--Ésope... Jonas... et d'autres noms encore, repartit le petit homme;

attention à ce que je vais vous ordonner!

--Salue Son Excellence, Passepoil..., ordonner!... Peste!...

Il mit la main au chapeau. Passepoil l'imita, en ajoutant d'un accent

railleur:

--Nous attendons les ordres de Son Excellence!

--Et bien vous faites! prononça sèchement le bossu.

Nos deux estafiers échangèrent un regard. Passepoil perdit son air de

moquerie et murmura:

--Cette voix-là... bien sûr que je l'ai entendue!

Le bossu prit derrière l'escalier deux de ces lanternes à manche qu'on

portait au devant des chaises, la nuit. Il les alluma.

--Prenez ceci, dit-il.

--Eh donc! fit Cocardasse avec mauvaise humeur,--croyez-vous que nous

pourrons rattraper la chaise?...

--Elle est loin, si elle court toujours! ajouta Passepoil.

--Prenez ceci.

Ce bossu était entêté,--nos deux braves prirent chacun une des

lanternes.

Le bossu montra du doigt la chambre d'où dona Cruz était sortie quelques

minutes auparavant.

--Il y a là une jeune fille, dit-il.

--Encore! s'écrièrent à la fois Cocardasse et Passepoil.

Et ce dernier pensa tout haut:

--L'autre litière!...

--Cette jeune fille, poursuivit le bossu,--achève de s'habiller... Elle

va sortir par cette porte comme l'autre...

Cocardasse désigna d'un coup d'oeil la lampe rallumée.

--Non, dit le petit homme;--cette fois, vous n'éteindrez pas la lampe.

--Alors, que faisons-nous? demanda le Gascon.

--Je vais vous le dire: vous aborderez la jeune fille franchement, mais

respectueusement... Vous lui direz: Nous sommes ici pour vous conduire

au bal du Palais.

--Il n'y avait pas un mot de cela dans nos instructions..., fit observer

Passepoil.

Et Cocardasse ajouta:

--La jeune fille nous croira-t-elle?

--Elle vous croira si vous lui dites le nom de celui qui vous envoie.

--Le nom de monsieur de Gonzague?

--Non pas!... Et si vous ajoutez que votre maître l'attendra, minuit

sonnant... souvenez-vous bien de cela! dans les jardins du Palais, au

rond-point de Diane...

--Avons-nous donc deux maîtres, à présent, sandiéou! s'écria Cocardasse.

--Non, répondit le bossu,--vous n'avez qu'un maître... mais il ne

s'appelle pas Gonzague.

Le bossu, disant cela, gagna l'escalier tournant. Il mit le pied sur la

première marche.

--Et comment s'appelle-t-il, notre maître? interrogea Cocardasse, qui

faisait de vains efforts pour garder son insolent sourire;--Ésope II,

sans doute?...

--Ou Jonas? balbutia Passepoil.

Le bossu les regarda. Ils baissèrent les yeux. Le bossu prononça

lentement:

--Votre maître se nomme Henri de Lagardère!

Ils tressaillirent tous deux et parurent soudain rapetissés.

--Lagardère! firent-ils de la même voix sourde et tremblante.

Le bossu monta l'escalier.--Quand il fut en haut, il les regarda un

instant courbés et domptés, puis il dit ce seul mot:

--Marchez droit!

Et il disparut.

--Aïe! fit Passepoil quand la porte du haut fut refermée.

--Apapur! grommela Cocardasse, nous avons vu le diable.

--Marchons droit, mon noble ami!

--Capédébious! soyons sages comme des images... et marchons droit!

--Figure-toi, se reprit-il, que j'avais cru reconnaître...

--Le petit Parisien?...

--Non... la jeune fille... celle que nous avons mise en chaise... pour

la gentille Bohémienne que j'ai vue là-bas, en Espagne, au bras de

Lagardère...

Passepoil poussa un cri... La chambre d'Aurore venait de s'ouvrir.

--Qu'est-ce donc? fit le Gascon en frissonnant.

Car tout l'épouvantait désormais.

--La jeune fille que j'ai vue au bras de Lagardère, là-bas, en

Flandre!... balbutia Passepoil.

Aurore était sur le seuil.

--Flor! appela-t-elle; où donc es-tu?

Cocardasse et Passepoil, tenant à la main leurs lanternes, s'avancèrent,

l'échine courbée. Leur détermination de _marcher droit_ s'enracinait de

plus en plus.

C'étaient, du reste, deux laquais du plus magnifique modèle avec leurs

épées en verrouil. Bien peu de suisses de paroisse auraient pu lutter

avec eux pour l'aisance et la bonne tenue.

Aurore était si délicieusement belle sous son costume de cour, qu'ils

restèrent en admiration devant elle.

--Où est Flor? répéta-t-elle. Est-ce que la folle est partie sans moi?

--Sans vous, renvoya le Gascon comme un écho.

Et le Normand répéta:

--Sans vous.

Aurore donna son éventail à Passepoil, son bouquet à Cocardasse. Vous

eussiez dit qu'elle avait eu de grands laquais toute sa vie.

--Je suis prête, dit-elle. Partons!

Les échos:

--Partons!

--Partons!

Et au moment de monter en chaise:

--A-t-il dit où je le retrouverais? demanda Aurore.

--Au rond-point de Diane, murmura Cocardasse avec une voix de ténor.

--A minuit, acheva Passepoil.

Tous deux, les bras pendants et le corps incliné.

On partit. Par dessus la chaise qu'ils accompagnaient, la lanterne à la

main, Cocardasse junior et frère Passepoil échangèrent un dernier

regard.

Ce regard voulait dire:

--Marchons droit!

L'instant d'après, on eût pu voir sortir, par la porte de l'allée qui

conduisait à l'appartement particulier de maître Louis, un petit homme

noir, qui longea la rue du Chantre en trottinant.

Il traversa la rue Saint-Honoré au moment où le carrosse de ce bon M.

Law allait passer, et la foule se moqua bien de sa bosse.

De ces moqueries, le bossu ne semblait point beaucoup se soucier.

Il fit le tour du Palais-Royal et entra dans la cour des Fontaines.

Rue de Valois, il y avait une petite porte qui donnait entrée dans la

partie des bâtiments appelée _les privés de Monsieur_. C'était là que

Philippe d'Orléans, régent de France, avait son cabinet de travail.

Le bossu frappa d'une certaine sorte. On lui ouvrit aussitôt, et du fond

d'un corridor noir une grosse voix s'éleva.

--Ah! c'est toi, Riquet à la Houppe! dit-elle; monte vite: on

t'attend...

LE PALAIS-ROYAL.

I

--Sous la tente.--

Les pierres aussi ont leurs destinées. Les murailles vivent longtemps et

voient les générations passer; elle savent bien des histoires. Ce serait

un curieux travail que la monographie d'un de ces cubes taillés dans le

liais ou dans le tuf, dans le granit ou dans le grès. Que de drames

alentour: comédies et tragédies! Que de grandes et que de petites

choses! combien de rires! combien de pleurs!

Ce fut la tragédie qui fonda le Palais-Royal. Armand du Plessis,

cardinal de Richelieu, immense homme d'État, lamentable poëte, acheta

au sieur Dufresne l'ancien hôtel de Rambouillet, au marquis d'Estrées le

grand hôtel de Mercoeur. Sur l'emplacement de ces deux demeures

seigneuriales, il donna l'ordre à l'architecte Lemercier de lui bâtir

une maison, digne de sa haute fortune.--Quatre autres fiefs furent

acquis pour dessiner les jardins. Enfin, pour dégager la façade où

étaient les armoiries des Du Plessis, surmontées du chapeau de cardinal,

on fit emplette de Sillery, en même temps qu'on ouvrait une grande rue

pour permettre au carrosse de son Éminence d'arriver sans encombre à ses

fermes de la Grange-Batelière.

La rue devait garder le nom de Richelieu; la ferme, sur les terrains de

laquelle s'élève maintenant le plus brillant quartier de Paris, baptisa

longtemps l'arrière-façade de l'Opéra; le palais seul n'eut point de

mémoire.

Tout battant neuf, il échangea son titre de Cardinal pour un titre plus

élevé encore. Richelieu dormait à peine dans la tombe, que sa maison

s'appelait déjà le Palais-Royal.

Il aimait le théâtre, ce terrible prêtre! on pourrait presque dire qu'il

bâtit son palais pour y mettre des théâtres. Il en fit trois, bien qu'à

la rigueur, il n'en fallût qu'un pour représenter sa chère tragédie de

_Mirame_, fille idolâtrée de sa propre muse.

Elle était en vérité trop lourde pour exceller au jeu des vers, cette

main qui trancha la tête du connétable de Montmorency. _Mirame_ fut

représentée devant trois mille fils et filles des croisés qui eurent

bien le coeur d'applaudir. Cent odes, autant de dithyrambes, le double

de madrigaux tombèrent le lendemain en pluie fade sur la ville,

célébrant les gloires du redoutable poëte,--puis, tout ce lâche bruit se

tut.--On parla tout bas d'un jeune homme qui faisait aussi des

tragédies, qui n'était pas cardinal et qui s'appelait Corneille.

Un théâtre de deux cents spectateurs, un théâtre de cinq cents, un

théâtre de trois mille, Richelieu ne se contenta pas à moins. Tout en

suivant la politique pittoresque de Tarquin, tout en faisant tomber

systématiquement les têtes effrontées qui dépassaient le niveau, il

s'occupait de ses décors et de ses costumes comme un excellent directeur

qu'il était.--On dit qu'il inventa la _mer agitée_ qui fait vivre

maintenant dans le _premier dessous_ tant de pères de famille, les

nuages de gaze, les rampes mobiles et les _praticables_.--Il imagina

lui-même le ressort qui faisait rouler le rocher de Sisyphe, fils

d'Éole, dans la pièce de Desmarets.

On ajoute qu'il tenait bien plus à ces divers petits talents, y compris

celui de danseur, qu'à sa gloire politique: c'est la règle.

Néron ne fut point immortel, malgré ses succès de joueur de flûte.

Richelieu mourut. Anne d'Autriche et son fils Louis XIV vinrent habiter

le Palais-Cardinal. La Fronde fit tapage autour de ces murailles toutes

neuves. Mazarin, qui ne faisait point de tragédies, écouta plus d'une

fois, riant sous cape et tremblant à la fois, les grands cris du peuple

ameuté sous ses fenêtres.

Mazarin avait pour retraite les appartements qui servirent plus tard à

Philippe d'Orléans, régent de France. C'était l'aile orientale, ayant

retour sur la galerie actuelle des Proues, vers la cour des Fontaines.

Il était là au printemps de l'année 1640, quand les frondeurs

pénétrèrent de force au Palais, pour se bien assurer par eux-mêmes qu'on

ne leur avait point enlevé le jeune roi. Un tableau de la galerie du

Palais-Royal représente ce fait et montre Anne d'Autriche, soulevant, en

présence du peuple, les langes de Louis XIV enfant.

A ce sujet, on rapporte un mot de l'un des petits-neveux du régent, le

roi des Français Louis-Philippe. Ce mot va bien au Palais-Royal, qui est

un monument sceptique, charmant, froid, sans préjugés, un esprit fort en

pierres de taille qui se planta sur l'oreille la cocarde de Camille

Desmoulins, mais qui caressa les cosaques: ce mot va bien aussi à la

race de l'élève de Dubois, le plus spirituel prince qui ait jamais perdu

le temps et l'or de l'État à faire orgie.

Casimir Delavigne, regardant ce tableau, qui est de Mauzaise, s'étonnait

de voir la reine sans garde, au milieu de cette multitude. Le duc

d'Orléans, depuis Louis-Philippe, se prit à sourire, et répondit:

--Il y en a, mais on ne les voit pas.

Ce fut au mois de février 1672 que Monsieur, frère du roi, tige de la

maison d'Orléans, entra en possession du Palais-Royal. Louis XIV, le

vingt et un de ce mois, lui en constitua la propriété en apanage.

Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, y tint une cour

brillante.

Le duc de Chartres, fils de Monsieur, le futur régent, y épousa, vers la

fin de l'année 1692, mademoiselle de Blois, la dernière des filles

naturelles du roi et de madame de Montespan.

Sous la régence, il ne s'agissait plus de tragédies. L'ombre triste de

Mirame dut se voiler pour ne point voir ces fameux petits soupers que le

duc d'Orléans faisait, dit Saint-Simon, «en des compagnies fort

étranges;» mais ses théâtres servirent, car la mode était aux filles

d'Opéra.

La belle duchesse de Berry, fille du régent, toujours entre deux vins et

le nez barbouillé de tabac d'Espagne, faisait partie de l'_étrange

compagnie_ où n'entraient, ajoute le même Saint-Simon, «que des dames de

moyenne vertu et des gens de peu, mais brillant par leur esprit et leur

débauche... On buvait beaucoup et du meilleur... On disait des ordures à

gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avait fait

du bruit et qu'on était bien ivre, on allait se coucher...»

Mais Saint-Simon n'aimait pas le régent. Si l'histoire ne peut cacher

entièrement les regrettables faiblesses de ce prince, du moins nous

montre-t-elle les grandes qualités que ses excès ne parvinrent pas à

étouffer.

Ses vices étaient à son infâme précepteur: ce qu'il avait de vertu lui

appartenait, d'autant mieux qu'on avait fait plus d'efforts pour la tuer

en lui. Ses orgies, et ceci est rare, n'eurent point de revers sanglant.

Il fut humain; il fut bon. Peut-être eût-il été grand sans les exemples

et les conseils qui empoisonnèrent sa jeunesse.

Le jardin du Palais-Royal était alors beaucoup plus vaste

qu'aujourd'hui. Il touchait d'un côté aux maisons de la rue de

Richelieu, de l'autre aux maisons de la rue des Bons-Enfants. Au fond,

du côté de la Rotonde, il allait jusqu'à la rue Neuve-des-Petits-Champs.

Ce fut longtemps après seulement, sous le règne de Louis XVI que

Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, bâtit ce qu'on appelle les

galeries de pierre, pour isoler le jardin et l'embellir.

Au temps où se passe notre histoire, d'énormes charmilles, toutes

taillées en portiques italiens, entouraient les berceaux, les massifs et

les parterres. La belle allée de marronniers d'Inde, plantée par le

cardinal de Richelieu, était dans toute sa vigueur. L'arbre de Cracovie,

dernier arbre de cette avenue, existait encore au commencement de ce

siècle.

Deux autres avenues d'ormes, taillés en boule, allaient dans le sens de

la largeur. Au centre était une demi-lune avec bassin d'eau

jaillissante. A droite et à gauche, en revenant vers le palais, on

trouvait le rond-point de Mercure et le rond-point de Diane, entourés de

massifs d'arbrisseaux. Derrière le bassin se trouvait le quinconce des

tilleuls, entre les deux grandes pelouses.

L'aile orientale du palais, plus considérable que celle où fut

construit, plus tard, le Théâtre Français sur l'emplacement de la

célèbre galerie de Mansart, se terminait par un pignon à fronton, qui

portait cinq fenêtres de façade sur le jardin. Ces fenêtres regardaient

le rond-point de Diane. Le cabinet de travail du régent était là.

Le Grand-Théâtre, qui avait subi fort peu de modifications depuis le

temps du cardinal, servait aux représentations de l'opéra. Le palais

proprement dit, outre les salons d'apparat, contenait les appartements

d'Élisabeth-Charlotte de Bavière, princesse palatine, duchesse

douairière d'Orléans, seconde femme de Monsieur, ceux de la duchesse

d'Orléans, femme du régent, et ceux du duc de Chartres. Les princesses,

à l'exception de la duchesse de Berry et de l'abbesse de Chelles,

habitaient l'aile occidentale qui allait vers la rue de Richelieu.

L'Opéra, situé de l'autre côté, occupait une partie de l'emplacement

actuel de la cour des Fontaines et de la rue de Valois. Il avait ses

derrières sur la rue des Bons-Enfants. Un passage, connu sous le nom

galant de Cour-aux-Ris, séparait l'entrée particulière de ces dames des

appartements du régent.

Elles jouissaient, à titre de tolérance, du jardin du palais.

Celui-ci n'était point ouvert au public, comme de nos jours; mais il

était facile d'en obtenir l'entrée. En outre, presque toutes les maisons

des rues des Bons-Enfants, de Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs

avaient des balcons, des terrasses régnantes, des portes basses et même

des perrons qui donnaient accès dans les massifs. Les habitants de ces

maisons se croyaient si bien en droit de jouir du jardin, qu'ils firent

plus tard un procès à Louis-Philippe-Joseph d'Orléans lorsque ce prince

voulut enclore le Palais-Royal.

Tous les auteurs contemporains s'accordent à dire que le jardin du

palais était un _séjour délicieux_, et certes, sous ce rapport, nous

avons beaucoup à regretter. Rien de moins délicieux que le promenoir

carré, envahi par les bonnes d'enfants, et où s'alignent maintenant les

deux allées d'ormes malades. Il faut croire que la construction des

galeries, en interceptant l'air, nuit à la végétation; notre

Palais-Royal est une très-belle cour: ce n'est plus un jardin.

Cette nuit-là, c'était un enchantement, un paradis, un palais de fées.

Le régent, qui n'avait pas beaucoup de goût à la représentation,

sortait de son habitude et faisait les choses magnifiquement. On

disait, il est vrai, que ce bon M. Law fournissait l'argent de la fête:

mais qu'importait cela! En ce monde, beaucoup de gens sont de cet avis,

qu'il ne faut voir que le résultat.

Si M. Law payait les violons en son propre honneur, c'était un homme qui

entendait bien la publicité, voilà tout. Il eût mérité de vivre de nos

jours d'habileté, où tel écrivain s'est fait une renommée en achetant

tous les exemplaires des quatorze premières éditions de son livre, si

bien que la quinzième a fini par se vendre ou à peu près,--où tel

dentiste, pour gagner vingt mille francs, dépense dix mille écus en

annonces,--où tel directeur de théâtre met chaque soir trois ou quatre

cents humbles amis dans sa salle pour prouver à deux cent cinquante

spectateurs vrais que l'enthousiasme n'est pas mort en France.

Ce n'est pas seulement à titre d'inventeur de l'agio que ce bon M. Law

peut être regardé comme le véritable précurseur de la banque

contemporaine.

Cette fête était pour lui; cette fête avait pour but de glorifier son

système et aussi sa personne. Pour que la poudre qu'on jette aille bien

dans les yeux éblouis, il faut la jeter de haut. Ce bon monsieur Law

avait senti le besoin d'un piédestal d'où il pût mieux jeter sa poudre.

On devait cuire une nouvelle fournée d'actions le lendemain.

Comme l'argent ne lui coûtait rien, il fit sa fête splendide.

Nous ne parlerons point des salons du Palais, décorés pour cette

circonstance avec un luxe inouï. La fête était surtout dans le jardin,

malgré la saison avancée. Le jardin était entièrement tendu et couvert.

La décoration générale représentait un campement de colons dans la

Louisiane, sur les bords du Mississipi, ce fleuve d'or. Toutes les

serres de Paris avaient été mises à contribution pour composer des

massifs d'arbustes exotiques: on ne voyait partout que fleurs tropicales

et fruits du paradis terrestre. Les lanternes qui pendaient à profusion

aux arbres et aux colonnes étaient des lanternes indiennes; on se le

disait; seulement les tentes des Indiens sauvages, jetées çà et là,

semblaient trop jolies.

Mais les amis de M. Law allaient répétant:

--Vous ne vous figurez pas comme les naturels de ce pays sont avancés!

Une fois admis le style un peu fantastique des tentes, il est certain

que tout était d'un rococo délicieux. Il y avait des lointains ménagés,

des forêts sur toile, des rochers de carton à l'aspect terrible, des

cascades qui écumaient comme si l'on eût mis du savon dans leur eau.

Le bassin central était surmonté de la statue allégorique du Mississipi,

qui avait un peu les traits de ce bon M. Law. Ce dieu tenait une arme

d'où l'eau s'échappait: derrière le dieu, dans le bassin même, on avait

placé une machine ayant mission de figurer une de ces chaussées que

construisent les castors dans les cours d'eau de l'Amérique

septentrionale.

M. de Buffon n'avait pas encore fait l'histoire de ces intéressants

animaux, ingénieux, méthodiques et rangés comme des élèves de l'école

Polytechnique.

Nous avons placé ce détail de la chaussée des castors, parce qu'il dit

tout et vaut à lui seul la description la plus étendue.

C'était autour de la statue du dieu Mississipi que la Nivelle,

mademoiselle Dubois-Duplant, mademoiselle Hernoux, Leguay, Salvator et

Pompignan devaient danser le ballet indien, pour lequel cinq cents

sujets étaient engagés.

Les compagnons de plaisir du régent, le marquis de Cossé, le duc de

Brissac, la Fare, le poëte, madame de Tencin, madame de Royan et la

duchesse de Berry s'étaient bien un peu moqués autour de tout cela, mais

pas tant que le régent lui-même.

Il n'y avait guère qu'un homme pour surpasser le régent dans ses

railleries, c'était ce bon M. Law.

Les salons étaient déjà encombrés, et Brissac avait ouvert le bal par

ordre avec mademoiselle de Toulouse. Il y avait foule dans les jardins,

et le lansquenet allait sous toutes les tentes plus ou moins sauvages.

Malgré les piquets de gardes françaises (déguisés en Indiens d'opéra)

posés à toutes les portes des maisons voisines donnant sur les jardins,

plus d'un intrus était parvenu à se glisser. On voyait çà et là des

dominos dont l'apparence n'était rien moins que catholique.

C'était un grand bruit, une foule remuante et joyeuse, ayant parti pris

de s'amuser quand même.

Cependant, les rois de la fête n'avaient point fait encore leur entrée.

On n'avait vu ni le régent, ni les princesses, ni ce bon M. Law. On

attendait.

Dans un wigwam en velours nacarat, orné de crépines d'or, où les sachems

du grand fleuve eussent bien voulu fumer le calumet de paix, on avait

réuni plusieurs tables. Ce wigwam était situé non loin du rond-point de

Diane, sous les fenêtres mêmes du cabinet du régent. Il contenait

nombreuse compagnie.

Autour d'une table de marbre, recouverte d'une natte, un lansquenet

turbulent se faisait. L'or roulait à grosses poignées; on criait, on

riait.--Non loin de là un groupe de vieux gentilshommes causaient

discrètement auprès d'une table de reversi.

A la table de lansquenet, nous eussions reconnu Chaverny, le beau petit

marquis, Navailles, Gironne, Nocé, Taranne, Albret et d'autres,--M. de

Peyrolles était là et gagnait.

C'était une habitude qu'il avait. On la lui connaissait. Ses mains

étaient généralement surveillées.--Du reste, sous la régence, tromper au

jeu n'était pas péché mortel.

On n'entendait que des chiffres qui allaient se croisant et rebondissant

de l'un à l'autre: cent louis! cinquante! deux cents!--quelques jurons

de mauvais joueurs, et le rire involontaire des gagnants.

Toutes les figures, bien entendu, étaient découvertes autour de la

table. Dans les avenues, au contraire, beaucoup de masques et beaucoup

de dominos allaient causant. Des laquais en livrée de fantaisie et pour

la plupart masqués, pour ne pas dénoncer l'incognito de leurs maîtres,

se tenaient de l'autre côté du petit perron du régent.

--Gagnez-vous, Chaverny? demanda un petit domino bleu qui vint mettre sa

tête encapuchonnée à l'ouverture de la tente.

Chaverny jetait le fond de sa bourse sur la table.

--Cidalise! s'écria Gironne; à notre secours, nymphe des forêts vierges!

Un autre domino parut derrière le premier.

--Qui parle de vierges? demanda le second domino.

--Ce n'est pas une personnalité, Desbois, ma mignonne, lui fut-il

répondu; il s'agit de forêts.

--A la bonne heure! fit mademoiselle Desbois-Duplant qui entra.

Cidalise donna sa bourse à Gironne.

Un des vieux gentilshommes assis à la table de reversi fit un geste de

dégoût.

--De notre temps, monsieur de Barbanchois, dit-il à son voisin, cela se

faisait autrement.

--Tout est gâté, monsieur de la Hunaudaye, répondit le voisin, tout est

perverti!

--Rapetissé, monsieur de Barbanchois!

--Abâtardi, monsieur de la Hunaudaye!

--Travesti!

--Galvaudé!

--Sali!

Et tous deux en choeur, avec un grand soupir:

--Où allons-nous, baron, où allons-nous?

M. le baron de Barbanchois poursuivit en prenant un des boutons d'agate

qui décoraient l'antique pourpoint de M. le baron de la Hunaudaye:

--Qui sont ces gens, monsieur le baron?

--Monsieur le baron, je vous le demande?

--Tiens-tu, Taranne? criait en ce moment Montaubert; cinquante!

--Taranne! grommela M. de Barbanchois, ce n'est pas un homme, c'est une

rue!

--Tiens-tu, Albret?...

--Cela s'appelle, fit M. de la Hunaudaye, comme la mère de Henri le

Grand... Où pèchent-ils leurs noms?

--Où Bichon, l'épagneul de madame la baronne a-t-il pêché le sien?

répliqua M. de Barbanchois en ouvrant sa tabatière.

Cidalise qui passait y fourra effrontément ses deux doigts. M. le baron

resta bouche béante.

--Il est bon, dit la fille d'Opéra.

--Madame, repartit gravement le baron de Barbanchois, je n'aime point

mêler... veuillez accepter la boîte.

Cidalise ne se formalisa point. Elle prit la boîte et toucha d'un geste

caressant le vieux menton du gentilhomme indigné. Puis elle fit une

pirouette et s'éloigna.

--Où allons-nous! grommela M. de la Hunaudaye.

--Où allons-nous! répéta M. de Barbanchois qui suffoquait; que dirait le

feu roi, s'il voyait de pareilles choses?

Au lansquenet:

--Perdu! Chaverny! Encore perdu!

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 3 · 第 7 / 8 段