--Son père était un digne soldat! dit le baron de Barbanchois; à qui
appartient-il?
--A monsieur le prince de Gonzague.
--Dieu nous garde des Italiens!
--Les Allemands valent-ils mieux, monsieur le baron?... Un comte de Horn
roué en Grève pour assassinat!
--Un parent de Son Altesse!... Où allons-nous!
--Je vous dis, monsieur le baron, qu'on finira par s'égorger en plein
midi dans les rues!
--Eh! monsieur le baron! c'est déjà commencé... N'avez-vous point lu les
nouvelles?... Hier, une femme assassinée près du Temple... la Louvet,
une agioteuse...
--Ce matin, un commis du trésor de la guerre, le sieur Sandrier, retiré
de la Seine au pont Notre-Dame...
--Pour avoir parlé trop haut de cet Écossais maudit..., prononça tout
bas M. de Barbanchois.
--Chut!... fit M. de la Hunaudaye, c'est le onzième depuis huit
jours!...
--Oriol!... Oriol à la rescousse! crièrent en ce moment les joueurs.
Le gros petit traitant parut à l'entrée de la tente. Il avait le masque
et son costume d'une richesse grotesque qui lui avait fait dans le bal
un haut succès de rires.
--C'est étonnant, dit-il, tout le monde me reconnaît!
--Il n'y a pas deux Oriol! s'écria Navailles.
--Ces dames trouvent que c'est assez d'un! fit Nocé.
--Jaloux! s'écria-t-on de toutes parts en riant.
Oriol demanda:
--Messieurs, n'avez-vous point vu Nivelle?
--Dire que ce pauvre ami, déclama Gironne, sollicite en vain, depuis
huit mois, la place de financier bafoué et dévoué auprès de notre chère
Nivelle!
--Jaloux! dit-on encore.
--As-tu vu d'Hozier, Oriol?
--As-tu tes parchemins?
--Oriol, sais-tu le nom de l'aïeul que tu vas envoyer aux croisades?
Et les rires d'éclater.
M. de Barbanchois joignait les mains; M. de la Hunaudaye disait:
--Ce sont des gentilshommes, M. le baron, qui raillent ces saintes
choses!
--Où allons-nous, seigneur! où allons-nous!...
--Peyrolles!... dit le petit traitant qui s'approcha de la table; je
vous fais les cinquante louis, puisque c'est vous... Mais relevez vos
manchettes.
--Plaît-il! fit le factotum de M. de Gonzague; je ne plaisante qu'avec
mes égaux, mon petit monsieur!
Chaverny regarda les laquais derrière le perron du régent.
--Parbleu! murmura-t-il, ces coquins ont l'air de s'ennuyer là-bas... va
les chercher, Taranne, pour que cet honnête M. de Peyrolles ait un peu
avec qui se gaudir!
Le factotum n'entendit point cette fois. Il ne se fâchait qu'à bonnes
enseignes. Il se contenta de gagner les cinquante louis d'Oriol.
--Et du papier! disait le vieux Barbanchois, toujours du papier!
--On nous paye nos pensions en papier, baron!
--Et nos fermages... que représentent ces chiffons!
--L'argent s'en va!
--L'or aussi... Voulez-vous que je vous dise, baron? nous marchons à une
catastrophe!
--Monsieur, mon ami, repartit la Hunaudaye en serrant furtivement la
main de Barbanchois, nous y marchons!... c'est l'avis de madame la
baronne!
Parmi les clameurs, les rires et les quolibets croisés, la voix d'Oriol
s'éleva de nouveau:
--Connaissez-vous la nouvelle? demanda-t-il, la grande nouvelle?
--Non... voyons la grande nouvelle!
--Je vous le donne en mille!... mais vous ne devineriez pas!...
--M. Law s'est fait catholique?
--Madame de Berry boit de l'eau?
--M. du Maine a fait demander une invitation au régent?
Et cent autres impossibilités.
--Vous n'y êtes pas, vous n'y êtes pas, très-chers!... Vous n'y serez
jamais!... Madame la princesse de Gonzague... la veuve inconsolable de
M. de Nevers... Artémise, vouée au deuil éternel...
A ce nom de madame la princesse de Gonzague, tous les vieux
gentilshommes avaient dressé l'oreille.
--Eh bien! eh bien! fit-on autour de la table de lansquenet.
--Eh bien! reprit Oriol, Artémise a fini de boire la cendre du
mausolée!... Madame la princesse de Gonzague est au bal!
On se récria. C'était chose impossible.
--Je l'ai vue! affirma le petit traitant, de mes yeux vue!... assise
auprès de la princesse Palatine... Mais j'ai vu quelque chose de plus
extraordinaire encore.
--Quoi donc? demanda-t-on de toutes parts.
Oriol se rengorgea; il tenait le dé.
--J'ai vu, reprit-il pourtant, et je n'avais pas la berlue... et j'étais
bien éveillé... j'ai vu M. le prince de Gonzague refusé à la porte du
régent.
On fit silence. Cela intéressait tout le monde. Tout ce qui entourait
cette table de lansquenet attendait sa fortune de Gonzague.
--Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? demanda Peyrolles, les affaires de
l'État...
--A cette heure, Son Altesse ne s'occupe point des affaires de l'État.
--Cependant, si un ambassadeur...
--Son Altesse n'était point avec un ambassadeur!
--Si quelque caprice nouveau...
--Son Altesse n'était pas avec une dame.
C'était Oriol qui faisait ces réponses nettes et catégoriques. La
curiosité générale grandissait.
--Mais avec qui donc était Son Altesse?
--On se le demandait, repartit le petit traitant. M. de Gonzague
lui-même s'en informait avec beaucoup de mauvaise humeur.
--Et que lui répondaient les valets? interrogea Navailles.
--Mystère, messieurs, mystère!... M. le régent est triste depuis
certaine missive qu'il reçut d'Espagne... M. le régent a donné ordre
aujourd'hui d'introduire par la petite porte de la cour des Fontaines un
personnage qu'aucun de ses valets ordinaires n'a vu... sauf Blondeau,
qui a cru entrevoir dans le second cabinet un petit homme tout noir de
la tête aux pieds... un bossu.
--Un bossu! répéta-t-on à la ronde;--il en pleut des bossus!...
--Son Altesse s'est enfermée avec lui... et la Fare... et Brissac... et
la duchesse de Chalais elle-même ont trouvé porte close!.
Il y eut un silence. Par l'ouverture de la tente, on pouvait apercevoir
les fenêtres éclairées du cabinet de Son Altesse.--Oriol regarda de ce
côté par hasard.
--Tenez! tenez! s'écria-t-il en étendant la main,--ils sont encore
ensemble!
Tous les yeux se tournèrent à la fois vers les fenêtres du
pavillon.--Sur les rideaux blancs, la silhouette de Philippe d'Orléans
se détachait; il marchait.--Une autre ombre indécise, placée du côté de
la lumière semblait l'accompagner.
Ce fut l'affaire d'un instant: les deux ombres avaient dépassé la
fenêtre.
Quand elles revinrent, elles avaient changé de place en tournant. La
silhouette du régent était vague, tandis que celle de son mystérieux
compagnon se dessinait avec netteté sur le rideau,--quelque chose de
difforme: une grosse bosse sur un petit corps et de longs bras qui
gesticulaient avec vivacité...
FIN DU TOME TROISIÈME.
TABLE DES CHAPITRES
DU TROISIÈME VOLUME.
Pages
LES MÉMOIRES D'AURORE.
(Suite.)
III. La gitanita 5
IV. Où Flor emploie un charme 29
V. Où Aurore s'occupe d'un petit marquis 53
VI. En mettant le couvert 75
VII. Maître Louis 95
VIII. Deux jeunes filles 117
IX. Les trois souhaits 139
X. Deux dominos 159
LE PALAIS-ROYAL.
I. Sous la tente 181
FIN DE LA TABLE.
* * * * *
Liste des modifications:
page 9: enlevé 1 on (mon ami; on ne me répondit point.)
page 13: fil remplacé par fit (descends! fit Henri avec impatience.)
page 18: gentlishommes remplacé par gentilshommes
page 51: Stapitz remplacé par Staupitz
page 59: que remplacé par qui (des jalousies à mes fenêtres qui)
page 66: François remplacé par Françoise
page 69: Tarride remplacé par Tarrides
page 75: pardessus remplacé par par dessus (A droite, par dessus le
rempart)
page 128: une remplacé par un (un carrosse)
page 135: avouous remplacé par avouons
page 181: on remplacé par ou (dans le granit ou dans le grès.)
page 184: Lous remplacé par Louis (Louis XIV)
page 186: m'aimait remplacé par n'aimait (Saint-Simon n'aimait pas)