»J'étais retirée au couvent de l'Incarnation. Les religieuses furent

bonnes pour moi, mais elles ne pouvaient pas me consoler. Toute ma joie

s'était envolée avec mon ami. Je ne savais plus ni chanter ni sourire.

»Oh! mais quand il revint, que je fus bien payée de ma peine! Ce long

martyre était fini! mon père chéri, mon ami, mon protecteur m'était

rendu. Je n'avais point de parole pour lui dire combien j'étais

heureuse.

»Après le premier baiser, il me regarda, et je fus étonnée de

l'expression que prit son visage.

»--Vous voilà grande, Aurore, me dit-il, et je ne pensais pas vous

retrouver si belle.

»J'étais donc belle! Il me trouvait belle. La beauté est un don de Dieu,

ma mère: je remerciai Dieu dans mon coeur.

»J'avais seize ou dix-sept ans quand il me dit cela. Je n'avais pas

encore deviné qu'on pût éprouver tant de bonheur à s'entendre dire: Vous

êtes belle.

»Henri ne me l'avait pas encore dit.

»Je sortis du couvent de l'Incarnation le jour même et nous retournâmes

à notre ancienne demeure. Tout y était bien changé. Nous ne devions plus

vivre seuls, Henri et moi: j'étais une demoiselle.

»Je trouvai à la maison une bonne vieille femme, Françoise Berrichon et

son petit-fils Jean-Marie.

»La vieille Françoise dit en me voyant:

»--Elle lui ressemble!

»A qui ressemblé-je? Il y a des choses sans doute que je ne dois point

savoir, car on a été à mon égard d'une discrétion inflexible.

»Je pensai tout de suite, et cette opinion s'est fortifiée en moi

depuis, que Françoise Berrichon était quelque ancienne servante de ma

famille. Elle a dû connaître mon père; elle a dû vous connaître, ma

mère! Combien de fois n'ai-je pas essayé de savoir!... Mais Françoise,

qui parle si volontiers d'ordinaire, devient muette dès qu'on aborde

certains sujets.

»Quant à son petit-fils Jean-Marie, il est plus jeune que moi et ne sait

pas.

»Je n'avais pas revu ma petite Flor une seule fois au couvent de

l'Incarnation. Je la fis chercher aussitôt que je fus libre. On me dit

qu'elle avait quitté Madrid.--Cela n'était pas, car je la vis peu de

jours après chantant et dansant sur la Plaza-Santa. Je m'en plaignis à

Henri, qui me dit:

»--On a eu tort de vous tromper, Aurore... On a bien fait de ne vous

point rapprocher de cette pauvre enfant... Souvenez-vous qu'il est des

choses qui éloigneraient de vous ceux que vous devez aimer...

»Qui donc dois-je aimer?

»Vous, ma mère! vous d'abord! vous surtout!... Eh bien, vous

déplairait-il que j'eusse de l'affection pour ma première amie? de la

reconnaissance pour celle qui nous sauva d'un grand péril?

»Je ne crois pas cela. Ce n'est pas ainsi que je vous aime.

»Mon ami s'exagère vos sévérités. Vous êtes bonne encore plus que

fière.--Et puis, je vous aimerai si bien! Est-ce que mes caresses vous

laisseront le temps d'être sévère!...

»J'étais donc une demoiselle. On me servait. Le petit Jean-Marie pouvait

passer pour mon page. La vieille Françoise me tenait fidèle

compagnie.--J'étais bien moins seule qu'autrefois; j'étais bien loin

d'être aussi heureuse.

»Mon ami avait changé; ses manières n'étaient plus les mêmes. Je le

trouvais froid toujours et parfois bien triste. Il semblait qu'il y eût

désormais une barrière entre nous.

»Je vous l'ai dit, ma mère, une explication avec Henri était chose

impossible. Henri garde mon secret même vis-à-vis de moi.

»Je devinais bien qu'il souffrait et qu'il se consolait par le travail.

De tous côtés, on venait solliciter son aide. L'aisance était chez nous,

presque le luxe. Les armuriers de Madrid mettaient en quelque sorte le

Cincelador aux enchères.

»Medina-Sidonia, le favori de Philippe V, avait dit: J'ai trois épées;

la première est d'or, je la donnerais à mon ami; la seconde est ornée de

diamants, je la donnerais à ma maîtresse; la troisième est d'acier

bruni, mais el Cincelador l'a taillée: je ne la donnerais qu'au roi!

»Les mois s'écoulèrent. Je pris de la tristesse. Henri s'en aperçut et

devint malheureux...

»....... Ma chambre donnait sur ces immenses jardins qui étaient

derrière la Calle-Réal. Le plus grand et le plus beau de ces jardins

appartenait à l'ancien palais du duc d'Ossuna, tué en duel par M. de

Favas, gentilhomme de la reine. Depuis la mort du maître, le palais

était désert.

»Un jour, je vis se relever les jalousies tombées. Les salles vides

s'emplirent de meubles somptueux, et de magnifiques draperies flottèrent

aux croisées.--En même temps, le jardin abandonné s'emplit de fleurs

nouvelles.

»Le palais avait un hôte.

»J'étais curieuse comme toutes les recluses. Je voulus savoir son nom...

Quand j'appris ce nom, il me frappa.--Celui qui venait habiter le palais

d'Ossuna se nommait Philippe de Mantoue, prince de Gonzague.

»Gonzague! J'avais vu ce nom sur la liste de mon ami Henri.

»C'était le second des deux noms inscrits pendant le voyage.

»C'était le dernier des quatre qui restaient: Faënza, Saldagne,

Peyrolles et Gonzague.

»Je pensais que mon Henri devait être l'ami de ce grand seigneur et je

m'attendais presque à le voir.

«Le lendemain, Henri fit clouer des jalousies à mes fenêtres qui n'en

avaient point.

»--Aurore, me dit-il, je vous prie de ne vous point montrer à ceux qui

viendront se promener dans le jardin.

»Je confesse, ma mère, qu'après cette défense, ma curiosité redoubla.

Il n'était pas difficile d'avoir des renseignements sur ce prince de

Gonzague. Tout le monde parlait de lui. C'était l'un des hommes les plus

riches de France et l'ami particulier du régent. Il venait à Madrid pour

une mission intime. On le traitait en ambassadeur. Il avait une cour.

»Tous les matins, le petit Jean-Marie venait me raconter ce qui se

disait dans le quartier. Le prince était beau, le prince avait de belles

maîtresses, le prince jetait les millions par la fenêtre.

»Ses compagnons étaient tous des jeunes gens qui faisaient dans Madrid

des équipées nocturnes, escaladant les balcons, brisant les lanternes,

défonçant les portes et battant les tuteurs jaloux.

»Il y en avait un qui avait dix-huit ans à peine,--un démon! Il se

nommait le marquis de Chaverny.

»On le disait frais et rose comme une jeune fille. Et l'air si doux! De

grands cheveux blonds sur un front blanc, une lèvre imberbe, des yeux

espiègles comme ceux des jeunes filles!

»C'était le plus terrible de tous. Ce chérubin troublait tous les

coeurs des senoritas de Madrid.

»Par les fentes de ma jalousie, moi, je voyais parfois, sous les

ombrages de ce beau jardin d'Ossuna, un jeune gentilhomme à la mine

élégante, à la tournure un peu efféminée,--mais ce ne pouvait être ce

diablotin de Chaverny.

»Mon petit gentilhomme avait l'apparence si sage et si modeste.

»Il se promenait dès le matin.--Ce Chaverny, lui, devait se lever tard,

après avoir passé la nuit à mal faire.

»Tantôt sur un banc, tantôt couché dans l'herbe, tantôt allant pensif et

la tête inclinée, mon petit gentilhomme avait presque toujours un livre

à la main. C'était un adolescent studieux.

»Et plus souvent, que ce Chaverny se fût ainsi embarrassé d'un livre!

»Il y avait là impossibilité: ce petit gentilhomme était exactement

l'opposé de M. le marquis de Chaverny,--à moins que la renommée n'eût

déplorablement calomnié M. le marquis.

»La renommée n'avait eu garde.--Mais mon petit gentilhomme était

cependant bien le marquis de Chaverny.

»Le diablotin, le démon!... je crois que je l'aurais aimé si Henri n'eût

point été sur terre.

»Un bon coeur, ma mère, un coeur perdu par ceux qui égaraient sa

jeunesse, mais noble encore, ardent et généreux.

»Je pense que le vent avait dû soulever par hasard un coin de ma

jalousie, car il m'avait vue, et depuis lors, il ne quittait plus le

jardin.

»Ah! certes, je lui ai épargné bien des folies! Dans le jardin, il était

doux comme un petit saint. Tout au plus s'enhardissait-il parfois

jusqu'à baiser une fleur cueillie, qu'il lançait ensuite dans la

direction de ma fenêtre.

»Une fois, je le vis venir avec une sarbacane. Il visa ma jalousie et

très-adroitement, il fit passer un petit billet à travers les

planchettes.

»Le charmant petit billet, si vous saviez, ma mère! Il voulait

m'épouser et me disait que j'arracherais une âme à l'enfer. J'eus

grand'peine à me retenir de répondre, car c'eût été là une bonne

oeuvre... mais la pensée d'Henri m'arrêta et je ne donnai même pas

signe de vie.

»Le pauvre petit marquis attendit longtemps, les yeux fixés sur ma

jalousie, puis je le vis essuyer sa paupière où sans doute il y avait

des larmes.

»Mon coeur se serra, mais je tins bon.

»Le soir de ce jour, j'étais au balcon de la tourelle en colimaçon qui

flanquait notre maison, à l'angle de la Calle-Réal.

»Le balcon avait vue sur la grande rue et sur la ruelle obscure.

»Henri tardait; je l'attendais.

»J'entendis tout à coup que l'on parlait à voix basse dans la ruelle. Je

me tournai. J'aperçus deux ombres le long du mur: Henri et le petit

marquis.

»Les voix bientôt s'élevèrent.

»--Savez-vous à qui vous parlez, l'ami? dit fièrement Chaverny;--je suis

le cousin de M. le prince de Gonzague.

»A ce nom, l'épée d'Henri sembla sauter d'elle-même hors du fourreau.

»Chaverny dégaina de même et se mit en garde d'un petit air crâne. La

lutte me sembla si disproportionnée, que je ne pus m'empêcher de crier:

»--Henri! Henri! c'est un enfant!

»Henri baissa aussitôt son épée.

»Le marquis de Chaverny me salua et je l'entendis qui disait:

»--Nous nous retrouverons!

»J'eus peine à reconnaître Henri quand il rentra l'instant d'après. Sa

figure était toute bouleversée.--Au lieu de me parler, il se promenait à

grands pas dans la chambre.

»--Aurore, me dit-il enfin d'une voix changée,--je ne suis pas votre

père...

»Je le savais bien.--Je crus qu'il allait poursuivre et j'étais tout

oreilles.

»Il se tut. Il reprit sa promenade. Je le vis qui essuyait son front en

sueur.

»--Qu'avez-vous donc, ami? demandai-je bien doucement.

»Au lieu de répondre, il interrogea lui-même et me dit:

»--Connaissez-vous ce jeune gentilhomme?

»Je dus rougir un peu en répondant:

»--Non, bon ami, je ne le connais pas.

»Et pourtant, c'était la vérité.--Henri reprit après un silence:

»--Aurore, je vous avais priée de tenir vos jalousies closes...

»Il ajouta, non sans une certaine nuance d'amertume dans la voix:

»--Ce n'était pas pour moi, c'était pour vous.

»J'étais piquée. Je répondis:

»--Ai-je donc commis quelque crime pour être obligée de me cacher

toujours ainsi?

»--Ah! fit-il en se couvrant le visage de ses mains,--cela devait

venir!... Que Dieu ait pitié de moi!

»Je comprenais seulement que je l'avais blessé. Les larmes inondèrent ma

joue.

»--Henri! mon ami! m'écriai-je, pardonnez-moi!... pardonnez-moi!...

»--Et que faut-il vous pardonner, Aurore? s'écria-t-il en relevant sur

moi son regard étincelant.

»--La peine que je vous ai faite, Henri... je vous vois triste... je

dois avoir tort.

»Il s'arrêta tout à coup pour me regarder encore.

»--Il est temps! murmura-t-il.

»Puis il vint s'asseoir auprès de moi.

»--Parlez franchement et ne craignez rien, Aurore, dit-il;--je ne veux

qu'une chose en ce monde: votre bonheur. Auriez-vous quelque peine à

quitter le séjour de Madrid?

»--Avec vous? demandai-je.

»--Avec moi.

»--Partout où vous serez, ami, répondis-je lentement et en le regardant

bien en face,--j'irai avec plaisir... j'aime Madrid parce que vous y

êtes.

»Il me baisa la main.

»--Mais..., fit-il avec embarras,--ce jeune homme...

»Je mis ma main sur sa bouche en riant.

»--Je vous pardonne, ami, l'interrompis-je,--mais n'ajoutez pas un

mot... et si vous le voulez, partons!

»Je vis ses yeux qui devenaient humides. Ses bras faisaient effort pour

ne point s'ouvrir. Je crus que son émotion allait l'entraîner.--Mais il

est fort contre lui-même.

»Il me baisa la main une seconde fois, en disant avec une bonté toute

paternelle:

»--Puisque cela ne vous contrarie point, Aurore, nous devons partir ce

soir même.

»--Et c'est sans doute pour moi! m'écriai-je avec une véritable

colère,--non point pour vous.

»--Pour vous, non point pour moi, répondit-il en prenant congé.

»Il sortit. Je fondis en larmes.

»--Ah! me disais-je,--il ne m'aime pas! Il ne m'aimera jamais!

»Et chaque fois que je pleure, ma mère, c'est que cette idée-là me

revient. Henri ne m'aime pas! Henri ne m'aimera jamais!...

»Cependant...

»Hélas! on cherche à se tromper soi-même. Il me chérit comme si j'étais

sa fille. Il m'aime pour moi, non pour lui.--Je mourrai jeune.

»Le départ fut fixé à dix heures de nuit. Je devais monter en chaise

avec Françoise. Henri devait nous escorter en compagnie de quatre

espadins. Il était riche.

»Pendant que je faisais mes malles, le jardin d'Ossuna s'illuminait.

M. le prince de Gonzague donnait une grande fête cette nuit-là.--J'étais

triste et découragée.--La pensée me vint que les plaisirs de ce monde

brillant tromperaient peut-être ma peine.

»Vous savez cela, vous, ma mère? Sont-elles soulagées celles qui

souffrent et qui peuvent se réfugier dans ces joies?

»Je vous parle maintenant de choses toutes récentes. C'était hier.

Quelques mois se sont à peine écoulés depuis que nous avons quitté

Madrid.

»Mais le temps m'a semblé long. Il y a quelque chose entre mon ami et

moi. Oh! que j'avais besoin de votre coeur pour y verser le mien, ma

mère!

»Nous partîmes à l'heure dite, pendant que l'orchestre jetait ses

premiers accords sous les grands orangers du palais.

»Henri chevauchait à la portière. Il me dit:

»--Ne regrettez-vous rien, Aurore?

»--Je regrette mon ami d'autrefois, répondis-je.

»Notre itinéraire était fixé d'avance. Nous allions en droite ligne à

Saragosse pour gagner de là les frontières de France, franchir les

Pyrénées vis-à-vis de Venasque et redescendre à Bayonne, où nous devions

prendre la mer et retenir passage pour Ostende.

»Henri avait besoin de faire cette pointe en France. Il devait s'arrêter

dans la vallée de Louron, entre Luz et Bagnères-de-Luchon.

»De Madrid à Saragosse, aucun accident ne marqua notre voyage. Même

absence d'événements de Saragosse à la frontière.--Et sans la visite que

nous fîmes au vieux château de Caylus, après avoir passé les monts, je

n'aurais plus rien à vous dire, ma mère.

»Mais, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, cette visite a été

l'une des pages les plus émouvantes de ma vie. Je n'ai couru là aucun

danger; à proprement parler, rien ne m'y est advenu,--et pourtant,

dussé-je vivre cent ans, je me souviendrais des impressions que ce lieu

a fait naître en moi.

»Henri voulait s'entretenir avec un vieux prêtre nommé dom Bernard et

qui avait été chapelain de Caylus, sous le dernier seigneur de ce nom.

»Une fois passée la frontière, nous laissâmes Françoise et Jean-Marie

dans un petit village au bord de la Clarabida. Nos quatre espadins

étaient restés de l'autre côté des Pyrénées. Nous nous dirigeâmes seuls,

Henri et moi, à cheval, vers la bizarre éminence qu'on appelle dans le

pays _le Hachaz_, et qui sert de base à la noire forteresse.

»C'était par une matinée de février, froide, triste, mais sans brume.

Les sommets neigeux que nous avions traversés la veille détachaient à

l'horizon sur le ciel sombre l'éclatante dentelle de leurs crêtes à

l'Orient, un soleil pâle brillait et blanchissait encore les pics

couverts de frimas.

»Le vent venait de l'ouest et amenait lentement les grands nuages,

suspendus comme un terne rideau derrière la chaîne des Pyrénées.

»Nous voyions se dresser devant nous, repoussé par le ciel blafard de

l'est et debout sur son piédestal géant, ce noir colosse de granit: le

château de Caylus-Tarrides.

»On chercherait longtemps avant de trouver un édifice qui parle plus

éloquemment des lugubres grandeurs du passé.

»Il était là comme une sentinelle, ce manoir assassin et pillard; il

guettait le voyageur passant dans la vallée. Les fauconneaux muets et

les meurtrières silencieuses avaient alors une voix; les chênes ne

croissaient pas dans les murs crevassés; les remparts n'avaient point ce

glacial manteau de lierre mouillé; les tourelles montraient leurs

menaçants créneaux, cachés aujourd'hui par cette couronne rougeâtre ou

dorée que leur font les giroflées et les énormes touffes de

gueules-de-loup.

»Rien qu'à le voir, l'esprit s'ouvre à mille pensées mélancoliques ou

terribles. C'est grand, c'est effrayant. Là dedans, personne n'a jamais

dû être heureux.

»Aussi le pays est plein de légendes noires comme de l'encre.

»A lui tout seul, le dernier seigneur, qu'on appelait Caylus-Verrous, a

tué ses deux femmes, sa fille, son gendre, etc.

»Les autres, ses ancêtres, avaient fait de leur mieux avant lui.

»Nous arrivâmes au plateau du Hachaz par une route étroite et tortueuse

qui autrefois aboutissait au pont-levis. Il n'y a plus de pont-levis. On

voit seulement les débris d'une passerelle en bois dont les poutres

vermoulues pendent dans le fossé.

»A la tête du pont est une petite vierge dans sa niche.

»Le château de Caylus est maintenant inhabité. Il a pour gardien un

vieillard grondeur et d'abord repoussant, qui est à demi-sourd et tout à

fait aveugle. Il nous dit que le maître actuel n'y était pas venu depuis

seize ans.

»C'est le prince Philippe de Gonzague.--Remarquez-vous, ma mère, comme

ce nom semble me poursuivre depuis quelque temps?

»Le vieillard apprit à Henri que dom Bernard, l'ancien chapelain de

Caylus, était mort depuis plusieurs années. Il ne voulut point nous

laisser voir l'intérieur du château.

»Je pensais que nous allions retourner dans la vallée: il n'en fut

rien.--Et je dus bientôt m'apercevoir que ce lieu rappelait à mon ami

quelque tragique et lointain souvenir.

»Nous nous rendîmes pour déjeuner au hameau de Tarrides, dont les

dernières maisons touchent presque les douves du manoir. La maison la

plus proche des douves et de cette ruine de pont dont je vous ai parlé

était justement une auberge.

»Nous nous assîmes sur deux escabelles devant une pauvre table en bois

de hêtre, et une femme de quarante à quarante-cinq ans vint nous servir.

»Henri la regarda attentivement:

»--Bonne femme, lui dit-il tout à coup, vous étiez déjà ici la nuit du

meurtre?

»Elle laissa tomber un broc de vin qu'elle tenait à la main. Puis,

fixant sur Henri son oeil plein de défiance:

»--Oh! oh! fit-elle; pour en parler, vous, est-ce que vous y étiez?

»J'avais froid dans les veines, mais une curiosité invincible me tenait.

Que s'était-il donc passé en ce lieu?

»--Peut-être, répliqua Henri; mais cela ne vous importe point, bonne

femme... Il y a des choses que je veux savoir... je payerai pour cela.

»Elle ramassa son broc en grommelant:

»--Nous fermâmes nos portes à double tour et les volets de nos

croisées... Le mieux est de ne rien voir dans ces affaires-là.

»--Combien trouva-t-on de morts dans le fossé, le lendemain? demanda

Henri.

»--Sept, en comptant le jeune seigneur.

»--Et la justice vint-elle?

»--Le bailli d'Angelis... et le lieutenant criminel de Tarbes... et

d'autres... oui, oui; la justice vint... la justice vient toujours

assez, mais elle s'en retourne... On dit que notre monsieur avait eu

raison... A cause de cette petite fenêtre-là qu'on avait trouvée

ouverte...

»Elle montra du doigt une fenêtre basse, percée dans la douve même, sous

l'assise chancelante du pont.

»Je compris que les gens de justice accusèrent le jeune seigneur défunt

d'avoir voulu s'introduire dans le château par cette voie.--Mais

pourquoi?

»La vieille femme répondit elle-même à cette question que je

m'adressais.

»--Et parce que, acheva-t-elle, notre jeune demoiselle était riche.

»C'était toute une lamentable histoire racontée en quelques paroles.

»Cette fenêtre basse me fascinait. Je n'en pouvais détacher les

yeux.--Là, sans doute, s'étaient donnés les rendez-vous d'amour.

»Je repoussai l'assiette de bois qu'on avait placée devant moi. Henri

fit de même. Il paya notre repas et nous sortîmes de l'auberge.--Devant

la porte passait un chemin qui conduisait dans les douves. Nous prîmes

ce chemin.

»La bonne femme nous suivait.

»--Ce fut là, dit-elle en montrant le poteau qui faisait une des assises

du pont du côté du rempart,--ce fut là que le jeune seigneur déposa son

enfant.

»--Oh! m'écriai-je, il y avait un enfant!

»Le regard qu'Henri tourna vers moi fut étrange, et je ne puis encore le

définir. Parfois, mes paroles les plus simples lui causaient ainsi des

émotions soudaines et qui me paraissaient n'avoir point de motif.

»Cela donnait carrière à mon imagination. Je passais ma vie à chercher

en vain le mot de toutes ces énigmes qui étaient autour de moi.

»Ma mère, on se moque volontiers des pauvres orphelines qui voient

partout un indice de leur naissance. Moi, je vois dans cet instinct

quelque chose de providentiel et de souverainement touchant. Eh bien!

oui! notre rôle est de chercher sans cesse, de ne nous point lasser dans

notre tâche difficile et ingrate. Si l'obstacle que nous avons soulevé à

demi retombe et nous terrasse, nous nous redressons plus vaillants,

jusqu'à l'heure où le désespoir nous prend.--Cette heure-là, c'est la

mort.

»Que d'espoirs, avant que cette heure n'arrive! que de chimères! que de

déceptions!

»Le regard d'Henri semblait me dire:--L'enfant, Aurore, c'était vous.

»Mon coeur battit, et ce fut avec d'autres yeux que je regardai le

vieux manoir.

»Mais tout de suite après, Henri demanda:

»--Qu'est devenu l'enfant?

»Et la bonne femme répondit:

»--Il est mort!...

VI

--En mettant le couvert.--

«Le fond des douves était une prairie.--Du point où nous étions, au delà

de l'arche brisée du pont de bois, on voyait s'abaisser la lèvre du

fossé qui découvrait le petit village de Tarrides et les premières

futaies de la forêt d'Ens.--A droite, par dessus le rempart, la vieille

chapelle de Coghes montrait sa flèche aiguë et dentelée.

»Henri promenait sur ce paysage un long et mélancolique regard.

»Il semblait parfois s'orienter, son épée qu'il tenait à la main comme

une canne, traçait des lignes dans l'herbe.--Sa bouche remuait comme

s'il se fût parlé à lui-même.

»Il désigna enfin du doigt l'endroit où j'étais debout et s'écria:

»--C'est là... Ce doit être là!

»--Oui, dit la bonne femme. C'est là que nous trouvâmes étendu le corps

du jeune seigneur.

»Je me reculai en frissonnant de la tête aux pieds.

»Henri demanda:

»--Que fit-on du corps?

»--J'ai ouï dire qu'on l'emmena à Paris pour être enterré au cimetière

Saint-Magloire.

»--Oui, pensa tout haut Henri;--Saint-Magloire était fief de Lorraine...

»Ainsi, ma mère, le pauvre jeune seigneur, mis à mort dans cette

terrible nuit, était de la noble maison de Lorraine.

»Henri avait la tête penchée sur sa poitrine. Il rêvait.--De temps en

temps, je voyais qu'il me regardait à la dérobée.

»Il essaya de monter le petit escalier placé à la tête du pont, mais les

marches vermoulues cédèrent sous ses pieds.--Il revint vers le rempart,

et du pommeau de son épée, il éprouva les contrevents de la fenêtre

basse.

»La bonne femme qui le suivait comme un cicérone dit:

»--C'est solide et doublé de fer... On n'a pas ouvert la fenêtre depuis

le jour où les magistrats vinrent.

»--Et qu'entendîtes-vous cette nuit-là, bonne femme, demanda Henri, à

travers vos volets fermés?

»--Ah! Seigneur Dieu! mon gentilhomme, tous les démons semblaient

déchaînés sous le rempart... Nous ne pûmes fermer l'oeil... Les

brigands étaient venus boire chez nous dans la journée: j'avais dit en

me couchant: Que Dieu prenne en sa garde ceux qui ne verront point

demain se lever le soleil... Nous entendîmes un grand bruit de fer, des

cris, des blasphèmes... et des voix mâles qui disaient de temps en

temps: J'y suis! j'y suis!...

»Un monde de pensées s'agitait en moi, ma mère; je connaissais ce mot ou

cette devise.--Dès mon enfance je l'avais entendue sortir de la bouche

d'Henri, et je l'avais retrouvé, traduit en langue latine, sur les

sceaux qui fermaient cette mystérieuse enveloppe que mon ami conservait

comme un trésor.

»Henri avait été mêlé à tout ce drame. Comment?

»Lui seul eût pu me le dire...

»... Le soleil descendait à l'horizon quand nous reprîmes le chemin de

la vallée. J'avais le coeur serré. Je me retournai bien des fois pour

voir encore le sombre géant de granit, debout sur son énorme base.

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 3 · 第 2 / 8 段