--Mais comment as-tu trouvé ma demeure? demanda Aurore.

--Je la savais... j'avais permission de te voir..., car, moi aussi; j'ai

un maître...

--Moi, je n'ai pas de maître!... interrompit Aurore avec un mouvement de

fierté.

--Un esclave... si tu veux... un esclave qui commande... Je devais venir

demain matin... mais quand ma toilette a été finie, j'ai trouvé que ma

chaise se faisait bien longtemps attendre... Je me suis dit: Comme

j'irais bien faire une visite à ma petite Aurore!

--Tu m'aimes donc toujours?

--A la folie... Mais laisse-moi te conter ma première histoire... après

celle-ci, une autre... je te dis qu'il en pleut... Il s'agissait, moi

qui n'ai pas encore mis le pied dehors depuis mon arrivée, il s'agissait

de trouver ma route dans ce grand Paris inconnu, depuis l'église

Saint-Magloire jusqu'ici...

--L'église Saint-Magloire? interrompit Aurore; tu demeures de ce côté?

--Oui... j'ai ma cage comme tu as la tienne, gentil oiseau... Seulement,

la mienne est plus jolie... mon Lagardère à moi fait mieux les choses...

--Chut! fit Aurore en mettant un doigt sur sa bouche.

--Bien! bien! je vois que nous habitons toujours le pays des

mystères... J'étais donc bien embarrassée, lorsque j'entends gratter à

ma porte... on entre avant que j'aie pu aller ouvrir... c'était un petit

homme, tout noir, tout laid, tout contrefait... Il me salue jusqu'à

terre... je lui rends son salut sans rire, et je prétends que c'est un

beau trait... Il me dit:--Si mademoiselle veut bien me suivre, je la

conduirai où elle souhaitait aller...

--Un bossu? dit Aurore qui rêvait.

--Oui, un bossu... C'est toi qui l'as envoyé?

--Non... pas moi...

--Tu le connais?

--Je ne lui ai jamais parlé.

--Ma foi, je n'avais pas prononcé une parole qui pût apprendre à âme qui

vive que je voulais avancer ma visite projetée pour demain matin... Je

suis fâchée que tu connaisses ce gnome... j'aurais aimé à le regarder

jusqu'au bout comme un être surnaturel... Du reste, il faut bien qu'il

soit un peu sorcier pour avoir trompé la surveillance de mes argus...

Sans vanité, vois-tu, ma toute belle, je suis autrement gardée que

toi!... Tu sais que je suis brave; sa proposition chatouille ma manie

d'aventures; je l'accepte sans hésiter. Il me fait un second salut plus

respectueux que le premier, ouvre une petite porte, à moi inconnue,

dans ma propre chambre?... Conçois-tu cela?... puis il me fait passer

par des couloirs que je ne soupçonnais absolument pas... Nous sortons

sans être vus... un carrosse stationnait dans la rue... Il me donne la

main pour y monter; dans le carrosse, il est d'une convenance

parfaite... Nous descendons tous deux à ta porte: le carrosse repart au

galop... Je monte les degrés... et quand je me retourne pour le

remercier... personne!

Aurore écoutait toute rêveuse.

--C'est lui!... murmura-t-elle; ce doit être lui.

--Que dis-tu? fit dona Cruz.

--Rien... Mais sous quel prétexte vas-tu être présentée au régent, Flor,

ma gitanita?

Dona Cruz se pinça les lèvres.

--Ma bonne petite, répondit-elle en s'installant dans une bergère, il

n'y a pas ici plus de gitanita que dans le creux de ta main!... Il n'y a

jamais eu de gitanita... c'est une chimère, une illusion, un mensonge,

un songe... Nous sommes la noble fille d'une princesse, tout uniment...

--Toi! fit Aurore stupéfaite.

--Eh bien! qui donc? repartit dona Cruz; à moins que ce ne soit toi...

Vois-tu, chère belle, les bohémiens n'en font jamais d'autres... Ils

s'introduisent dans les palais par le tuyau des cheminées, à l'heure où

le feu est éteint... ils s'emparent de quelques objets de prix et ne

manquent jamais d'emporter avec eux le berceau où dort la jeune

héritière... Je suis cette jeune héritière, volée par les bohémiens...

la plus riche héritière de l'Europe, à ce que je me suis laissé dire!

On ne savait si elle raillait ou si elle parlait sérieusement. Peut-être

ne le savait-elle point elle-même.

La volubilité de son débit mettait de belles couleurs à ses joues un peu

brunes. Ses yeux, plus noirs que le jais, petillaient d'intelligence et

de hardiesse.

Aurore écoutait bouche béante. Son charmant visage peignait la naïveté

crédule, et le plaisir qu'elle éprouvait du bonheur de sa petite amie se

lisait franchement dans ses beaux yeux.

--Comment! fit-elle; et comment te nommes-tu, Flor?

Dona Cruz disposa les larges plis de sa robe, et répondit noblement:

--Mademoiselle de Nevers.

--Nevers? s'écria Aurore; un des plus grands noms de France!

--Hélas! oui, ma bonne... Il paraît que nous sommes un peu cousins de Sa

Majesté!

--Mais, comment?...

--Ah! comment! comment! s'écria dona Cruz quittant tout à coup ses

grands airs pour en revenir à sa gaieté folle, qui lui allait bien

mieux, voilà ce que je ne sais pas... on ne m'a pas encore fait

l'honneur de m'apprendre ma généalogie... Quand j'interroge, on me dit:

Chut!... Il paraît que j'ai des ennemis... toute grandeur, ma petite,

appelle la jalousie... Je ne sais rien... cela m'est égal... je me

laisse faire avec une tranquillité parfaite...

Aurore, qui semblait réfléchir depuis quelques minutes, l'interrompit

tout à coup:

--Flor, si j'en savais plus long que toi sur ta propre histoire?

--Ma foi, ma petite Aurore, cela ne m'étonnerait pas... Rien ne m'étonne

plus... Mais si tu sais mon histoire, garde-la pour toi... mon tuteur

doit me la dire cette nuit... en détail... mon tuteur et mon ami... M. le

prince de Gonzague.

--Gonzague? répéta Aurore en tressaillant.

--Qu'as-tu? fit dona Cruz.

--Tu as dit Gonzague?

--J'ai dit: Gonzague, le prince de Gonzague... celui qui défend mes

droits... le mari de la duchesse de Nevers, ma mère...

--Ah!... fit Aurore,--ce Gonzague est le mari de la duchesse de

Nevers...

Elle se souvenait de sa visite aux ruines de Caylus.

Le drame nocturne se dressait devant elle. Les personnages, inconnus

hier, avaient des noms aujourd'hui.

L'enfant dont avait parlé la cabaretière de Tarrides, l'enfant qui

dormait pendant la terrible bataille, c'était Flor...

Mais l'assassin?...

--A quoi penses-tu? demanda dona Cruz.

--Je pense à ce nom de Gonzague, répondit Aurore.

--Pourquoi?

--Avant de te le dire, je veux savoir si tu l'aimes.

--Modérément, répliqua dona Cruz;--j'aurais pu l'aimer... mais il n'a

pas voulu.

Aurore gardait le silence.

--Voyons, parle! s'écria l'ancienne gitanita dont le pied frappa le

plancher avec impatience.

--Si tu l'aimais!... voulut dire Aurore.

--Parle, te dis-je!...

--Puisqu'il est ton tuteur, le mari de ta mère...

--Caramba! jura franchement mademoiselle de Nevers,--faut-il donc tout

te dire?... Je l'ai vue aujourd'hui, ma mère!... Je la respecte

beaucoup... il y a plus, je l'aime, car elle a bien souffert!... Mais à

sa vue, mon coeur n'a pas battu... mes bras ne se sont pas ouverts

malgré moi... Ah! vois-tu, Aurore!--s'interrompit-elle dans un véritable

élan de passion,--il me semble qu'on doit se mourir de joie quand on est

en face de sa mère!

--Cela me semble aussi, dit Aurore.

--Eh bien! je suis restée froide... trop froide... Parle, s'il s'agit de

Gonzague... et ne crains rien... Ne crains rien et parle, quand même il

s'agirait de madame de Nevers.

--Il ne s'agit que de Gonzague, repartit Aurore;--ce nom de Gonzague est

dans mes souvenirs, mêlé à toutes mes terreurs d'enfant, à toutes mes

angoisses de jeune fille... La première fois que mon ami Henri joua sa

vie pour me sauver, j'entendis prononcer ce nom de Gonzague... Je

l'entendis encore cette fois où nous fûmes attaqués dans une ferme des

environs de Pampelune... Cette nuit où tu te servis de ton charme pour

endormir mes gardiens, dans la tente du chef des gitanos, ce nom de

Gonzague vint pour la troisième fois frapper mes oreilles... A Madrid,

encore Gonzague... Au château de Caylus, Gonzague encore!...

Dona Cruz réfléchissait à son tour.

--Don Luis, ton beau Cincelador, t'a-t-il dit parfois que tu étais la

fille d'une grande dame? demanda-t-elle brusquement.

--Jamais, répondit Aurore,--et pourtant je le crois.

--Ma foi! s'écria l'ancienne gitanita;--je n'aime pas méditer longtemps,

moi, ma petite Aurore!... J'ai beaucoup d'idées dans la tête, mais elles

sont confuses et ne veulent jamais sortir... Quant à devenir une grande

demoiselle, cela t'irait mieux qu'à moi, c'est mon avis... Mais mon avis

est aussi qu'il ne faut point se rompre la cervelle à deviner des

énigmes... Je suis chrétienne et cependant j'ai gardé ce bon côté de la

foi de mes pères... de mes pères nourriciers... Prendre le temps comme

il vient, les événements comme ils arrivent, et se consoler de tout en

disant: C'est le sort!--Par exemple, s'interrompit-elle,--une chose que

je ne puis admettre, c'est que M. de Gonzague soit un coureur de grandes

routes et un assassin... Il est trop bien élevé pour cela... Je te

dirai qu'il y a beaucoup de Gonzague en Italie... Je te dirai en outre

que si M. le prince de Gonzague était ton persécuteur, maître Louis ne

t'aurait pas amenée justement à Paris, où M. le prince de Gonzague fait

notoirement sa résidence...

--Aussi, dit Aurore,--de quelles précautions nous entoure-t-il?...

Défense de sortir, de se montrer même à la croisée...

--Bah! fit dona Cruz;--il est jaloux.

--Oh! Flor! murmura Aurore avec reproche.

Dona Cruz exécuta une pirouette; puis elle appela autour de ses lèvres

le plus mutin de ses sourires.

--Je ne serai princesse que dans deux heures d'ici, fit-elle,--je puis

encore parler la bouche ouverte... Oui, ton beau ténébreux, ton maître

Louis, ton Lagardère, ton chevalier errant, ton roi, ton dieu est

jaloux... Et palsambieu! comme on dit à la cour, n'en vaux-tu pas bien

la peine?...

--Flor?... Flor... répéta Aurore.

--Jaloux, jaloux, jaloux, ma toute belle!... Et ce n'est pas M. de

Gonzague qui vous a chassés de Madrid... Ne sais-je pas, moi qui suis

un peu sorcière, que les amoureux mesuraient déjà la hauteur de vos

jalousies?

Aurore devint rouge comme une cerise.

Toute sorcière qu'elle était, dona Cruz ne se doutait guère combien son

trait avait touché juste!

Elle regardait Aurore, qui n'osait plus relever les yeux.

--Tenez! fit-elle en la baisant au front, la voilà rouge d'orgueil et de

plaisir... Elle est contente qu'on soit jaloux d'elle... Est-il toujours

beau comme un astre?... et fier?... et plus doux qu'un enfant?...

Voyons! dites-moi cela... Voici mon oreille; avouons-le tout bas... Tu

l'aimes?...

--Pourquoi tout bas? fit Aurore en se redressant.

--Tout haut si tu veux.

--Tout haut en effet: Je l'aime!

--A la bonne heure! voilà qui est parlé... je t'embrasse pour ta

franchise.--Et..., reprit-elle en fixant sur sa compagne le regard

perçant de ses grands yeux noirs,--tu es heureuse?

--Assurément.

--Bien heureuse?...

--Puisqu'il est là...

--Parfait!... s'écria la gitanita.

Puis elle ajouta en jetant tout autour d'elle un regard passablement

dédaigneux:

--Pobre dicha, dicha dulce!

C'est le proverbe espagnol d'où nos vaudevillistes ont tiré le fameux

axiome: Une chaumière et son coeur!

Quand dona Cruz eut tout regardé, elle dit:

--L'amour n'est pas de trop, ici!... La maison est laide, la rue est

noire, les meubles sont affreux... Je sais bien, bonne petite, que tu

vas me faire la réponse obligée: Un palais sans lui...

--Je vais te faire une autre réponse, interrompit Aurore. Si je voulais

un palais, je n'aurais qu'un mot à dire.

--Ah bah!..

--C'est ainsi.

--Est-il donc devenu si riche?

--Je n'ai jamais rien souhaité qu'il ne me l'ait donné aussitôt.

--Au fait, murmura dona Cruz, qui ne riait plus;--cet homme-là ne

ressemble pas aux autres hommes... Il y a en lui quelque chose d'étrange

et de supérieur... Je n'ai jamais baissé les yeux que devant lui!--Tu ne

sais pas, s'interrompit-elle;--on a beau dire,: il y a des magiciens...

je crois que ton Lagardère en est un!

Elle était toute sérieuse.

--Quelle folie! s'écria Aurore.

--J'en ai vu, prononça gravement la gitanita;--je veux en avoir le

coeur net... Voyons! souhaite quelque chose en pensant à lui.

Aurore se mit à rire;--dona Cruz s'assit auprès d'elle.

--Pour me faire plaisir, ma petite Aurore, dit-elle avec caresse,--ce

n'est pas bien difficile, voyons!

--Est-ce que tu parles sérieusement? fit Aurore étonnée.

Dona Cruz mit sa bouche tout contre son oreille et murmura:

--J'aimais quelqu'un... j'étais folle... Un jour, il a posé sa main sur

mon front en me disant:--Flor, celui-là ne peut pas t'aimer... J'ai été

guérie... Tu vois bien qu'il est sorcier!

--Et celui que tu aimais, demanda Aurore toute pâle,--qui était-ce?

La tête de dona Cruz se pencha sur son épaule; elle ne répondit point.

--C'était lui! s'écria Aurore avec une indicible terreur;--je suis sûre

que c'était lui!

IX

--Les trois souhaits.--

Dona Cruz avait les yeux mouillés: un tremblement fiévreux agitait les

membres d'Aurore.

Elles étaient belles toutes deux et à la fois jolies.--Le rapport de

leurs natures se déplaçait en ce moment. La mélancolie douce était pour

dona Cruz, d'ordinaire si pétulante et si hardie.--Un éclair de jalouse

passion jaillissait des yeux d'Aurore.

--Toi!... ma rivale!... murmura-t-elle.

Dona Cruz l'attira vers elle malgré sa résistance et la baisa:

--Il t'aime, dit-elle à voix basse;--il t'aime et n'aimera jamais que

toi...

--Mais toi?..

--Moi, je suis guérie... Je puis voir en souriant, sans haine, avec

bonheur, votre mutuelle tendresse... Tu vois bien que ton Lagardère est

sorcier!

--Ne me trompes-tu point? fit Aurore.

Dona Cruz mit sa main sur son coeur.

--S'il fallait mon sang pour que vous soyez heureux ensemble, dit-elle,

le front haut et les yeux ouverts,--vous seriez heureux.

Aurore lui jeta les deux bras autour du cou.

--Mais je veux mon épreuve! s'écria dona Cruz; ne me refuse pas, ma

petite Aurore... Souhaite quelque chose.

--Je n'ai rien à souhaiter.

--Quoi! pas un désir?..

--Pas un?

Dona Cruz la fit lever de force et l'entraîna vers la fenêtre.--Le

Palais-Royal resplendissait.--Sous le péristyle on voyait couler comme

un flot de femmes brillantes et parées...

--Tu n'as pas même envie d'aller au bal du régent? dit brusquement dona

Cruz.

--Moi!... balbutia Aurore dont le sein battit sous sa robe.

--Ne mens pas!..

--Pourquoi mentirais-je?

--Bon! qui ne dit mot consent.--Tu souhaites d'aller au bal du Régent.

Elle frappa dans ses mains en comptant:

--Une!...

--Mais, objecta Aurore, qui se prêtait en riant aux extravagances de sa

compagne, je n'ai rien, ni bijoux, ni robes, ni parures.

--Deux!... fit dona Cruz qui frappa dans ses mains pour la seconde fois;

tu souhaites des bijoux, des robes, des parures... et fais bien

attention de penser à lui... sans cela, rien de fait.

A mesure que l'opération marchait, la gitanita devenait plus sérieuse.

Ses beaux yeux noirs n'avaient plus leur regard assuré.

Elle croyait aux diableries, cette ravissante enfant. Elle avait peur,

mais elle avait désir.

Et sa curiosité l'emportait sur ses frayeurs.

--Fais ton troisième souhait, dit-elle en baissant la voix malgré elle.

--Mais je ne veux pas du tout aller au bal, s'écria Aurore; cessons ce

jeu!

--Comment! insinua dona Cruz, si tu étais sûre de l'y rencontrer?...

--Henri?...

--Oui... ton Henri... tendre... galant... et qui te trouverait plus

belle sous tes brillants atours?...

--Comme cela, fit Aurore en baissant les yeux, je crois que j'irais

bien...

--Trois! s'écria la gitanita, qui frappa bruyamment ses mains l'une

contre l'autre.

Elle faillit tomber à la renverse. La porte de la salle basse s'ouvrit

avec fracas, et Berrichon, se précipitant essoufflé, cria dès le seuil:

--Voilà toutes les fanfreluches et les faridondaines qu'on apporte pour

notre demoiselle... qu'il y en a dans plus de dix cartons!... des robes,

des dentelles, des fleurs... Entrez, vous autres, entrez: c'est ici le

logis de monsieur le chevalier de Lagardère!

--Malheureux! s'écria Aurore effrayée.

--N'ayez pas peur!... on sait ce qu'on fait, répliqua Jean-Marie d'un

air suffisant: n'y a plus à se cacher... à bas le mystère!... nous

jetons le masque, saperlotte!

On doit avouer ici que madame Balahault avait fait boire de la crème

d'angélique à ce sensuel Berrichon; il y avait de l'exaltation dans ses

idées.

Mais comment dire la surprise de dona Cruz? Elle avait évoqué le

diable, et le diable, docile, répondait à son appel. Et certes, il ne

s'était point fait attendre; elle était sceptique un peu, cette belle

fille. Tous les sceptiques sont superstitieux. Dona Cruz,

souvenons-nous-en, avait passé son enfance sous la tente de bohémiens

errants; c'est là le pays des merveilles.

Elle restait bouche béante et les yeux grands ouverts.

Par la porte de la salle basse, cinq ou six jeunes filles entrèrent,

suivies d'autant d'hommes qui portaient des paquets et des cartons.

Dona Cruz se demandait si, dans ces cartons et dans ces paquets, il y

avait de vrais atours ou des feuilles sèches.

Aurore ne put s'empêcher de sourire en voyant la mine bouleversée de sa

compagne.

--Eh bien? fit-elle.

--Il est sorcier! balbutia la gitanita, je m'en doutais...

--Entrez, messieurs, entrez, mesdemoiselles, criait cependant Berrichon,

entrez tout le monde! c'est ici maintenant la maison du bon Dieu!... Je

vas aller chercher maman Balahault, qui a si grande envie de voir

comment c'est fait chez nous... Je n'ai jamais rien bu de si bon que sa

crème d'angélique... Entrez, mesdemoiselles, entrez, messieurs.

Ces messieurs et ces demoiselles ne demandaient pas mieux. Fleuristes,

brodeuses et couturières déposèrent leurs cartons sur la table qui était

au milieu de la salle basse.

Derrière les fournisseurs des deux sexes, venait un page qui ne portait

point de couleurs. Il marcha droit à Aurore, qu'il salua profondément

avant de lui remettre un pli, galamment lacé de soie.

--Attendez donc au moins la réponse, vous! fit Berrichon en courant

après lui.

Mais le page était au détour de la rue déjà. Berrichon le vit s'aboucher

avec un gentilhomme couvert d'un long manteau d'aventures.

Berrichon ne connaissait point ce gentilhomme.

Le gentilhomme demanda au page:

--Est-ce fait?

Et sur sa réponse affirmative, il ajouta:

--Où as-tu laissé nos hommes?

--Ici près, rue Pierre Lescot.

--La litière y est?

--Il y a deux litières.

--Pourquoi cela? demanda le gentilhomme étonné.

Le pan de son manteau, qui cachait le bas de son visage, se dérangea:

nous eussions reconnu le menton pâle et pointu de ce bon M. de

Peyrolles.

Le page répondit:

--Je ne sais... mais il y a deux litières.

--Un malentendu, sans doute, pensa Peyrolles.

Il eut envie d'aller jeter un coup d'oeil à la porte de la maison de

Lagardère, mais la réflexion l'arrêta.

--On aurait qu'à me voir, murmura-t-il, tout serait perdu!

--Tu vas retourner à l'hôtel, dit-il au page, à toutes jambes, tu

m'entends bien?

--A toutes jambes.

--A l'hôtel, tu trouveras ces deux braves qui ont encombré l'office

toute la journée.

--Maître Cocardasse et son ami Passepoil?

--Précisément... tu leur diras: Votre besogne est toute taillée... vous

n'avez qu'à vous présenter... Et l'on a prononcé là-bas le nom du

gentilhomme à qui appartient la maison?

--Oui... monsieur de Lagardère.

--Tu te garderas bien de répéter ce nom... S'ils t'interrogent, tu leur

diras que la maison ne contient que des femmes...

--Et je les ramènerai?...

--Jusqu'à ce coin, d'où tu leur montreras la porte.

Le page partit au galop. M. de Peyrolles, rejetant son manteau sur son

visage, se perdit dans la foule.

A l'intérieur de la maison, Aurore venait d'arracher l'enveloppe de la

missive apportée par le page.

--C'est son écriture! s'écria-t-elle.

--Et voici une carte d'invitation semblable à la mienne, ajouta dona

Cruz, qui n'était pas au bout de ses surprises, notre lutin n'a rien

oublié.

Elle retourna la carte entre ses doigts.

La carte, chargée de fines et gentilles vignettes, représentant des

amours ventrus, des raisins et des guirlandes de roses, n'avait

absolument rien de diabolique.

Pendant cela, Aurore lisait. La missive était ainsi conçue:

«Chère enfant, ces parures viennent de moi; j'ai voulu vous faire une

surprise. Faites-vous belle; une litière et deux laquais viendront de

ma part pour vous conduire au bal où je vous attendrai.

»HENRI DE LAGARDÈRE.»

Aurore passa la lettre à dona Cruz, qui se frotta les yeux avant de la

lire, car elle avait des éblouissements.

--Et crois-tu à cela? demanda-t-elle quand elle eut achevé.

--J'y crois, répondit Aurore, j'ai mes raisons pour y croire.

Elle souriait d'un air sûr d'elle-même. Henri ne lui avait-il pas dit de

ne s'étonner de rien?

Dona Cruz, elle, n'était pas éloignée de regarder la sécurité d'Aurore

en de si étranges conjectures comme un nouveau tour de l'esprit malin.

Cependant les caisses, cartons et paquets étalaient maintenant leur

éblouissant contenu sur la grande table.--Dona Cruz put bien voir que ce

n'étaient point là des feuilles sèches: il y avait une toilette complète

de cour, plus un pardessus ou domino de satin rose, tout pareil à celui

de mademoiselle de Nevers.

La robe était d'armure blanche, brodée d'argent: des roses semées avec

une perle fine au centre de chacune d'elles: les basques, la pointe, les

manches, le tour, bordés de plumes d'oiseau-mouche.

C'était la mode suprême. Madame la marquise d'Aubignac, fille du

financier Soulas, avait fait sa fortune et sa réputation à la cour par

une robe semblable, que M. Law lui avait donnée.

Mais la robe n'était rien. Les dentelles et les broderies pouvaient

passer véritablement pour magnifiques. L'écrin valait une charge de

brigadier des armées...

--C'est un sorcier! répétait dona Cruz en faisant l'inventaire de tout

cela. C'est manifestement un sorcier... On a beau être le Cincelador...

et tailler des gardes d'épées, on ne gagne pas de quoi faire de pareils

cadeaux.

L'idée lui revint que toutes ces belles choses, à une heure donnée, se

changeraient en sciure de bois ou en rubans de menuisier.

Berrichon admirait et ne se faisait pas faute d'exprimer son admiration.

La vieille Françoise, qui venait de rentrer, hochait sa tête grise d'un

air qui voulait dire bien des choses.

Mais il y avait à cette scène un spectateur dont nul ne soupçonnait la

présence, et qui certes ne se montrait pas le moins curieux.

Il était caché derrière la porte de l'appartement du haut, dont il

entre-baîllait l'unique battant avec précaution. De ce poste élevé, il

regardait la corbeille étalée sur la table, par-dessus les têtes des

assistants.

Ce n'était point le beau maître Louis avec sa tête noble et

mélancolique. C'était un petit homme, tout de noir habillé: celui qui

avait amené dona Cruz, celui qui avait commis un faux en contrefaisant

l'écriture de Lagardère; celui qui avait loué la niche de Médor.

C'était le bossu, Ésope II, dit Jonas, vainqueur de la baleine.

Il riait dans sa barbe et se frottait les mains.

--Tête-bleu! disait-il à part lui, M. le prince de Gonzague fait bien

les choses... et ce coquin de Peyrolles est décidément un homme de goût.

Il était là, ce bossu, depuis l'entrée de dona Cruz; sans doute il

attendait M. de Lagardère.

Aurore était fille d'Ève. A la vue de tous ces splendides chiffons, son

coeur avait battu. Cela venait de son ami: double joie.

Aurore ne fit même pas cette réflexion, qui était venue à dona Cruz;

elle n'essaya point de supputer ce que ces royaux atours devaient coûter

à son ami.

Elle se donnait tout entière au plaisir. Elle était heureuse, et cette

émotion qui prend les jeunes filles au moment de paraître dans le monde

lui était douce.

N'allait-elle pas avoir là-bas son ami pour protecteur?

Une chose l'embarrassait: elle n'avait pas de chambrière, et la bonne

Françoise était meilleure pour la cuisine que pour la toilette.

Deux des jeunes filles s'avancèrent comme si elles eussent deviné son

désir.

--Nous sommes aux ordres de madame, dirent-elles.

Sur un signe qu'elles firent, porteurs et porteuses s'éloignèrent après

un respectueux salut.

Dona Cruz pinça le bras d'Aurore.

--Est-ce que tu vas te mettre entre les mains de ces créatures?

demanda-t-elle.

--Pourquoi non?

--Est-ce que tu vas revêtir cette robe?

--Mais, sans doute...

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 3 · 第 5 / 8 段