lancer dans une vocation libérale! Vous êtes intelligent: il fallait
faire de l’épicerie. Dans la lutte pour la vie, vous serez vaincu, mon
pauvre ami. Frottez-vous les mains, si la société pour le plus vous
supporte, si elle ne vous laisse pas crever de faim et de déboires sous
vos diplômes et vos talents. Et je comprends la société. Elle a besoin
du sucre de l’épicier, de son café, de ses confitures: qu’a-t-elle
besoin d’avocats, de députés, de médecins, de gens qui lui expliquent
Cicéron? Il y en a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le dégoût, elle
rejettera. Elle gardera quelques chirurgiens pour couper ses jambes
gangrenées, quelques chimistes pour lui fabriquer du vin, quelques
acteurs pour l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour, à la mer, à
l’usine, au comptoir. Elle fera bien, la société, elle fera bien!» cria
rageusement le petit professeur. «Nous autres Français, nous souffrons
de trop de civilisation, ou plutôt d’une fausse civilisation: nous
voulons tous être du côté du manche, personne ne veut faire partie
de la cognée, qui pourtant est la plus nécessaire. Soyez donc de la
cognée, monsieur! prenez un métier et non pas une vocation! gagnez
de l’argent et non pas des appointements.» Il prononçait ces mots
_vocation_ et _appointements_ avec des intonations méprisantes. «Il
s’agit de faire des hommes: nous avons assez de polichinelles. Oui,
monsieur, moi qui vous parle, je suis un polichinelle! J’ai honte de
moi, parce que j’ai passé cinquante ans à apprendre le latin à des
enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez plutôt la blouse du paysan
ou la casquette de l’ouvrier. Voilà des gens honorables. La France
commence à le reconnaître: dans vingt ans, il n’y aura plus de place
pour nous, les parasites.»
Albert, surpris et charmé par ce langage qui répondait à bien des
pensées, essaya de discuter, par convenance pour les idées reçues;
mais il accorda que théoriquement le professeur avait raison. Il
se retranchait dans ce _théoriquement_. «Pratiquement aussi» ne
démordait pas le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout: une
génération pratique adoptera ces axiomes.»—«Comment une intelligence
pourrait-elle labourer la terre?» objectait Albert. Mais il se souvint
que lui, Albert, une _intelligence_, se trouvait en ce moment dans une
position plus ridicule que le dernier des paysans, puisqu’il n’avait
pas un morceau de pain. Il fallut avouer cette misère.
Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné cela. Il se mit à rire
méchamment, satisfait de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!» fit-il «nous
sommes gêné! Allez cirer les bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de
terrible chez nous, c’est que, de par notre éducation, les trois quarts
des métiers humains nous sont interdits. En vertu de votre supériorité,
crevez!»
Bientôt, il s’humanisa.
«Vous n’avez qu’une chose à faire» dit-il d’une voix moins
dure.—«Quoi?»—«Ne songez pas à courir le cachet, c’est la mort de
l’homme: une fois qu’on a commencé à le courir, on le court toujours.
Sur ma recommandation, on vous trouvera quelque part une place de
maître d’études, une pure sinécure, qui ne vous enlèvera pas vos
meilleures heures pour travailler.»
—«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!»
Mais il fut pion. La lutte pour la vie l’exigeait. Il resta pion près
de trois ans.
Entretenu par le gouvernement, il ne souffrit ni de la faim, ni de la
soif.
[Illustration]
X
EN SORBONNE
Alors—toujours plus—le désir de l’exploration intellectuelle
l’obséda. Il ne pouvait pas se dire que la science était une vanité.
Depuis le temps que les hommes travaillaient, s’épuisaient, ils avaient
trouvé quelque chose: celui qui possédait la somme des connaissances
humaines devait vraiment en savoir plus long sur les principes et les
lois du monde que lui, Albert.—Cependant, s’il considérait la distance
qui le séparait d’un casseur de pierres, il ne se la figurait pas moins
grande que celle qui séparait de lui le plus fameux des penseurs: or,
lui, Albert, en savait-il sur ces questions beaucoup plus long que le
casseur de pierres?
Il se jeta dans l’étude de la philosophie.
Il suivit d’abord avec assiduité les cours d’un spiritualiste célèbre,
qui posait pour tout juger—et jugeait de tout, en effet, avec une
inaltérable complaisance envers lui-même. Ce bellâtre pérorait avec
ardeur et conviction contre les crimes de ceux qui professaient des
opinions différentes de la sienne. La sienne, ce n’était guère beau: un
joli catholicisme laïque, dont lui, le philosophe charmeur, était le
coquet prophète. Il avait le geste toujours le même, une main admirable
balancée onctueusement au gré de la période et s’aplatissant sur la
tribune avec un retentissement de cymbale pour en relever la chute.
Tous ses arguments étaient de cette force: «Et vous voulez que nous
estimions une conscience qui se passe de Dieu? Non, messieurs, nous ne
l’estimons pas!»—Et, patapla! la cymbale! Cette belle main et ce beau
coup de cymbale rendaient ses raisonnements invincibles.
Dégoûté en peu de temps de cette éloquence soufflée, Albert passa
tout d’une pièce à un philosophe matérialiste, qui, sans faire le
bruit de l’autre, groupait des disciples d’autant plus acharnés que la
chapelle était étroite. On étudiait là, en petit comité, les sciences,
on ramenait la psychologie entière aux fonctions hypothétiques des
circonvolutions cérébrales, et l’univers n’était qu’un déplacement
hasardeux de forces agissant les unes sur les autres par la vertu
d’une loi mathématique à découvrir. Non seulement l’homme et le singe
descendaient d’un même ancêtre—chose banale—mais tous les êtres,
animaux, végétaux, minéraux, provenaient d’une unique substance, dont
ils représentaient des transformations, des aspects: et cette substance
était tellement simplifiée, tellement refoulée hors des atteintes du
concept par l’analyse, qu’on finissait par se demander avec vertige si
elle existait et si le monde était autre chose qu’une vaste illusion.
Après une équipée hurluberlu en cette fondrière de la pensée, où l’on
est projeté sur le sol à chaque bout de champ, parce qu’on chevauche
sur un terrain qui se dérobe, Albert tourna bride et revint en
hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’était fou: se targuer de
positivisme et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base la science,
ce paraissait une excellente et propice méthode: mais il fallait
se condamner à ne pas la dépasser. Car sitôt qu’on sortait de ses
bornes—les bornes de la terre: moins que de la terre, du terre à
terre—on excédait la base et l’on dégringolait dans le néant.
Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait même la place de l’organe
de la pensée dans le cerveau, on voulût s’occuper scientifiquement de
cette pensée? Que, lorsque la chimie n’était pas encore parvenue à
synthétiser une cellule vivante, on pût émettre une vérité quelconque
sur la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, mais si lentement,
qu’elle restait en arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne devait
pas la supposer capable de trancher, avant un avenir incommensurable,
la plus minime des questions philosophiques.
Que faire?
Spéculer?
Alors, Albert éprouva le besoin violent de connaître tout ce que
les hommes avaient pensé sur ces hautes matières, depuis les temps
mythologiques et bibliques, jusqu’aux dernières contemporanéités:
espérant trouver quelque part, en quelque siècle, chez quelque sage
le mot de l’énigme, l’illumination évidente et supérieure sur les
tourmentants problèmes.
Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. Il fut surpris
de rencontrer—déjà—chez les plus anciens d’entre eux les
notions—semblant nées d’hier—modernes au sujet de l’origine du
monde. Le naturalisme d’Anaxagore disait exactement, avec moins
de raffinements et plus d’envergure, ce que prônait sur des airs
nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès intellectuel des siècles
consistait à avoir détaillé le point d’interrogation originellement
dressé. C’était comme si un homme ayant découvert un trou dangereux,
les autres hommes, au lieu de le boucher, s’étaient ingénié à en
sonder les profondeurs et à y découvrir toutes les agravantes cavités
concomitantes. Il est vrai que quelques-uns avaient voulu le boucher:
Socrate avait insinué que la question morale existait seule; et plus
tard, bien d’autres avaient coopiné, les Stoïciens, Kant lui-même.
Malheur! ils n’avaient fait que creuser un autre trou à côté!—A vrai
dire, la morale n’intéressa jamais que médiocrement Albert. Il lui
paraissait qu’avant de savoir comment il devait agir, il lui fallait
savoir qui il était. Il en voulut à Kant d’avoir cherché à neutraliser
le résultat de la Critique de la Raison pure en offrant le refuge
d’une Raison pratique, dont—pour sa part—il ne reconnaissait pas le
principe-base.
Et toujours, dès le commencement, cet éternel et immuable conflit entre
l’idéalisme et le réalisme! Platon et Aristote, que vingt-deux siècles
écoulés n’avaient pas encore mis d’accord.
A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait l’âme d’Albert. Quelle
hypocrisie! Les questions vitales de l’intelligence n’avaient pas
avancé d’un pas. Plus il pénétrait dans le labyrinthe sans issue des
idées, plus la conviction de s’être fourvoyé dans une compagnie de
filous s’accentuait. Berné d’un système à l’autre, il finit par penser
que la philosophie—ou plutôt les philosophies—n’était qu’un leurre,
une moquerie, un piège: à coup sûr la preuve palpable de l’incapacité
de l’esprit à sortir de son relatif.
Quelle chute, après avoir cru au génie humain!
Il admira à la fois la complexité savante de ces édifices équilibrés
dans le vide, et la niaiserie de leurs aspects, quand on les
considérait à froid. Descartes, Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de
leurs inventions, et en même temps on trouvait ces inventions bêtes.
On pouvait peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais on ajoutait
nécessairement: «C’est faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs
conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions étaient aux
antipodes les unes des autres!
Le scepticisme naissait inévitablement.
Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert.
Il sut par cœur la Critique. En un moment de ferveur, il projeta d’y
adjoindre une Critique de la Sensation, par laquelle il serait prouvé,
d’une manière encore plus explicite qu’au chapitre sur le phénomène et
le noumène, que les perceptions des sens ne correspondent pas plus à la
réalité que les concepts de la raison.
De cette époque de méditations, Albert ne garda rien de positif; sinon
deux ou trois _croyances_, en rapport avec son caractère, que lui-même,
par ironie, tenait à l’état de croyances, déclarant qu’il ne voulait,
ni ne pouvait les discuter. Il prit à Spinoza le déterminisme, à
Spencer l’évolution, à Hegel la théorie de la force, et il se composa,
pour son usage personnel et afin de ne pas demeurer l’âme vide, une
manière de se représenter le monde. Puis, il jura de ne plus rouvrir
un seul de ces ouvrages énervants, il cracha sur les charlatans, et,
certain maintenant d’avoir avec conscience goûté à toutes les coupes du
savoir terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré.
XI
MANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONS
Orgie!
Ah! ah! ah! ah!
Et le long des quais vieillots, où d’habitude il bouquinait, Albert
était secoué d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait
l’idée qui tout à coup venait de se présenter à son cerveau. Orgie!
L’idée d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce heurt singulier de
lettres, ces deux consonnances drôlement accouplées, cette _r_ et ce
_g_ dos à dos, cet assemblage de voyelles et d’articulations, avec
le concept qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire tournure
dans son entendement jusqu’alors naïf, que les hoquets de surprise se
succédaient, gutturaux, de son larynx, comme l’éternuement d’un chat
qui se hérisse la première fois qu’il voit un chien. Pourtant, l’idée
était là. L’idée tombait peut-être des nues, sans rime, sans raison,
sans cause, contraire à toute loi de l’association: mais enfin elle y
était. Elle y était si bien, que sur toutes ses faces il la retournait,
l’examinait, la contemplait, lui souriait ou la boudait tour à tour,
la trouvait jolie ou s’en effarouchait. Et comme à côté de lui filait
la Seine grisâtre et huileuse, il s’accouda sur la pierre décrépite
du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y trouver un conseil, rêveur,
absorbé, les yeux immobiles, regarda couler l’eau.
Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité effrayante, au milieu de
l’immutabilité des rives.
Où s’en allait-elle?
Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le monde, à chaque goutte d’eau,
avant de la libérer d’entre ses doigts et de lui donner l’essor qui
l’emporte loin de sa source, avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne
au tourbillon irrésistible des flots. Passagère sera ta destinée. Tu
fuiras au sein des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes,
jusqu’à l’heure où la grande Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il
n’est point de jougs sous lesquels tu ne doives plier, point de
travaux que tu ne doives accomplir, point de tourments qui ne doivent
t’accabler. Libre, tu te rendras volontairement esclave. Au lieu de
jouir—autant que cela se peut dans ta course ardente—des rayons dorés
du ciel, de l’air aux transparentes bulles, des paysages qui se mirent
dans l’onde, tu t’efforceras de rouler au plus profond du fleuve,
écorchant tes formes gracieuses sur les cailloux et les sables du lit
fangeux, tu soulèveras les lourdes barques à la quille formidable, tu
feras marcher la roue des moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux
qui te happeront au passage et tu t’en iras servir de boisson aux
habitants de Paris, avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles
égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte d’eau?
La goutte d’eau eût répondu: «Oh! laisse-moi suivre le courant de la
rivière le plus près possible de la voûte azurée; laisse-moi bondir
comme une chèvre capricieuse, me mêler à la blanche écume ou, diaprée
des sept feux de l’arc-en-ciel, jaillir sur la crête des vagues. Je ne
veux point me souiller au contact impur de la vase, ni soulever les
barques pesantes, ni mettre en mouvement les moulins; je ne veux point
être utile aux hommes. Je veux voguer follement, sans retards, sans
soucis, sans peines: et plus vite la grande Mer m’ensevelira, plus
heureuse je serai, car ce sera la fin de la course.»
Et les lames filaient, filaient, se poussaient, grimpaient les unes
par-dessus les autres, comme pressées d’arriver au bout, là-bas, dans
la grande Mer. Et celles qui étayaient de leurs efforts le flanc
des barques, celles qui, pauvrettes, se brisaient contre les piles
des ponts ou celles qui se trouvaient retenues par les remous des
bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles aussi—voler, brûler
l’existence.
Albert en vint à croire qu’elles chantaient l’éternelle philosophie.
Qu’était-ce que la vie, après tout?
Sans se complaire à de banales comparaisons, il y avait lieu de
remarquer que le devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à gauche,
une enfilade dépenaillée de vieux livres lui remémorait ses années
d’études. A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui servirait-il
de continuer? Il deviendrait un homme comme tous les autres, hanté
des mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes scrupules. Pourquoi se
donner l’ennui de façonner son cerveau aux usages du monde, de le
mouler sur ses exigences? Dérision! Travailler, transpirer, crever
de fatigue et d’essoufflement pour parvenir à une de ces situations
_dites_ honorables, lorsque le temps nous emporte comme la goutte
d’eau, lorsque si brève se précipite la comédie, lorsque d’un instant
à l’autre nous pouvons mourir. La société s’impose à nous comme une
tyrannique marâtre: briser ses liens, s’échapper de ses griffes, oh!
n’est-ce point la sagesse?
Oui.
La sagesse disait ceci à Albert:
On peut prendre de la vie ses douleurs tristes ou ses douleurs gaies.
Les unes sont amères et martyrisantes; les autres sont pleines
d’étourdissements et d’opium. Que vaut-il mieux? Le gros tas fait un
métier, s’y morfond, se marie, amasse pour des hoirs, crée des enfants
qui périssent, s’épuise en stériles ambitions. L’élite s’enivre.
Bottés, cuirassés et casqués de mépris, ceux qui ont choisi l’ivresse
roulent sous les tables et oublient. Ils se perforent l’estomac et
s’empoisonnent le sang. La tombe les enlève à la fleur de l’âge, tandis
que les autres, encore à moitié chemin, halètent péniblement vers le
but, les yeux gros de pleurs et les pieds las.
La sagesse lui disait encore:
Brailler sur la voie du Calvaire est la suprême des consolations.
Alors, les lames fredonnaient:
Vite, vite, plus vite hâtons-nous de rejoindre la grande Mer, la grande
Mer, celle qui nous ensevelira.
C’était ce jour-là l’anniversaire de sa naissance. Albert avait vingt
et un ans. Il se sentait vraiment changé depuis l’époque où, provincial
jusqu’au bout des ongles, le monde lui apparaissait comme un concert
placide et doux, où chacun faisait sa partie, sagement, les orbites
fixées sur le bâton du chef d’orchestre. Alors, dans son âme pure et
simple, pas encore tourmentée, les révoltes n’existaient qu’à l’état
latent, étouffées par l’éducation et par le frottement quotidien de la
famille. Il se souvenait de ses premiers émois à la lecture de livres
peu catholiques et de romans dévorés en cachette. Quels progrès dans le
mal! La religion s’était effondrée, comme s’effondrent sur un cadavre
pourri des fragments véreux de chairs. Il lui était resté le sentiment
du devoir. Et maintenant, devant l’inanité gigantesque de tout ce qui
existe, la loi morale elle-même s’effondrait en lui, comme s’était
effondrée la religion.
_Nasci, pati, mori_, disait un vieux proverbe gravé sur la pierre
séculaire d’un manoir de sa ville natale. Pourquoi ne pas supprimer
_pati_ et le remplacer par une continuelle orgie? Et si dans l’orgie
il y avait une souffrance, eh bien! l’orgie usante, délétère, vorace,
abrégerait, au moins, le pélerinage et en absorberait la mélancolie.
Pourquoi pas?
Deux choses se soulevaient là contre: l’hérédité de toute une race
honnête et l’amour-propre inséparable de cette hérédité.
Père, grand-père, arrière-grand-père, aïeux, avaient jadis gagné leur
pain à la sueur de leurs fronts. Leurs labeurs réunis, quintessenciés
dans son système nerveux, organisaient une résistance angoissante,
quoique fatalement vouée à la défaite, à l’envahissante gangrène. Le
siècle était donc le plus fort! Il avait raison des instincts les
mieux enracinés et des moins accessibles natures! L’horreur du travail
qui venait tout à coup de saisir le jeune homme—préparée, il est
vrai, de longue main—n’était que le résultat du commerce maladif de
son intelligence malmenée avec la délirante atmosphère de la culture
moderne.
L’amour-propre se dressait aussi comme un remords. «Honte» criait-il «à
ceux qui, par lâcheté, se ravalent au-dessous de leur valeur!»
Mais quoi! lutter! lutter toujours!
Et levant les yeux au ciel, il aperçut les premières étoiles, que la
crépusculaire approche du soir ramenait à leur place accoutumée dans le
firmament incommensurable et beau. Un sourire de pitié erra sur ses
lèvres. Que suis-je? pensa-t-il. Oh! grotesque imbécillité! s’occuper
de ce que font et disent les hommes, ces atomes perdus sur le plus
infime de ces astres! Que je sois vidangeur ou roi, peu importe dans
l’immensité!
Un sanglot le prit, puis, tout aussitôt, une inextinguible hilarité.
Il avait passé les ponts.
De quoi avait-il envie? C’était donc décidé: orgie. Mais, comme
un voyageur en des régions inconnues se tourne et se retourne,
interroge la contrée du regard, hésite et se consulte, Albert se
tâtait, cherchait à surprendre ses appétits, presque factice dans son
enthousiasme, _voulant_ s’amuser. Autour de lui, des gens passaient,
gaiement. Il s’efforça de faire comme eux. Il chassa avec colère
certaines pensées sombres qui persistaient à revenir. Dans un café, il
lut les journaux cocasses, écouta les mots du jour, fuma des cigares
chers, but. Il sifflota des airs d’opérette.
Etrange contradiction! La jouissance qu’il éprouvait provenait plus
de l’âpre satisfaction d’avoir déchiré les vieilles attaches, que
d’un réel contentement de sa débauche. En somme, pourvu qu’il jouît,
n’était-ce pas le principal?—Jouissait-il?—Albert scruta son être
intime et crut pouvoir répondre par l’affirmative. Mais que de doute
dans cette croyance!
Ce soir-là, il soupa en cabinet particulier.
Et, pour la première fois de sa vie, il baisa une femme.
[Illustration]
XII
LE DÉPUCELAGE D’ALBERT
Paris, 13 mai.
Je me lègue à moi-même—pour relire en quelque heure future, alors que
j’aurai connu d’autres femmes (si j’en connais, ce dont je doute), ou,
au moins, que j’aurai fait de plus amples expériences, ou, simplement,
comme note mémorable—ce croquis d’impressions charnelles qui ne datent
que de cette nuit.
Je suis allé chercher chez elle, rue Dauphine, une jeune fille du nom
de Bertha, qui était la maîtresse d’un de mes camarades. Je la trouvais
jolie: elle me _portait à la peau_, j’avais pensé à elle plusieurs fois
avec des désirs—presque avec des désirs de collégien, si, arrivé
à cet âge de vingt-un ans sans m’être encore résolu à terrasser le
monstre, la résistance instinctive de tout puceau à ces désirs n’eût
été chez moi empreinte beaucoup plus de réflexion que de timidité. Un
soir que l’on m’avait entraîné au bal Bullier, je l’avais rencontrée
avec Trubert, son amant. Trubert, qui me savait sérieux, sans me croire
pourtant innocent—car je n’en ai jamais eu l’air, et je ne l’ai jamais
été—voulut me taquiner et me forcer à danser. «Tiens» dit-il «je te
confie Bertha comme un dépôt sacré. Tu ne t’embêteras pas avec elle:
elle réveillerait un cadavre.» Et il la laissa une heure à mon bras.
Ce que nous dîmes, je ne me le rappelle pas trop. Nous valsâmes deux
tours, puis je la conduisis dans un des petits bosquets du jardin pour
manger des glaces. C’est là qu’elle me fit les yeux doux. Elle s’amusa
à lisser ma moustache du bout de son doigt, la déclarant plus gentille
et plus fine que celle de Trubert. «Oh! Trubert» zézaya-t-elle dans
une moue, pour m’engager à lui faire des avances «il m’ennuie!» Je
ne lui fis pas d’avances, car j’avais encore de derniers scrupules
d’honnêteté. Ce fut elle qui les fit, avec une coquetterie flatteuse et
tendre, où je cherchais à démêler la part de la sincérité et celle du
mensonge. Elle me donna son adresse, en m’indiquant des heures où je
serais sûr de ne pas tomber sur Trubert. Puis, profitant d’un moment où
personne ne passait, en un mouvement souple, elle me tendit ses lèvres.
Elle n’espérait plus ma visite: aussi, lorsque j’entrai, elle eut aux
yeux une surprise.
«Albert!» s’écria-t-elle.
—«Moi.»
Vu que j’avais décidé de coucher cette nuit avec une femme, et que
j’avais choisi celle-là comme étant—parmi celles que je pouvais me
procurer sur l’heure—la femme dont j’étreindrais le corps avec le plus
de satisfaction probable, je n’eus ni les réserves, ni les froideurs
du soir de Bullier. Je remarquai bien une certaine gêne, provenant
d’inhabitude seulement, en face de cette femme, sur laquelle—cela
m’arrivait pour la première fois—j’avais des projets sensuels. Mais
cette gêne était purement intérieure, elle n’ôtait rien au calme
prodigieux que j’étais surpris d’observer en moi, et mon sang ne
battait pas d’un degré plus vite dans mes artères. Chose cynique: la
convoitise était alors artificielle. Je _voulais_ avoir une femme:
j’allais l’avoir.
Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer, je m’engageais bien
plus en curieux qu’en passionné: et c’était encore plus en curieux de
moi-même qu’en curieux d’elle. Le mystère: moi, non la femme.
Que ne savais-je pas de la femme?—Tout ce qui se sait, je le savais.
J’avais lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se voit, ne s’entend,
je me l’étais représenté en traits assez exacts et certains, pour avoir
de l’amour une notion plus complète que d’autres après de longues
pratiques.