enfant dans ses bras et penchée au-dessus d'un pâle jeune homme qui
avait le flanc ouvert.
»Était-ce vous, ma mère?...
»Le lendemain, sur le pont du navire qui devait nous porter à travers
l'Océan et la Manche jusqu'aux rivages de la Flandre, Henri me dit:
»--Bientôt, vous saurez tout, Aurore... Fasse Dieu que vous en soyez
plus heureuse!
»Sa voix était triste en disant cela.
»Se pourrait-il que le malheur me vînt avec la connaissance de ma
famille?
»Dût-ce être la vérité, je veux vous connaître, ma mère!...
»... Nous débarquâmes à Ostende.--A Bruxelles, Henri reçut une large
missive, cachetée aux armes de France.--Le lendemain, nous partîmes pour
Paris.
»Il faisait noir déjà quand nous franchîmes l'arc de triomphe qui borne
la route de Flandre où commence la grande ville. J'étais en chaise avec
Françoise. Henri chevauchait au-devant de nous.--Je me recueillais en
moi-même, ma mère.--Quelque chose me disait: Elle est là!
»Vous êtes à Paris, ma mère, j'en suis sûre. Je reconnais l'air que vous
respirez.
»Nous descendîmes une longue rue, bordée de maisons hautes et grises;
puis nous entrâmes dans une ruelle étroite qui nous conduisit au devant
d'une église qu'un cimetière entourait.
»J'ai su depuis que c'était l'église et le cimetière Saint-Magloire.
»En face s'élevait un grand hôtel d'aspect fier et seigneurial.
»Henri mit pied à terre et vint m'offrir la main pour descendre.--Nous
entrâmes dans le cimetière.--Au revers de l'église, un espace, clos par
une simple grille de bois, contient une rotonde ouverte où se voient
plusieurs tombes monumentales à travers les arcades.
»Nous franchîmes la grille de bois.
»Une lampe, pendue à la voûte, éclairait faiblement la rotonde.
»Henri s'arrêta devant un mausolée de marbre sur lequel était sculptée
l'image d'un jeune homme.--Henri mit un long baiser au front de la
statue.
»Je l'entendis qui disait, avec des larmes dans la voix:
»--Frère, me voici... Dieu m'est témoin que j'ai accompli ma promesse de
mon mieux.
»Un bruit léger se fit derrière nous; je me retournai. La vieille
Françoise Berrichon et Jean-Marie son petit-fils étaient agenouillés
dans l'herbe de l'autre côté de la grille de bois.
»Henri s'était aussi agenouillé.--Il pria silencieusement et longtemps.
»En se relevant, il me dit:
»--Baisez cette image, Aurore.
»J'obéis et je demandai pourquoi.
»Sa bouche s'ouvrit pour me répondre.--Puis il hésita.--Puis il dit
enfin:
«--Parce que c'était un noble coeur, ma fille, et parce que je
l'aimais.
»Je mis un second baiser au front glacé de la statue.--Henri me remercia
en posant ma main contre son coeur.
»Comme il aime, quand il aime, ma mère!--Peut-être est-il écrit qu'il ne
doit pas m'aimer!
»Quelques minutes après, nous étions dans la maison où j'achève de vous
écrire ces lignes, ma mère chérie.--Henri l'avait fait retenir
d'avance.--Depuis que j'en ai franchi le seuil, je ne l'ai plus
quittée.
»Je suis là, plus seule que jamais, car Henri a plus d'affaires à Paris
qu'ailleurs.--C'est à peine si je le vois aux heures des repas.
»Il m'est défendu de sortir. Je dois prendre des précautions pour me
mettre à la croisée.
»Ah! s'il était jaloux, ma mère! comme je serais heureuse de lui obéir,
de me voiler, de me cacher, de me garder toute à lui.--Mais je me
souviens de la phrase de Madrid:
»--Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous!
»Ce n'est pas pour moi, ma mère.--On est jaloux seulement de celle qu'on
aime!...
»Je suis seule! A travers mes rideaux baissés, je vois la foule affairée
et bruyante. Tous ces gens sont libres.
»Je vois les maisons de l'autre côté de la rue. A chaque étage il y a
une famille: des jeunes femmes qui ont de beaux enfants souriants. Elles
sont heureuses.
»Je vois encore les fenêtres du Palais-Royal, bien souvent éclairées le
soir pour les nobles fêtes du Régent.
»Les dames de la cour passent dans leurs chaises avec de beaux cavaliers
aux portières.
»J'entends la musique des danses.
»Parfois mes nuits n'ont point de sommeil...
»Mais si seulement il me fait une caresse, s'il lui échappe une douce
parole, j'oublie tout cela, ma mère, et je suis heureuse...
»J'ai l'air de me plaindre. N'allez pas croire, ma mère, qu'il me manque
quelque chose.--Henri me comble toujours de bontés et de prévenances.
S'il est froid avec moi depuis longtemps, peut-on lui en faire un
crime?...
»Tenez, ma mère, une idée m'est venue parfois. J'ai pensé, car je
connais les chevaleresques délicatesses de son coeur, j'ai pensé que
ma race était au-dessus de la sienne, ma fortune aussi peut-être. Cela
l'éloigne de moi. Il a peur de m'aimer.
»Oh! si j'étais sûre de cela! comme je renoncerais à ma fortune! comme
je foulerais aux pieds ma noblesse!
»Que sont donc les avantages de la naissance auprès des joies du
coeur? Est-ce que je vous aimerais moins, ma mère, si vous étiez une
pauvre femme...?
»Il y a deux jours, le bossu vint le voir.--Mais je ne vous ai pas parlé
encore de ce gnome mystérieux, le seul être qui ait entrée dans notre
solitude.
»Le bossu vient chez nous à toute heure, c'est-à-dire chez Henri, dans
l'appartement du premier étage. On le voit entrer et sortir: les gens
du quartier le regardent un peu comme un lutin.
»Jamais on n'a vu Henri et lui ensemble, et ils ne se quittent pas.
»Tel est le mot des commères de la rue du Chantre.
»Par le fait, jamais liaison ne fut plus bizarre et plus mystérieuse.
Nous-mêmes, j'entends Françoise, Jean-Marie et moi, nous n'avons jamais
aperçu réunis ces deux inséparables. Ils restent enfermés des journées
entières dans la chambre du haut; puis l'un d'eux sort, tandis que
l'autre reste à la garde de je ne sais quel trésor inconnu.
»Cela dure depuis quinze grands jours que nous sommes arrivés, et,
malgré les promesses d'Henri, je n'en sais pas plus qu'à la première
heure.
»Je voulais donc vous dire: le bossu vint voir Henri l'autre soir; il ne
ressortit point. Toute la nuit, ils restèrent enfermés ensemble. Le
lendemain Henri était plus triste. En déjeunant, la conversation tomba
sur les grands seigneurs et les grandes dames. Henri dit avec une
amertume profonde:
»--Ceux qui sont placés trop haut ont le vertige. Il ne faut pas compter
sur la reconnaissance des princes... Et d'ailleurs, s'interrompit-il en
baissant les yeux, quel service peut-on payer avec cette monnaie
odieuse: la reconnaissance?... Si la grande dame pour qui j'aurais
risqué mon honneur et ma vie ne pouvait pas m'aimer,... parce qu'elle
serait en haut et moi en bas,... je m'en irais si loin que je ne saurais
même pas si elle m'insulte de sa reconnaissance!
»Ma mère, je suis sûre que le bossu lui avait parlé de vous.
»Oh! c'est que c'est bien vrai! Il a risqué pour votre fille son honneur
et sa vie. Il a fait plus, beaucoup plus: il a donné à votre fille
dix-huit années de sa fière jeunesse.
»Avec quoi payer cette largesse inouïe?
»Ma mère! ma mère! comme il se trompe, n'est-ce pas? Comme vous
l'aimerez! comme vous me mépriseriez, si tout mon coeur, sauf la part
qui est à vous, n'était pas à lui!
»Je n'osai dire cela, parce que, en sa présence, quelque chose me
retient souvent de parler. Je sens que je redeviens timide, autrement,
mais bien plus qu'au temps de mon enfance.
»Mon Dieu! il y a des choses impossibles. Henri, mon sauveur, mon père,
mon bienfaiteur! Henri, craindre ma mère!
»Mais ce ne serait pas de l'ingratitude, cela, ce serait de l'infamie!
Mais je suis à lui; mon corps et mon âme: il m'a sauvée; il m'a faite.
Sans lui, que serais-je? Un peu de poussière au fond d'une pauvre petite
tombe...
»Et quelle mère, fût-elle duchesse, cousine du roi, quelle mère ne
serait donc orgueilleuse d'avoir pour gendre le chevalier Henri de
Lagardère, le plus beau, le plus brave, le plus généreux, le plus loyal
des hommes?
»Certes, je ne suis qu'une pauvre enfant, je ne puis pas juger les
grands de la terre; je ne les connais pas, mais s'il y avait parmi ces
grands seigneurs et ces grandes dames un coeur assez perdu, une âme
assez pervertie pour me dire à moi, Aurore:--Oublie Henri, ton ami...
»Tenez, ma mère, cela me rend folle. Une idée extravagante vient de me
donner la sueur froide; je me suis dit: Si ma mère...
»Mais Dieu me garde d'exprimer cela par des paroles! Je croirais
blasphémer.
»Oh! non; vous êtes telle que je vous ai rêvée et adorée, ma mère.
J'aurais de vous des baisers et puis des sourires. Quel que soit le
grand nom que le ciel vous ait donné, vous avez quelque chose de
meilleur que votre nom: c'est votre coeur. La pensée que j'ai eue vous
outrage, et je me mets à vos genoux pour obtenir mon pardon.
»Tenez, le jour me manque: je quitte la plume et je ferme les yeux pour
voir votre doux visage dans mon rêve. Venez, mère bien-aimée, venez...»
C'étaient là les dernières paroles du manuscrit d'Aurore.
Ces pages, sa meilleure compagnie, elle les aimait. En les renfermant
dans sa cassette, elle leur dit:--A demain!
La nuit était tout à fait venue. Les maisons s'éclairaient de l'autre
côté de la rue Saint-Honoré.
La porte s'ouvrit bien doucement, et la figure simplette de Jean-Marie
Berrichon se détacha en noir sur le lambris plus clair de la pièce
voisine où il y avait une lampe.
Jean-Marie était le fils de ce page mignon que nous vîmes, aux premiers
chapitres de cette histoire, apporter la lettre de Nevers au chevalier
de Lagardère.
Le page était mort soldat; sa vieille mère n'avait plus qu'un
petit-fils.
--Notre demoiselle, dit Jean-Marie, grand'maman demande comme ça s'il
faut mettre le couvert ici ou dans la salle?
--Quelle heure est-il donc? fit Aurore, éveillée en sursaut.
--L'heure du souper, notre demoiselle, répondit Berrichon.
--Comme il tarde! répéta Aurore.
Puis elle ajouta:
--Mets le couvert ici.
--Je veux bien, notre demoiselle.
Berrichon apporta la lampe qu'il posa sur la cheminée.
Au fond de la cuisine, qui était au bout de la salle, la voix mâle de la
vieille Françoise s'éleva:
--Les rideaux ne sont pas bien fermés, petiot, dit-elle, rapproche-les!
Berrichon haussa légèrement les épaules tout en se hâtant d'obéir.
--Ma parole, grommela-t-il, on dirait que nous avons peur des galères!
Berrichon était un peu dans la position d'Aurore. Il ignorait tout et
avait grande envie de savoir.
--Tu es sûr qu'il n'est pas rentré par l'escalier? demanda la jeune
fille.
--Sûr! répéta Jean-Marie; est-ce qu'on est jamais sûr de rien chez
nous?... J'ai vu entrer le bossu sur le tard... j'ai été écouter...
--Tu as eu tort, interrompit Aurore sévèrement.
--Histoire de savoir si maître Louis était rarrivé... Quant à être
curieux, pas de ça!
--Et tu n'as rien entendu?
--Rien de rien!
Il étendait la nappe sur la table.
--Où peut-il être allé?... se demandait cependant Aurore.
--Ah! dame, fit Berrichon; n'y a que le bossu pour savoir ça, notre
demoiselle... Et c'est ben drôle tout de même de voir un homme si droit
que M. le chevalier... je veux dire maître Louis... fréquenter un
bancroche, tortu comme un tire-bouchon!... Nous autres, nous n'y voyons
que du feu, c'est certain... Il va, il vient par sa porte de derrière.
--N'est-il pas le maître? interrompit encore la jeune fille.
--Pour ça, il est le maître, répliqua Berrichon; le maître d'entrer, le
maître de sortir, le maître de se renfermer avec son singe... et il ne
s'en gêne pas, non!... N'empêche que les voisines jasent pas mal, notre
demoiselle.
--Vous causez trop avec les voisines, Berrichon! dit Aurore.
--Moi! se récria l'enfant; ah! seigneur de Dieu! si on peut dire!...
Alors je suis un bavard, pas vrai? merci!... Dis donc, grand'mère,
s'écria-t-il en mettant sa blonde tête à la porte, voilà que je suis un
bavard!...
--Je sais ça depuis longtemps, petiot, repartit la brave femme; et un
paresseux aussi!
Berrichon se croisa les bras sur la poitrine.
--Bon! fit-il; ah! dame, voilà qui est bon!... Alors faut me pendre, si
j'ai tous les vices!... ce sera plus tôt fait!... Moi qui jamais, au
grand jamais, ne dis mot à personne... En passant; j'écoute le monde,
voilà tout... est-ce un péché?... et je vous promets qu'ils en
disent!... mais pour me mêler à la conversation de tous ces échopiers,
fi donc! je tiens mon rang.
Il plaça deux assiettes en face l'une de l'autre.
--Quoique ça, reprit-il plus bas, qu'on ait bien de la peine à
s'empêcher... quand tout le monde vous fait des questions...
--On t'a donc fait des questions, Jean-Marie?
--En masse, notre demoiselle.
--Quelles questions?
--Des questions bien embarrassantes, allez!...
--Mais enfin, dit Aurore avec impatience.--que t'a-t-on demandé?
Berrichon se mit à rire d'un air innocent:
--On m'a demandé tout, répliqua-t-il;--ce que nous sommes, ce que nous
faisons, d'où nous venons, où nous allons... votre âge... l'âge de
monsieur le chevalier,--je veux dire maître Louis,--si nous sommes
Français... si nous sommes catholiques... si nous comptons nous établir
ici... si nous nous déplaisions dans l'endroit que nous avons quitté...
si vous faites maigre le vendredi et le samedi,--vous, mademoiselle...
si votre confesseur est à Saint-Eustache ou à Saint-Germain
l'Auxerrois...
Il reprit haleine, et continua tout d'un trait:
--Et ci et l'autre... patati, patata... pourquoi nous sommes
venus demeurer justement rue du Chantre au lieu d'aller loger
ailleurs,--pourquoi vous ne sortez jamais (et à ce sujet, madame
Moyneret, la sage-femme, a parié avec la Guichard que vous n'aviez
qu'une jambe de bonne)... Pourquoi maître Louis sort si souvent...
Pourquoi le bossu... Ah! s'interrompit-il,--c'est le bossu qui les
intrigue!... La mère Balahault dit qu'il a l'air d'un quelqu'un qui a
commerce avec le mauvais...
--Et tu te mêles à tous ces cancans, toi Berrichon! fit Aurore.
--C'est ce qui vous trompe, notre demoiselle.--N'y en a pas comme moi
pour savoir garder son quant-à-soi... mais faut les entendre!... les
femmes surtout... ah! Dieu de Dieu! les femmes! n'y a pas à dire! je ne
peux pas mettre tant seulement les pieds dans la rue sans avoir les
oreilles toutes chaudes... Ho! Berrichon! chérubin du bon Dieu! me crie
la regrattière d'en face,--viens ça, que je te fasse goûter de mon
mou... Elle en a du bon, notre demoiselle!... Tiens! tiens! fait la
grosse gargotière, il humerait bien un bouillon, cet ange-là!... Et la
beurrière! et la qui raccommode les vieilles fourrures!... et jusqu'à la
femme du procureur, quoi!... Moi, je passe fier comme un valet
d'apothicaire.--La Guichard et la Moyneret, la Balahault, la regrattière
d'en face, et la qui rafistole les fourrures et les autres y perdent
leurs peines. Ça ne les corrige pas... Écoutez voir comme elles font,
notre demoiselle! s'interrompit-il;--ça va vous amuser... Voilà la
Balahault, une maigre et noire avec des lunettes sur le nez:--Elle est
tout de même mignonnette et bien tournée, cette enfant-là... c'est de
vous qu'elle parle... ça a vingt ans, pas vrai, l'amour?--Je ne sais
pas!
Pour répondre cela, Berrichon prit sa grosse voix.
Puis en fausset:
--Pour mignonnette, elle est mignonnette!... (Voilà la Moyneret qui
dégoise) et l'on ne dirait pas que c'est la nièce d'un simple
forgeron... au fait, est-elle sa nièce, mon poulet?
--Non! fit Berrichon en basse-taille.
Berrichon ténor poursuivait:
--Sa fille, alors, bien sûr? pas vrai, Minet?
--Non!
Et j'essaye de passer, notre demoiselle... mais je t'en souhaite! elles
se mettent en cercle autour de moi... la Guichard, la Durand, la Morin,
la Bertrand...
--Mais si ce n'est pas sa fille, qu'elles font,--c'est donc sa femme,
alors?
--Non!
--Sa petite soeur?
--Non!
--Comment! comment!--ce n'est ni sa femme, ni sa soeur, ni sa fille,
ni sa nièce?... C'est donc une orpheline qu'il a recueillie?... une
enfant élevée par charité...
--Non! non! non! non! cria Berrichon à tue-tête.
Aurore mit sa belle main blanche sur son bras:
--Tu as eu tort, Berrichon, dit-elle d'une voix douce et triste;--tu as
menti... je suis une enfant qu'il a recueillie... je suis une orpheline
élevée par charité...
--Par exemple!... voulut se récrier Jean-Marie.
--La prochaine fois qu'ils l'interrogeront, poursuivit Aurore,--tu leur
répondras cela... je n'ai point honte... Pourquoi cacher les bienfaits
de mon ami?
--Mais, notre demoiselle...
--Ne suis-je pas une pauvre fille abandonnée? continuait Aurore en
rêvant,--sans lui, sans ses bienfaits...
--Pour le coup, s'écria Berrichon,--si maître Louis, comme il faut
l'appeler, entendait cela, il se mettrait dans une belle colère!... De
la charité!... des bienfaits!... fi donc! notre demoiselle!
--Plût à Dieu qu'on ne prononçât pas d'autres paroles en parlant de lui
et de moi! murmura la jeune fille, dont le beau front pâle prit des
nuances rosées.
Berrichon se rapprocha vivement.
--Vous savez donc...? balbutia-t-il.
--Quoi? demanda Aurore tremblante.
--Dame! notre demoiselle...
--Parle, Berrichon, je le veux!
Et comme l'enfant hésitait, elle se dressa impérieuse et dit:
--Je t'ai ordonné de parler... j'attends!
Berrichon baissa les yeux, tortillant avec embarras la serviette qu'il
tenait à la main.
--Quoi donc! fit-il,--c'est des cancans... rien que des cancans!...
Elles disent comme ça: Nous savions bien! Il est trop jeune pour être
son père... Puisqu'il prend tant de précautions, il n'est pas son
mari...
--Achève! dit Aurore dont le front livide était mouillé de sueur.
--Dame! notre demoiselle,--quand on n'est ni le père, ni le frère, ni le
mari...
Aurore se couvrit le visage de ses mains.
VII
--Maître Louis.--
Berrichon se repentait amèrement déjà de ce qu'il avait dit.--Il
regardait avec effroi la poitrine d'Aurore, soulevée par les sanglots,
et il pensait:
--S'il allait entrer à ce moment!
Aurore avait la tête baissée, ses beaux cheveux tombaient par masses sur
ses mains, au travers desquelles les larmes coulaient.
Quand elle se redressa, ses yeux étaient baignés, mais le rouge était
revenu à ses joues.
--Quand on n'est ni le père, ni le frère, ni le mari d'une pauvre
enfant abandonnée, prononça-t-elle lentement,--et qu'on s'appelle Henri
de Lagardère... on est son ami... on est son sauveur et son bienfaiteur.
Oh! s'écria-t-elle en joignant ses mains qu'elle leva vers le
ciel,--leurs calomnies mêmes me montrent combien il est au-dessus des
autres hommes!... Puisqu'on le soupçonne, c'est que les autres font ce
qu'il n'a pas fait... Je l'aimais bien... ils seront cause que je
l'adorerai comme un Dieu!...
--C'est ça, notre demoiselle! fit Berrichon;--adorez-le, rien que pour
les faire enrager!
--Henri! murmurait la jeune fille;--le seul être au monde qui m'ait
protégée et qui m'ait aimée.
--Oh! pour vous aimer, s'écria Berrichon qui revenait à son couvert trop
longtemps négligé,--ça va bien!... c'est moi qui vous le dis... Tous les
matins, nous voyons ça, nous deux grand'maman...--Comment a-t-elle passé
la nuit? son sommeil a-t-il été tranquille? Lui avez-vous bien tenu
compagnie hier? Est-elle triste? Souhaite-t-elle quelque chose?... Et
quand nous avons pu surprendre un de vos désirs, il est si content, si
heureux!... Ah! dame! pour vous aimer, ça y est!
--Oui, fit Aurore en se parlant à elle-même;--il est bon... il m'aime
comme sa fille...
--Et encore autrement, glissa Berrichon d'un air malin.
Aurore secoua la tête. Aborder ce sujet était un si grand besoin de son
coeur, qu'elle ne réfléchissait ni à l'âge ni à la condition de son
interlocuteur.
Jean-Marie Berrichon, en train de mettre son couvert, passait à l'état
de confident.
--Je suis seule, dit-elle,--seule et triste toujours.....
--Bah! riposta l'enfant,--notre demoiselle... dès qu'il sera rentré,
vous retrouverez votre sourire.
--La nuit est venue, poursuivait Aurore,--et je l'attends toujours... et
cela est ainsi chaque soir, depuis que nous sommes dans ce Paris.....
--Ah! dame! fit Berrichon,--c'est l'effet de la capitale... Là! voilà
mon couvert mis et un peu bien... Le souper est-il prêt, la mère?
--Depuis une heure au moins, répondit le viril organe de Françoise au
fond de la cuisine.
Berrichon se gratta l'oreille.
--Il y a pourtant gros à parier qu'il est là-haut, fit-il,--avec son
diable de bossu... et ça m'ennuie de voir que notre demoiselle se fait
comme ça de la peine... Si j'osais...
Il avait traversé la salle basse. Son pied toucha la première marche de
l'escalier qui conduisait à l'appartement de maître Louis.
«C'est défendu, pensa-t-il; je n'aimerais pas à voir monsieur le
chevalier en colère comme l'autre fois... Dieu de Dieu!...»
--Ah çà!--notre demoiselle, reprit-il en se rapprochant,--pourquoi donc
qu'il se cache tout de même?... Ça fait jaser... Moi, d'abord, je sais
que je jaserais si j'étais à la place des voisins... et pourtant,
certes, je ne suis pas bavard... je dirais comme les autres: C'est un
conspirateur... ou bien: C'est un sorcier!
--Ils disent donc cela? demanda Aurore.
Au lieu de répondre, Berrichon se mit à rire.
--Ah! seigneur Dieu! s'écria-t-il,--s'ils savaient comme moi ce qu'il y
a là-haut!... Un lit, un bahut, deux chaises, une épée pendue au mur...
voilà tout le mobilier!--Par exemple, s'interrompit-il,--dans la pièce
fermée, je ne sais pas,... je n'ai vu qu'une chose...
--Quoi donc? interrompit Aurore vivement.
--Oh! fit Berrichon,--pas la mer à boire!... c'était un soir qu'il avait
oublié de mettre la petite plaque qui bouche la serrure par derrière...
vous savez?...
--Je sais... mais osas-tu bien regarder par le trou!
--Mon Dieu! notre demoiselle, je n'y mis point de malice, allez!...
j'étais monté pour l'appeler, de votre part... le trou brillait... j'y
mis mon oeil.
--Et que vis-tu?
--Je vous dis: pas le Pérou!... le bossu n'était pas là... il n'y avait
que maître Louis, assis devant une table... sur la table était une
cassette... une petite cassette qui ne le quitte jamais en voyage...
j'avais toujours eu envie de savoir ce qu'elle renfermait... Ma foi, il
y tiendrait encore pas mal de quadruples pistoles!... mais ce ne sont
pas des pistoles que maître Louis met dans sa cassette... c'est un
paquet de paperasses... comme qui dirait une grande lettre carrée, avec
trois cachets de cire rouge qui pendent, larges chacun comme un écu de
six livres.
Aurore reconnaissait cette description. Elle garda le silence.
--Voilà, reprit Berrichon, et ce paquet-là faillit me coûter gros... Il
paraît que j'avais fait du bruit, quoique je sois adroit de mes pieds.
Il vint ouvrir la porte. Je n'eus que le temps de me jeter en bas de
l'escalier... et je tombai sur mes reins... que ça me fait encore mal
quand j'y touche... on ne m'y reprendra plus...--Mais vous, notre
demoiselle, s'interrompit-il, vous à qui tout est permis... vous qui ne
pouvez rien craindre... je vas vous dire, j'aimerais bien qu'on soupe un
peu de bonne heure pour aller voir entrer un peu le monde au bal du
Palais-Royal... si vous montiez... si vous alliez l'appeler un petit peu
avec votre voix si douce...?
Aurore ne répondit point.
--Avez-vous vu, continua Berrichon qui n'était pas bavard, avez-vous vu
passer toute la journée les voitures de fleurs et de feuillage, les
fourgons de lampions, les pâtisseries et les liqueurs?
Il passa le bout de sa langue gourmande sur ses lèvres.
--Ça sera beau! s'écria-t-il; ah! si j'étais seulement là dedans, comme
je m'en donnerais!
--Va aider ta grand'mère, Berrichon, dit Aurore.
--Pauvre petite demoiselle! pensa-t-il en se retirant; elle meurt
d'envie d'aller danser!
La tête pensive d'Aurore s'inclinait sur sa main. Elle ne songeait
guère au bal ni à la danse.
Elle se disait à elle-même:
--L'appeler? à quoi bon l'appeler? Il n'y est pas, j'en suis sûre...
chaque jour ses absences se prolongent davantage.
--J'ai peur! s'interrompit-elle en frissonnant; oui, j'ai peur, quand je
réfléchis à tout cela! ce mystère m'épouvante... Il me défend de sortir,
de voir, de recevoir personne... il cache son nom; il dissimule ses
démarches..... Tout cela, je le comprends bien, c'est le danger
d'autrefois qui est revenu... c'est l'éternelle menace autour de nous...
la guerre sourde des assassins.
»Qui sont-ils, les assassins? fit-elle après un silence; ils sont
puissants; ils l'ont prouvé... ce sont ses ennemis implacables... ou
plutôt les miens... c'est parce qu'il me défend qu'ils en veulent à sa
vie!