NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
a^{bc}.
ALBERT
par
LOUIS DUMUR
MDCCCXC
ALBERT
AUTEUR:
_La Néva_, poésies,
Saint-Pétersbourg: Ancienne Maison Mellier;
Paris: Albert Savine.
POUR PARAITRE:
_Lassitudes_, poésies.
LOUIS DUMUR
ALBERT
[Illustration]
PARIS
BIBLIOTHÈQUE
Artistique & Littéraire
MDCCCXC
[Illustration: Louis Dumur]
[Illustration]
ALBERT
I
L’INITIALE DÉVEINE
Fantoches, vous qui, durant les insomnies, voletez étrangement autour
des prunelles fiévreuses, contez à celui qui ne craint ni l’extrême,
ni le choquant, ni l’absurde, ni l’ironique, ni l’incohérence des
actes, ni la disproportion des pensées, contez, sans éloge ou blâme, la
décevante vie d’Albert.
Du reste, sous toute chose, formule saint Thomas d’Aquin, gît le réel.
En une minime cité de province, plus malsaine qu’immorale, plus
stérilisante que perverse, où l’existence avait des longueurs
particulières, de spéciales somnolences que ne soupçonnent point les
vraies villes, point la pure campagne; en une sous-préfecture maussade,
flasque, incolore, gluante, solitaire et confite en soi, prétentieuse
et banale, chaste jusqu’à l’espionnage, inconsciente, naïve, burlesque,
ignorée des humains et les ignorant; en une moyenne bourgade
vulgairement située sur l’inévitable affluent aux ondes grisâtres,
aux grèves grisâtres clairsemées de grisâtres roseaux, vague église
gothique, pont restauré; en un de ces trous administratifs et mornes,
dont le nom provient d’une ancienne peuplade des Gaules mentionnée dans
César; en un de ces marécages de la sottise, végétaient, monotones et
bouffis, son père et sa mère.
Ils l’eurent—lui—troisième, quatrième ou cinquième enfant d’une
nombreuse famille, procréé à son heure, en son jour, dans son numéro
d’ordre, tranquillement, béatement et suivant les laisser-aller
passifs de la bourgeoise providence. Ils l’avaient appelé Albert, parce
que son parrain s’appelait Albert et que sa bonne tante maternelle
s’appelait Albertine.
O confiance!
Ainsi il naissait parce qu’il naissait, sans raison, sans cause
appréciable qui expliquât pourquoi il naissait à cette latitude,
sous ce méridien, dans cet endroit, pourquoi il naissait de ces
petits commerçants plutôt que de gros industriels, plutôt que d’un
banquier, ou que d’un bandit, ou que d’un baron, ou que d’une actrice,
pourquoi il naissait catholique et non pas calviniste, turc, disciple
de Zoroastre, indou, païen, même adorateur du grand Lama, pourquoi
il naissait avec ses vices et ses qualités, au lieu de différents,
pourquoi il naissait, enfin!
Il n’avait rien d’extraordinaire qui le distinguât du commun des
nouveau-nés: ses chairs pendillottantes, ridées, rouges, son nez
camard, ses yeux grêles, ses bras et jambes difformes qui bougillaient
impondérés, sa tête ridiculement anormale, sa bouche édentée qui
sans cesse s’écarquillait pour glapir les vagissements ... il
n’était ni plus laid, ni plus beau que les autres hommes—moins laid,
peut-être,—c’était un homme. Mais s’il avait déjà pu réfléchir (la
réflexion semblait pourtant habiter ses plaintes précoces), c’eût été
justement de cela qu’il se serait lamenté: d’être homme.
La bête, la plante, le protoplasma qui éclosent trouvent à la sortie
de leur œuf, de leur germe, de leurs éléments, une nature assez
bienveillante, qui, si elle ne leur fait pas oublier les douceurs du
non-être, incline, du moins, à ne pas leur gâter le sort par de trop
viles insuffisances, par de trop sauvages imbécillités. Ils jouissent,
sans autre travail que celui de leur propre et libre développement,
des irradiations de la lumière, des nourritures du sol, des exquisités
de l’air et des liesses de la chaleur. La sensation les sert sans leur
nuire. L’idée ne leur incombe que dans les limites de la contemplation.
Quelques-uns, sans doute, sont esclaves: mais ils ne le sont que par
leurs rapports avec l’homme. Ils meurent accablés par l’âge ou de
mort subite; et pour ceux qui inspirent la pitié, les compagnons de
l’homme, tout ce que la science a de ressources s’applique à leur
escamoter les souffrances du trépas et l’appréhension d’être dévorés.
L’homme, au contraire, vaincu d’avance sous les horions de son destin,
condamné à l’accablement partiel ou total de ses volontés les plus
chères, pétri dans la misère, la nudité, l’inquiétude, surmène son
énergie pour des buts qu’il n’atteint pas; rongé d’ambitions, toutes
légitimes, puisqu’elles sont ses besoins, depuis l’ambition de manger,
jusqu’à celle de régenter le monde, il vogue d’espoir en espoir et
tombe de désastre en désastre; son sang épuisé, ses tissus étiques
couvent les miasmes et les pustules, et son âme est le siège de
maladies morales, d’autant plus violentes qu’une relative santé du
corps leur laisse plus de loisir pour se développer; il ne peut se
soustraire à ce fatalisme, et, malgré l’éternelle illusion, perdant à
mesure qu’il vieillit son courage et sa vigueur, qu’exaltait jadis sa
nostalgie d’assouvissement, il se révolte, il maugrée, il reconnaît
Arimane comme son maître, et il est obligé d’inventer une vie future
pour se consoler de celle dont il est le jouet.
De là cet axiome:
Les races inférieures s’épanouissent, l’homme se fane.
Et, nuit et jour, Albert criait.
Sa mère, pour l’apaiser, déboutonnait généreusement sa poitrine mûre et
lui donnait le sein.
[Illustration]
II
PREMIÈRE LUEUR DE RAISON
De ce lait maternel il eût fallu beaucoup plus, pour faire du rétif
nourrisson un mortel docile ou résigné.
La rebuffade lui était innée.
Déjà, ses yeux considéraient les objets avec plus d’hésitation que
de curiosité, et, avant même de pouvoir les nommer, comme autant
d’ennemis il s’en fallait de peu qu’il ne les redoutât. Les mines
arides de son entourage éveillaient, à ses premiers regards, des
velléités circonspectes et peureuses. Singulières, les rêveries
muettes qui composaient sa pensée en formation s’attardaient sur ces
répulsions éprouvées. Il suspectait la lumière du matin de ramper par
la vitre jusque sur son berceau pour voir ses paupières clignoter
douloureusement; la charrette cahotant dans la rue de dégringoler,
assourdissante, lui casser la tête; l’interminablement maigre crucifix,
là-bas, dans le coin, ce long corps efflanqué sur le prie-Dieu, de
méditer l’effroi à le fixer ainsi de ses orbites immobiles; et de
vouloir l’horripiler les baisers gras dont ne cessaient de le couvrir,
avec des mots bêtes, le père, la mère, les frères, les sœurs, la
cuisinière et toute la clique répugnante des connaissances.
On lui apprit à marcher et à causer.
Certes, ce fut un soulagement de n’avoir plus à subir ces bras
qui le portaient de chambre en chambre, à la promenade, au lit, à
l’office, qui le plantaient sur des genoux pointus, le ballottaient
de ci, de là, et dont il ne pouvait se passer. Il se servit de ses
jambes pour quelquefois s’enfuir hors de la maison, se perdre dans
quelque jardin, dans quelque faubourg, au risque de la verge. Quant
au langage, s’il connut vite l’usage de deux ou trois substantifs, il
s’en abstint volontiers et préféra le geste, plus sobre, plus rapide,
plus expressif. Mais, dès qu’il ne s’agissait pas de réclamer pain,
soupe ou polichinelle, aussitôt qu’il y avait idée à émettre, jugement
à poser, il n’était pas rare qu’il trouvât des paroles imprévues, qui
surprenaient parce que, peu enfantines, elles dénotaient d’anormales
dispositions.
Il crût de la sorte.
A vrai dire, la raison n’avait pas encore jailli en une de ces
étincelles crépitantes, qui ébouriffent d’aise ou de détresse les
parents décontenancés. Elle germait cependant. Durant d’ineffables
heures, Albert contemplait l’univers ambiant, comme s’il eût voulu en
respirer l’essence et s’en instruire. Il s’acclimatait abondamment à
ces nouveautés, ou plutôt il tentait de s’y acclimater: car s’il y
eût réussi, il les eût acceptées à la façon des autres hommes, sans
critiquer, dévotement. Or, observant avec cet esprit—inexpérimenté,
sans doute, mais exempt de préjugés, puisque, à ce moment, presque rien
n’y avait été mis, offrant ainsi table rase aux phénomènes—un accès
de raison ne devait pas tarder à éclater, fût-ce le seul, avant la
corruption fatale engendrée par les désirs vitaux.
Condisciple du premier âge, qui l’enchâsse d’innocence, toute pétrie
d’ingénuités, pourtant d’autant plus pure qu’elle a moins été troublée
par l’existence, qu’aurait été la raison, sinon une vue soudainement
évidente, par divination, par coup de théâtre, une irrésistible vue du
vrai philosophique, déduit simplement, théoriquement, mathématiquement
de prémisses découvertes tout à coup?
La raison: clarté de l’intelligence sur les choses, abstraction faite
du sentiment et des instincts.
Un vieux curé, podagre, marmiteux, cacochyme, ratatiné comme un bout
de parchemin, ridé comme une pomme brûlée, avait pris Albert en
affection. Grave et cérémonieux, l’enfant venait boire le café au lait
avec lui, sur sa terrasse haut perchée, d’où l’on dominait la petite
ville et l’alentour mélancolique des champs. Le vieux curé le faisait
asseoir dans un fauteuil trop gros, où il enfonçait jusqu’au ventre,
et lui donnait des gâteaux à grignoter, tandis que, le chef branlant,
il l’incitait par de bénévoles questions à s’intéresser à mille
brimborions de science et de morale, au moyen desquels il se figurait
le façonner pour l’avenir honnête homme et consciencieux citoyen.
Nulle pédanterie, vraiment, mais une crédulité pieuse et de touchantes
superstitions en ce qu’il lui disait du grand ordre qui règne
ici-bas, des harmonies de la nature, du roi de la création et des
oiseaux chantant des louanges sur de jolies branches vertes, par un
beau soleil. Que le globe était bien installé, bien admirable, bien
construit dans son indulgente imagination de vieux curé! Comme tous
les mignons pantins manœuvraient délicieusement entre les doigts de
l’excellente cause suprême! Le brave ecclésiastique s’attendrissait,
mouillait des mouchoirs, pleurnichait en y songeant, tout en grattant
ses articulations, dont les raideurs lui arrachaient parfois, au milieu
de ses enthousiasmes, de piteux gémissements.
«Vois» disait-il «cette atmosphère si lucide, que l’œil perçoit, au
travers, à de considérables distances! Réfléchis que nous aurions pu
être entourés de ténébreux voiles, comme les habitants de Londres quand
il fait du brouillard, ou plongés dans l’opaque étendue des ondes,
comme les poissons. Quel merveilleux spectacle que celui de l’araignée
tissant sa toile pour prendre des mouches! Remarquant le misérable
insecte, Dieu, en son infinie et prévoyante pitié, lui donna le fil.
En haut, en bas, tout conspire au bien. Si les continents n’existaient
pas, les eaux envahiraient toute la terre; si les eaux n’existaient
pas, la terre serait complètement à sec. Partout se devine la main
céleste du meilleur des souverains. Le lion dans les déserts trouve la
chair succulente de la gazelle, la gazelle trouve l’herbe de l’oasis,
l’oasis trouve le sable qui l’entoure et sans lequel elle ne serait
plus oasis, le sable trouve la sécheresse, et la sécheresse produit ce
vent chaud du midi qui fleurit les orangers sur la côte de Nice. Tout
s’enchaîne suivant une indissoluble suite de bénédictions, et, depuis
le dernier des grains de poussière, jusqu’à toi-même, mon petit ami,
tous les êtres ont leur part à ce magnifique et copieux festin, qui
s’appelle la vie.»
A ces discours, prononcés d’une voix émue et tremblotante—avec le
mouchoir rouge qui allait et venait et ponctuait longuement les
phrases, avec aussi les contractions pénibles et les involontaires
plaintes—Albert ne répondait ordinairement que par de rares signes de
tête ou d’équivoques monosyllabes. Le vieux curé avait-il raison de
prôner ainsi l’universelle symphonie? Il ne le savait pas précisément,
mais il se doutait que cette apparente beauté, si tant est qu’elle
existât, ne devait guère s’obtenir sans de louches perturbations et de
latents vices. Il n’avait encore ni vu beaucoup, ni appris grand’chose,
mais le peu qui dans sa cervelle était venu se nicher suffisait à
fomenter la délétère kyrielle des incertitudes. A la maison, chiens,
chats, parents et enfants étaient plus souvent de mauvaise humeur que
de bonne; on y entendait gronder, quereller, tempêter, japper, miauler,
larmoyer, et l’on y sentait de vilaines odeurs; le repas était mal
cuit, il y avait des indigestions; ni liberté, ni fantaisie, mais
des devoirs et une continuelle abdication de soi. Au dehors, le pavé
boueux, les boutiques sombres, le passant rébarbatif. Rien n’indiquait
cette joie tendre et salutaire célébrée par le vieux curé. Des
corbillards emmenaient les restes.
«A quoi rêves-tu, mon petit ami?» s’avisa d’interroger un jour le
bonhomme.—«A rien» répondit Albert.
Mais, comme le magister n’en démordait pas et voulait lui tirer les
vers du nez, fébrilement, un ressort aux lèvres, sans même prendre
garde aux friandises étalées sur son assiette, il s’écria:
«Hélas! monsieur le curé, l’atmosphère si chargée de nuages ne me cause
aucune satisfaction, et je plains bien plus les mouches que je n’admire
les araignées. S’il n’y avait pas de lions, les gazelles seraient
heureuses, et s’il n’y avait pas de gazelles, l’herbe de l’oasis ne
serait pas mangée; l’oasis n’est qu’une mince consolation du désert,
et le vent du midi serait bien plus agréable, s’il n’engloutissait pas
les caravanes. Le revers de ce qui vous plaît me déplaît excessivement.
Nulle part, le bien ne répare le mal. Si celui-là vous frappe, celui-ci
m’étonne. J’observe et je vois que tout travaille, sans relâche, sans
repos, pressé par une incompréhensible nécessité. On croirait que tout
court après un futur qui ne devient jamais le présent, mécontent de
l’heure actuelle, espérant mieux. Mais, tout meurt. Puisque tout meurt,
à quoi sert de vivre? C’est se donner beaucoup de peine pour rien.»
Le vieux curé se redressa sur son séant, désorienté, lâchant, dans sa
stupéfaction, sa pipe d’écume qui tomba sur la pierre et se brisa.
«Malheureux Albert!» murmura-t-il.
L’enfant riait, inconscient de la grande portée de ses paroles, presque
glorieux du scandale.
«Alors?...» demanda le vieux curé avec l’air de chercher une conclusion.
—«Alors, je trouve le monde inutile» dit Albert.
Le vieux curé ébaucha un signe de croix, qui fut interrompu par une
douleur.
[Illustration]
III
POURTANT ALBERT PREND LE MONDE AU SÉRIEUX
Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi qu’on suppose, de quoi qu’on se
targue, l’instinct demeure, et, le plus fort, domine les théories, les
contredit et les accule.
Quoi qu’on fasse, rien ne l’efface: car il est greffé par
d’innombrables cultures ancestrales, héréditaires et naturées. Quoi
qu’on dise, on l’attise: car on reconnaît en des vocables sa vitalité,
et le combattant, on l’excite. Quoi qu’on suppose, il dispose: car
une hypothèse autre que lui le rend évident et détermine sa victoire.
De quoi qu’on se targue, sa réalité nargue: car elle se fait sentir à
chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde, implacable comme une
loi, comme un arrêt, comme une condamnation.
Déjà, de petits orgueils taraient les franchises de ce rare cœur.
Ce monde «inutile» lui paraissait l’être moins, venant à réfléchir
qu’il s’y trouvait. Des ardeurs, point d’ailleurs extraordinaires,
agissaient en lui et forçaient ses moelles au désir. Désir de quoi?
désir vers où? Désir inachevé des luttes, désir vers l’espoir, désir
en lequel s’amalgamaient les imaginations d’enfance, qui peignent
chez les plus graves avec de rutilantes et infatuées couleurs, et
les latentes élasticités de nerfs et de muscles qui croissent, se
développent, cherchent l’espace et s’émancipent. Le soleil, quand
il brillait, versait de chaudes pluies stimulantes. La victuaille
quotidienne gonflait d’alimenteuse et substantielle sève les vaisseaux
écarlates du sanguin réseau. Des joies s’épanchaient au contact de
mille riens: images d’Epinal, chevaux de bois, contes bleus, pêche aux
écrevisses. De très nettes rivalités entre camarades recélaient le
presque voluptueux frisson du combat. De curieux mystères à éclaircir,
des ignorances à sonder, devinées, mais imprégnées encore de doutes,
des attentes, des explorations commandaient l’intérêt et palpitaient.
Albert ne pouvait échapper à l’instinct de vivre.
Pourquoi n’aurait-il pas vécu?
Nullement plus mal que les autres, en somme! Une intelligence mieux
que commune, d’indiscutables supériorités prenaient jour en lui; on le
distinguait, on le citait. Fréquemment, il lui arrivait de recevoir des
compliments, qui faisaient ampoule à son amour-propre et chatouillaient
sa sensualité vaniteuse. Il n’était ni bossu, ni boiteux, ni manchot,
ni faible, ni délicat, ni sujet aux rhumes ou aux rages de dents.
De corps et d’esprit, c’était bien. En ce qui concerne la fortune,
certes, son père ne possédait pas le Pactole: mais eu égard à tant de
faméliques qui, formant de grosses masses au sein des nations barbares
et civilisées, détiennent les bas-fonds des sociétés, Albert eût eu
tort d’être plaint. A tout peser, sa portion était congrue; il pouvait
se croire parmi les privilégiés.
Il faut penser qu’un ressort étonnant joue au centre de tout biologique
individu. Il faut calculer que bien des circonstances et de longs laps
sont nécessaires pour parvenir à user, fausser, casser ce ressort.
D’où, clairement, la conséquence appert que, malgré la raison, malgré
le bon sens, Albert dut, téméraire, se décider à faire figure au monde
et à s’enrégimenter dans la parade des fatuités.
Aux après-midi sèches, il coiffait son chapeau marin (le bleu ruban
portait en lettres dorées un nom dont il rêvait: «le Vainqueur»)
et, le nez aux brises, l’œil agile, rôdait. Les enseignes appendues
attiraient ses réflexions: «charcuterie», «étude», «ferblantier».
Dans la charcuterie, de grasses salaisons roses se dandinant
découvraient un horizon de pensées. Le porc saigné pour fournir à
la consommation devait avoir coûté quelque somme; or, cette somme
était, sans doute, minime en comparaison de celle que retirait le
charcutier de son débit. Justement, le charcutier, rose et gras comme
sa marchandise, la large barbe blonde en éventail, les manches de
chemise retroussées sur ses bras épilés, s’affairait à l’intérieur,
découpant, tailladant, environné de pratiques. Il encaissait, il
devenait riche. Empli de respect, l’enfant s’enthousiasmait pour le
commerce, et, complaisamment, songeait à de gigantesques charcuteries.
Devant l’étude, nouvelles méditations. Là trônait un avoué, un avoué
corpulent, débordant, suintant, flanqué de trois clercs, au milieu d’un
chaos de cartons, de dossiers et de parchemins. Toute la ville rampait
à ses pieds; il était mêlé à tout, connaissait tout, dirigeait tout.
Son énorme voix grasseyante passait à volonté aux inflexions câlines
les plus mielleuses. Elle amadouait, alléchait, affriandait, amorçait,
appâtait les moins dociles. Clients d’entrer, clients de sortir: des
sieurs bombés, des favoris sentencieux, des moustaches cirées, des
femmes. Un éblouissement frappait Albert; sans oublier le charcutier,
l’étude s’imposait à son admiration. Plus loin, un tintamarre d’objets,
des éclats, d’assourdissantes sonorités: l’industrie encombrante et
tapageuse accaparant le trottoir. D’ouvrières suées s’essoraient en
ferveurs de travail, mouvementées et rudes, farcies de violences
brutales à la poursuite de l’existence. Les blouses braillaient
l’apothéose du labeur. C’était donc bien important, le monde, que les
foules y peinaient si passionnément! Contemplant leurs poils mouillés,
leurs creuses rides, Albert béait. Et au continu roulement de ces
activités, il convoitait, ému d’émulation, sa part dans le grabuge, se
promettant même d’en emporter une des bonnes.
A l’instar d’un simple qui en un parterre pour la prime fois s’installe
et suit, fasciné, la comédie. Son obtuse cervelle qu’illusionne la
scène, trébuche dans le leurre des fables représentées. Il les opine
sérieuses: assiste horriblement aux conciliabules du traître avec
sa lame, scandaleusement aux séductions du suborneur de la vierge,
comminatoirement aux outrages de l’ennemi envers le drapeau de la
patrie, dolemment aux plaintes susurrées par l’amoureux transi,
jovialement aux cocasseries que prononce le mari déçu, narquoisement
aux amphibologies de la marquise et approbativement aux tirades du
personnage probe. Il interrompt. Il prend fait et cause pour l’un ou
pour l’autre. Peu s’en faut qu’il n’escalade la rampe et ne donne tête
baissée au fort de l’action. Il veut, lui aussi, revêtir un costume,
mettre ses airs, s’empanacher et décocher aux oreilles une brasillante
et tintinnabulante phrase.
[Illustration]
IV
JACINTHE
Dans la mesquine ville de province où, lymphatiquement, s’en allaient
les jours avec une morose indolence, sans être comptés, et tranquilles,
tracassés seulement par des cogitations dont personne ne se doutait,
habitait en même temps que lui, de quelques mois plus âgée, une pâlotte
fillette qui était sa cousine et dont le nom de Jacinthe le berçait
d’une harmonie de tendresse.
Parfois, quelque soir bourgeois de dimanche, après vêpres, ayant au
bras son épouse, de l’autre main traînant sa famille sur ses talons,
grave, digne, rigide, le verbe sobre, les sourcils calmes, foncièrement
intègre et juste, le père d’Albert, à pas ni trop lents, ni trop brefs,
se dirigeait du côté de la demeure du père de Jacinthe.
«C’est mon frère» disait-il alors de sa voix rare; «nous lui devons une
visite.»
Ils arrivaient, grimpant les uns derrière les autres l’escalier en
tire-bouchon. En haut, une grande pièce sombre les recevait, vieille
de la solennité des ans, tendue d’antiques et défroquées tapisseries,
meublée de bahuts, de fauteuils sculptés, de gothiques tables à pieds
de chimère. Le jour n’y entrait que purifié des trop vifs rayons par
les lourdes ampleurs de rideaux. Un tableau, si obscur que l’on avait
peine à discerner de rouges robes d’homme sous des chapeaux sanglants,
immense et solitaire, en face de la cheminée, pendait. Les flammes,
quand le bois brûlait, en hiver, le coloraient de leurs reflets en
forme de langues. Tous se taisaient involontairement, après avoir
pénétré. Lointaine, une sonnette. Ils expectaient, perdus en le bruit
de ce tintement.
Bientôt, une porte s’ouvrant dans la paroi, livrait passage à un
personnage court et voûté.
«Mon frère, vous êtes bien bon de venir me voir, avec ma belle-sœur et
tous vos enfants» disait-il en reconnaissant, après avoir ajusté des
lunettes, ses visiteurs.
Les deux frères se donnaient respectueusement l’accolade. Puis, les
salutations achevées, le maître du logis s’esquivait, pour revenir,
quelques instants plus tard, en compagnie de sa femme et de sa fille.
«Jacinthe, présentez vos compliments à vos cousins et cousines.»
Et tandis que les adultes s’appesantissaient sur une longue et
ennuyeuse conversation, à l’autre bout de la salle pleine d’ombre,
d’abord intimidés, ensuite—quoique sans jamais fuir tout à fait
la sorte d’effarouchement inspirée par le lieu—prenant peu à peu
confiance, jouaient les enfants.
Fine comme une hermine quant à sa taille et à ses bras doucereux,
si délicatement frappée de visage que les plus touchants masques
eussent paru grossiers auprès de ses fragiles lignes, précieuse des
limpidités suaves qui n’appartiennent qu’à l’azur, au cygne et au rêve
était Jacinthe. Son cou sortait de la guimpe excessif de blancheur,
continuée aussi blanche à toute la figure, sauf des marbres bleus
autour des yeux et sur la diaphanéité du front. Cendrées et incertaines
les boucles de sa tête épandues aux épaules baignées. Les expressions
mobiles flottaient ainsi que d’argentines ailes et d’énigmatiques
voiles, séraphiques. En chacune de ses gracilités, des parfums
d’huiles, de conciliatrices grâces. Ses mots s’envolaient sur des
sourires charmeurs, qui les transmettaient avec pénétration. Dans cette
vétuste serre sensitive délébile cultivée, l’inquiétude d’un contraste
naissait entre la petite aux alliciantes candeurs et les hautes
dominations de l’appartement.
Albert la respirait telle que se respire la fleur préférée et
troublante. De réminiscences il la suivait, si, rentré au fade
chez soi, il laissait les absorptions contemplatives ravissamment
l’extasier. Et chaque nuit, avant de s’endormir, des apparitions
d’elle et des bruissements de ses paroles hantaient les courtines
chuchoteuses.
Savait-il même pourquoi?
Le sentiment éclos peu à peu s’accroissait en une innocente création.
Il n’eût pu être taxé que des plus pures fraîcheurs des aurores; les
virginités printanières du cœur y frissonnaient du frissonnement
dont frissonnent les commençantes verdures poignant, frileuses, sous
l’écorce encore hiémale, à l’haleine d’un zéphyr presque algide.
Papillotant aussi comme le papillon qui papillonne, à peine issu du
ténébreux cocon, sur les plaines d’esparcettes, et, dans la neuve
lumière, hésite et frémit.
Albert savait-il même le nom de l’amour?
Mais, en était-ce?
Août revenait, torpide. Le jour de la Saint-Hyacinthe, l’enfant osa
(seul il y avait pensé) grimper l’escalier en tire-bouchon et pénétrer
dans la grande pièce sombre. Un bouquet aux mains, il se présenta. «Mon
oncle» dit-il, «s’il m’était permis de voir ma cousine ...»
—«Elle est malade.»
Néanmoins, on l’introduisit dans la chambre où, emmaillotée de
couvertures, malgré la chaleur, sur une chaise longue, la petite
reposait. Ses yeux aux iris dilatés envahissaient extrêmement son teint
si pâle. Des maigreurs élégantes et tristes s’accentuaient à ses joues.
Belle d’une beauté non habituelle et d’une morbidesse captivante, elle
semblait une moisson de lis couchée—humides très peu des atteintes
prochaines d’une imperceptible défleuraison.
«Jacinthe» dit Albert en s’approchant sur la pointe des pieds, «je vous
apporte des jacinthes pour votre fête ...»—Elle éleva sur lui ses
souriants regards, qui l’enlacèrent de remerciement et de gentillesse.
«Ces jacinthes me sont très agréables» dit-elle en répandant, de ses
doigts mièvres, leurs érubescences sur les laits de ses coussins.
Enchantement des choses futiles! Une adoration s’insinua et remua
l’âme impressionnée d’Albert. D’inconnues sensibilités en son sein
s’accumulèrent, le gonflant d’une intempérance extraordinaire de
plaisir. Rien, jusqu’à ces moments, n’eût fait prévoir ces émotions
éprouvées. A quelle attraction inouïe cédait-il, sans cause précise
sinon Jacinthe: et, celle-ci, était elle-même nommée en un intime aveu?
Au fort d’un silence plein d’aspirations retenues, la petite, comme
obéissant à un caprice, mais à un caprice saturé d’exquises pensées,
amena son ami sur elle d’un geste subit autour du cou.
«Embrassez-moi!» voulut-elle dans un murmure.
Albert déposa sur sa lèvre un baiser qui ne quitta jamais sa mémoire.
Au toucher de cette peau satinée et déteinte, de vifs battements
surprirent ses tempes et provoquèrent une espèce de subtil vertige.
Il ne fit que l’effleurer, car les enfants sont exempts des notions
charnelles et ne connaissent de l’amour que ce qu’en connaissent
les caresses ingénues des sylphes. Cependant, toute sa substance
tressaillit, de même qu’au contact d’un fluide, où il est plongé, un
organisme; et une lente ambroisie le noya.
«Nous nous marierons ensemble» lui dit-il après ce baiser.—«Oui»
répondit solennellement Jacinthe.
Alors, il perçut une ambition nette, lucide, claire, au milieu du
fouillis confus de ses précédents essors: épouser Jacinthe lui parut
être le but formel de sa vie. Un bonheur incomparable en résultait, et
une invincible audace pour y tendre.
Quelques jours après, on enterrait Jacinthe, morte d’un épuisement de
constitution. L’agonie, pointillée de légères souffrances, avait un
peu contracté ses traits. Aspergé d’eau bénite et sous un marmottage
de prières, le menu cercueil descendit dans la fosse ouverte; et les
pelletées de terre, sonnant sur la caisse, symbolisèrent le dédaigneux
oubli des vivants par la disparition totale du corps dont ils se
débarrassaient.
De désespérées larmes jaillissaient deux à deux et dégringolaient le
long des joues d’Albert.
C’était sa première ambition qui venait d’être anéantie, comme une
bulle de savon brillamment enluminée, sur laquelle a soufflé le hasard.
Son père, le voyant pleurer, ne soupçonnant point que des attaches de
cœur avaient été brisées, lui dit, peut-être pour le consoler:
«Ne pleure donc pas ainsi! Jacinthe est fille unique: tu hériteras.»
V
L’ÉCOLE
Albert avait dix ans.
C’est, en somme, le seul âge où l’on puisse raisonnablement être
heureux: à neuf la conscience n’est pas assez développée pour que
soient jugées et notées distinctement les sensations par le cerveau; à
onze, c’est l’acheminement vers la puberté, cette chute de l’ange qui
devient brute. A dix ans, au contraire, tout festonne, tout s’égaye,
tout est concord, et, pourvu que les parents aient eu la sagesse de
laisser inculte une intelligence que ne souilleront que trop tôt
l’instruction, les livres, les hommes, qu’ils n’aient ingurgité à
leur patient ni alphabet, ni calcul, ni grammaire, ni rhétorique, ni
beaux-arts, ni usages de la société, ni préceptes pour se tenir à
table, ni syntaxes latines, ni gouvernantes anglaises, que l’enfant
soit ignare comme un crustacé et n’ait encore vécu que pour les drues
prairies ensoleillées et les hautaines forêts nigrescentes, c’est à peu
près l’insouciance et peut-être la félicité, si tant est qu’il soit
possible de prononcer ce mot à propos du ridicule bipède qui s’est mis,
on ne sait pourquoi, à pulluler sur la planète.
Albert, né en France, se trouvait malheureusement la proie de
l’éducation.
Une bâtisse d’aspect malséant et sordide, aux murs usés, flétris,
crasseux de renfrognements et de gronderies, où chaque pierre,
suppurant, engendrait une désolation, était le tabernacle sacré voué
par l’Etat au culte du Jéhovah moderne.
Sur les orthodoxes autels, les sacrificateurs, pontifiant, égorgeaient
cent et cent victimes. Ils officiaient au rite des formules
consacrées, répétant les dévotions conformes, psalmodiant les credo.
Les alleluia satisfaits et spécieux montaient baignés d’encens.
Devant d’omnipotentes reliques liturgiquement se prosternaient des
génuflexions et des hommages. Les grâces et les bénédicités à des
saints innombrables se récitaient. Une multitude de dogmes anciens
et récents rivalisaient de divinisme et de _quia absurdum_. Hors
cela, point de salut! Autour de ces idoles ventrues, de mirobolantes
bayadères chorégraphiaient leurs pas sentencieux. C’était l’exaltation
intarissable des arbitraires conventions du siècle, la parfumée fumée
au nez des anthropomorphiques et soi-disant découvertes lois, le
bigotisme intellectuel et scolastique, le génie décrété, mesuré, pesé
et servi tout chaud par petites tranches aux catéchumènes ahuris.
Autant d’abécédaires, autant de sacerdoces. Nulle part ailleurs, ce
fanatisme sous prétexte de libre arbitre! Les théogonies, les talmuds,
les béguinages, les hagiologiques édifications s’enchevêtraient, se
mêlaient, se combinaient, se pétrifiaient pierre philosophale à l’usage
des adeptes et des ouailles. O massorètes! ô rhéteurs! D’où vînt la
manne, de quel ciel germanique, classique ou cabalistique, elle était
aussitôt dévorée, digérée, assimilée. L’Antéchrist du scepticisme
avait beau se lever et accourir du sein des inconnaissables, il était
refoulé à grands coups de syllogismes, et les arguments le réduisaient
en poussière. Toutes les sciences et toutes les lettres formaient
les colonnes corinthiennes et les ogives et les coupoles du temple
majestueux et colossal. Des cathèdres de tous les styles descendaient
les divers articles de foi comme une stérile pluie aux prétentions
fertilisantes. Conclaves et sanhédrins faisaient chorus. C’était là
que l’on montrait dépouillé de voiles le grand Abracadabra! La plus
autoritaire des religions et la plus orgueilleuse—puisqu’elle n’a
d’autre base que le pédantisme humain—régnait sans conteste en cette
pagode: l’Université.
_Nullitas nullitatum!_
La première fois que l’on mit Albert en présence d’un texte, il éprouva
cette surprise désagréable, qui le frappait à chaque occasion nouvelle
de hasarder un pas dans les domaines de l’inexploré. Quelle folie
avait saisi un mortel de laisser en termes barbares à la postérité des
appréciations dont nul n’avait que faire, et des récits dont le plus
drôle était même incapable de dérider un Auvergnat? Quelle folie plus
folle encore saisissait à leur tour des contemporains d’épeler ardument
ces antiquailles, dont le sens paraissait peu clair et dont la véracité
semblait douteuse? L’humanité était-elle assez intéressante pour que,
non content de l’actuel spectacle, on fouillât dans son passé?
_Arma virumque cano Trojae qui primus ab oris..._
Eh bien! quoi! Ces armes, ce guerrier, où, morbleu! leurs exploits
pretintaillés touchaient-ils l’examen? Où le plaisir d’ouïr leurs
ronflants et charivaresques gestes? Qui s’inquiétait que ce roman eût
existé ou non? Un emballé de plus ou de moins sur la terre: la belle
équipée! Et ces rivages—aujourd’hui déserts—de Troie, dût-on savoir
qu’autrefois, dit-on, ils étaient florissants? Un silence éternel n’eût
en rien nui.—Ah! la nuit!
Si une langue parlée par des ancêtres éveillait à peine chez Albert
une curiosité, ce n’était plus que du dégoût que lui inspirait un
idiome barbouillé par des étrangers. Au-delà d’une frontière, serait-il
un changement à ce que l’on voit autour de soi?—Nul.—Qu’un rustre
s’avisât de nommer _Fuchs_ ce qu’il désignait _renard_, la bête n’en
avait pas un poil ajouté à la queue, pas un gloutonnement supprimé au
museau. C’étaient, là comme ici, les mêmes élucubrations, les mêmes
maladresses, les mêmes charlataneries et les mêmes turpitudes. Alors?
Certes! tout ce qui concernait l’histoire de l’homme sur le globe
n’ameutait en lui que les froideurs et les réserves; il lui suffisait
de la petite ville, pour laquelle, sans doute, il avait parfois
des inclinations et des jalousies, cependant que, dans le fond, il
méprisait. Les guerres, les politiques, les bassesses et les vilenies,
il les retrouvait—en moindres proportions, mais identiques—à ses
horizons journaliers. Une femme battait son mari: n’était-ce point la
même chose que l’Eglise de Rome matant le monde? Un chien se faisait-il
écraser par une voiture, cela reproduisait l’invasion des Goths passant
sur le corps de la civilisation. Deux mioches se claquant sur la place
publique ressemblaient à s’y méprendre au combat de Pharsale entre
César et Pompée.
La géographie semait en d’autres parages les fleuves, les montagnes,
les bourgs et les casemates dont il avait des échantillons.
La zoologie décrivait chez les animaux les morphes, les économies, les
appétits et les besoins dont il se sentait lui-même l’objet.
_Quid novi?_
Albert se voyait presque forcé de répondre: Rien.
En définitive, les mathématiques seules offraient des perspectives
aimables et pertinentes. L’idéale exactitude qui les composait avait
d’immuables et infinies transcendances, où le catégorique représentait
l’immatérialité de l’entendement et le nécessaire automatisme du
concept. L’écolier éprouvait une joie craintive à déduire les
prédéterminations inexorables contenues en leurs triangles fatidiques.
Il les estima pour leur noblesse et pour la pure beauté de ces
rapports, qui ne s’adaptaient à rien de concret.
VI
LES ANNÉES STUDIEUSES
Albert n’en fit pas moins ses humanités avec la plus têtue des
applications.
Car, s’il lui arrivait de critiquer l’enseignement, ce n’était ni par
paresse, ni par irritation du travail, ni par aucune des fastidiosités
communes aux inintelligents: mais il pressentait des lacunes
considérables dans les satisfactions données par l’Etat aux esprits;
et de ce que dans maint cas celui-ci ne fût peut-être point coupable,
la faute, retombant entière sur la science, ne lui paraissait que plus
cruelle ou plus sotte.
Tempête tortueuse en les dévoyés replis de sa pensée.
La société, cependant—prise pour ce qu’elle était, c’est-à-dire telle
que l’avaient façonnée les péripéties du développement humain—voulait
et réclamait de ses membres une éducation aussi obligatoire
qu’arbitrairement conventionnelle. Chacun, sous peine infamante, devait
s’y soumettre; chacun devait s’étendre sur ce niveleur lit de Procuste,
d’où il se relevait uniforme et moulé. Le sort de celui qui n’y passait
restait incompatible avec les manifestations civiles: soit méprisé,
s’il y avait insuffisance, soit incompris, s’il y avait originalité.
Nul autre chemin n’était meilleur que la grande route tracée—bien
qu’elle se trainât en des lieux inutiles, en des palus stagnants, en
des landes désertes, bien qu’elle se perdît sur des sommets arides
et dans d’obscures fondrières, bien qu’elle fût parcourue par une
détestable et dépitante foule de remorqués et d’imbéciles—pour voyager
vers un avenir à la fois certain et lucratif, propice aux ambitions,
donnant droit de cité en les diverses carrières qui conduisent aux
honneurs et aux richesses.
Voilà pourquoi—sage malgré une tournure d’esprit qui le poussait
aux témérités—Albert consacra sa jeunesse aux études reçues, qu’il
voulait tout d’abord épuiser.
Du reste, en s’acharnant à pénétrer dans l’intime des initiations
proposées, il surprit un charme: le charme de classer une acquisition,
indépendant de l’ineptie ou de la curiosité de celle-ci.
Il érigea de la sorte un monument, où il n’y avait point encore, sans
doute, de matériaux fournis par lui, mais où les moindres pièces de
l’architecture pédagogique se trouvaient aux places déterminées:
depuis les soubassements grammaticaux et nomenclateurs du langage,
jusqu’aux superfétatoires volutes de la rhétorique et du style, depuis
les grossières assises des globes et des atlas, jusqu’aux arabesques
décoratives des causes qui suscitèrent les peuples et précipitèrent
leurs décadences, depuis les fondations profondes de la physique
déduisant la totalité des phénomènes du mouvement hypothétique d’une
hypothétique substance, jusqu’aux infiniment bariolées mosaïques des
conchyologies et des anatomies comparées.
A l’issue de ses classes, il savait tout ce que peut savoir un
adolescent.
Il avait en ses hexamétriques pérégrinations suivi le dolent Publius
Maro, vécu de ses dactyles et sucé ses spondées, admirant comme il
fallait la reine de Carthage s’offrant en holocauste à l’amour dans les
embrasements de son palais, le vénérable Anchise retrouvé aux enfers et
le
_Tu Marcellus eris...._
Il avait épousé les querelles de l’exact et vindicatif Flaccus, des
odes passant aux épodes, et s’arrêtant à éplucher les phrases, les
mots, les syllabes de l’épître aux Pisons. Il avait glosé le scrupuleux
Annæus et le farouche Titus Carus. Il avait appris par cœur l’éminent
Tullius. Il avait lu l’auteur des Annales, l’auteur des Décades,
l’auteur des Fastes, l’auteur des Commentaires, l’auteur des Vies,
l’auteur de la Pharsale, l’auteur de la Marmite, l’auteur de l’Eunuque,
l’auteur des Parentales, l’auteur des Satires et l’auteur du Moineau
de Lesbie. Il avait expliqué Coluthus, expliqué Athénée, expliqué
Lucien, expliqué Plutarque, expliqué Denys, expliqué Diodore, expliqué
Polybe, expliqué Thalès, expliqué Homère. Il avait épilogué sur
Villehardouin, sur Montaigne, sur Ronsard, sur Nicole, sur Lamotte, sur
Buffon, sur Châteaubriand, sur M. de Lamartine et sur le serment que
Louis-le-Germanique prêta à son frère Charles-le-Chauve en 842.
Il avait fait des vers latins.
Il s’était promené dans tout le cirque immense des âges, assistant
aux clowneries des siècles et aux déhanchements caricaturesques des
époques. Il s’était instruit des pharaoniques cabrioles exécutées,
comme entrée, par les dynasties égyptiennes sur l’arène encore intacte.
Il s’était fait témoin de la jonglerie par laquelle les Hébreux
dérobèrent une contrée, des tours de force qu’accomplit Cyrus pour
se filouter un empire, des passe-passe de Cambyse et des facéties
de Cyrus-le-Jeune. Il s’était soigneusement enquis des péripéties
fanfaronnes où la pantomime grecque glissa, de cette pantomime
elle-même, dont les plus minces rôles furent tenus par des chefs
d’emploi grimaçant pour un rien et battant des entrechats en équilibre
sur une aiguille. Il s’était rendu compte du décor romain, des trucs
des deux triumvirats et du fabuleux fiasco de la machine s’effondrant.
Il s’était mis aux premières loges pour les grandes parades grotesques
du moyen-âge, où se mêlèrent en une charivarique bouffonnerie, prêtres,
moines, écuyers, valets, seigneurs, sorcières, fous, soudards, mignons,
ribaudes et croisés; pour les contorsions fantaisistes et mièvres
de la Renaissance; pour la superbe pièce droite que produisit, aux
applaudissements niais de l’univers, le matamore Louis XIV culotté
d’azur; pour la Révolution sans culotte titubant avec des indécences
de grosse femme sur un fond de feu de Bengale pourpre; pour le fameux
dresseur Bonaparte montant en haute école son étalon, qui le culbuta,
au plus beau moment, d’une ruade; pour l’intermède de singes imitant
et ridiculisant les sauts de carpe antérieurs; pour l’hercule allemand
faisant des effets de muscles à soulever des poids faux, et pour la
troisième République présentant un âne en liberté.
Il s’était diverti de constater qu’en somme la représentation avait mal
marché.
Quant à la nature, Albert l’avait envisagée sous toutes ses faces, dans
tous ses aspects et suivant toutes ses transformations. Rien d’elle ne
lui était demeuré étranger: ni tendresses, ni sourires, ni vindictes,
ni démences, ni dépravations, ni bévues. La dépeçant en analyste et la
synthétisant en contemplateur, il n’avait négligé que de se pourvoir
d’estime à son endroit.
Ours, faucons, fourmis, vers, zoophytes, forêts, graminées et
cryptogames, métaux, schistes, charbons et théorie des volcans,
protoxides, sulfures, azotates, terrains quaternaires, électricités,
réactions, un amoncellement de choses et d’êtres, de résultats et de
causes—provenant d’où? servant à quoi?—dont il avait scruté jusqu’aux
éléments, dont il avait atteint jusqu’aux axiomes. Et quoique ses
inhérentes antipathies revinsent en chaque instant lui démontrer
qu’entre ces connaissances et rien il n’y avait pas l’ombre d’une
différence, il s’était cependant hissé de volonté aux cimes de ces
inauthentiques monts, d’où la vue s’étend, dit-on, sur des étendues,
presque sans bornes, de science.
VII
PARIS
Se sentant supérieur à la province, Albert vint à Paris.
Paris, centre du monde, pouvait lui montrer du neuf et lui ouvrir une
voie.
Là seulement, ayant en main les complètes cartes, il jouerait à coup
sûr et saurait choisir ses alternatives.
Il s’était à cela résolu, poussé par cet inextinguible besoin
d’étreindre quelque chose de grand—Albert ignorait encore
quoi—quelque chose qui flattât ses orgueilleuses cupidités vitales,
quelque chose qui sérieusement captivât son héroïsme d’intelligence
et de passion. Tant qu’en la petite ville, peu grouillante et peu
sublime, il avait vécu, melliflument s’étaient écoulées les saisons
à la préparation avide et obstinée de temps où tendaient en houle
la foule de ses fallacieux désirs. Ceinte de dignité, luxueuse de
prestance et de gloire, là-bas, avec des tuméfactions de splendeur,
sous le ciel ardent, gonflait la cité des rêves. Là-bas, avait-il
pensé, s’érigeraient, échafaudés hardiment, les monceaux épiques de ses
destins: et, sur le trophée, il planterait—oriflamme—son sourire.
Outre ces hallucinations, d’autres puissants attraits l’adduisaient.
Parmi ces attraits régnait l’attrait du beau.
En chaque âme se traîne une traîne d’idéal, sainte, enjolivée, chérie,
courte ou encombrante, prétentieuse ou modeste, suivant les génies
ou les sèves, qui déborde parfois et qu’on coupe souvent, une traîne
qui est la plus magnifique ou la moins sordide part de la robe dont
se drapent les personnages humains: les imaginations y ont brodé
des fantaisies fabuleuses, où s’évoquent en magiques chevauchées un
million de nobles extravagances, de coloris surprenants, de bruyantes
apparitions; ors, carmins, diamants, ciels, pétales, porcelaines,
iris, festons, ogives, soies, marbres s’y emmêlent, et—par-dessus
tout—la forme, la solennelle et divine forme.
Il comptait trouver à Paris l’idéal réalisé de la beauté.
Cette ville dont les livres parlaient en surprenants termes, qui depuis
des siècles tenait dans l’intellect des hommes une si grande place, ce
rendez-vous de tout ce qu’il y a d’illustre et de noble, ce berceau
de l’art, ce lit unique de l’amour, ce dispensateur de toute lumière,
de tout bienfait, de toute jouissance, cette cité vieille et moderne
devait être un Eden éminent, la perfection, la grâce, la splendeur, le
grandiose.
N’était-ce point là que s’étaient déroulées les plus tragiques, les
plus émouvantes et les plus héroïques histoires?
N’était-ce point là que les royaumes, les républiques et les empires
les plus merveilleux avaient fleuri?
N’était-ce point là, de l’aveu de tous, le joyau de la planète Terre?
Il arriva.