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LE BOSSU.
Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX,
rue de Schaerbeck, 12.
COLLECTION HETZEL.
LE BOSSU
AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE
PAR
PAUL FÉVAL.
3
Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,
interdite pour la France.
LEIPZIG,
ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
1857
LES MÉMOIRES D'AURORE.
(SUITE.)
III
--La gitanita.--
«..... Je pleure souvent, ma mère, depuis que je suis grande; mais je
suis faite comme les enfants. Le sourire chez moi n'attend pas les
larmes séchées.
»Vous vous êtes dit peut-être déjà en lisant ce bavardage incohérent:
mes impressions de batailles, l'histoire des deux hidalgos, l'oncle don
Miguel et le neveu don Sanche,--mes premières études dans un livre
d'escrime,--le récit de mes pauvres plaisirs d'enfant,--vous vous êtes
dit peut-être: «C'est une folle!»
»C'est vrai: la joie me rend folle.--Mais je ne suis pas lâche dans la
douleur.
»La joie m'enivre. Je ne sais pas ce que c'est que le plaisir mondain et
peu m'importe; ce qui m'attire, c'est la joie du coeur.
»Je suis gaie, je suis enfant, je m'amuse avec tout, hélas! comme si je
n'avais pas déjà bien souffert...
»Il fallut quitter Pampelune, où nous commencions à être moins pauvres.
Henri avait même pu amasser une petite épargne et bien lui en prit.
»Je pense que j'avais alors dix ans, ou à peu près.
»Il rentra un soir inquiet et tout soucieux. J'augmentai sa
préoccupation en lui disant que, tout le jour, un homme, enveloppé d'un
manteau sombre, avait fait sentinelle dans la rue sous nos croisées.
Henri ne se mit point à table. Il prépara ses armes et s'habilla comme
pour un long voyage. La nuit venue, il me fit passer à mon tour un
corsage de drap, et me laça mes brodequins. Il sortit avec son épée.
J'étais dans des transes. Depuis longtemps, je ne l'avais pas vu si
agité.
»Quand il revint, ce fut pour faire un paquet de ses hardes et des
miennes.
»--Nous allons partir, Aurore, me dit-il!
»--Pour longtemps? demandai-je.
»--Pour toujours.
»--Quoi! m'écriai-je en regardant notre pauvre petit ménage,--nous
allons laisser tout cela?
»--Oui, tout cela, fit-il en souriant tristement;--je viens d'aller
chercher au coin de la rue un pauvre homme qui sera notre héritier... Il
est content comme un roi, lui... Ainsi va le monde!
»--Mais où allons-nous, ami? demandai-je encore.
»--Dieu le sait, me répondit-il en essayant de paraître gai;--en route,
ma petite Aurore... il est temps!
»Nous sortîmes.--Ici se place quelque chose de terrible, ma mère. Ma
plume s'est arrêtée un instant, mais je ne veux rien te cacher.
»Comme nous descendions les marches du perron, je vis un objet sombre au
milieu de la rue déserte. Henri voulut m'entraîner dans la direction des
remparts; mais je lui échappai, embarrassé qu'il était par son fardeau
et je m'élançai vers l'objet qui avait attiré mon attention.
»Henri poussa un cri: c'était pour m'arrêter. Je ne lui avais jamais
désobéi, mais il était trop tard. Je distinguais déjà une forme humaine
sous un manteau et je croyais reconnaître le manteau de la mystérieuse
sentinelle qui s'était promenée sous nos fenêtres durant tout le jour.
»Je soulevai le manteau. C'était bien l'homme que j'avais vu dans la
journée. Il était mort et son sang l'inondait.
»Je tombai à la renverse comme si j'eusse reçu moi-même le coup de la
mort.
»Il y avait eu un combat, là, tout près de moi; car, en sortant, Henri
avait pris son épée. Henri avait encore une fois risqué sa vie pour
moi,--pour moi, j'en étais sûre...
».... Je m'éveillai au milieu de la nuit. J'étais seule ou du moins je
me croyais seule.--C'était une chambre encore plus pauvre que celle dont
nous sortions, cette chambre qui se trouve d'ordinaire au premier étage
des fermes espagnoles, dont les maîtres sont de pauvres hidalgos.
»Il y avait un bruit de voix à peine saisissable dans la pièce située
au-dessous,--sans doute la salle commune de la ferme.
J'étais couchée sur un lit à colonnes vermoulues. Une paillasse,
recouverte d'une serpillière en lambeaux. La lumière de la lune entrait
par les fenêtres sans carreaux.--Je voyais en face du lit le feuillage
léger de deux grands chênes liéges qui se balançaient doucement à la
brise nocturne.
»J'appelai doucement Henri, mon ami; on ne me répondit point.
»Mais je vis une ombre qui rampait sur le sol, et, l'instant d'après,
Henri se dressait à mon chevet. Il me fit de la main signe de me taire
et me dit tout bas à l'oreille:
»--Ils ont découvert nos traces... ils sont en bas.
»--Qui donc? demandai-je.
»--Les compagnons de celui qui était sous le manteau.
»Le mort! je me sentis frémir de la tête aux pieds et je crus que
j'allais m'évanouir de nouveau.
»Henri me serra le bras et reprit:
»--Ils étaient là tout à l'heure, derrière la porte. Ils ont essayé de
l'ouvrir. J'ai passé mon bras comme une barre dans les anneaux. Ils
n'ont pas deviné la nature de l'obstacle. Ils sont descendus pour
chercher une pince, afin de jeter la porte en dedans: ils vont revenir.
»--Mais que leur avez-vous donc fait, Henri, mon ami, m'écriai-je, pour
qu'ils vous poursuivent avec tant d'acharnement?
»--Je leur ai arraché la proie qu'ils allaient déchirer, les loups! me
répondit-il.
»Moi! c'était moi! je le comprenais bien. Cette pensée m'emplissait le
coeur et le navrait: j'étais cause de tout. J'avais brisé sa vie. Cet
homme, si beau naguère, si brillant, si heureux, se cachait maintenant
comme un criminel. Il m'avait donné son existence tout entière.
»Pourquoi?...
»--Père, lui dis-je, père chéri, laissez-moi ici et sauvez-vous, je vous
en supplie.
»Il mit sa main sur ma bouche.
»--Petite folle! murmura-t-il; s'ils me tuent, je serai bien forcé de
t'abandonner... mais ils ne me tiennent pas encore... Lève-toi!
»Je fis effort pour obéir; j'étais bien faible.
»J'ai su depuis que mon ami Henri, harassé de fatigue, car il m'avait
portée dans ses bras, demi-morte que j'étais, depuis Pampelune jusqu'à
cette maison éloignée, était entré là pour demander un gîte.
»C'étaient des pauvres gens. On lui donna cette chambre où nous étions.
»Henri allait s'étendre sur une couche de paille préparée pour lui,
lorsqu'il entendit un bruit de chevaux dans la campagne. Les chevaux
s'arrêtèrent à la porte de la maison isolée. Henri devina bien tout de
suite qu'il fallait remettre le sommeil à une autre nuit.
»Au lieu de se coucher, il ouvrit tout doucement la porte et descendit
quelques marches de l'escalier.
»On causait dans la salle basse.--Le fermier en haillons disait:
»--Je suis gentilhomme et je ne livrerai pas mes hôtes!
»Henri entendit le bruit d'une poignée d'or qu'on jetait sur la table.
»Le fermier gentilhomme eut la bouche fermée.
»Une voix qu'il connaissait ordonna:
»--A la besogne et que ce soit vite fait!
»Henri rentra précipitamment et referma la porte de son mieux. Il
s'élança vers la fenêtre pour voir s'il y avait moyen de fuir.
»Les branches de deux grands lièges frôlaient la croisée sans carreaux.
C'était un petit potager clos d'une haie. Au delà, une prairie, puis la
rivière d'Arga, que la lune montrait au travers des arbres.
»On montait l'escalier. Henri remplaça la barre absente par son bras
qu'il mit en travers. On essaya d'ouvrir, on poussa, on pesa, on jura,
mais le bras d'Henri valait une barre de fer:
»--Te voilà bien pâle, ma petite Aurore, reprit Henri quand il me vit
levée; mais tu es brave et tu me seconderas...
»--Oh! oui!... m'écriai-je transportée d'aise à la pensée de le servir.
»Il m'entraîna vers la fenêtre.
»--Descendrais-tu bien dans le verger par cet escalier-là? me
demanda-t-il en me montrant les branches et le tronc de l'un des liéges.
»--Oui, répondis-je, oui, père, si tu me promets de me rejoindre bien
vite.
»--Je te le promets, ma petite Aurore. Bien vite ou jamais, pauvre
chérie, ajouta-t-il à voix basse en me pressant dans ses bras.
»J'étais bien ébranlée, je ne compris point, et ce fut heureux.
»Henri ouvrit le châssis au moment où les pas se faisaient entendre de
nouveau dans l'escalier. Je m'accrochais aux branches du liége, tandis
qu'il s'élançait vers la porte.
»--Quand tu seras en bas, me dit-il encore, tu jetteras un petit caillou
dans la chambre... ce sera le signal... Ensuite, tu te glisseras le long
de la haie jusqu'à la rivière.
»J'étais encore tout contre la fenêtre lorsque j'entendis le bruit de la
pince qu'on introduisait sous la porte. Je restais, je voulais voir.
»--Descends! descends! fit Henri avec impatience.
»J'obéis.--En bas, je pris un petit caillou que je lançai par
l'ouverture de la croisée.
»J'entendis aussitôt un sourd fracas à l'étage supérieur. Ce devait être
la porte qu'on forçait. Cela m'ôta mes jambes. Je restai clouée à ma
place.
»Deux coups de feu retentirent dans la chambre, puis Henri m'apparut
debout sur l'appui de la croisée.
»D'un saut, et sans s'aider des liéges, il fut auprès de moi.
»--Ah! malheureuse! fit-il en me voyant, je te croyais déjà sauvée!...
Ils vont tirer!
»Il m'enlevait déjà dans ses bras,--plusieurs détonations se firent à la
croisée.--Je le sentis violemment tressaillir.
»--Êtes-vous blessé?... m'écriai-je.
Il était au milieu du verger. Il s'arrêta en pleine lumière, et,
tournant sa poitrine vers les bandits, qui rechargèrent leurs armes à la
croisée, il cria par deux fois:
»--Lagardère! Lagardère!...
»Puis il franchit la haie et gagna la rivière.
»On nous poursuivait.--L'Arga est en ce lieu rapide et profonde.--Je
cherchais déjà des yeux un batelier, lorsque Henri, sans ralentir sa
course et me tenant toujours dans ses bras, se jeta au milieu du
courant.
»C'était un jeu pour lui, je le vis bien; d'une main, il m'élevait
au-dessus de sa tête; de l'autre, il fendait le fil de l'eau. Nous
gagnâmes la rive opposée en quelques minutes.
»Nos ennemis se consultaient sur l'autre bord.
»--Ils vont chercher le gué, dit Henri; nous ne sommes pas encore
sauvés.
»Il me réchauffait contre sa poitrine, car j'étais trempée et je
grelottais.
»Nous entendîmes bientôt les chevaux galoper sur l'autre rive... Nos
ennemis cherchaient le gué pour passer l'Arga et nous poursuivre. Ils
comptaient bien que nous ne pourrions leur échapper longtemps.
»Quand le bruit de leur course s'étouffa au lointain, Henri rentra dans
l'eau et traversa de nouveau l'Arga en droite ligne.
»--Nous voici en sûreté, ma petite Aurore, me dit-il en touchant le bord
à l'endroit même d'où nous étions partis... Maintenant, il faut te
sécher et me panser...
»--Je savais bien que vous étiez blessé! m'écriai-je.
»--Bagatelle... viens!
»Il se dirigeait vers la maison du fermier qui nous avait trahis.--Le
fermier et sa femme riaient et causaient dans leur salle basse, ayant
entre eux un bon brasier ardent.
»Terrasser l'homme et le garrotter en un seul paquet avec sa femme fut
pour Henri l'affaire d'un instant.
»--Taisez-vous! leur dit-il,--car ils croyaient qu'on allait les tuer et
poussaient des cris lamentables. J'ai vu le temps où j'aurais mis le feu
à votre taudis, comme vous l'avez mérité si bien... mais il ne vous sera
point fait de mal: voici l'ange qui vous garde!
»Il passait sa main dans mes cheveux mouillés.
»Je voulus l'aider à se panser. Sa blessure était à l'épaule et saignait
abondamment par les efforts qu'il avait faits. Pendant que mes habits
séchaient, j'étais enveloppée dans son grand manteau, qu'il avait laissé
en fuyant dans la chambre du haut. Je fis de la charpie; je bandai sa
plaie. Il me dit:
»--Je ne souffre plus... tu m'as guéri!
»--Le fermier gentilhomme et sa femme ne bougeaient pas plus que s'ils
eussent été morts.
»Vers trois heures de nuit, nous quittâmes la maison, montés sur une
grande vieille mule qu'Henri avait prise à l'écurie et pour laquelle il
jeta deux pièces d'or sur la table.
»En partant, il dit au mari et à la femme:
»--S'ils reviennent, présentez-leur les compliments du chevalier de
Lagardère et dites-leur ceci: «Dieu et la Vierge protégent
l'orpheline...» En ce moment, Lagardère n'a pas le loisir de s'occuper
d'eux... mais l'heure viendra!
»La vieille grande mule valait mieux qu'elle n'en avait l'air. Nous
arrivâmes à Estella vers le point du jour et nous fîmes marché avec un
arriero pour gagner Burgos, de l'autre côté des montagnes. Henri voulait
s'éloigner définitivement des frontières de France. Ses ennemis étaient
des Français.
«Il avait dessein de ne s'arrêter qu'à Madrid.
«Nous autres, pauvres enfants, nous avons le champ libre. Notre
imagination travaille toujours, dès qu'il s'agit de nos parents
inconnus.--Êtes-vous bien riche, ma mère?--Il faut que vous soyez grande
pour que cette poursuite obstinée se soit attachée à votre fille.
»Si vous êtes riche, vous ne pouvez guère vous faire idée d'un long
voyage, à travers cette belle et noble terre d'Espagne, étalant sa
misère orgueilleuse sous les splendides éblouissements de son ciel.
»La misère est mauvaise au coeur de l'homme. Je sais cela quoique je
sois bien jeune. Cette chevaleresque race de vainqueurs des Maures est
déchue. Les fils du Cid sont menteurs, voleurs et lâches. De toutes
leurs anciennes et illustres qualités, ils n'ont gardé que l'orgueil.
»Un orgueil de comédie, un orgueil poltron, drapé dans des lambeaux:
l'orgueil de ces spadassins pour rire, que Polichinelle met en fuite
avec son bâton.
»Le paysage est merveilleux, les habitants sont tristes, paresseux,
plongés jusqu'au cou dans la malpropreté honteuse.--Cette belle fille
qui passe, poétique de loin et portant avec grâce sa corbeille de
fruits, ce n'est pas la peau de son visage que vous voyez, c'est un
masque épais de souillures.
»Il y a des fleuves pourtant; mais l'Espagnol n'a pas encore découvert
l'usage de l'eau. Son corps frileux fuit les ablutions.--Ce paradis tout
planté d'orangers en fleurs a d'autres parfums que la fleur d'oranger.
»Quand il y a quelque part cent voleurs de grand chemin, cela s'appelle
un village. On nomme un alcade. L'alcade et tous ses administrés sont
également gentilshommes.--Autour du village, la terre reste en friche.
Il passe toujours bien assez de voyageurs, si déserte que soit la route,
pour que les cent et un gentilshommes et leurs familles aient un oignon
à manger par jour.
»L'alcade, meilleur gentilhomme que ses concitoyens, est aussi plus
voleur et plus gourmand. On a vu de ces autocrates manger jusqu'à deux
oignons en vingt-quatre heures.--Mais ceux qui font ainsi un dieu de
leur ventre finissent mal. L'espingole les guette. Il ne faut pas que
l'opulence abuse insolemment des dons du ciel.
»Il est rare qu'on trouve à manger dans les auberges. Elles sont
instituées pour couper la gorge aux voyageurs, qui s'en vont sans souper
dans l'autre monde.
»Le posadero, homme fier et taciturne, vous fournit un petit tas de
paille recouvert d'une loque grise: c'est un lit.--Si par hasard on ne
vous a pas égorgé dans la nuit, vous payez et vous partez sans déjeuner.
»Inutile de parler des moines et des alguazils. Les gueux à escopettes
sont également connus dans l'univers entier. Personne n'ignore que les
muletiers sont les associés naturels des brigands de la montagne.
»Un Espagnol qui a trois lieues à faire dans une direction quelconque
envoie chercher le garde-notes et dicte son testament.
»De Pampelune à Burgos, nous eûmes des centaines d'aventures, mais
aucune qui eût trait à nos persécuteurs. C'est de celles-là seulement,
ma mère, que je veux vous entretenir.--Nous devions les retrouver encore
une fois avant d'arriver à Madrid.
»Nous avons pris par Burgos afin d'éviter le voisinage des sierras de la
Vieille-Castille. L'épargne de mon ami s'épuisait rapidement et nous
avancions peu, tant la route était pavée d'obstacles. Le récit d'un
voyage en Espagne ressemble à un entassement d'accidents rassemblés à
plaisir par une imagination romanesque et moqueuse.
»Enfin, nous laissâmes derrière nous Valladolid et les dentelles de son
clocher sarrasin. Nous avions fait plus de la moitié de notre route.
»C'était le soir: nous allions côtoyant les frontières du Léon pour
arriver à Ségovie. Nous étions montés tous deux sur la même mule et nous
n'avions point de guide.--La route était belle. On nous avait enseigné
une auberge sur l'Adaja où nous devions faire grande chère.
»Cependant, le soleil se couchait derrière les arbres maigres de la
forêt qui va vers Salamanque et nous n'apercevions nulle trace de
posada. Le jour baissait; les muletiers devenaient plus rares sur le
chemin. C'était l'heure des mauvaises rencontres.
»Nous n'en devions point faire, ce soir-là, grâce à Dieu: il n'y avait
qu'une bonne action sur notre route.
»Ce fut ce soir-là, ma mère, que nous trouvâmes ma petite Flor, ma chère
gitanita, ma première et ma seule amie.
»Voilà bien longtemps que nous sommes séparées, et pourtant je suis bien
sûre qu'elle se souvient de moi.--Deux ou trois jours après notre
arrivée à Paris, j'étais dans la salle basse et je chantais. Tout à
coup, j'entendis un cri dans la rue: je crus reconnaître la voix de
Flor.--Un carrosse passait: un grand carrosse de voyage sans armoiries.
Les stores en étaient baissés.--Je m'étais sans doute trompée.
»Mais bien souvent, depuis lors, je me suis mise à la fenêtre, espérant
voir sa fine taille si souple, son pied de fer, effleurant la pointe des
pavés et son oeil noir, brillant derrière son voile de dentelle.
»Je suis folle! Pourquoi Flor serait-elle à Paris?...
»La route passait au-dessus d'un précipice. Au bord même du précipice,
il y avait un enfant qui dormait. Je l'aperçus la première et je priai
Henri, mon ami, d'arrêter la mule; je sautai à terre et j'allai me
mettre à genoux auprès de l'enfant.
»C'était une petite bohémienne de mon âge,--et jolie!...
»Je n'ai jamais rien vu de si mignon que Flor: c'était la grâce, la
finesse, la douce espièglerie.
»Flor doit être maintenant une adorable jeune fille.
»Je ne sais pourquoi j'eus tout de suite envie de l'embrasser. Mon
baiser l'éveilla. Elle me le rendit en souriant. Mais la vue d'Henri
l'effraya.
»--Ne crains rien, lui dis-je.--C'est mon bon ami, mon père chéri qui
t'aimera, puisque déjà je t'aime... Comment t'appelles-tu?
»--Flor... et toi?
»--Aurore...
»Elle reprit son sourire:
»--Le vieux poëte, murmura-t-elle,--celui qui fait nos chansons... parle
souvent des pleurs d'Aurore qui brillent comme des perles au calice de
la fleur... Tu n'as jamais pleuré, toi, je parie; moi, je pleure
souvent.
»Je ne savais ce qu'elle voulait dire avec son vieux poëte.--Henri nous
appelait.--Elle mit la main sur sa poitrine et s'écria tout à coup:
»--Oh! que j'ai faim!
»Et je la vis toute pâle.
»Je la pris dans mes bras. Henri mit pied à terre à son tour. Flor nous
dit qu'elle n'avait pas mangé depuis la veille au matin. Henri avait un
peu de pain qu'il lui donna avec le vin de Xérès qui était au fond de sa
gourde.
«Elle mangea avidement. Quand elle eut bu, elle regarda Henri en face,
puis moi:
«--Vous ne vous ressemblez pas, murmura-t-elle;--pourquoi n'ai-je
personne à aimer, moi?
«Ses lèvres effleurèrent la main d'Henri, tandis qu'elle ajoutait:
--«Merci, seigneur cavalier, vous êtes aussi bon que beau... je vous en
prie, ne me laissez pas la nuit sur le chemin!
«Henri hésitait, les gitanos sont de dangereux et subtils coquins.
L'abandon de cette enfant pouvait être un piége. Mais je fis tant et
j'intercédai si bien, qu'Henri finit par consentir à emmener la petite
bohémienne.
«Nous voilà bien heureux!--au contraire de la pauvre mule, qui avait
maintenant trois fardeaux.
«En route, Flor nous raconta son histoire. Elle appartenait à une troupe
de gitanos qui venaient de Léon et qui allaient, eux aussi, à
Madrid.--La veille, au matin, je ne sais à quel propos, la bande avait
été poursuivie par une escouade de la Sainte-Hermandad. Flor s'était
cachée dans les buissons pendant que ses compagnons fuyaient.
»Une fois l'alerte passée, Flor voulut rejoindre ses compagnons, mais
elle eut beau marcher, elle eut beau courir, elle ne les trouva plus sur
la route. Les passants à qui elle les demandait lui jetaient des
pierres. De bons chrétiens, parce qu'elle n'était point baptisée, lui
enlevèrent ses pendants d'oreilles en cuivre argenté et un collier de
fausses perles.
»La nuit vint. Flor la passa dans une meule. Qui dort dîne,
heureusement, car la pauvre petite Flor n'avait point dîné.
»Le lendemain, elle marcha tout le jour sans rien mettre sous sa dent.
Les chiens des quinterias aboyaient derrière elle, et les petits enfants
lui envoyaient leurs huées.--De temps en temps, elle trouvait sur la
route l'empreinte conservée d'une sandale égyptienne: cela la
soutenait.
»Les gitanos en campagne ont généralement un lieu de halte et de
rendez-vous avant le but du voyage. Flor savait où retrouver les
siens,--mais bien loin, bien loin, dans une gorge du mont Baladron,
situé en face de l'Escurial, à dix ou douze lieues de Madrid.
»C'était notre route. J'obtins de mon ami Henri qu'il conduirait la
petite Flor jusque-là.
»Elle eut place auprès de moi sur ma paille à l'hôtellerie; elle eut
part de la splendide _marmite-pourrie_ qui nous fut servie pour notre
souper.
»Ces ollas-podridas de la Castille sont des mets qu'on se procure
difficilement dans le reste de l'Europe: il faut, pour les faire, un
jarret de porc, un peu de cuir de boeuf, la moitié de la corne d'une
chèvre morte de maladie, des tiges de choux, des épluchures de raves,
une souris de terre et un boisseau et demi de gousses d'ail.--Tels
furent du moins les ingrédients que nous reconnûmes dans notre fameuse
_marmite-pourrie_ du bourg de San-Lucar, entre Pesquera et Ségovie,
dans l'une des plus somptueuses auberges qui se puissent trouver dans
les États du roi d'Espagne.
»A dater du moment où la jolie petite Flor fut notre compagne, la route
devint moins monotone. Elle était gaie presque autant que moi, et bien
plus avisée. Elle savait danser, elle savait chanter. Elle nous amusait
en nous racontant les tours pendables de ses frères les gitanos.
»Nous lui demandâmes quel dieu ils adoraient; elle nous répondit: Une
cruche.
»Mais à Zamora, dans le pays de Léon, elle avait rencontré un bon frère
de la Miséricorde qui lui avait dit les grandeurs du Dieu des chrétiens.
Flor désirait le baptême.
»Elle fut huit jours entiers avec nous: le temps d'aller de San-Lucar de
Castille au mont Baladron.
»Quand nous arrivâmes en vue de cette montagne sombre et rocheuse, où je
devais me séparer de ma petite Flor, je devins triste: je ne savais pas
que c'était un pressentiment.
»J'étais habituée à Flor; nous allions depuis huit jours, assises sur la
même mule, nous tenant l'une à l'autre, et babillant tout le long du
chemin. Elle m'aimait bien; moi, je la regardais comme ma soeur.
»Il faisait chaud. Le ciel avait été couvert tout le jour; l'air pesait
comme aux approches d'un orage. Dès le bas de la montagne, de larges
gouttes de pluie commencèrent à tomber. Henri nous donna son manteau
pour nous envelopper toutes deux et nous continuâmes de grimper,
pressant notre mule paresseuse sous une torrentielle averse.
»Flor nous avait promis l'hospitalité la plus cordiale au nom de ses
frères. Une ondée n'était pas faite pour effrayer mon ami Henri, et nous
deux, Flor et moi, nous étions d'humeur à narguer la plus terrible
tempête sous l'abri flottant qui nous unissait.
»Les nuées couraient, roulant les unes sur les autres et laissant
parfois entre elles des déchirures où apparaissait le bleu profond du
ciel. La ligne de l'horizon, vers le couchant, semblait un chaos
empourpré. C'était la seule lumière qui restât au ciel. Elle teignait
tous les objets en rouge. La route grimpait en spirale une rampe roide
et pierreuse. Les rafales étaient si fortes que nos mules tremblaient
sur leurs jambes.
»--C'est drôle, m'écriai-je, comme cette lumière fait voir toute sorte
d'objets... Là-bas, à la crête de ce rocher, j'ai cru apercevoir deux
hommes taillés dans la pierre.
»Henri regarda vivement de ce côté.
»--Je ne vois rien, dit-il.
»--Ils n'y sont plus..., prononça Flor à voix basse...
»--Il y avait donc réellement deux hommes? demanda Henri.
»Je sentis venir en moi une vague terreur que la réponse de Flor
augmenta.
»--Non pas deux, répliqua-t-elle, mais dix pour le moins.
»--Armés?
»--Armés.
»--Ce ne sont pas tes frères?
»--Non, certes.
»--Et nous guettent-ils depuis longtemps?
»--Depuis hier matin, ils rôdent autour de nous.»
IV
--Où Flor emploie un charme.--
«Henri regardait Flor avec défiance; moi-même, je ne pus me défendre
d'un soupçon. Pourquoi ne nous avait-elle pas prévenus?
»--J'ai cru d'abord que c'étaient des voyageurs comme vous, dit-elle,
répondant d'elle-même et d'avance à notre pensée; ils suivaient le vieux
sentier vers l'ouest; nos hidalgos font presque tous ainsi. Il n'y a
guère que le menu peuple à fréquenter les routes nouvelles... C'est
seulement depuis notre entrée dans la montagne que leurs mouvements me
sont devenus suspects... Je ne vous ai point avertis parce qu'ils sont
en avant de nous désormais, et engagés dans une voie où nous ne pouvons
plus les rencontrer.
»Elle nous expliqua que la vieille route, abandonnée à cause de ses
difficultés, passait du côté nord du Baladron, tandis que la nôtre
tournait de plus en plus vers le sud, à mesure qu'on approchait des
gorges; les deux routes se réunissaient à un passage unique, appelé el
Paso de los Rapadores, bien au delà du campement des bohémiens.
»Par le fait, en avançant dans l'intérieur de la montagne, nous
n'aperçûmes plus ces fantastiques silhouettes, découpant leurs profils
sur le ciel écarlate.
»Les roches étaient désertes aussi loin que l'oeil pouvait se porter.
On n'apercevait d'autres mouvements que le frémissement des hêtres
agités par la rafale.
»La nuit tomba. Nous ne songions plus à nos rôdeurs inconnus. D'énormes
ravins et des défilés infranchissables les séparaient de nous
maintenant. Toute notre attention était pour notre mule, dont le pied
sûr avait grand'peine à surmonter les obstacles du chemin.
»Il était nuit close, quand un cri de joie de Flor annonça la fin de nos
peines. Nous avions devant les yeux un grand et magnifique spectacle.
»Depuis quelques minutes, nous marchions entre deux hautes rampes qui
nous cachaient l'horizon et le ciel. On aurait dit deux gigantesques
remparts.--L'averse avait cessé. Le vent du nord-ouest, chassant devant
soi les nuées, balayait le firmament, toujours plus étincelant après
l'orage. La lune épandait à flots sa blanche lumière.
»Au sortir du défilé, nous nous trouvâmes en face d'une sorte de vallée
circulaire, entourée de pics dentelés, où croissaient encore çà et là
quelques bouquets de pins de montagne: c'était la Taza del Diablillo (la
tasse du diablotin), point central du mont Baladron, dont les plus hauts
sommets sont jetés de côté et penchent vers l'Escurial.
»La Taza del Diablillo nous apparaissait en ce moment comme un gouffre
sans fond. Les rayons de la lune, qui éclairaient vivement le tour de la
tasse et ses dentelures, laissaient le vallon dans l'ombre et lui
donnaient une effrayante profondeur.
»Juste vis-à-vis de nous s'ouvrait une gorge pareille à celle que nous
quittions, de telle sorte que l'une continuait l'autre, et que la
Tasse, située entre deux, était évidemment le produit de quelque grande
convulsion du sol.
»Un grand feu s'allumait à l'entrée de cette deuxième gorge. Autour du
feu, des hommes et des femmes étaient assis.
»Leurs figures maigres et vigoureusement accentuées se rougissaient aux
lueurs du brasier, ainsi que les saillies des rocs voisins,--tandis que,
tout près de là, les reflets blafards de la lune glissaient sur les
rampes mouillées.
»A peine sortions-nous du défilé, que notre présence fut signalée. Ces
sauvages ont une finesse de sens qui nous est inconnue.--On ne cessa
point de boire, de fumer et de causer autour du feu, mais deux
éclaireurs se jetèrent rapidement à droite et à gauche. L'instant
d'après, Flor nous les montra, rampant vers nous dans la vallée.
»Elle poussa un cri particulier. Les éclaireurs s'arrêtèrent.
»A un second cri, ils rebroussèrent chemin et vinrent paisiblement
reprendre leur place au devant du brasier.
»C'était loin de nous encore, ce brasier.--Au premier moment, j'avais
cru apercevoir des ombres noires derrière le cercle pailleté des
gitanos, mais j'étais en garde désormais contre les illusions de la
montagne. Je me tus et en approchant, je ne vis plus rien.
»Plût à Dieu que j'eusse parlé!
»Nous étions à peu près au milieu de la vallée, lorsqu'un grand gaillard
à face basanée se dressa au devant du bûcher, tenant à la main une
escopette d'une longueur démesurée. Il cria en langue orientale une
sorte de qui vive, et Flor lui répondit dans la même langue.
»--Soyez les bienvenus! dit l'homme à l'escopette;--nous vous donnerons
le pain et le sel, puisque notre soeur vous amène.
»Ceci était pour nous.
»Les gitanos d'Espagne, et généralement toutes les bandes qui vivent en
dehors de la loi dans les différents royaumes de l'Europe jouissent
d'une réputation méritée sous le rapport de l'hospitalité. Le plus
sanguinaire brigand respecte son hôte; ceci même en Italie, où les
brigands ne sont pas des lions, mais des hyènes.
»Une fois promis le sel et l'eau, nous n'avions plus rien à craindre,
selon la commune croyance.
»Nous approchâmes sans défiance. On nous fit bon accueil.--Flor baisa
le genou du chef, qui lui imposa les mains fort solennellement.
»Après quoi, ce même chef fit verser du brandevin dans une coupe de bois
sculpté, et le présenta à Henri en grande cérémonie.
»Henri but.--Le cercle se reforma autour du foyer.
»Une gitana vint chanter et danser à l'intérieur du cercle, se jouant
avec la flamme et faisant voltiger son écharpe au-dessus du brasier.
»Quelques minutes s'écoulèrent,--puis la voix d'Henri s'éleva, rauque et
changée:
»--Coquins! s'écria-t-il,--qu'avez-vous mis dans ce breuvage?
»Il voulut se lever, mais ses jambes chancelèrent, et il tomba
lourdement sur le sol.
»Je sentis que mon coeur ne battait plus.
»Henri était à terre et luttait contre un engourdissement qui garrottait
chacun de ses muscles.
»Ses paupières alourdies allaient se fermer.
»Les gitanos riaient silencieusement autour du feu.--Derrière eux, je
vis surgir de grandes formes sombres: cinq ou six hommes enveloppés dans
leurs manteaux et dont les visages disparaissaient complétement sous
les larges bords de leurs feutres.
»Ceux-là n'étaient pas des bohémiens.
»Quand mon ami Henri cessa de lutter, je le crus mort. Je demandai à
Dieu ardemment de mourir.
»Un des hommes à manteaux jeta une lourde bourse au milieu du cercle.
»--Finissez-en, et vous aurez le double! dit-il.
»Je ne reconnus point la voix de cet homme.
»Le chef des bohémiens répondit:
»--Il faut le temps et la distance... douze heures et douze milles... la
mort ne peut être donnée ni au même lieu ni le même jour que
l'hospitalité.
»--Momeries que tout cela! fit l'homme en haussant les épaules;--en
besogne! ou laissez-nous faire!
»En même temps, il s'avança vers Henri gisant sur la terre. Le bohémien
se mit au-devant de lui.
--Tant que douze heures ne seront pas écoulées, prononça-t-il
résolûment,--tant que douze milles ne seront pas franchis, nous
défendrons notre hôte, fût-ce contre le roi!
»Singulière foi! étrange honneur! Tous les gitanos se rangèrent autour
d'Henri.
»J'entendis Flor qui murmurait à mon oreille:
»--Je vous sauverai tous deux, ou je mourrai!.......
»......... C'était vers le milieu de la nuit. On m'avait couchée sur un
sac de toile plein de mousse desséchée, dans la tente du chef, qui
dormait non loin de moi.
»Il avait auprès de lui son escopette d'un côté, son cimeterre de
l'autre.
»Je voyais, à la lueur de la lampe allumée, ses yeux, dont les paupières
demi ouvertes semblaient avoir des regards, même dans le sommeil.
»Aux pieds du chef, un gitano était blotti comme un chien et ronflait.
»J'ignorais où l'on avait mis mon ami Henri, et Dieu sait que je n'avais
garde de fermer les yeux!
»J'étais sous la surveillance d'une vieille bohémienne, faisant près de
moi l'office de geôlière. Elle s'était couchée en travers, la tête sur
mon épaule, et, par surcroît de précaution, elle tenait en dormant ma
main droite entre les siennes.
»Ce n'était pas tout. Au dehors, j'entendais le pas régulier de deux
sentinelles.
»L'horloge à sable marquait une heure après minuit, lorsque j'entendis
un bruit léger vers l'entrée de la tente.
»Je me tournai pour voir. Ce simple mouvement fit ouvrir les yeux de ma
duègne noire. Elle s'éveilla à demi en grondant.
»Je ne vis rien, et le bruit cessa.
»Seulement, je n'entendis bientôt plus qu'un seul pas de sentinelle.--Au
bout d'un quart d'heure, l'autre sentinelle cessa aussi de se promener.
»Un silence complet régnait autour de la tente.
»Je vis la toile osciller entre deux piquets,--puis se soulever
lentement,--puis un visage espiègle et souriant apparaître.
»C'était Flor.--Elle me fit un petit signe de tête,--elle n'avait pas
peur.
»Son corps souple et fluet passa après sa tête.--Quand elle se mit sur
ses pieds, ses beaux yeux noirs triomphaient.
»--Le plus fort est fait! prononça-t-elle des lèvres seulement.
»Je n'avais pu retenir un léger mouvement de surprise, et ma duègne
s'était encore éveillée.
»Flor resta deux ou trois minutes immobile, un doigt sur la bouche.
»La duègne était rendormie.--Je pensais:
»--Il faudrait être fée pour dégager mon épaule et ma main!
»J'avais bien raison.--Mais ma petite Flor était fée.
»Elle fit un pas bien doucement, puis deux. Elle ne venait point à moi,
elle allait vers la natte où dormait le chef, entre son sabre et son
escopette.
»Elle se plaça devant lui et le regarda un instant fixement. La
respiration du chef devint plus tranquille.--Flor se pencha sur lui, au
bout de quelques secondes, et appuya légèrement l'index et le pouce
contre ses tempes.--Les paupières du chef se fermèrent.
»Elle me regarda, et ses yeux petillaient comme deux gerbes
d'étincelles.
»--Et d'un! fit-elle.
»Le gitano ronflait toujours, la tête sur ses genoux.
»Elle lui posa la main sur le front, tandis que son regard impérieux le
couvrait.--Peu à peu, les jambes du gitano s'allongèrent et sa tête
renversée alla toucher le sol.--Vous eussiez dit un mort.
»J'ai vu cela, ma mère, je l'ai vu de mes yeux, et j'étais bien
éveillée puisque je craignais pour la vie de mon ami Henri!
»Flor riait, le charmant petit démon!
»--Et de deux! dit-elle.
»Restait ma terrible duègne.--Flor prit avec elle plus de précautions.
»Elle s'approcha lentement, lentement, la couvrant du regard comme le
serpent qui veut fasciner l'oiseau. Quand elle fut à portée, elle
étendit une seule main qu'elle tint suspendue à la hauteur des yeux de
l'Égyptienne.--Je sentais celle-ci tressaillir intérieurement.
»A ce moment, elle fit effort pour se dresser. Flor dit:
»--Je ne veux pas!
»La vieille poussa un grand soupir.
»La main de Flor descendit lentement du front à l'estomac et s'y
arrêta.--Un de ses doigts faisait la pointe et semblait émettre je ne
sais quel fluide mystérieux.
»Je sentais, moi-même, à travers le corps de la duègne l'influence
étrange de ce fluide.--Mes paupières voulaient se fermer.
«--Reste éveillée! me commanda Flor avec un coup d'oeil de reine.
»Les ombres qui voltigeaient déjà autour de mes yeux disparurent.
»Mais je croyais rêver.
»La main de Flor se releva, glissa une seconde fois au-dessus du front
de la vieille bohémienne, et revint pointer entre ses deux yeux. Tout
son corps s'affaissa. Je la sentis plus lourde.
»Flor était droite, grave, impérieuse. Sa main descendit encore pour se
relever de nouveau. Au bout de deux ou trois minutes, elle se rapprocha
et fit comme un mouvement de brusque aspersion au-dessus du crâne de la
vieille.
»Ce crâne était de plomb.
»--Dors-tu, Mabel? demanda-t-elle tout bas.
»--Oui, je dors, répondit la vieille.
»Mon premier mouvement fut de croire à une comédie.
»Avant de regagner le campement, Flor avait pris de mes cheveux et de
ceux d'Henri pour les mettre dans un petit médaillon qu'elle portait au
cou.
»Elle ouvrit le médaillon et plaça les cheveux d'Henri dans la main
inerte de la vieille.
»--Je veux savoir où il est, dit-elle encore.
»La vieille s'agita et gronda.--J'eus crainte de la voir
s'éveiller.--Flor la poussa du pied rudement comme pour me prouver la
profondeur de son sommeil.
»Puis elle répéta:
»--Entends-tu, Mabel! je veux savoir où il est!
»--J'entends, repartit la bohémienne; je le cherche... Quel est donc ce
lieu?... une grotte?... un souterrain?... Il n'y a personne autour de
lui... il est couché... On l'a dépouillé de son manteau... et de son
pourpoint... Ah! s'interrompit-elle frissonnant,--je vois ce que c'est,
c'est une tombe!
»Tous mes pores rendirent une sueur glacée.
»--Il vit, cependant? interrogea Flor.
»--Il vit, répliqua Mabel;--il dort.
»--Et la tombe, où est-elle?
»--Au nord du camp... Voilà six ans qu'on y enterra le vieil Hadji...
L'homme a la tête appuyée contre les os d'Hadji.
»--Je veux aller à cette tombe, dit Flor.
»--Au nord du camp, répéta la vieille femme;--la première fissure entre
les roches... une pierre à soulever, trois marches à descendre.
»--Et comment l'éveiller?
»--Tu as ton poignard...
»--Viens! me dit Flor.
»Et sans prendre aucune précaution, elle rejeta de côté la tête de
Mabel, qui tomba sur le sac de mousse.--La vieille resta là comme une
masse.
»Je vis avec stupéfaction qu'elle avait les yeux grands ouverts...
»....... Nous sortîmes de la tente. Autour du feu qui allait
s'éteignant, il y avait un cercle de gitanos endormis.
»Flor avait pris à la main la lampe, qu'elle couvrait d'un pan de sa
mante.
»Elle me montra une seconde tente au loin, et me dit:
»--C'est là que sont les chrétiens!
»Ceux qui voulaient assassiner Henri, mon pauvre ami.
»Nous allâmes au nord du camp.--Chemin faisant, Flor me fit détacher
trois petits chevaux de la Galice qui paissaient les basses branches des
arbres, retenus à des piquets par leur licou; les gitanos ne se servent
jamais de mules.
»Au bout de quelques pas, nous trouvâmes la fissure entre deux roches.
Nous nous y engageâmes. Trois degrés taillés dans le granit
descendaient à l'entrée d'un caveau, fermé par une grosse pierre, que
nos efforts réunis firent tourner.
»Derrière la pierre, la lueur de la lampe nous montra Henri à demi
dépouillé, plongé dans un sommeil de mort, et couché sur la terre
humide, la tête appuyée contre un squelette humain.
»Je m'élançai; j'entourai de mes bras le cou d'Henri; je
l'appelai.--Rien!
»Flor était derrière nous.
»--Tu l'aimes bien, Aurore, me dit-elle;--tu l'aimeras mieux!
»--Réveille-le! réveille-le! m'écriai-je;--au nom de Dieu! réveille-le!
»Elle prit les deux mains d'Henri après avoir déposé la lampe sur le
sol.
»--Mon charme ne peut rien ici, répondit-elle;--il a bu le psow des
gypsies d'Écosse; il dormira jusqu'à ce que le fer chaud ait touché le
creux de ses mains et la plante de ses pieds.
»--Le fer chaud? répétai-je sans comprendre.
»--Et dépêchons! ajouta Flor,--car maintenant, je risque ma vie tout
autant que vous deux.
»Elle souleva sa basquine, et tira des plis de son jupon, alourdi par
les morceaux de plomb cousus dans l'ourlet, un petit poignard à manche
de corne.
»--Déchausse-le! commanda-t-elle.
»J'obéis machinalement. Henri portait des sandales avec des guêtres de
majo. Ma main tremblait si fort que je ne pouvais délacer les courroies.
»--Vite! vite! répétait Flor.
»Pendant cela, elle faisait rougir la pointe de son petit poignard à la
flamme de la lampe. J'entendis un frémissement court: c'était le
poignard brûlant qui s'enfonçait dans la paume de la main d'Henri. Le
fer, mis au feu de nouveau, perça également le creux de l'autre main.
»Henri ne fit aucun mouvement.
»--A la plante des pieds! s'écria Flor; vite! vite!... il faut les
quatre douleurs à la fois.
»La pointe du poignard sépara encore une fois la flamme de la
lampe.--Flor se prit à chanter un chant dans sa langue inconnue.
»Puis elle piqua les deux pieds d'Henri dont les lèvres se crispèrent.
»--Je lui devais bien cela, disait Flor en guettant son réveil,--le cher
jeune seigneur!... et à toi aussi, ma rieuse Aurore... sans vous, je
serais morte de faim... sans moi, vous n'auriez point pris cette
route... c'est moi qui vous ai attirés dans le piége.
»Le psow des sorciers d'Écosse est fait avec le suc de cette laitue
rousse et frisée que les Espagnols nomment lechuga pequena, jointe à
certaine quantité de tabac distillé et à l'extrait simple de pavot des
champs. C'est un narcotique foudroyant.
»Quant à la manière de mettre fin à ce redoutable sommeil, qui ressemble
à la mort, je vous dis ce que j'ai vu, ma mère. Les piqûres de fer rouge
sans le chant bohème (au dire de ma petite Flor) ne produiraient
absolument aucun résultat.
»De même que dans les contes hongrois que dit si bien ma jolie compagne,
la clef du trésor de Pesth ne saurait point ouvrir la porte de cristal
de roche, si celui qui la porte ne connaît le mot-fée Maramaradno...
»Quand Henri rouvrit les yeux, mes lèvres étaient sur son front. Il
regarda tout autour de lui d'un air égaré. Nous eûmes chacune un sourire
de sa pauvre bouche pâle.--Quand ses yeux tombèrent sur le squelette du
vieil Hadgi, il reprit son air sérieux et froid.
»--Oh! oh! dit-il;--voici donc le compagnon qu'ils m'avaient choisi!...
dans un mois, nous aurions fait la paire!
»--En route! s'écria Flor;--il faut qu'au lever du soleil vous soyez
hors de la montagne.
»Henri était déjà debout.
»Les petits chevaux nous attendaient à l'entrée de la fissure. Flor se
mit en avant comme guide, car elle était déjà venue plusieurs fois en ce
lieu. Nous commençâmes à gravir au clair de la lune les derniers sommets
du Baladron.
»Au soleil levant, nous étions en face de l'Escurial; le soir nous
arrivions dans la capitale des Espagnes.
»Je fus bien heureuse, car il fut convenu que Flor resterait avec nous.
Elle ne pouvait retourner près de ses frères après ce qu'elle avait
fait. Henri me dit:
»--Ma petite Aurore, tu auras une soeur.
»Ceci alla très-bien pendant un mois. Flor avait désiré être instruite
dans la religion chrétienne. Elle fut baptisée au couvent de
l'Incarnation et fit sa première communion avec moi dans la chapelle des
Mineurs. Elle était pieuse à sa façon et de bon coeur, mais les
religieux de l'Incarnation, dont elle dépendait en sa qualité de
convertie, voulaient une autre piété.
»Ma pauvre Flor--ou plutôt Maria de la Santa-Cruz--ne pouvait leur
donner ce qu'elle n'avait point.
»Un beau matin, nous la vîmes avec son ancien costume de gitanita. Henri
se mit à sourire, et lui dit:
»--Gentil oiseau, tu as bien tardé à prendre ta volée!
»Moi je pleurais, ma mère, car je l'aimais, ma chère petite Flor; je
l'aimais de toute mon âme!
»Quand elle m'embrassa, les larmes lui vinrent aux yeux aussi, mais
c'était plus fort qu'elle. La petite sauvage étouffait dans notre
maison. Elle partit en promettant bien de revenir.--Hélas! le soir, je
la vis sur la Plaza-Santa, au milieu d'un groupe de gens du peuple. Elle
dansait au son d'un tambour de basque, avant de dire la bonne aventure
aux passants.
»Nous demeurions au revers de la Calle Real dans une petite rue de
modeste apparence, dont les derrières donnaient sur de vastes et beaux
jardins.
»C'est parce que je suis Française, ma mère, que je ne regrette pas à
Paris le climat enchanté de Madrid.
»Nous ne souffrions plus du besoin. Henri avait pris sa place tout de
suite parmi les premiers ciseleurs de Madrid. Il n'avait pas encore
cette grande renommée qui lui eût permis de faire si facilement sa
fortune, mais les maîtres intelligents appréciaient son habileté.
»Ce fut une période de calme et de bonheur. Flor venait les matins. Nous
causions. Elle regrettait de ne plus être ma compagne, mais quand je lui
proposais de reprendre notre vie d'autrefois, elle se sauvait en riant.
»Une fois, Henri me dit:
»--Aurore, cette enfant n'est pas l'amie qu'il vous faut.
»Je ne sais ce qui eut lieu, mais Flor ne vint plus que de loin en
loin.--Nous étions plus froides en face l'une de l'autre.--Quand Henri,
mon ami, a parlé, c'est mon coeur même qui obéit. Les choses et les
personnes qu'il n'aime plus cessent de me plaire.
»Ma mère, n'est-ce pas ainsi qu'il faut aimer?
»Pauvre petite Flor! si je la voyais, je ne pourrais cependant
m'empêcher de tomber dans ses bras...
»....... Que je vous dise, ma mère, une chose qui précède de bien peu le
départ de mon ami.--Car je devais éprouver bientôt la première grande
douleur de ma vie. Henri allait me quitter, j'allais rester seule et
longtemps, bien longtemps sans le voir.
»Deux ans, bonne mère; deux ans, comprenez-vous cela?--moi qui chaque
matin m'éveillais sous son baiser de père! moi qui n'avais jamais été un
jour entier sans le voir!
»Quand j'y songe, à ces deux années, elles me semblent plus longues que
tout le reste de mon existence.
»Je savais qu'Henri amassait un petit trésor pour entreprendre un
voyage; il devait visiter l'Allemagne et l'Italie. La France seule lui
était fermée et j'ignorais pourquoi.
»Les motifs de ce voyage étaient aussi un secret pour moi.
»Un jour qu'il était parti dès le matin, selon sa coutume, j'entrai chez
lui pour mettre sa chambre en ordre. Son secrétaire était ouvert,--un
secrétaire dont il emportait toujours la clef.
»Sur la tablette du secrétaire, il y avait un paquet de papiers enfermé
dans une enveloppe jaunie par le temps. A cette enveloppe pendaient deux
cachets pareils, portant des armoiries avec un mot latin pour devise:
_Adsum_.
»Mon confesseur, à qui je demandai la signification de ce mot me
répondit: _J'y suis!_
»Vous vous souvenez, ma mère, que quand Henri, mon ami, courut après moi
à Venasque; il prononça ce mot en se ruant sur mes ravisseurs: J'y suis!
j'y suis!
»L'enveloppe portait un troisième sceau qui semblait appartenir à une
chapelle ou à une église.
»J'avais déjà vu ce papier une fois.
»Le jour où nous nous échappâmes de la ferme sur l'Aga, aux environs de
Pampelune, ce fut pour ravoir ce paquet précieux qu'Henri voulut
retourner à la ferme.
»Quand il le trouva intact, sa figure rayonna de joie.
»Auprès du paquet, dont l'enveloppe ne montrait aucune écriture, il y
avait une sorte de liste, écrite récemment.
»Je fis mal. Je la lus... Hélas! ma mère, j'avais tant d'envie de savoir
pourquoi mon ami Henri me quittait.
»La liste ne m'apprit rien que des noms et des demeures. Je ne
connaissais aucun de ces noms.
»C'étaient sans doute ceux des gens qu'Henri devait voir dans son
voyage.
»La liste était ainsi faite:
»1º Le capitaine Lorrain, Naples.
»2º Staupitz, Nuremberg.
»3º Pinto, Turin.
»4º El Matador, Glascow.
»5º Joël de Jugan, Morlaix.
»6º Faënza, Paris.
»7º Saldagne, Paris.
»Puis deux numéros encore, qui n'avaient point de nom au bout;--les numéros
8 et 9.
V
--Où Aurore s'occupe d'un petit marquis.--
«Je veux vous finir tout de suite, ma mère, l'aventure de cette liste.
»Quand Henri revint de son voyage après deux ans, je revis la liste.
Bien des noms y étaient effacés, sans doute les noms de ceux qu'il avait
pu joindre.
»Par contre, il y avait deux noms nouveaux qui remplissaient les blancs.
»Le capitaine Lorrain était effacé, le nº 1.--Le nº 2, Staupitz, avait
une large barre. Pinto aussi, el Matador aussi; Joël de Jugan de même.
»Les cinq barres étaient à l'encre rouge.
»Faënza et Saldagne restaient intacts.
»Le nº 8 portait le nom de Peyrolles, le nº 9 celui de Gonzague,--tous
deux à Paris...
»............ Je fus deux ans sans le voir, ma mère. Que fit-il pendant
ces deux années et pourquoi sa conduite fut-elle toujours un mystère
pour moi?
»Deux siècles! deux longs siècles! Je ne sais pas comment j'ai fait pour
vivre tant de jours sans mon ami. Si l'on me séparait de lui maintenant,
je suis bien sûre que je mourrais.