obscur village de France. Des pavés graisseux et tumultueux. Il vit
d’abord de grossiers chars, des tombereaux lourdauds et ignobles
traînant avec bruit la vulgarité de matériaux. Un grouillement
nauséabond d’humains louches et débiles constituait aux rues de
triviales animations. Des gris visqueux de bâtisses trouant de
cheminées le visqueux gris du ciel. Des trottoirs, des réverbères, des
devantures, des cafés, des omnibus. Il fit des pas, passa plus loin,
regarda encore, trouva la même chose. Rien de neuf: ce n’était qu’une
exagération des villes connues. De grands édifices quadrangulaires,
qu’il rencontra, portaient des noms vénérés et célèbres: tout cela
était laid, laid, laid. Il franchit sur un pont disgracieux une
rivière sale. Un oisif interrogé avoua que c’était la Seine. Des quais
mornes et minables bordaient ce bourbier. Là-bas, une cathédrale
lamentable succombait de honte sous le poids terrible d’une renommée
fabuleuse. Ici, un palais—qui voulait être luxueux—attestait
des origines antiques, et faisait dire: «Ce n’est que ça!» Une
colonnade, une prétention à être quelque chose, s’allongeant, coiffée
de pavillons—relativement moins infime que ce que l’on voit partout
ailleurs, mais combien misérable en comparaison des œuvres du
rêve!—s’étendait, témoin et travail d’une suite de générations: le
Louvre! Furent aperçus des théâtres, des églises, des jardins, des
places. Une perspective illustre, bornée par deux arcs de triomphe, la
promenade des Champs-Elysées, gloire et panache de la ville, parut,
à ses yeux chercheurs de magnificence, une mesquinerie et une pitié.
Il parcourut vainement les artères les plus retentissantes et les
plus connues. Nulle approbation ne sourit en son regard. Les musées,
les monuments, les marbres, les bronzes, depuis l’obélisque rose,
coquet débris d’une race ensevelie, jusqu’aux vases funéraires du
Père-Lachaise, depuis les minarets clairs du Trocadéro, jusqu’au palais
de Cluny, sombre et fouillé, se baignant d’un fouillis de feuillages,
rien ne l’émut dans l’émotion cuisante de cette effrayante déconvenue.
Sur un haut sommet il grimpa, pour embrasser d’un regard circulaire
et malveillant le monstre. Paris tenait dans son œil. Au-delà même,
il apercevait les collines de ce qui n’était plus Paris. Des toits,
une mare de toits, d’une couleur horrible, de formes innommables, un
flux de choses embryonnaires, des crottes houleuses tassées les unes
contre les autres, avec des espaces, des trous, où bleuissaient des
végétations; par-dessus, émergeant, mais ridiculement, un hérissement
de pointes et de bosses, comme des bouts de bâton et de cailloux
jetés au hasard par une main de garnement, et qui seraient restés
plantés là. Une plaque grisâtre, cabolée, fragment de tôle enfoui
dans la vase, représentait l’Opéra; les Invalides n’apparaissaient
plus que comme un vieux chaudron de cuivre retourné; Saint-Eustache
était une chauve-souris crevée et gisant sur le dos; les deux tours
de Saint-Sulpice, dissemblablement fichées, semblaient, dans un coin
d’ombre, les deux jambes crispées d’une grosse grenouille plongeant;
une antique savate éculée, voilà ce que devenait le vaisseau de
Notre-Dame: et Paris, c’était ce sordide étang où croupissaient
ces détritus. Paris, à quatre-vingts mètres, ce n’était pas autre
chose! Qu’on prît un ballon, et que, de la nacelle, le regard atterré
contemplât fuir Paris, au bout d’une demi-heure d’ascension, Paris
devait avoir disparu, rasé, anéanti, Paris, la grande merveille,
l’ouvrage capital des hommes!
Alors, si Paris se trouvait un pareil limon, qu’étaient, sans doute,
les autres villes célèbres du monde: Londres, Pékin, Moscou, Naples,
Vienne, Genève?
De la merde.
Et depuis dix mille ans que l’homme peuplait la terre, voilà tout ce
qu’il avait su faire pour la marquer de son génie! Depuis dix mille
ans que ce roi des êtres taillait la pierre, construisait, forgeait,
calculait, peignait, sculptait, pensait, le suprême de son effort se
réduisait à avoir créé cela!
Misérable insecte, va!—Ainsi, toi, si apte à imaginer le beau, tu
ne l’avais pas été à réaliser en une œuvre digne ces concepts que tu
traînes dans ton cerveau comme un boulet! Ou plutôt—car il semblait
possible aux moyens humains d’approcher infiniment plus près de la
noblesse—ou plutôt, tu as eu peur de donner de trop grands coups
d’aile, tu es resté dans les bas-fonds, n’osant t’élever aux merveilles
de l’exécution hardie! Ainsi, il ne s’était pas trouvé un roi assez
puissant et assez fou de splendeur pour jeter les fondements d’une
ville architecturale, magnifique, parfaite, où tout fût combiné
d’avance pour le charme de l’œil et la satisfaction de l’intelligence,
où les maisons fussent prédisposées pour la glorification d’un même
plan, où ce fussent des amoncellements de palais, de constructions
sublimes, de jardins divins, où l’or s’alliât aux pierres précieuses
en de superbes harmonies de couleurs; une ville où rien ne fût livré
au hasard, mais qui fût composée comme un tableau de maître: sans ces
compromissions honteuses avec les soi-disantes nécessités d’existence,
avec l’industrie, le commerce, la médiocrité, la misère, qui étranglent
les perspectives, flanquent un monument d’un ministère ou d’un magasin,
une façade de théâtre d’un hôtel et d’une maison de rapport, salissent
d’accointances infâmes les décors les plus recherchés, mettent des
tables de café sur les asphaltes et dans les avenues des omnibus!
Ainsi—à défaut d’un peuple capable de payer ce luxe—les nations ne
s’étaient pas unies pour ériger sur la planète de leurs souffrances la
Ville consolatrice et belle!
Paris était donc ce qu’il y avait de mieux!
Inutile d’explorer ailleurs: il fallait rester là.
Peut-être, en essayant de conquérir ce Paris, Albert en découvrirait-il
le charme, et finirait-il, lui aussi, par le déclarer un paradis.
[Illustration]
VIII
LE QUARTIER LATIN
Remis des émotions de l’arrivée, Albert—il avait alors dix-huit
ans—loua une chambre, rue de Seine, et s’apprêta à mener la vie
d’étudiant.
Une vie très sérieuse, une vie d’étudiant qui étudie.
Albert croyait que par le travail on arrive à tout.
Il fit vite quelques connaissances: des jeunes gens entre quinze et
trente-cinq ans, qui fréquentaient diverses écoles et poursuivaient
diverses ambitions. Aux restaurants, sur les quais pouilleux ou aux
galeries de l’Odéon, devant les piles de livres, sous les ombres du
Luxembourg, se nouaient entre deux plats ou deux poignées de main,
d’indicibles conversations, où tenaient le monde, Paris et le quartier.
Les uns, ordinairement les vieux, étaient médecins: après avoir tâté
de beaucoup, même de la vie, ils en étaient venus à n’éprouver plus
d’intérêt que pour les viscères et les maladies du corps humain; ils
réduisaient tout en diathèses, et divisaient les hommes en scrofuleux
et en tuberculeux. D’autres, les juristes, qui compulsaient le droit
des Romains, se préparaient à la politique la plus moderne de la France
parlementaire, péroraient des heures et des heures pour embrouiller les
questions, mettre le feu aux poudres et le tintamarre aux cerveaux,
tout heureux du gâchis et fiers de leur impertinence. De troisièmes
peignaient aux Beaux-Arts; des maîtres patentés leur apprenaient
à faire une jambe d’après le Corrège, un torse dans la manière de
Michel-Ange, des fresques à la Raphaël et de petits moutons comme
Murillo: de talent personnel, ils ne leur en reconnaissaient point; en
eussent-ils, qu’ils cherchaient à l’étouffer et mettaient leur gloire
à faire de leurs élèves de très adroits pasticheurs. Il y en avait
qui se nourrissaient d’astronomie, calculaient les éclipses à venir
jusqu’en l’an de grâce 1.999.999, pesaient la lune mieux qu’une livre
de pain, et toutes les fois que l’on parlait de queues, croyaient que
c’était de queues de comètes. Ceux-ci, moisis par les bibliothèques, se
plongeaient avec componction dans de vétustes manuscrits, illisibles,
rongés des vers, et, derrière leurs lunettes, attribuaient une gravité
immense à une recette de cuisine des moines du V^e siècle ou à un
compte de ménage découvert sur un papyrus. Ceux-là, qui se prétendaient
naturalistes, ne comprenaient pas qu’on pût s’occuper d’autre chose
que de la forme probable du dynothérium et de la boîte cranienne
du singe. Depuis ceux qui exploitaient benoîtement les cotylédons,
jusqu’aux féroces dévots de la chimie, qui cherchaient une poudre dont
un gramme fît sauter le globe, on passait par les algébristes, les
mythologistes, les physiologistes, les droguistes, les harmonistes, les
instrumentistes, les hellénistes, les criminalistes, les moralistes,
les oculistes, les orientalistes, les anatomistes, les dentistes et
les archivistes. Mais tous, quelque différents qu’ils fussent, se
ressemblaient par un point: tous croyaient en leur étoile et tous
étaient convaincus de leur génie.
Quoique déjà méfiant, Albert n’était pas loin d’être comme eux.
Ils venaient de tous les coins de la France, ces jeunes hommes qui
peuplaient ce coin de Paris. Il y avait des Auvergnats, des Gascons,
des Normands, des Provençaux et même des Parisiens. Ils venaient de
tous les coins du monde: car les étrangers, Belges, Espagnols, Anglais,
Russes, Grecs, Américains, Japonais, Nègres, confluaient en ce lieu
célèbre pour s’y instruire de tout. C’était là la pépinière qui créait
la génération future.
Albert s’attendait à quelque chose de grandiose, comme un vaste couvent
d’une lieue carrée, abritant des milliers d’intellects d’élite.
Il fut surpris de trouver un quartier presque banal, habité soit par
des gandins plus rapprochés du crétinisme que d’aucune autre des
facultés de l’âme, soit par de simples écervelés qui mettaient à se
pocharder et à brailler des couplets de café-concert un singulier
plaisir, soit par de pauvres hères qui s’épuisaient en d’ingrats
labeurs d’intelligence et qui réussissaient le plus souvent à
s’atrophier, abrutis dans leur spécialité. Quelques rares, seulement,
semblaient doués. Mais, au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde
d’impérities!
Or, plus l’incapacité était grande, plus grande était la présomption.
Et à voir les succès qui couronnaient parfois les fronts les plus
vides, on pouvait hardiment croire que les hommes ne sont estimés qu’en
raison de leurs prétentions.
On trouvait, chez la plupart de ces candidats à la grande fanfaronnade
des vocations libérales, une naïveté qui les rendait encore plus
grotesques. Indépendamment des illusions qu’ils savaient se faire
sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges sur l’importance de
leurs sciences et de leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient
magnifiquement «la civilisation» et dont ils se croyaient les
représentants attitrés, les fils élus. Cette «civilisation» les
faisait tous délirer. Ils en avaient _plein la gueule_. Et leurs gros
yeux de méridionaux roulaient, ou leurs yeux nuageux de Germains se
dilataient, en prononçant ce mot. A les entendre, on se demandait s’ils
aideraient vraiment tant soit peu au développement de l’humanité, ces
futurs avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires, ces futurs
politiciens, ces futurs charlatans, ces futurs praticiens émérites,
ces futurs constructeurs de canons et de forteresses, ces futurs
professeurs de rhétorique, qui, pour le moment—tout en s’imaginant
travailler—employaient le meilleur de leur temps et de leurs forces à
_faire la noce_. Ou si, plutôt, ils ne continueraient pas toute leur
vie à _faire la noce_ aux dépens de cette même humanité.
Mais tout cela si candidement, avec une telle confiance béate en la
sainteté de leur mission, qu’on ressentait moins de colère contre eux,
qu’un peu de pitié pour leurs futurs exploités.
La physionomie de ce quartier—inférieur déjà sous ces rapports aux
autres quartiers travailleurs de Paris—se distinguait encore par
sa mobilité constante, qui s’attachait successivement à tous les
engouements contradictoires, à tous les caprices, à toutes les modes.
Dire que, le plus souvent, ces objets de grande faveur, parmi cette
horde précoce de dindons, étaient des niaiseries, des morceaux de
rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on pu attendre de vraiment
sérieux de cette jeunesse qui méprisait le fonds solide et naturel de
la nation, et qui se ruait sur les grand’routes déjà battues et suivies
par des millions, en se flattant de les découvrir? Un personnage
gouvernemental, en Chambre haute ou Chambre basse, se produisait-il
dans un miroitant discours-réclame, plein de promesses, de périodes
rondes, gonflé et vide comme un aérostat, la jeunesse se soulevait
d’enthousiasme, s’assemblait, envoyait une députation à l’orateur
pour le féliciter et l’assurer du concours moral et effectif de tous
les étudiants pour le salut de la France. Un démagogue lançait-il
une proclamation funambulesque, foudroyant les puissants du jour,
décrétant la guerre sainte contre les mangeurs de la fortune publique,
les juifs, les détenteurs de l’influence, en de tout aussi creuses
phrases, en éloquences tout aussi boursouflées, la jeunesse se
ressoulevait d’enthousiasme et organisait une ovation en l’honneur du
Brutus. Dans une brasserie, une jeune fille dévoilait-elle quelques
agréments de figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait encore
d’enthousiasme, enlevait la reine, la promenait en triomphe sur le
boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations et d’idolâtries. Une
chanson-scie, une canne nouvelle, un cocher ivre, un honnête citoyen
ridiculisé, une fleur, un mot, un chapeau, soulevaient toujours
d’enthousiasme cette jeunesse.
Une étiquette monumentale, affichée, à l’endroit le plus apparent, en
gigantesques caractères d’or, prônait:
AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.
Les étudiants se figuraient volontiers que c’était eux qu’elle
étiquetait.
Tel était ce quartier, où poussait l’espoir de la France.
IX
LA LUTTE POUR LA VIE
Ce fut au milieu de ce monde suffisant, fougueux, leste, juvénil,
capricant, vain, qu’Albert vécut plusieurs années, plutôt entraîné
par l’habitude du siècle, que par une réelle sympathie—le prenant,
cependant, plus au sérieux qu’il ne valait.
Ballotté entre ses aptitudes aux diverses branches de la culture
humaine, capable d’être médecin comme un autre, physicien à ses
heures, avocat point mauvais, musicien, astronome, latiniste, il ne
s’astreignit pas tout de suite au choix définitif et irréparable. Une
certaine peur le prenait d’une décision, que d’autres attrapent si
aisément, sur un mot, sur un désir paternel, et qui les détermine pour
la vie. Il n’aurait voulu s’engager avant d’avoir tout expérimenté,
goûté aux différents plats pour juger de leur succulence. Il suivit
de nombreux professeurs dans de nombreuses voies, entendit quelques
douzaines de ces vénérables vieillards sentencieusement parler sur
les pandectes, les cosinus, les gnostiques, les urines, fréquenta des
laboratoires, des amphithéâtres, des bibliothèques, des hôpitaux—et au
bout de six mois ne fut guère plus avancé qu’avant.
Une seule découverte: c’est qu’il n’avait plus le sou.
Il fallait songer expressément aux moyens de vivre.
Une légère rage contrista la pensée d’Albert: il aurait, sans doute,
trouvé juste que l’homme qui nourrit son âme fût dispensé de nourrir
son corps.
Mais, l’homme ne se nourrit pas seulement de toute parole qui tombe de
la bouche de Dieu: il se nourrit de pain.
Albert était arrivé à Paris avec un millier de francs. Son père, en lui
remettant les billets bleus, avait ajouté d’un geste noble auquel il
avait pensé toute la nuit: «Ceci représente mille gouttes des sueurs
du front de ton père. Puisque tu veux aller à Paris, la grande ville
de la perdition, vas-y. Je te souhaite bonne chance, sans y croire.
Envoie-nous deux fois par mois de tes nouvelles, et arrange-toi de
manière à te tirer d’affaire.»—Se figurant être riche pour longtemps,
Albert avait reculé aux calendes grecques l’instant de s’occuper de ces
choses.
L’instant était venu.
Il supposa d’abord qu’on le rechercherait fort—lui, Albert—aussitôt
qu’il voudrait bien condescendre à offrir—contre argent—quelque peu
de son esprit et de sa science.
Il fut à une demi-douzaine de bonnes adresses—au quartier
Saint-Germain, au quartier Monceau—fier, arrogant, avec un cabrement
d’en être arrivé là, proposer à de riches imbéciles de leur former
l’intelligence.
«Qu’enseignez-vous?» lui demanda une marquise du faubourg, qui l’avait
fait venir pour son fils.—«Tout.»—«Sainte Vierge! je voudrais qu’on
ne lui enseignât rien, à ce pauvre chéri: seulement le mener aux
Champs-Elysées, lui confectionner des cocottes quand il fait mauvais
et le conduire à sa leçon d’équitation. Il est très capricieux, le cher
ange, il griffe, il mord; vous supporterez tout, comme il convient à
quelqu’un de votre condition.»—«Madame, prenez un esclave.»
Un parvenu débuta par lui demander son prix.—«Dix francs.»—«Monsieur,
sortez de chez moi! Pour ce prix, j’ai le célèbre professeur Duponcif.»
Chez un sénateur, on le trouva trop jeune; chez un blanc-bec, on le
trouva trop vieux; un Anglais le renvoya comme trop sérieux, un Gascon
comme trop folâtre. Partout il se heurta à la bêtise, à l’hostilité, au
mépris.
Quand il eut contracté quelques dettes—effroi pour ses scrupules—il
éprouva comme une cassure du caractère et une sensation d’être déchu,
indignante. Regimbé contre ce qu’il jugeait une humiliation, il s’en
irritait d’autant qu’il ne pouvait s’en prendre à personne. Au sort
tout au plus: or, l’invectiver excite encore davantage, puisqu’on n’y
saurait mettre même l’âcre plaisir de la vengeance. Le seul moyen
eût été la philosophie passive du Bouddha, dont Albert était bien
incapable.
Un mois d’expédients honnêtes, qui plus d’une fois le laissèrent sans
dîner, eut raison de ses répugnances.
Il se présenta, la queue basse, chez un directeur d’institut, qui,
en plein milieu du Paris élégant, exerçait un commerce étrange et
lucratif. Ce juif doublé d’un Américain—car qui d’autre aurait eu
cette idée ignoble et géniale?—avait mis en coupe réglée la culture
intellectuelle et en exploitation la crédulité publique en matière
d’instruction. Il avait inventé de vendre, à grand renfort de grosses
caisses et de trombones, la science—comme un industriel écoule du
chocolat frelaté. Grâce à une réclame éhontée, étalée dans tous les
journaux et sur tous les murs, s’infiltrant par les voies les plus
insidieuses jusqu’à l’imagination de ceux qu’il fallait atteindre,
il attirait, sous les fallaces de l’instruction facile et à bon
marché, une clientèle immense et saugrenue, recrutée surtout parmi
les étrangers. Chez lui, on apprenait toutes les langues, depuis le
chinois jusqu’au français, par une méthode pratique, qui mettait en
deux mois en état de parler; on trouvait des professeurs de toutes les
nationalités, chacun enseignant sa langue maternelle; il préparait à
tous les examens d’Etat de tous les pays; il avait une spécialité de
cours pour les jeunes filles et un conservatoire de musique. Tout ce
que l’ingéniosité d’un médecin fabrique pour prolonger une maladie
et soutirer davantage approchait peu de ce qui se passait dans cet
institut coupe-gorge. Par une série de combinaisons artificieuses, les
élèves de ce singulier établissement payaient, payaient, payaient,
par sommes incessantes, plus ou moins fortes, calculées suivant le
degré de fortune, de résistance, d’incurie, de naïveté, de timidité
des malheureux qui entraient dans le guêpier. Quand ils en sortaient,
on était consciencieusement sûr d’avoir exprimé d’eux tout ce qu’ils
pouvaient donner. On acceptait toutes les cotisations: depuis la miss
américaine qui vocalisait à cinquante francs le cachet, jusqu’au
petit commis allemand qui ânonnait le français à cinquante centimes
l’heure. Pour tous, il y avait des professeurs. A part quelques noms
célèbres, mis en vedette pour faire ressortir l’entreprise, et sur
lesquels le juif s’arrangeait encore à gagner cent pour cent, tout
ce que Paris compte de professeurs gueux, huileux, pâles venait là,
certain d’y trouver des leçons et de retenir sur chacune quelques
sous. Le directeur empochait la moitié, les deux tiers, les trois
quarts, ce qu’il croyait devoir tondre sur le dos du patient. Parfois,
il prenait tout et laissait l’espérance, ce qui était déjà beaucoup.
Sa supériorité, c’était de profiter de ses professeurs autant que de
ses clients. L’institut couvrait Paris de ramifications et était très
renommé.
Albert fut trop heureux de passer par les griffes de cet usurier
moderne—tel que le héron de la fable—et de pouvoir grâce à lui fermer
la bouche à son restaurateur. Il donna des leçons pendant plusieurs
semaines: traversant Paris pour inculquer la grammaire à un Belge et
gagner vingt sous, courant à l’institut faire un cours à de vieilles
Anglaises, sautant d’omnibus en tramways, allant à la Bastille lire
César et à l’Etoile Paul de Kock. Ces viles occupations envahissaient
à peu près ses journées, et, le soir, il se trouvait si avachi par la
poussière des rues et l’imbécillité des contacts subis, qu’il était peu
capable d’entreprendre quelque chose d’intelligent.
Albert souffrait étrangement de cette vie. Il patientait, espérant que
son directeur le chargerait tôt ou tard de leçons mieux payées, ce qui
lui permettrait d’en donner moins. Mais ce n’était pas ce qu’entendait
ce directeur industrieux.
«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me plaisez. Je vais vous faire
une proposition que je fais aux personnes que je désire attacher de
près à mon établissement. Justement, il y a une vacance: je vous
offre la place. Au lieu de deux ou trois leçons que vous donniez
par jour, vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant que vous
voudrez....»—«Vingt leçons par jour?» objecta Albert.—«Qu’y a-t-il
là d’extraordinaire? Quand j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre.
On dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et l’on dort chez une
demi-douzaine.»—«J’aimerais mieux une leçon à cent sous que les vingt
que vous m’offrez.»—«Comment!» répliqua le juif stupéfait «mais vous
gagnez ainsi de cinq à six cents francs par mois! Sept mille francs
par an! presque un traitement de député, monsieur! Seulement.... pour
vous trouver dans les conditions, vous devez être professeur interne,
c’est-à-dire coucher dans l’établissement; vous me louez une des
chambres d’études, que je vous laisse au prix modique de cent francs
par mois, vue charmante sur la cour; pendant la journée, la chambre
est occupée: du reste, vous êtes à vos leçons—mais, le soir, on vous
dresse un lit sur le divan, et vous êtes chez vous. Vous prenez aussi
pension, une excellente pension—comprenez-vous cet avantage?—pour
cent cinquante francs, soupe, viande, légume, pain à discrétion. Mes
autres internes paient une pareille pension deux cents francs. Ajoutez
cinquante francs pour le service, le blanchissage et diverses petites
dépenses, voilà une somme de trois cents francs que vous ne serez
jamais en peine de me payer, puisque je ne ferai que la retenir sur vos
honoraires.—Pensez à ma proposition, que vous vous hâterez d’accepter,
tant elle est dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il pour finir à
l’oreille «dans deux ans, vous aurez des leçons à cent sous.»
Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient les vives forces de son âme,
perclus des douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être exposé aux
humidités des occupations malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût
des violences de langage aux «propositions» israëlites de cet homme
d’affaires. Aliéner sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne
répondit rien et tourna les talons.
Il se décida alors de faire une démarche qui lui coûtait quelque
amour-propre. Il s’agissait—puisque tout s’effondrait sous
lui—d’aller consulter un vieux professeur originaire de sa province
et pour qui il avait des recommandations. Ce devait même être un
consanguin éloigné, il ne savait au juste: mais l’idée seule de se
retrouver dans l’atmosphère natale et d’avoir à subir des questions sur
sa famille l’horripilait.
Un petit homme sec, avec une tête un peu ballottante et grosse, sans
autres cheveux qu’une filandreuse mèche couleur d’étoupe, qui donnait
le tour du crâne, les yeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, étendu
sur un canapé, les jambes en l’air, et tenant, déployé de toute la
longueur des bras, un grand journal, répondit, sans se déranger par un:
«B’jour» à son salut.
Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, s’excusa de n’être pas venu
plus tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers mois en pays latin,
exhiba des ambitions discrètes d’être utile à l’humanité dans une
carrière libérale, nota en quelques modestes traits son caractère, ses
tendances, autant qu’il se connaissait, ses études jusqu’ici, débita
plusieurs banalités sentimentales sur les jeunes gens travailleurs,
au rang honorable de qui il comptait toujours être, délaya quelques
espérances d’avenir dans un pathos de nobles idées et conclut: «J’ai
pensé, monsieur, que vous vous intéresseriez sans aucun doute ...»
—«Comment, sans aucun doute?» interrompit à ce moment la voix
aigrelette du professeur, qui se dressa sur son séant, ramenant les
pieds à terre, pour considérer son visiteur. «Il y a beaucoup de
doute, au contraire; ou mieux, je ne vous porte aucun intérêt du
tout.»—«Vraiment, monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, jeune
homme, vous vous méprenez. Si vous ne m’inspirez aucun intérêt—en tant
que créature mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour vous un sentiment
tout aussi humain, la pitié.»
Albert prêta l’oreille.