--Tu es brave!... tu es bien brave! murmura la Gitanita. Au fait, se

reprit-elle, ce diable est d'une exquise galanterie... tu as raison...

fais-toi belle... cela ne peut jamais nuire.

Aurore, dona Cruz et les deux caméristes qui faisaient partie de la

corbeille entrèrent dans la chambre à coucher. Dame Françoise resta

seule dans la salle basse avec Jean-Marie Berrichon, son petit-fils.

--Qu'est-ce que c'est que cette effrontée? demanda la bonne femme.

--Quelle effrontée, grand'maman?

--Celle qui a un domino rose?

--La petite brune?... Elle a des yeux qui sont tout de même pas mal

reluisants, grand'maman.

--L'as-tu vue entrer?

--Non fait!... elle était là avant moi.

Dame Françoise tira son tricot de sa poche et se mit à réfléchir.

--Je vas te dire, reprit-elle de sa voix la plus grave et la plus

solennelle, et je ne comprends rien de rien à tout ce qui se passe...

--Voulez-vous que je vous explique ça, grand'maman?

--Non... mais si tu veux me faire un plaisir...

--Ah! grand'maman, vous plaisantez!... si je veux vous faire un

plaisir...

--C'est de te taire quand je parle, interrompit la bonne femme. On ne

m'ôterait pas de l'idée qu'il y a du mic-mac là-dessous...

--Mais du tout, grand'maman...

--Nous avons eu tort de sortir... le monde est méchant... qui sait si

cette Balahault ne nous a pas induits!...

--Ah! grand'maman! une si brave femme... qu'a de si bonne angélique!

--Enfin, j'aime y voir clair, moi, petiot... et toute cette histoire-là

ne me va pas.

--C'est pourtant simple comme bonjour, grand'maman... notre demoiselle

avait regardé toute la journée les voiturées de fleurs et de feuillage

qui arrivaient au Palais-Royal. Et, dame! elle poussait de fiers soupirs

en regardant ça, la pauvre mignonnette!... Donc, elle a retourné maître

Louis dans tous les sens pour qu'il lui achète une invitation... ça se

vend, les invitations, grand'maman... Madame Balahault en avait eu une

par le valet de garde-robe dont elle est parente par sa domestique (la

domestique du valet de garde-robe), qui se fournit de tabac chez madame

Balahault la jeune, de la rue des Bons-Enfants... La domestique avait eu

la carte pour l'avoir trouvée sur le bureau de son maître... Il y a eu

trente louis à partager entre les deux Balahault et la domestique...

c'est pas voler, ça, pas vrai, grand'maman?

Dame Françoise était la plus honnête cuisinière de l'Europe, mais elle

était cuisinière.

--Pardié, non, petiot, répondit-elle, c'est pas voler... un méchant

chiffon de papier!

--Y a donc, reprit Berrichon, que maître Louis s'est laissé embobiner et

qu'il est sorti pour aller acheter une carte... En route, il a marchandé

des affutiaux pour dame... et il a envoyé tout ça tout chaud.

--Mais il y en a pour une somme énorme! fit la vieille femme en

s'arrêtant de tricoter.

Berrichon haussa les épaules.

--Ah! que vous êtes donc jeune, allez, grand'maman! se récria-t-il; du

vieux satin, brodé en faux et des petits morceaux de verre!...

On frappa doucement à la porte de la rue.

--Qui nous vient encore là? demanda Françoise avec mauvaise humeur; mets

la barre...

--Pourquoi mettre la barre?... Nous ne jouons plus à cache-cache,

grand'maman...

On frappa un peu plus fort.

--Si c'étaient pourtant des voleurs! pensa tout haut Berrichon qui

n'était pas brave.

--Des voleurs! fit la bonne femme; quand la rue est éclairée comme en

plein midi et pleine de monde... Va ouvrir.

--Réflexion faite, grand'maman, j'aime mieux mettre la barre...

Mais il n'était plus temps. On était las de frapper. La porte s'ouvrit

discrètement et une mâle figure, ornée de moustaches, jeta un rapide

coup d'oeil tout autour de la chambre.

--Apapur! fit-il, ce doit être ici le nid de la colombe!

Puis se tournant vers le dehors, il ajouta:

--Donne-toi la peine d'entrer, mon bon. Il n'y a qu'une respectable

duègne et son poulet... nous allons prendre langue.

En même temps, il s'avança, le nez au vent, le poing sur la hanche,

faisant osciller avec majesté les plis de son manteau. Il avait un

paquet sous le bras.

Celui qu'il avait appelé mon bon parut à son tour. C'était aussi un

homme de guerre, mais moins terrible à voir. Il était beaucoup plus

petit, très-maigre, et sa moustache indigente faisait de vains efforts

pour figurer ce redoutable croc qui va si bien au visage des héros. Il

avait également un paquet sous le bras.

Il jeta comme son chef de file un regard autour de la chambre; mais ce

regard fut beaucoup plus long et plus attentif.

C'est Jean-Marie Berrichon qui se repentait amèrement de n'avoir point

posé la barre en temps utile! Il rendait cette justice aux nouveaux

venus de s'avouer à lui-même qu'il n'avait jamais vu deux coquins

d'aussi mauvaise mine.

Cette opinion prouvait que Berrichon n'avait point fréquenté le beau

monde, car, certes, Cocardasse junior et frère Amable Passepoil étaient

deux magnifiques gredins.

Il se glissa prudemment derrière sa grand'mère qui, plus vaillante,

demanda de sa grosse voix:

--Que venez-vous chercher ici, vous autres?

Cocardasse toucha son feutre avec cette courtoisie noble des gens qui

ont usé beaucoup de sandales dans la poussière des salles d'armes. Puis

il cligna de l'oeil en regardant frère Passepoil.

Frère Passepoil répondit par un clin d'oeil pareil.

Cela voulait dire sans doute bien des choses.--Berrichon tremblait de

tous ses membres.

--Eh donc! respectable dame, dit enfin Cocardasse junior, vous avez un

timbre qui me va droit au coeur... et toi, Passepoil?

Passepoil, nous le savons bien, était de ces âmes tendres que la vue

d'une femme impressionne toujours fortement. L'âge n'y faisait rien. Il

ne détestait même pas que la personne du sexe eût des moustaches plus

fournies que les siennes.

Passepoil approuva d'un sourire et mit son regard en coulisse. Mais

admirez cette riche nature! sa passion pour la plus belle moitié du

genre humain n'endormait point sa vigilance. Il avait déjà fait dans sa

tête la carte de céans.

La colombe, comme l'appelait Cocardasse, devait être dans cette chambre

fermée, sous la fente de laquelle un rayon de vive lumière s'échappait.

De l'autre côté de la salle basse, il y avait une porte ouverte, et à

cette porte une clef.

Passepoil toucha le coude de Cocardasse et dit tout bas:

--La clef est en dehors!

Cocardasse approuva du bonnet.

--Vénérable dame, reprit-il, nous venons pour une affaire

d'importance... N'est-ce point ici que demeure...?

--Non, répondit Berrichon derrière sa grand'mère, ce n'est pas ici.

Passepoil sourit. Cocardasse frisa sa moustache.

--Capédébious! fit-il, voilà un adolescent de bien belle espérance!

--L'air candide..., ajouta Passepoil.

--Et de l'esprit comme quatre, bagassa!... mais comment peut-il savoir

que la personne en question ne demeure pas ici, puisque je ne l'ai point

nommée?

--Nous demeurons seuls tous deux, répliqua sèchement Françoise.

--Passepoil! dit le Gascon.

--Cocardasse! répondit le Normand.

--Aurais-tu cru que la vénérable dame pût mentir ainsi effrontément?

--Ma parole! repartit frère Passepoil d'un ton pénétré, je ne l'aurais

pas cru.

--Allons! allons! s'écria dame Françoise dont les oreilles

s'échauffaient, pas tant de bavardage!... il n'est pas l'heure de

s'attarder chez les gens... hors d'ici!

--Mon bon, dit Cocardasse, il y a une apparence de raison là dedans...

l'heure est indue.

--Positivement, approuva Passepoil.

--Et cependant, reprit Cocardasse, nous ne pouvons nous en aller sans

avoir obtenu de réponse...

--C'est évident!

--Je propose donc de visiter la maison honnêtement et sans bruit.

--J'obtempère! fit Amable Passepoil.

Et se rapprochant vivement, il ajouta:

--Prépare ton mouchoir, j'ai le mien... et va prendre le petit; je me

charge de la femme.

Dans les grandes occasions, ce Passepoil se montrait parfois supérieur à

Cocardasse lui-même.

Leur plan était tracé. Passepoil se dirigea vers la porte de la cuisine;

l'intrépide Françoise s'élança pour lui barrer le passage, tandis que

Berrichon essayait de gagner la rue afin d'appeler du secours.

Cocardasse le saisit par une oreille et lui dit:

--Si tu cries, je t'étrangle, petit pécaire!

Berrichon terrifié ne dit mot. Cocardasse lui noua son mouchoir sur la

bouche.

Pendant cela, Passepoil, au prix de trois égratignures et de deux bonnes

poignées de cheveux, bâillonnait dame Françoise solidement. Il la prit

dans ses bras et l'emporta à la cuisine, où Cocardasse apportait

Berrichon.

Quelques personnes prétendent qu'Amable Passepoil profita de la position

où était dame Françoise pour déposer un baiser sur son front. S'il le

fit, il eut tort. Elle avait été laide dès sa plus tendre jeunesse. Mais

nous tenons à n'accepter aucune responsabilité au sujet de ce Passepoil.

Ses moeurs étaient légères. Tant pis pour lui!

Berrichon et sa grand'mère n'étaient pas au bout de leurs peines. On les

garrotta ensemble et on les attacha fortement au pied du bahut à

vaisselle.

Puis on ferma sur eux la porte à double tour.

Cocardasse junior et Amable Passepoil étaient maîtres absolus du

terrain.

X

--Deux dominos.--

Au dehors, dans la rue du Chantre, les boutiques étaient toutes fermées.

Parmi les commères, celles qui ne dormaient pas encore faisaient foule

et tapage à la porte du Palais-Royal. La Guichard et la Durand, madame

Balahault et madame Morin étaient toutes les quatre du même avis: jamais

on n'avait vu entrer tant et de si riches toilettes aux fêtes de Son

Altesse! Toute la cour était là.

Madame Balahault, qui était une personne considérable, jugeait en

dernier ressort les toilettes, préalablement discutées par madame

Morin, la Guichard et la Durand.

Puis, par une transition habile, on arrivait aux personnes, après avoir

épluché la soie et les dentelles. Parmi toutes ces belles dames, il en

était bien peu qui eussent conservé, aux yeux de madame Balahault, la

robe nuptiale dont parle l'Écriture.

Mais ce n'était plus déjà pour les dames que nos commères se pressaient

aux abords du Palais-Royal, bravant les invectives des porteurs et des

cochers, défendant leurs places contre les tard-venus et piétinant dans

la boue avec une longanimité digne d'éloges; ce n'était pas non plus

pour les princes ou les grands seigneurs. On était blasé sur les dames;

on avait eu des grands seigneurs et des princes en veux-tu en voilà! On

avait vu passer madame de Soubise avec madame de la Ferté, les deux

belles la Fayette, la jeune duchesse de Rosny, cette blonde aux yeux

noirs qui brouilla le ménage d'un fils de Louis XIV.--Les demoiselles de

Bourbon-Busset, cinq ou six Rohan de divers poils, des Broglie, des

Chastellux, des Bauffremont, des Choiseul, des Coigny et le reste. On

avait vu passer M. le comte de Toulouse, frère de M. du Maine, avec la

princesse sa femme. Les présidents ne se comptaient plus, les ministres

marquaient à peine; on regardait à peine les ambassadeurs.

La foule restait pourtant et s'augmentait de minute en minute.

Qu'attendait donc la foule? Elle n'eût pas montré tant de persévérance

pour M. le régent lui-même!

Mais c'est qu'il s'agissait, en vérité, d'un bien autre personnage!

Le jeune roi?--Non pas.--Montez encore!

Le Dieu: l'Écossais, M. Law, la providence de tout ce peuple qui allait

devenir un peuple millionnaire.

M. Law de Lauriston, le sauveur et le bienfaiteur.

M. Law que cette même foule devait essayer d'étrangler à cette même

place, quelques mois plus tard.

M. Law dont les chevaux heureux ne travaillaient plus, remplacés qu'ils

étaient sans cesse par des attelages humains.

La foule attendait ce bon M. Law. La foule était bien décidée à

l'attendre jusqu'au lendemain matin.

Quand on songe que les poëtes accusent volontiers la foule

d'inconstance, de légèreté, que sais-je! cette excellente foule, plus

patiente qu'un troupeau de moutons, cette foule inébranlable, cette

foule tenace, cette foule infatigable que nous avons tous vue cent fois

en notre vie encombrer les trottoirs mouillés quinze heures durant pour

voir passer ceci ou cela,--pas grand'chose souvent,--parfois rien du

tout.

Si les boeufs gras des cinquante derniers siècles savaient écrire!...

Mais tous ces favoris que la foule attend ont une fin violente. Voilà

sans doute ce que les poëtes veulent dire.

La rue du Chantre, noire et déserte malgré le voisinage de cette cohue

et de ces lumières, semblait dormir. Ses deux ou trois réverbères

tristes se miraient dans son ruisseau fangeux. Au premier abord, on n'y

découvrait âme qui vive.

Mais à quelques pas de la maison de maître Louis, de l'autre côté de la

rue, dans un enfoncement profond, formé par la récente démolition de

deux maisons, six hommes, vêtus de couleurs sombres, se tenaient

immobiles et muets.

Deux chaises à porteurs étaient à terre derrière eux. Ce n'était point

M. Law que ceux-ci attendaient.

Ils avaient les yeux fixés sur la porte close de la maison de maître

Louis depuis que Cocardasse junior et frère Passepoil y étaient entrés.

Ceux-ci, restés seuls dans la salle basse après leur expédition

victorieuse contre Berrichon et dame Françoise, se posèrent en face l'un

de l'autre et se regardèrent avec une mutuelle admiration.

--Sandiéou! l'enfant, dit Cocardasse, tu n'as pas encore oublié ton

métier!

--Ni toi non plus: c'est fait proprement... mais nous en sommes pour nos

mouchoirs!

Si nous avons eu parfois à blâmer Passepoil, ce n'a point été par suite

d'une injuste partialité; la preuve c'est que nous ne craignons pas de

signaler à l'occasion ses côtés vertueux: il était économe.

Cocardasse, entaché au contraire de prodigalité, ne releva point ce qui

avait trait aux mouchoirs.

--Eh donc! reprit-il, le plus fort est fait...

--Du moment qu'il n'y a pas de Lagardère dans une affaire, fit observer

Passepoil, tout va comme sur des roulettes.

--Et, Dieu merci! Lagardère est loin...

--Soixante lieues de pays entre nous et la frontière.

Ils se frottèrent les mains.

--Ne perdons pas de temps, mon bon, reprit Cocardasse; sondons le

terrain. Voici deux portes.

Il montrait l'appartement d'Aurore et le haut de l'escalier tournant.

Passepoil se caressa le menton.

--Je vais glisser un coup d'oeil par la serrure, dit-il en se

dirigeant déjà vers la chambre d'Aurore.

Un regard terrible de Cocardasse junior l'arrêta.

--Capédébious! fit le Gascon, je ne souffrirai pas cela! C'te petite

couquine est à faire sa toilette: respectons la décence!

Passepoil baissa les yeux humblement:

--Ah! mon noble ami! fit-il, que tu es heureux d'avoir de bonnes

moeurs!

--Troun de l'air! je suis comme cela!... et sois sûr, mon bon, que la

fréquentation d'un homme tel que moi finira par te corriger... le vrai

philosophe commande à ses passions...

--Je suis l'esclave des miennes, soupira Passepoil; mais c'est qu'elles

sont si fortes!

Cocardasse lui toucha la joue paternellement.

--A vaincre sans péril, prononça-t-il avec gravité, on triomphe sans

agrément... Monte un peu voir ce qu'il y a là-haut.

Passepoil grimpa aussitôt comme un chat.

--Fermé! dit-il en levant le loquet de la porte de maître Louis.

--Et par le trou?... Ici, la décence le permet.

--Noir comme un four!

--Viens çà... récapitulons un peu les instructions de ce bon M. de

Gonzague.

--Il nous a promis, dit Passepoil, cinquante pistoles à chacun.

--A certaines conditions... primo...

Au lieu de poursuivre, il prit le paquet qu'il portait sous le bras...

Passepoil fit de même.

A ce moment, la porte que Passepoil avait trouvée close au haut de

l'escalier, tourna sans bruit sur ses gonds.--La figure pâle et futée du

bossu parut dans la pénombre. Il se prit à écouter.

Les deux maîtres d'armes regardaient leurs paquets d'un air indécis.

--Est-ce absolument nécessaire? demanda Cocardasse qui frappa sur le

sien d'un air mécontent.

--Pure formalité..., répliqua Passepoil.

--Eh donc! Normand, tire-nous de là!

--Rien de plus simple... Gonzague nous a dit: «Vous porterez des habits

de laquais,»--nous les portons fidèlement... sous notre bras.

Le bossu se mit à rire.

--Sous notre bras! s'écria Cocardasse enthousiasmé; tu as de l'esprit

comme quatre, ma caillou!

--Sans mes passions et leur tyrannique empire, répliqua sérieusement

Passepoil, je crois que j'aurais été loin!

Ils déposèrent tous les deux sur la table leurs paquets, qui contenaient

des habits de livrée; c'était un point réglé, grâce à la subtile logique

de frère Passepoil.

Cocardasse poursuivit:

--M. de Gonzague nous a dit en second lieu: Vous vous assurerez que la

litière et les porteurs attendent dans la rue du Chantre.

--C'est fait, dit Passepoil.

--Oui bien, fit Cocardasse en se grattant l'oreille; mais il y a deux

chaises... que penses-tu de cela, toi?

--Abondance de biens ne nuit pas! décida Passepoil; je n'ai jamais été

en chaise...

--Ni moi non plus!

--Nous nous ferons porter à tour de rôle pour revenir à l'hôtel.

--Réglé!... Troisièmement: Vous vous introduirez dans la maison...

--Nous y sommes.

--Dans la maison, il y a une jeune fille...

--Tiens, mon noble ami! s'écria Passepoil: regarde!... me voilà tout

tremblant...

--Et tout blême!... qu'as-tu donc?

--Rien que pour entendre parler de ce sexe auquel je dois tous mes

malheurs.

Cocardasse lui frappa rudement sur l'épaule.

--Apapur! fit-il, mon bon, entre soi, on se doit des égards... chacun a

ses petites faiblesses... mais si tu me romps encore les oreilles avec

tes passions, sandiéou! je te les coupe!

Passepoil ne releva point la faute de grammaire, et comprit bien qu'il

s'agissait de ses oreilles. Il y tenait, bien qu'il les eût longues et

rouges.

--Tu n'as pas voulu que je m'assure si la jeune fille était là...,

dit-il.

--Elle y est, répliqua Cocardasse; écoute plutôt!

Un joyeux éclat de rire se fit entendre dans la pièce voisine.

Frère Passepoil mit la main sur son coeur.

--Vous prendrez la jeune fille, poursuivit Cocardasse, ou plutôt vous la

prierez poliment de monter dans la litière que vous ferez conduire au

pavillon...

--Et vous n'emploierez la violence, ajouta Passepoil, que s'il n'y a

pas moyen de faire autrement.

--C'est cela!... Et je dis que cinquante pistoles sont un bon prix pour

une pareille besogne!

--Ce Gonzague est-il assez heureux! soupira tendrement Passepoil.

Cocardasse toucha la garde de sa rapière. Passepoil lui prit la main.

--Mon noble ami, dit-il, tue-moi tout de suite!... c'est la seule

manière d'éteindre le feu qui me dévore!... voilà mon sein!... perce-le

du coup mortel!...

Le Gascon le regarda un instant d'un air de compassion profonde:

--Pécaire! fit-il; ce que c'est que de nous!... Voici une bagasse qui

n'emploiera pas une seule de ses cinquante pistoles à jouer ou à boire!

Le bruit redoubla dans la chambre voisine. Cocardasse et Passepoil

tressaillirent, parce qu'une petite voix grêle et stridente prononça

tout haut derrière eux:

--Il est temps!

Ils se retournèrent vivement. Le bossu de l'hôtel de Gonzague était

debout auprès de la table et défaisait tranquillement leurs paquets.

--Oh! oh! fit Cocardasse, par où est-il passé celui-là?

Passepoil s'était prudemment reculé.

Le bossu tendit une veste de livrée à Passepoil, une autre à Cocardasse.

--Et vite! commanda-t-il sans élever la voix.

Ils hésitèrent. Le Gascon surtout ne pouvait point se faire à l'idée

d'endosser ces habits de laquais.

--Capédébious! s'écria-t-il, de quoi te mêles-tu, toi?

--Chut!... siffla le bossu; dépêchez...

On entendit à travers la porte la voix de dona Cruz qui disait:

--C'est parfait! Il ne manque plus que la litière!

--Dépêchez! répéta impérieusement le bossu.

En même temps, il éteignit la lampe.

La porte de la chambre d'Aurore s'ouvrit, jetant dans la salle basse une

lueur vague.

Cocardasse et Passepoil se retirèrent derrière la cage de l'escalier

pour faire rapidement leur toilette.

Le bossu entr'ouvrit une des fenêtres donnant sur la rue du Chantre.

Un léger coup de sifflet retentit dans la nuit.

Une des litières s'ébranla.

Les deux caméristes traversaient en ce moment la chambre à tâtons. Le

bossu leur ouvrit la porte.

--Êtes-vous prêts? demanda-t-il tout bas.

--Nous sommes prêts, répondirent Cocardasse et Passepoil.

--A votre besogne!

Dona Cruz sortait de la chambre d'Aurore en disant:

--Il faudra bien que je trouve une litière!... le diable galant n'a donc

pas songé à cela!

Derrière elle, le bossu referma la porte.

La salle basse fut plongée dans une complète obscurité.

Dona Cruz s'arrêta interdite. Elle entendait des mouvements dans

l'ombre.

--Aurore! dit-elle d'une voix déjà mal assurée; ouvre-moi...

éclaire-moi!

Faut-il l'avouer? cette charmante dona Cruz n'avait pas peur des hommes.

C'était vers le démon que l'obscurité tournait ses terreurs. On venait

d'évoquer le diable en riant: dona Cruz croyait déjà sentir ses cornes

dans les ténèbres.

Comme elle revenait vers la porte d'Aurore pour l'ouvrir, elle rencontra

deux mains rudes et velues qui saisirent les siennes. Ces mains

appartenaient à Cocardasse junior. Dona Cruz essaya de crier. Sa gorge,

convulsivement serrée par l'épouvante, étrangla sa voix au passage.

Aurore, qui se tournait et se retournait devant son miroir; car la

parure la faisait coquette; Aurore ne l'entendit point, étourdie qu'elle

était par les murmures de la foule, massée sous ses fenêtres.

On venait d'annoncer que le carrosse de M. Law, qui venait de l'hôtel

d'Angoulême, était à la hauteur de la Croix du Trahoir.

--Il vient! il vient! criait-on de toutes parts.

Et la cohue de s'agiter follement.

--Mademoiselle, dit Cocardasse en dessinant un profond salut, qui fut

perdu faute de quinquet, permettez-moi de vous offrir...

Dona Cruz était déjà à l'autre bout de la chambre.

Là, elle rencontra deux autres mains, moins poilues, mais plus

calleuses, qui étaient la propriété de frère Amable Passepoil. Cette

fois, elle réussit à pousser un grand cri.

--Le voici! le voici! disait la foule.

Le cri de la pauvre dona Cruz fut perdu comme le salut de Cocardasse.

Elle échappa à cette seconde étreinte, mais Cocardasse la serrait de

près. Passepoil et lui s'arrangeaient pour lui fermer toute autre issue

que la porte du perron. Quand elle arriva auprès de cette porte, les

deux battants s'ouvrirent. La lueur des réverbères éclaira son visage.

Cocardasse ne put retenir un mouvement de surprise.

Un homme qui se tenait sur le seuil, en dehors, jeta une mante sur la

tête de dona Cruz. On la saisit demi-folle d'effroi et on la poussa dans

la chaise, dont la portière se referma aussitôt.

--A la petite maison derrière Saint-Magloire! ordonna Cocardasse.

La chaise partit. Passepoil rentra, frétillant comme un goujon sur

l'herbe. Il avait touché de la soie! Cocardasse était tout pensif.

--Elle est mignonne! dit le Normand, mignonne! mignonne!... Oh! le

Gonzague!

--Capédébious! s'écria Cocardasse en homme qui veut chasser une pensée

importune, j'espère que voilà une affaire menée adroitement...

--Quelle petite main satinée!

--Les cinquante pistoles sont à nous!... Je te l'ai dit: du moment qu'il

n'y a pas de Lagardère dans une aventure...

Il regarda tout autour de lui, comme s'il n'eût point été parfaitement

convaincu de ce qu'il avançait.

--Et la taille! fit Passepoil;--je n'envie à Gonzague ni ses titres, ni

son or... mais...

--Allons! interrompit Cocardasse, en route!

--Elle m'empêchera longtemps de dormir!

Cocardasse le saisit au collet et l'entraîna; puis se ravisant:

--La charité nous oblige à délivrer la vieille et son petit, dit-il.

--Ne trouves-tu pas que la vieille est bien conservée? demanda frère

Passepoil.

Il eut un maître coup de poing dans le dos. Cocardasse fit tourner la

clef dans la serrure. Avant qu'il eût ouvert, la voix du bossu qu'ils

avaient presque oublié se fit entendre du côté de l'escalier.

--Je suis assez content de vous, mes braves, dit-il,--mais votre besogne

n'est pas finie... laissez cela!

--Il a le verbe haut, le petit homme! grommela Cocardasse.

--Maintenant qu'on ne le voit plus, ajouta Passepoil,--sa voix me fait

un drôle d'effet... on dirait que je l'ai entendue quelque part,

autrefois...

Un bruit sec et répété annonça que le bossu battait le briquet.--La

lampe se ralluma.

--Qu'avez-vous donc à faire, s'il vous plaît, maître Ésope? demanda le

Gascon; c'est ainsi qu'on vous nomme, je crois?

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 3 · 第 6 / 8 段