

pensais pas qu’ils correspondissent à de si piètres sensations, ni à de

si ridicules réalités. Ce fut une tromperie, un vol, l’assassinat d’une

espérance.

Depuis le moment où j’embrassai de mon corps le corps nu et vital

de ma concubine, et où je sentis les deux souples boas de ses jambes

s’enrouler aux miennes, jusqu’à celui où, écœuré, je partis, il y eut

une dégradation croissante de mon estime pour le plus choyé des sept

sacrements. Si, dans ce coït exaspérant, j’ai, par malheur, fécondé

un des ovules de l’organe auquel je me suis accouplé, l’enfant qu’une

accoucheuse extirpera dans neuf mois ne sera ni plus ni moins que

Diogène.

Je ne m’arrêterai pas que je n’aie tout dit.

Ce frottement d’une chair contre une autre, arrivé à ce degré où l’on

tient l’objet du désir, naturel, matériel, sous soi, en soi, sans plus

aucun reste à l’imagination, puisque la viande réelle, indéguisée

s’écrase entre les bras, ce frottement est un supplice, le supplice de

vouloir plus, on ne sait quoi, d’aller au-delà, quand il n’y a rien,

de s’aplatir contre le but, lorsque l’élan est immense et calculé pour

le dépasser infiniment. Je me heurtais à cette navrante certitude:

j’ai épuisé la coupe et ma soif absorberait l’océan. Et tandis que

mes membres, bandés à casser, s’épuisaient à ambitionner l’absolu, je

vagissais désespérément en moi-même: «Ce n’est pas ça! ce n’est pas ça!»

Oh! l’horrible cauchemar!

Il y eut un terme aux efforts, il y eut l’instant où, les nerfs

détendus par l’excès même de la folie, j’échappai au lit et—comme

Rolla—allai songeur m’accouder à la fenêtre. Comme Rolla! ce souvenir

me parut grotesque. Aurais-je choisi pour y mourir la couche de Marion?

Pas la peine assurément. Et je souris de ce pauvre romantique qui avait

voulu quitter le monde sur une si misérable impression.

Or, la petite, en un nouveau spasme, m’exigeait, des pleurs dans la

voix. Il m’eût plû de l’abandonner comme un paquet inerte, mais comme

ce paquet pleurait, malgré la répulsion que m’inspirait alors cet acte

dégoûtant, par pitié, froidement, ainsi qu’on accomplit un nauséabond

labeur, je l’éventrai de nouveau.

Quand, la peau harassée, elle fut assoupie, je m’enfuis.

Telle fut cette nuit, que je compare à un parterre de fleurs en un

jardin: de loin, les roses semblent adorables; on approche, beaucoup

sont fanées, souillées, il en est de rongées, peu de pétales sont

exempts de poussières; on écarte les tiges, et l’on découvre que le

fond d’où elles naissent n’est qu’un hideux mélange de terre et de

fumier.

Ah! l’amour!

Jamais je ne la reverrai.

[Illustration]

XIII

LA VIE FIÉVREUSE

Alors, au milieu de la fumée des pipes, le bohême Bombax prit la parole:

Oui, mes chers, c’est à cette époque que je connus Albert. Il avait

résolu de vivre selon la saine logique, à savoir de ne plus être

l’esclave du devoir, mais de s’acheminer vers la mort, le cœur hanté

de joie et d’incoërcibles indépendances. C’était un adolescent brun,

portant ses premiers poils avec aisance, sachant causer et plein d’une

dévorante imagination. Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne battait

pas les femmes et buvait l’absinthe avec des timidités de débutant.

Mais je l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie secrète, je me

sentais attiré vers lui, jusqu’à le trouver le moins médiocre de nos

compagnons.

Quelques jours après l’avoir rencontré en un sous-sol turbulent de

café, je le revis, beau comme le spleen, au bal public. Il faisait

danser une femme que vous avez tous adorée, cette taille de guêpe aux

élancements blonds, ce teint lumineusement blanc, ces prunelles aussi

pâles que si elles avaient été taillées dans le marbre, ce corps aux

robes souples, tout cet ensemble de formes harmonieuses et pures qui

répondait au nom de Filigrane-d’Argent. Il me reconnut, vint à moi et

me présenta sa danseuse. «Ma première maîtresse» dit-il. _Ma première!_

Oyez cela: _Ma première!_ Comme si un homme s’avisait jamais de penser

qu’il aura plus tard une autre maîtresse que celle qu’actuellement

il possède! Quelle corruption! quel cynisme!—ou peut-être quel

mépris précoce de l’existence, dans ce: _Ma première maîtresse!_ au

lieu de—avec l’accent glorieux et fier du premier triomphe—: _Ma

maîtresse!_

Filigrane-d’Argent m’a conté un soir ses impressions sur lui. La

confidence vaut la peine d’être entendue.

Jaloux comme Othello, d’une jalousie cependant qu’il laissait à peine

deviner, concentrée, rongeante, empoisonneuse, plus occupé à se prouver

l’indignité de celle qu’il considéra toujours comme une faiblesse,

qu’à jouir consciencieusement des félicités dont le sort lui offrait

en libéral de débordantes coupes, inquiet, anxieux, sombre, Albert ne

savait ni s’abandonner à l’insouciance, cette compagne obligée de la

débauche, ni se sortir assez de lui-même pour ne jamais considérer

les choses que sous leur attrait objectif et embrasser éperdument les

évènements sans leur rester subjectivement extérieur. Tantôt, il gisait

abattu par une tristesse noire, regrettant ce qu’il avait abandonné

pour suivre le fantôme de la folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté

artificielle, buvait, chantait, déshabillait sa femme et lui mordait

les seins, avec de fauves regards et des étreintes désordonnées. Inégal

de tempérament, nerveux par essence, en toute volupté se glissait

pour lui comme un venin; il n’avait la plénitude de rien, et les

plus divins instants étaient inexorablement souillés des perfides et

sataniques injections de la mélancolie. Ah! s’il avait réellement

aimé! Mais l’amour lui était interdit: car l’amour se donne, et Albert

n’avait pas la faculté de se donner, plié sur lui-même comme un

porte-feuille, qui, bourré de notes et de documents, gémit, crie, crie,

éclate, sans livrer un seul de ses secrets.

Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que trois mois. Il la chassa de

chez lui, ignominieusement, sans scène. S’il avait eu des illusions sur

la femme, il les perdit du même coup, et sa tristesse en augmenta.

Et pourtant quelle noce! Oh! mes chers, quelle noce!

Il me semble le voir toujours, ce roi de brasserie, trônant au milieu

du groupe de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis que sa dextre

enlaçait par les reins la fille, et que de sa bouche tombaient, ainsi

qu’un flot de paroles d’or, les plus désolantes maximes et les plus

grandes pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs, l’un plein d’amertume,

l’autre plein d’ambroisie. Que tous deux par vos lèvres soient bus en

même temps. Proclamez-vous heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume.

Pour moi, l’amertume est la plus forte. Vive l’amertume!»

Il courait aussi les lieux de plaisir.

Parfois, son âme se délectait aux placides jouissances des innocents

de la terre. Les enfants jouant sous les ombrages des jardins

l’absorbaient. Il admirait la nature dans ses contrastes, la grande

capricieuse, qui dispense aux uns les possibilités adorables d’une

imperturbable félicité, aux autres le continu soupir du cerf qui brame

après le courant des eaux. Sans se lamenter en de vaines plaintes,

il contemplait le spectacle de l’humanité, où chaque cerveau forme

un petit monde à part, ici paradis, là enfer, et où le choc d’eux

tous les uns contre les autres détermine un résultat bizarre comme un

kaléïdoscope, effrayant comme une tempête, ridicule comme une opérette.

Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde, et sur toutes les pentes

de Montmartre on le cotait au plus haut prix. Il faisait la gloire

d’une douzaine de cabarets. Sur la rive gauche, aux soirs de tapage,

on ne voyait que lui, hurlant par-dessus les plus hurleurs, brandissant

des verres, discourant, le verbe magnifique et les gestes immenses. Ce

qu’il but, pendant ces temps, constituerait une fortune pour un petit

bourgeois; ce qu’il donnait aux femmes celle d’un gros. Mes chers, vous

vous demandez comment il était si riche? Il jouait.

Oui, cet homme-là jouait. Et, chose extraordinaire, la chance était

accrochée à ses doigts comme une bête luisante tenant ferme par dix

mille ventouses. Elle ne le lâchait ni au baccara, ni au trente

et quarante, ni au simple écarté. C’était de l’ahurissement, du

tourbillon, du vertige. On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns

même s’en irritaient. Heureux au jeu, malheureux en amours! dit

l’adage. Albert, lui, se promenait en vainqueur parmi les jupons, de

la même façon qu’il triomphait sur le tapis vert. Mais voici: il était

malheureux de l’amour, comme il était malheureux du jeu, comme il était

malheureux de tout.

Je n’ai jamais compris son caractère.

Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt pour un mauvais plaisant. Je

dois reconnaître qu’il n’était ni l’un, ni l’autre. C’était un être

raté: raté, malgré sa supériorité. Un des plus fermes principes de la

philosophie est celui qui dit: _Adaptation au milieu_. Albert était

dans le monde comme un poisson dans l’air; il s’y débattait sans

pouvoir y respirer, faute des organes spéciaux pour en savourer la

parfaite concordance et s’y mouvoir à l’aise.

Il eut deux duels: le premier avec un journaliste qui, sans cérémonie,

avait imprimé son nom au milieu de ceux d’une bande d’épiciers en

villégiature; le second avec moi, qui, dans un moment d’ivresse m’étais

permis de soutenir devant lui la doctrine du libre arbitre. Il blessa

le journaliste à l’épaule et moi au poignet. Je ne sais ce qu’il advint

du journaliste. Pour nous, nous nous raccommodâmes sur le terrain, nous

jurant l’un à l’autre, la main sur Spinoza, une inaltérable amitié.

Je puis donc dire que je l’ai connu. Mais son énigme ne m’en resta pas

moins indéchiffrable, tant il différait de ce que l’on a coutume de

voir, du public banal, de ce qui est la grosse masse de la société.

Nous nous trouvions une nuit chez Blanche de D ... Sous l’éclat

féerique et nu des lustres que réfléchissaient les glaces, des invités

de choix passaient d’agréables moments. Il y avait eu souper, un souper

digne de la réputation de cette belle personne, un souper tel qu’en

eussent rêvé les Romains de la dernière heure: des mets exotiques, des

viandes d’animaux sauvages, des poissons bizarres, des sauces russes,

des nids d’hirondelles, des fruits tropicaux, des vins du Rhin et des

assaisonnements d’anecdotes galantes. De l’esprit comme des bossus,

un vacarme de sourds. Pour le dessert, une comédie décadente. Bref,

la plus hilare des fêtes dans le plus hilare des costumes. J’étais

en ours. Duvivier, l’inénarrable Duvivier, était en cosaque; Auguste

avait arboré un complet du Bengale décrit quelque part dans les Védas;

André Rapatin se pavanait en chef de tribu, couvert de plumes des

pieds jusqu’à la tête; Jonas Bichon avait imaginé de se déguiser

en mandarin; il y avait aussi un mangeur d’hommes, un gorille, un

Agamemnon, un spectre du Commandeur, plusieurs Mars, trois ou quatre

centaures et un cadavre. Albert avait revêtu l’apparence du père

Eternel. Sous cette figure, il obtenait un succès fou. Vous pensez

bien que les dames n’avaient pas de plus grand plaisir que de tirer sa

longue barbe et de lui commander à l’envi des petits Jésus. On dansait.

Des éblouissements d’épaules, des gorges d’ivoire, des décolletés

merveilleusement pervers, des parfums, des bras, des nuques, des

sourires ... Oh! mes chers, de vraies houris! Elles avaient des lèvres

que ne dérobaient pas aux baisers de trop pudiques effarouchements.

Cythère les avait caressées de ses zéphyrs doux comme des charmes.

Que vous dire? Albert avait gagné au jeu près de cinq mille francs.

Personne ne se donnait autant de peine pour s’amuser. Il conduisait

de front une demi-douzaine d’intrigues. Eh bien! au moment le plus

dévergondé, le plus extravagant, vers quatre heures du matin, alors

qu’il n’y avait pas assez d’échos dans les murs pour renvoyer nos

immenses éclats de rire, il me prit à part, et savez-vous ce qu’il me

dit?

«Je m’ennuie atrocement.»

[Illustration]

XIV

MAGGIE

Soir d’hiver. Le brouillard buait autour des becs de gaz avec des

indistincts mouillés de nimbe. En des milliers de piqûres, le givre

s’emparait des épidermes, et l’haleine sortait des bouches, visible et

fumante. Les gens se hâtaient, marchaient droit devant eux, par petits

pas pressés, presque en courant, les mains dans les poches, emmitouflés

de fourrures et silhouettiques. Les rues devenaient désertes. Il était

passé minuit.

Albert crut apercevoir dans l’ombre une femme. Il chercha la figure,

par habitude. L’être s’accroupissait sur le seuil d’une allée,

obstinément immobile, d’une masse, sous le vague d’une robe informe,

sombre dans l’obscurité qui l’enfouissait. Elle dormait peut-être.

Albert voulut suivre son chemin sans s’en inquiéter. Un atome de plus

dans le monde de la misère! La police la ramasserait. Mais, comme il

s’était approché, un peu curieux, elle fit un mouvement, et le visage

se dégagea avec deux effarements d’yeux qui le regardaient fixement.

«Il fait froid» dit Albert; «tu dois geler sur cette marche!»—«Je

n’ai pas d’autre lit» répondit la créature.—«Qui es-tu?»—«Maggie.»

Alors voyant qu’elle était jolie, et que ses traits se fondaient avec

finesse, et que sa pâleur la parait d’une maladive attirance, et qu’une

étrangeté douce s’exhalait hystériquement de sa physionomie, Albert lui

dit de venir.

Dans la chambre, à la lueur de la lampe, il l’examina. Elle paraissait

encore une enfant, à peine faite, et sa gorge bombait si peu, que l’on

pouvait douter, quoique trouvée sur un trottoir, qu’elle fût déjà

souillée. Ses cheveux blondissaient la face tournée contre la pierre,

l’aspect autour de sa tête petite, la baignant de grâce innocente

et claire. Quoi de plus délicat que ses membres, si délicats qu’ils

en ployaient comme les rameaux frêles d’un mince arbuste? De vives

rougeurs couraient, fugitivement successives, sous le tissu transparent

de sa peau, angoissées, laissant entre elles les non-colorations

anémiques du teint que ravageait la chlorose. Les prunelles

bleues s’ouvraient, grandes. Sa main serrée tenait quelque chose,

inconsciente, comme celle des cadavres qui sont morts en accrochant.

La chaleur du feu la déraidit, et comme peu à peu les doigts se

relâchaient de leur engourdissement, il en tomba une pièce qui roula

métalliquement sur le plancher. «Qu’est-ce que cela?» dit Albert. Il

se baissa: un louis. «Ah!» dit-il «tu étais donc riche?» Maggie sembla

tout-à-coup se souvenir. Un bouleversement s’opéra dans son expression.

Toute tremblante, elle murmura: «Mon Dieu! mon Dieu!» tandis qu’Albert

la contemplait avec surprise, ému soudain pour elle d’une espèce de

pitié.

L’enfant n’avait pas eu l’idée d’employer l’or à se procurer un dîner

et un gîte.

Comme elle mourait de faim, le jeune homme fit monter à souper. Il

réchauffa lui-même ses pieds glacés, les exposant nus à la flamme

jaune qui riait dans la cheminée. Mais pendant qu’elle mangeait, des

larmes se mirent à ruisseler sur ses joues. Elle pleura doucement, puis

plus fort, puis avec des hoquets et des déchirements. «Qu’as-tu?» dit

Albert. Et il était presque effrayé de ce désespoir, ainsi que de son

silence à ses interrogations réitérées.

La crise passant, elle revint à l’état primitif, à son écarquillement

égaré. Blottie en un fauteuil, de longs mais à peine perceptibles

frissons la revêtaient épidermiquement comme d’un filet de mailles

limpides et ondulantes. Des distractions bizarres circulaient dans

ses yeux. Ses lèvres remuaient sans qu’il en sortît aucun son. Elle

ressemblait à lady Macbeth somnambule, mais à une lady Macbeth

étiolée. Par les mains d’Albert, sa robe humide et déguenillée, sans

une résistance, avait été enlevée, et comme le fantôme shakespearien,

vêtue seulement des blancheurs de sa jupe et de sa chemise,

qu’éclaboussaient par taches les flamboiements du foyer, elle songeait

à un épouvantement passé, tandis que l’heure avancée jetait sur cette

scène les mystérieuses apparences de tout ce qui est nocturne.

Soudainement, des mots s’échappèrent de sa bouche. «Oh! c’est horrible!

horrible!... Ne me faites pas ce qu’il m’a fait!... Ce serait un crime

... un crime!»

Elle se tordit nerveusement les poignets, secouée d’une affre

invincible.

«Qu’as-tu?» dit encore Albert. «Mon Dieu!» fit-elle à voix hésitante et

basse «je n’oserai jamais vous l’avouer ... mon Dieu!... mon Dieu!...

je n’oserai jamais.»

—«Tu as couché avec un homme?» demanda-t-il crûment. Elle poussa

un cri et se cacha la figure dans son coude. Albert se mit à genoux

devant la jeune fille, l’enserra par la taille et, de l’autre main,

écarta le bras dont elle se masquait, en lui murmurant: «Tu n’en

es que plus jolie!» Mais il recula aussitôt, stupéfait de la voir

extraordinairement livide. «Ah!» dit-il «il t’a fait du mal, pauvre

petite?»

Alors Maggie raconta.

Albert · 第 4 / 8 段