coeur ne devait pas tout deviner!... comme s'il était possible de
fermer les yeux qui aiment!... Il entre, il reçoit mon baiser, il
s'assied, il fait tout ce qu'il peut pour sourire... il ne voit pas que
son âme est devant moi toute nue!... que d'un regard je sais lire dans
ses yeux son triomphe ou sa défaite!... Il se défie de moi!... Il ne
veut pas que je sache l'effort qu'il fait, le combat qu'il livre... il
ne comprend donc pas, mon Dieu! qu'il me faut mille fois plus de courage
pour dévorer mes pleurs qu'il ne m'en faudrait pour partager sa tâche et
combattre à ses côtés!...»
Un bruit se fit dans la salle basse, un bruit bien connu sans doute, car
elle se leva tout à coup radieuse.
Ses lèvres s'entr'ouvrirent pour laisser passer un petit cri de joie.
Ce bruit, c'était une porte qui s'ouvrait au haut de l'escalier
intérieur.
Oh! que Berrichon avait bien raison! sur ce délicieux visage de vierge,
vous n'eussiez retrouvé en ce moment aucune trace de larmes, aucun
reflet de tristesse.
Tout était sourire. Le sein battait, mais de plaisir. Le corps affaissé
se relevait gracieux et souple. C'était cette chère fleur de nos
parterres que la nuit froide penche, demi-flétrie sur sa tige, et qui
s'épanouit, plus fraîche et plus parfumée au premier baiser du soleil!
Aurore se leva et s'élança vers son miroir. En ce moment elle avait peur
de n'être pas assez belle.
Elle maudissait les larmes qui battent les yeux et qui éteignent le feu
diamanté des prunelles.
Deux fois par jour ainsi, elle était coquette.
Mais son miroir lui dit que son inquiétude était vaine. Son miroir lui
renvoya un sourire si jeune, si tendre, si charmant, qu'elle remercia
Dieu dans son coeur.
Maître Louis descendait l'escalier. En bas des degrés, Berrichon tenait
une lampe et l'éclairait.
Maître Louis, quel que fût son âge, était un jeune homme. Ses cheveux
blonds, légers et bouclés jouaient autour d'un front pur comme celui
d'un adolescent. Ses tempes, larges et pleines, n'avaient point subi
l'injure du ciel espagnol: c'était un Gaulois, un homme d'ivoire, et il
fallait le mâle dessin de ses traits pour corriger ce que cette
carnation avait d'un peu efféminé.
Mais ses yeux de feu, sous la ligne fière de ses sourcils, son nez
droit, arrêté vivement, sa bouche dont les lèvres semblaient sculptées
dans le bronze et qu'ombrageait une fine moustache, retroussée
légèrement, son menton à la courbe puissante, donnaient à sa tête un
admirable caractère de résolution et de force.
Son costume entier, chausses, soubreveste et pourpoint, était de velours
noir avec des boutons de jais uni. Il avait la tête nue et ne portait
point d'épée.
Il était encore au haut de l'escalier, que son regard cherchait déjà
Aurore.
Quand il la vit, il réprima un mouvement. Ses yeux se baissèrent de
force, et son pas qui voulait se presser s'attarda. Un de ces
observateurs qui voient tout pour tout analyser eût découvert peut-être
du premier coup d'oeil le secret de cet homme.
Sa vie se passait à se contraindre. Il était près du bonheur, et ne le
voulait point toucher.
Or, la volonté de maître Louis était de fer.
Elle était assez forte pour donner une trempe stoïque à ce coeur
tendre, passionné, brûlant comme un coeur de femme.
--Vous m'avez attendu, Aurore? dit-il en descendant les marches.
Françoise Berrichon vint montrer son visage hautement coloré à la porte
de la cuisine. Elle dit, de sa voix retentissante et qui eût fait grand
honneur à un sergent commandant l'exercice:
--Si ça a du bon sens, maître Louis, de faire pleurer ainsi une pauvre
enfant!
--Vous avez pleuré, Aurore! dit vivement le nouvel arrivant.
Il était au bas des marches. La jeune fille lui jeta ses deux bras
autour du cou.
--Henri, mon ami! fit-elle en lui tendant son front à baiser, vous savez
bien que les jeunes filles sont folles... la bonne Françoise a mal vu;
je n'ai point pleuré... regardez mes yeux, Henri: voyez s'il y a des
larmes.
Elle souriait, si heureuse, si pleinement heureuse, que maître Louis
resta un instant à la contempler malgré lui.
--Que m'as-tu donc dit, petiot? fit dame Françoise en regardant
sévèrement Jean-Marie, que notre demoiselle n'avait fait que pleurer?
--Oh! dame! fit Berrichon, écoutez donc, grand'maman... moi je ne sais
pas... vous avez peut-être mal entendu... ou bien, moi, j'ai mal vu... à
moins que notre demoiselle n'ait pas envie qu'on sache qu'elle a pleuré.
Le Berrichon était une graine de bas Normand.
Françoise traversa la chambre, portant le principal plat du souper.
--N'empêche, dit-elle, que notre demoiselle est toujours seule, et que
ça n'est pas une existence.
--Vous ai-je priée de faire mes plaintes, Françoise? murmura Aurore,
rouge de dépit.
Maître Louis lui offrit la main pour passer dans la chambre à coucher où
la table était servie.
Au bout de quelques minutes, employées à faire semblant de manger,
maître Louis dit:
--Laissez-nous, mon enfant, nous n'avons plus besoin de vous.
--Faut-il apporter l'autre plat? demanda Berrichon.
--Non, s'empressa de répondre Aurore.
--Alors, je vas vous donner le dessert?
--Allez! fit maître Louis qui lui montra la porte.
Berrichon sortit en riant sous cape.
--Grand'maman, dit-il à Françoise en rentrant dans la cuisine;--m'est
avis qu'ils vont s'en dire de rudes tous les deux.
La bonne femme haussa les épaules.
--Maître Louis a l'air bien fâché, reprit Jean-Marie.
--A ta vaisselle! fit Françoise; maître Louis en sait plus long que nous
tous; il est fort comme un taureau, malgré sa fine taille, et plus brave
qu'un lion... mais sois tranquille, notre petite demoiselle Aurore en
battrait quatre comme lui!
--Bah! s'écria Berrichon stupéfait, elle n'a pas l'air.
--C'est justement! repartit la bonne femme.
Et, finissant la discussion, elle ajouta:
--Tu n'as pas l'âge... à ta besogne!
--Vous n'êtes pas heureuse, à ce qu'il paraît, Aurore, dit maître Louis,
quand Berrichon eut quitté la chambre à coucher.
--Je vous vois bien rarement, répondit la jeune fille.
--Et m'accusez-vous, chère enfant?
--Dieu m'en préserve!... Je souffre parfois, c'est vrai; mais qui peut
empêcher les folles idées de naître dans la pauvre tête d'une
recluse?... Vous savez, Henri, dans les ténèbres, les enfants ont peur,
et dès que vient le jour, ils oublient leurs craintes... Je suis de
même, et il suffit de votre présence pour dissiper mes capricieux
ennuis.
--Vous avez pour moi la tendresse d'une fille soumise, Aurore, dit
maître Louis en détournant les yeux, je vous en remercie.
--Avez-vous pour moi la tendresse d'un père, Henri? demanda la jeune
fille.
Maître Louis se leva et fit le tour de la table. Aurore lui avança
d'elle-même un siége, et dit avec une joie non équivoque:
--C'est cela! venez! Il y a bien longtemps que nous n'avons causé
ainsi... Vous souvenez-vous autrefois comme les heures passaient?...
Mais Henri était rêveur et triste. Il répondit:
--Les heures ne sont plus à nous!
Aurore lui prit les deux mains et le regarda en face si doucement, que
ce pauvre maître Louis eut sous les paupières cette brûlure qui précède
et provoque les larmes.
--Vous aussi, vous souffrez, Henri, murmura-t-elle.
Il secoua la tête en essayant de sourire et répondit:
--Vous vous trompez, Aurore... Il y eut un jour où je fis un beau rêve:
un rêve si beau qu'il me prit tout mon repos.., mais ce ne fut qu'un
jour, et ce n'était qu'un rêve... Je suis éveillé: je n'espère plus...
j'ai fait un serment: je remplis ma tâche... le moment arrive où ma vie
va changer... Je suis bien vieux à présent, mon enfant chérie, pour
recommencer une existence nouvelle...
--Bien vieux! répéta Aurore qui montra toutes ses belles dents en un
grand éclat de rire.
Maître Louis ne riait pas.
--A mon âge, prononça-t-il tout bas, les autres ont une femme... les
autres ont déjà une famille...
Aurore devint tout à coup sérieuse.
--Et vous n'avez rien de tout cela, l'interrompit-elle. Henri, mon ami,
vous n'avez que moi!
Maître Louis ouvrit la bouche vivement, mais la parole s'arrêta entre
ses lèvres.--Il baissa les yeux encore une fois.
--Vous n'avez que moi, répéta Aurore; et que suis-je pour vous?... Un
obstacle au bonheur!
Il voulut l'arrêter, mais elle poursuivit:
--Savez-vous ce qu'ils disent? Ils disent: Celle-là n'est ni sa fille,
ni sa soeur, ni sa femme... Ils disent...
--Aurore, interrompit maître Louis à son tour, depuis dix-huit ans, vous
avez été tout mon bonheur!
--Vous êtes généreux et je vous rends grâces..., murmura la jeune fille.
Ils restèrent un instant silencieux. L'embarras de maître Louis était
visible. Ce fut Aurore qui rompit la première le silence.
--Henri, dit-elle, je ne sais rien de vos pensées ni de vos actions...
et de quel droit vous ferais-je un reproche?... Mais je suis toujours
seule et toujours je pense à vous, mon unique ami... Je suis bien sûre
qu'il y a des heures où je devine... Quand mon coeur se serre... quand
les pleurs me viennent aux yeux... c'est que je me dis:--Sans moi, une
femme aimée égayerait sa solitude... sans moi, sa maison serait grande
et riche... sans moi, il pourrait se montrer partout à visage
découvert... Henri, vous faites plus que m'aimer comme un bon père; vous
me respectez, et vous avez dû réprimer, à cause de moi, l'élan de votre
coeur!...
Ceci partait de l'âme. Aurore avait en effet pensé tout cela. Mais la
diplomatie est innée chez les filles d'Ève. Ceci était surtout un
stratagème pour savoir.
Le coup ne porta point. Aurore n'eut que cette froide réponse:
--Chère enfant, vous vous trompez.
Le regard de maître Louis se perdait dans le vide.
--Le temps passe, murmura-t-il.
Puis, soudain, et comme s'il lui eût été impossible de se retenir:
--Quand vous ne me verrez plus, Aurore, dit-il, vous souviendrez-vous de
moi?
Les fraîches couleurs de la jeune fille s'évanouirent. Si maître Louis
eût relevé les yeux, il aurait vu toute son âme dans le regard profond
qu'elle lui jeta.
--Est-ce que vous allez me quitter encore? balbutia-t-elle.
--Non..., fit maître Louis d'une voix mal assurée; je ne sais...
peut-être...
--Je vous en prie! je vous en prie! murmura-t-elle, ayez pitié de moi,
Henri!... si vous partez, emmenez-moi avec vous.
Comme il ne répondit point, elle reprit, les larmes aux yeux:
--Vous m'en voulez peut-être, parce que j'ai été exigeante... injuste...
Oh! Henri, mon ami, ce n'est pas moi qui vous ai parlé de mes larmes!...
je ne le ferai plus. Henri, écoutez-moi et croyez moi, je ne le ferai
plus... Mon Dieu! je sais bien que j'ai tort! je suis heureuse puisque
je vous vois chaque jour... Henri! vous ne répondez pas?... Henri!
m'écoutez-vous?
Il avait la tête tournée. Elle lui prit le cou avec un geste d'enfant
pour le forcer à la regarder.--Les yeux de maître Louis étaient baignés
de larmes.
Aurore se laissa glisser hors de son siége et se mit à genoux.
--Henri! Henri, dit-elle; mon ami cher!... mon père!... le bonheur
serait à vous tout seul si vous étiez heureux... mais je veux ma part
de vos larmes!
Il l'attira contre lui d'un mouvement plein de passion. Mais tout à coup
ses bras se détendirent.
--Nous sommes deux fous, Aurore! prononça-t-il avec un sourire amer et
contraint; si l'on nous voyait!... que signifie tout cela?
--Cela signifie, répondit la jeune fille, qui ne renonçait pas ainsi;
cela signifie que vous êtes égoïste et méchant, ce soir, Henri... Depuis
le jour où vous m'avez dit:--Tu n'es pas ma fille,--vous avez bien
changé...
--Le jour où vous me demandâtes la grâce de M. le marquis de Chaverny...
Je me souviens de cela, Aurore... et je vous annonce que M. le marquis
est de retour à Paris.
Elle ne repartit point, mais son noble et doux regard eut de si
éloquentes surprises, que maître Louis se mordit la lèvre.
Il prit sa main qu'il baisa comme s'il eût voulu s'éloigner.
Elle le retint de force.
--Restez, dit-elle; si cela continue, un jour en rentrant, vous ne me
trouverez plus dans votre maison, Henri... Je vois que je vous gêne...
je m'en irai... Mon Dieu! Je ne sais pas ce que je ferai... mais vous
serez délivré, vous, d'un fardeau qui devient trop lourd.
--Vous n'aurez pas le temps..., murmura maître Louis; pour me quitter,
Aurore, vous n'aurez pas besoin de fuir.
--Est-ce que vous me chasseriez! s'écria la pauvre fille qui se redressa
comme si elle eût reçu un choc violent dans la poitrine.
Maître Louis se couvrit le visage de ses mains...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ils étaient encore tous deux l'un auprès de l'autre: Aurore assise sur
un coussin et la tête appuyée contre les genoux de maître Louis.
--Ce qu'il me faudrait, murmura-t-elle, pour être heureuse... mais bien
heureuse!... hélas! Henri, bien peu de chose... Y a-t-il donc si
longtemps que j'ai perdu mon sourire... n'étais-je pas toujours contente
et gaie quand je m'élançais à votre rencontre autrefois?...
Les doigts de maître Louis lissaient les belles masses de ses cheveux où
la lumière de la lampe mettait des reflets d'or bruni.
--Faites comme autrefois, poursuivait-elle; je ne vous demande que
cela... Dites-moi quand vous avez été heureux... dites-moi surtout quand
vous avez eu de la peine... afin que je me réjouisse avec vous... ou
que toute votre tristesse passe dans mon coeur... Allez! cela
soulage!... Si vous aviez une fille, Henri, une fille bien-aimée,
n'est-ce pas comme cela que vous feriez avec elle?
--Une fille! répéta maître Louis, dont le front se rembrunit.
--Je ne vous suis rien, je le sais! ne me le dites plus...
Maître Louis passa le revers de sa main sur son front:
--Aurore, dit-il, comme s'il n'eût point entendu ses dernières paroles;
il est une vie brillante, une vie de plaisirs, d'honneurs, de
richesses... la vie des heureux de ce monde... vous ne la connaissez
pas, chère enfant...
--Et qu'ai-je besoin de la connaître?
--Je veux que vous la connaissiez... il le faut!
Il ajouta en baissant la voix malgré lui:
--Vous aurez peut-être à faire un choix... pour choisir, il faut
connaître...
Il se leva...--L'expression de son noble visage était désormais une
résolution ferme et réfléchie.
C'est votre dernier jour de doute et d'ignorance, Aurore, prononça-t-il
lentement; moi, c'est peut-être mon dernier jour de jeunesse et
d'espoir!...
--Henri! au nom de Dieu! expliquez-vous! s'écria la jeune fille.
Maître Louis avait les yeux au ciel.
--J'ai fait selon ma conscience! murmura-t-il; celui qui est là-haut me
voit: je n'ai rien à lui cacher. Adieu, Aurore; reprit-il; vous ne
dormirez point cette nuit... voyez et réfléchissez... consultez votre
raison avant votre coeur... je ne veux rien vous dire... je veux que
votre impression soit soudaine et entière... Je craindrais, en vous
prévenant, d'agir dans un but d'égoïsme... souvenez-vous seulement que,
si étranges qu'elles soient, vos aventures de cette nuit auront pour
origine ma volonté, pour but votre intérêt... Si vous tardiez à me
revoir, ayez confiance.--De près ou de loin, je veille sur vous.
Il lui baisa la main, et reprit le chemin de son appartement
particulier.
Aurore, muette et toute saisie, le suivait des yeux.--En arrivant au
haut de l'escalier, maître Louis, avant de franchir le seuil de sa
porte, lui envoya un signe de tête paternel avec un baiser.
VIII
--Deux jeunes filles.--
Aurore était seule. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri
s'était dénoué d'une façon tellement imprévue, qu'elle restait
stupéfaite et comme aveuglée moralement. Ses pensées confuses se
mêlaient en désordre. Sa tête était en feu. Son coeur, mécontent et
blessé, se repliait sur lui-même.
Elle venait de faire effort pour savoir; elle avait provoqué une
explication de son mieux; elle l'avait poursuivie avec toutes ces
ingénieuses finesses que l'ingénuité même n'exclut point chez la femme.
Non-seulement l'explication n'avait point abouti, mais encore, menace ou
promesse, tout un mystérieux horizon s'ouvrait au devant d'elle.
Il lui avait dit: Vous ne dormirez point cette nuit.
Il lui avait dit encore: Si étranges que puissent vous paraître vos
aventures de cette nuit, elles auront pour origine ma volonté; pour but,
votre intérêt.
Des aventures!--Certes la vie errante d'Aurore avait été jusque-là
pleine d'aventures.--Mais son ami en avait la responsabilité, son ami,
placé près d'elle toujours comme un vigilant garde du corps, comme un
sauveur infaillible, lui épargnait jusqu'à la terreur.
Ses aventures de cette nuit devaient changer d'aspect.--Elle allait les
affronter seule.
Mais quelles aventures? et pourquoi ces demi-mots?
Il lui fallait connaître une vie toute différente de celle que
jusqu'alors elle avait menée: une vie brillante, une vie luxueuse, la
vie des grands et des heureux.
Pour choisir, lui avait-on dit.--Choisir sans doute entre cette vie
inconnue et sa vie actuelle?
Le choix n'était-il pas tout fait?
Il s'agissait de savoir de quel côté de la balance était Henri, son ami.
L'idée de sa mère vint à la traverse de son trouble. Elle sentit ses
genoux fléchir.
Choisir! Pour la première fois naquit en elle cette navrante pensée.--Si
sa mère était d'un côté de la balance et Henri de l'autre!...
--C'est impossible! s'écria-t-elle, repoussant cette pensée de toute sa
force: Dieu ne peut vouloir cela!
Elle entr'ouvrit les rideaux de sa fenêtre, s'accouda sur le balcon pour
donner un peu d'air à son front en feu.
Il y avait un grand mouvement dans la rue. La foule se massait au bas de
l'entrée du Palais-Royal pour voir passer les invités.--Déjà la queue
des litières et des chaises se faisait entre les deux haies de curieux.
Au premier abord, Aurore ne donna pas grande attention à tout cela. Que
lui importaient ce mouvement et ce bruit!--Mais elle vit, dans une
chaise qui passait, deux femmes parées pour la fête: une mère et sa
fille.
Les larmes lui vinrent.--Puis une sorte d'éblouissement se fit au devant
de ses yeux.
--Si ma mère était là!... pensa-t-elle.
C'était possible. C'était probable.
Alors elle regarda de plus près ce que l'on pouvait voir des splendeurs
de la fête. Au delà des murailles du palais, elle devina des splendeurs
autres et plus grandes.--Elle eut comme un vague désir qui bientôt alla
grandissant.
Elle envia ces jeunes filles splendidement parées qui avaient des perles
autour du cou, des perles encore et des fleurs dans les cheveux,--non
pour leurs fleurs, non pour leurs perles, non pour leurs parures,--mais
parce qu'elles étaient assises auprès de leurs mères.
Puis, elle ne voulut plus voir, car toutes ces joies insultaient à sa
tristesse. Ces cris contents, ce monde qui s'agitait, ce fracas, ces
rires, ces étincelles,--les échos de l'orchestre qui déjà chantait au
lointain, tout cela lui pesait!
Elle cacha sa tête brûlante entre ses mains...
Dans la cuisine, Jean-Marie Berrichon remplissait auprès de la mâle
Françoise, sa grand'maman, le rôle du serpent tentateur.
Il n'y avait pas eu, Dieu merci! beaucoup de vaisselle à laver. Aurore
et maître Louis n'avaient fait usage que d'une seule assiette chacun.
En revanche, le repas avait été plantureux à la cuisine. Françoise et
Berrichon en avaient eu pour quatre à eux deux.
--Quoique ça, dit Jean-Marie, je vas aller jusqu'au bout de la rue
regarder voir!... Madame Balahault dit que c'est les délices des
enchantements, là-bas, de tous les palais de fées et métamorphoses de la
fable... j'ai envie d'y jeter un coup d'oeil.
--Et ne sois pas longtemps, fillot! grommela la grand'mère.
Elle était faible, malgré l'ampleur profonde de sa basse-taille.
Berrichon s'envola. La Guichard, la Balahault, la Morin et d'autres lui
firent fête dès qu'il eut touché le pavé malpropre de la rue du Chantre.
Françoise vint à la porte de sa cuisine, et regarda dans la chambre
d'Aurore.
--Tiens! fit-elle, déjà parti!... la pauvre ange est encore toute
seule....
La bonne pensée lui vint d'aller tenir compagnie à sa jeune maîtresse,
mais Jean-Marie rentrait en ce moment.
--Grand'mère! s'écria-t-il, des ifs, des penderoles de lanternes! des
soldats à cheval! des femmes tout en diamant... que celles qui ne sont
qu'en satin broché sont de la Saint-Jean... viens voir ça, grand'mère!
La bonne femme haussa les épaules.
--Ça ne me fait rien, dit-elle.
--Ah! grand'mère! rien qu'au bout de la rue! Madame Balahault dit les
noms et raconte l'histoire de tous les seigneurs et de toutes les dames
qui passent... C'est du propre, va!... et joliment édifiant!... venez
voir!... Le temps de jeter un coup de pied au coin de la rue.
--Et qui gardera la maison? demanda la vieille Françoise un peu
ébranlée.
--Nous serons à dix pas... nous veillerons sur la porte... viens,
grand'mère, viens!...
Il la saisit à bras-le-corps et l'entraîna.
La porte resta ouverte.
Ils étaient à deux pas; mais la Balahault, la Guichard, la Durand, la
Morin et le reste étaient de fières femmes! Une fois qu'elles eurent
conquis Françoise, elles ne la lâchèrent point.
Cela entrait-il dans les plans mystérieux de maître Louis? Nous nous
permettons d'en douter.
Le flot des commères entraînant Jean-Marie Berrichon vers la place du
Palais-Royal, tout éblouissant de lumières, dut passer sous la fenêtre
d'Aurore; mais elle n'eut garde de les voir: sa rêverie l'aveuglait.
--Pas une amie! disait-elle; pas une compagne à qui demander un
conseil!
Elle entendit un léger bruit derrière elle dans la chambre à coucher.
Elle se retourna vivement.
Puis elle poussa un cri de frayeur auquel répondit un joyeux éclat de
rire.
Une femme était devant elle en domino de satin rose, masquée et coiffée
pour le bal.
--Mademoiselle Aurore! dit-elle avec une cérémonieuse révérence.
--Est-ce que je rêve! s'écria Aurore; cette voix...
Le masque tomba, et l'espiègle visage de dona Cruz se montra parmi les
frais chiffons.
--Flor! s'écria Aurore; est-il possible!... Est-ce bien toi?
Dona Cruz, légère comme une sylphide, vint vers elle les bras ouverts.
On échangea de légers et rapides baisers de jeunes filles. Avez-vous vu
deux colombes se becqueter en jouant?
--Moi qui justement me plaignais de n'avoir point de compagne, dit
Aurore; Flor! ma petite Flor! que je suis contente de te voir!...
Puis, saisie d'un scrupule subit, elle ajouta:
--Mais qui t'a laissée entrer? J'ai défense de recevoir personne.
--Défense! répéta dona Cruz d'un air mutin.
--Prière, si tu aimes mieux, fit Aurore en rougissant.
--Voici ce que j'appelle une prison bien gardée! s'écria Flor; la porte
grande ouverte, et personne pour dire gare...
Aurore entra vivement dans la salle basse. Il n'y avait personne, en
effet, et les deux battants de la porte étaient ouverts.
Elle appela Françoise et Jean-Marie. Point de réponse.
Nous savons où étaient en ce moment Jean-Marie et Françoise.
Mais Aurore l'ignorait. Après la sortie singulière de maître Louis, qui
l'avait prévenue que la nuit serait remplie de bizarres aventures, elle
ne put penser que ceci:
--C'est sans doute lui qui l'a voulu...
Elle ferma la porte au loquet seulement et revint vers dona Cruz,
occupée à faire des grâces devant le miroir.
--Que je te regarde à mon aise! dit celle-ci. Mon Dieu! que te voilà
grandie et embellie!
--Et toi donc! repartit Aurore.
Elles se contemplèrent toutes deux avec une joyeuse admiration.
--Mais ce costume..., reprit Aurore.
--Ma toilette de bal, ma toute belle, repartit dona Cruz avec un petit
air suffisant; t'y connais-tu? Te semble-t-elle jolie?
--Charmante!...
Elle écarta le domino pour voir la jupe et le corsage.
--Charmante! répéta-t-elle; c'est d'une richesse... Je parie que je
devine... Tu joues la comédie ici, ma petite Flor!
--Fi donc! s'écria dona Cruz; moi, jouer la comédie!... Je vais au bal,
voilà tout.
--A quel bal?
--Il n'y a qu'un bal, ce soir.
--Au bal du régent?...
--Mon Dieu! oui... au bal du régent, ma toute belle; on m'attend au
Palais-Royal... pour être présentée à Son Altesse par la princesse
palatine, sa mère... tout simplement, ma bonne petite.
Aurore ouvrit de grands yeux.
--Cela t'étonne? reprit dona Cruz en repoussant du pied la queue de sa
robe de cour; pourquoi cela t'étonne-t-il?... Mais, au fait, cela
m'étonne bien moi-même... Des histoires, vois-tu, ma mignonne, il y a
des histoires... les histoires pleuvent... Je te conterai tout cela!