que pour tomber sous l’hégémonie anglaise. Rien ne permet d’espérer que
la seconde soit moins dure que la première.
On reprochait jadis à l’Allemagne d’essayer de justifier ses désirs
d’hégémonie en affirmant avoir reçu du ciel la mission de civiliser le
monde. Dans un discours prononcé à Sheffield, M. Lloyd George assurait à
son tour que «la Providence a donné à la race anglaise la mission de
civiliser une partie de l’univers».
Il est regrettable que le célèbre ministre n’ait pas révélé par quelles
voies mystérieuses il avait appris que Dieu accordait à l’Angleterre la
mission d’abord attribuée à l’Allemagne.
Actuellement, les peuples suivent une marche absolument contraire aux
idées formulées pendant les conférences de la paix. Nous voyons naître,
en effet, dans les diverses parties du monde, deux ou trois centres
d’hégémonie dont la formation et l’évolution semblent régies par la loi
psychologique suivante:
_Toute nation qui grandit tend à l’hégémonie, puis à la destruction des
États rivaux dès qu’elle est devenue la plus forte._
En réalité, la principale cause de la dernière guerre fut une rivalité
entre l’Allemagne et l’Angleterre pour la conquête de l’hégémonie en
Europe. C’était avec l’Angleterre et non avec la France que l’empereur
d’Allemagne rêvait la guerre.
* * * * *
Un peuple qui vise à la domination de l’univers voit bientôt se dresser
contre lui des peuples aspirant, eux aussi, à l’hégémonie. On le voit de
plus en plus aujourd’hui. Parallèlement à l’impérialisme anglais, croît
très vite l’impérialisme des États-Unis qui rêvent déjà l’hégémonie sur
l’Asie malgré l’opposition certaine de l’Angleterre et du Japon.
Aussi se hâtent-ils de constituer une flotte de guerre destinée à tenir
tête au Japon qui, après avoir pris à la Chine le Chantoung, avec ses 30
millions d’habitants, cherche également à étendre sa domination sur la
Sibérie orientale, la Mongolie, la Chine du Nord et les Philippines.
§ 2.--La lutte pour l’existence en Extrême-Orient
Les luttes pour l’hégémonie en Europe furent surtout causées par
l’ambition et auraient pu à la rigueur être évitées. Celle que nous
voyons naître en Extrême-Orient constitue pour le Japon, en raison de
l’excès grandissant chaque jour de sa population, une lutte nécessaire
pour l’existence, que les discours de tous les congrès ne sauraient
empêcher.
Cette perspective constitue un des éléments essentiels de la question
dite du Pacifique. Elle inquiète fort les États-Unis puisque leur avenir
en dépend.
Possédant, comme d’ailleurs tous les peuples de l’univers, une foi
mystique dans les congrès, ils convoquèrent, pour résoudre le problème,
une conférence à Washington. Le prétexte mis en avant fut la question
des armements. Mais ce n’était nullement, en réalité, cet accessoire
sujet qui préoccupait les esprits.
Le problème du Pacifique, malgré toutes les périphrases dont les
orateurs l’enveloppèrent, consistait à trouver les moyens d’empêcher les
Japonais de dominer l’Asie et surtout d’envoyer leurs immigrants aux
États-Unis. Ne se mélangeant pas aux autres races, se multipliant avec
une extrême rapidité, et travaillant à bien meilleur compte que les
blancs, ils feraient à ces dernier une concurrence désastreuse.
Or, il se trouve que contrairement aux intérêts américains l’immigration
est pour les Japonais une nécessité fatale. Ils ont tous les ans un
excédent énorme d’habitants qui, ne trouvant plus de place sur leur
propre sol et ne pouvant être expédiés en Chine déjà trop peuplée,
voudraient envahir les États-Unis et les colonies anglaises.
Des lois draconiennes ont rendu jusqu’ici cet envahissement difficile.
Les Japonais subirent ces lois, tant qu’ils n’étaient pas les plus
forts. Mais maintenant?
La Grande-Bretagne, qui avait un traité d’alliance avec le Japon et que
la distance met à l’abri des invasions, ne verrait aucun inconvénient à
l’expansion de la race jaune mais il en est tout autrement de ses
Dominions: Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, etc. qui
partagent absolument les sentiments des États-Unis et ne veulent à aucun
prix accepter une immigration jaune.
Leurs représentants se sont déjà catégoriquement prononcés sur ce point.
«Parmi les droits des pays que nous représentons, a dit le premier
ministre de l’Australie, se trouve celui de choisir leurs nationaux, et,
par conséquent, d’éliminer les étrangers qui ne conviendraient pas.»
Le Japon actuel acceptera-t-il longtemps l’humiliante interdiction à
laquelle il a dû jusqu’ici se soumettre tout en protestant? La force
seule pourrait l’y contraindre.
Or, le faible Japon de jadis est devenu une grande puissance traitant
d’égale avec les plus redoutées. Il possède une flotte bientôt aussi
importante que celle de l’Angleterre et qui, pendant la guerre, fit la
police du Pacifique et rendit de grands services aux Alliés. Son
représentant à Paris figura au Conseil Suprême qui dicta la paix.
L’ancien petit Japon est politiquement considérable aujourd’hui. Sans
parler de sa conquête économique de la Chine, il s’est annexé le
Chantoung, pays aussi étendu que la France, puis la Mandchourie, et
bientôt sans doute, la Sibérie, le lac Baïkal et Vladivostok, régions
riches en charbon et en pétrole. Aujourd’hui le Japon est le vrai maître
de l’Asie.
* * * * *
Il y a longtemps que, dans un grand ouvrage consacré à l’Orient, je
prédisais le conflit fatal de la race blanche et de la race jaune.
Cette heure semble venue. Si les États-Unis ont actuellement la
possibilité de se défendre contre l’invasion japonaise, c’est parce
qu’ils furent obligés, pour venir au secours des alliés, de se
constituer une armée et une flotte.
Grâce à ces armements et à l’appui moral des Dominions anglais,
l’Amérique résiste à la pression japonaise. Mais cette pression grandit
et elle voudrait trouver les moyens d’éviter une lutte qui serait
évidemment beaucoup plus colossale et plus meurtrière que les
précédentes. Ce serait la grande guerre des races. L’Inde, l’Égypte, la
Chine y entreraient nécessairement à côté du Japon, afin de ne plus
subir la suprématie des blancs.
On peut considérer comme très juste cette réflexion récente du premier
ministre de l’Australie: «La scène des grands événements mondiaux va
passer du continent européen aux eaux du Pacifique.»
Le Congrès de Washington réussit à reculer un peu l’échéance du grand
conflit entre l’Amérique et l’Asie.
Cette échéance semblant inévitable, les gouvernants des États-Unis
seront obligés de s’orienter vers une des branches du dilemme suivant:
Ou accepter l’invasion des jaunes, qui, en raison de leur inlassable
fécondité, finiraient par transformer les États-Unis en colonies
japonaises. Ou s’opposer au moyen d’une guerre à l’invasion.
Cette guerre colossale, dont chaque jour grandit la menace, n’aura plus,
comme les anciens conflits, des ambitions, des rivalités dynastiques et
des haines pour causes. Elle sera comparable à ces formidables luttes
pour la vie qui, au cours des âges géologiques, présidèrent à la
destruction et à la transformation des espèces.
Si le Congrès de Washington eut des résultats politiques médiocres, il
servit du moins à démontrer une fois encore que, malgré les rêveries des
pacifistes, la vie des peuples reste dominée par des lois naturelles que
tous les progrès des civilisations demeurent impuissants à faire
disparaître.
CHAPITRE III
LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ
Le plus important des problèmes actuels, est évidemment celui de la
sécurité. Les alliés ayant abandonné de plus en plus la France, elle est
restée seule devant un ennemi obsédé par l’idée de revanche. Comment
assurer sa sécurité.
Ces moyens sont peu nombreux. Il n’en est même en réalité qu’un seul
reconnu efficace: l’occupation des villes bordant le Rhin. Dès qu’elles
seraient abandonnées la tentative de revanche serait prochaine. Tous nos
grands chefs militaires sont d’accord sur ce point.
L’avenir est écrit dans le présent. C’est pourquoi il ne faut jamais
oublier ce qui nous attend si les Allemands envahissaient de nouveau le
sol français.
La _New York Tribune_ du 14 février 1923 rappelait leurs procédés en
France et en Belgique:
«Ils commençaient par dépouiller les habitants, puis les forçaient à
travailler et les déportaient comme esclaves en Allemagne. Ils
volaient les machines, les meubles, les tableaux, incendiaient
maisons, bibliothèques, églises, détruisaient le sol, emprisonnaient
et tuaient en masse.
«Il doit rester beaucoup de témoins des rapines de Louvain et de
Malines, de ces spécialistes du vol, agents de Bissing en Belgique, de
ces ingénieurs et techniciens impitoyables qui surent si bien faire du
nord de la France un désert pendant la retraite vers la ligne
Hindenburg.»
Au cas d’une revanche germanique, ces méthodes se répéteraient sûrement.
Aucune illusion sur ce point n’est possible. Une nouvelle agression
allemande entraînerait la ruine totale de la France.
Les projets de l’Allemagne sont toujours ceux que formulait dans les
termes suivants un ministre de la Guerre prussien, le général de
Schellendorf.
«Entre la France et l’Allemagne, il ne peut s’agir que d’un duel à
mort.
La question ne se résoudra que par la ruine de l’un de ces deux
antagonistes. Nous annexerons le Danemark, la Hollande, la Suisse, la
Livonie, Trieste et Venise, et le Nord de la France, de la Somme à la
Loire.»
Ces ambitions--que défendaient depuis longtemps historiens et
professeurs germaniques--renaîtraient infailliblement le jour où la
France aurait renoncé aux seules garanties de paix sérieuses possédées
aujourd’hui, c’est-à-dire l’occupation du Rhin. Inutile de s’illusionner
sur ce point.
Le professeur Blondel rappelle à ce propos ce qu’a écrit Edouard Meyer,
un des maîtres les plus réputés de l’Université de Berlin. «Il faut que
nous mettions dans l’esprit de la jeunesse que la guerre qui ne nous a
pas donné ce que nous espérions, sera nécessairement suivie un jour ou
l’autre d’une série de guerres jusqu’à ce que le peuple allemand, ce
peuple prédestiné, arrive dans le monde à la situation à laquelle il a
droit.»
Cette idée inspire la plupart des professeurs des universités. «Une
nouvelle guerre, disait il y a quelques mois au professeur Blondel le
doyen de la Faculté de droit de Berlin, est inévitable... Nous
retrouverons demain la situation que nous avions hier.»
* * * * *
Ces notions devraient être constamment présentes à l’esprit, car elles
contiennent autant d’avenir que de passé. On les oublie cependant d’une
prodigieuse façon. Il règne dans certains bureaux ministériels un
pacifisme borné conduisant à vouloir créer l’oubli du passé, dans
l’espoir, sans doute, de calmer les fureurs germaniques.
Comme exemple de cette inconcevable aberration, on peut citer la
singulière histoire récemment arrivée à l’auteur d’un livre ayant pour
titre: _Si les Allemands avaient gagné la Guerre_. L’écrivain y exposait
leurs desseins d’après les publications germaniques les plus réputées.
L’ouvrage avait obtenu d’illustres approbations, notamment celle du
maréchal Lyautey.
Ne soupçonnant pas la mentalité à laquelle je viens de faire allusion,
l’auteur envoya gratuitement trois cents exemplaires de son livre au
bureau compétent du ministère de l’Instruction Publique pour qu’ils
fussent distribués dans les bibliothèques municipales.
Contrairement à toute vraisemblance, l’ouvrage, dont l’utilité était
évidente, fut catégoriquement refusé, en raison, disait la lettre de
refus, «du ton énergique de l’ouvrage, si justifié qu’il puisse être».
Voilà où en est notre œuvre de propagande défensive! Elle se heurte à la
lourde opposition d’obscurs bureaucrates dont l’aveuglement dépasse
vraiment trop les limites permises.
* * * * *
Pendant que s’agitent, dans la Ruhr, les futures destinées de la France
et aussi de l’Europe, les braves juristes de la Société des Nations
prononcent des discours humanitaires auxquels ne croient ni les orateurs
qui les prononcent ni les personnes qui les entendent.
Ces discours sont, du reste, enveloppés d’un nuage épais d’ennui. C’est
pourquoi, sans doute, il m’arriva, certain soir, de m’endormir en les
lisant. Je m’endormis et je rêvai.
Les hasards de mon rêve m’avaient transporté dans ces champs élyséens
que le paganisme réservait aux ombres d’illustres personnages.
Le premier que je rencontrai fut le fondateur de l’unité allemande,
prince de Bismarck. Mettant la main sur l’ombre de son sabre, il
m’apostropha avec violence.
«Ne te vante pas trop de ton triomphe, fils maudit d’une race abhorrée.
Ton pays possède, heureusement pour nous, un nombre suffisant de
socialistes, de communistes et de philanthropes stupides pour que notre
revanche soit certaine. Ce jour-là, mes successeurs ne répéteront pas la
faute commise en 1875. Voyant alors la France renaître, je voulais
l’écraser définitivement en m’emparant de ses plus riches provinces et
lui imposant des conditions qui l’eussent ruinée pour un siècle. J’eus
l’immense tort d’écouter les remontrances de souverains qui d’ailleurs
n’auraient jamais pris les armes pour défendre la France. Comment ai-je
pu commettre une telle faute?»
Offusqué par ces propos discourtois, je m’éloignai et me dirigeai vers
un groupe où il me semblait distinguer l’ombre du bon La Fontaine.
C’était bien lui, en effet. Il récitait à des auditeurs charmés une
fable que j’ai retenue et que voici:
LE TIGRE ET LE CHASSEUR
Certain tigre, réputé pour sa férocité, rencontre, au coin d’un bois, un
chasseur armé d’une solide carabine. Au moment où le chasseur mettait le
tigre en joue, ce dernier, posant une timide patte sur son cœur,
s’écria:
--Arrête, chasseur! Les philanthropes viennent de proclamer que tous les
êtres sont frères. Depuis longtemps, d’ailleurs, le tigre était l’ami de
l’homme, dont il protégeait les prairies contre la gourmandise des
méchants moutons. Les capitalistes seuls ont dressé l’homme contre le
tigre. Unissons-nous, mon frère, comme le réclament les apôtres du
désarmement, et nous jouirons d’un bonheur universel. Jette ton arme. Je
rognerai aussitôt mes griffes.
Impressionné par cette harangue, le chasseur abaissa sa carabine, sans
cependant la quitter. Devant ce demi-succès, le tigre continua ses
adjurations et devint si persuasif que le chasseur lança son arme au
loin. Interrompant alors brusquement ses philanthropiques propos, le
tigre se précipita sur le chasseur et le dévora. Regardant ensuite, avec
mépris, les restes de sa victime, il murmura:
L’imbécile!
Ce fut la seule oraison funèbre du trop sensible chasseur. En
méritait-il une autre?
Je me réveillai et, revenu sur terre, j’entrepris la lecture de quelques
journaux anglais. Ils conseillaient charitablement à la France
d’abandonner la Ruhr et de renoncer à des demandes de réparations,
gênantes pour le commerce anglais. C’est le conseil que M. Lloyd George
donne depuis longtemps à des alliés trop soumis à ses impérieuses
suggestions.
L’occupation d’une portion du territoire ennemi est évidemment une
opération coûteuse et désagréable. Il suffit de lire les articles
consacrés par les Allemands à leurs projets de revanche pour comprendre
à quel point elle était nécessaire.
Pendant longtemps la France et la Belgique n’auront pas d’autres moyens
de se préserver de nouvelles invasions. Il reste impossible d’entrevoir
une autre solution avant le jour où les idées barbares qui continuent à
gouverner les peuples seront entièrement transformées.
CHAPITRE IV
LES FORMES FUTURES DES GUERRES ET LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT
L’obsédant problème du désarmement de l’Allemagne et des divers pays
absorbe toujours l’attention de tous les gouvernements.
L’Allemagne reste si dangereuse qu’aucune nation n’ose réduire ses
armées, bien qu’elles soient toutes écrasées sous le poids de ruineux
budgets.
Alors que tous les peuples aspirent à la paix d’invincibles nécessités
les condamnent à augmenter leurs armes.
Moins que toute autre, la France ne peut songer à désarmer. Elle ne
l’aurait pu que si l’Angleterre et l’Amérique s’étaient engagées, comme
le demandèrent inutilement nos gouvernants, à la soutenir en cas d’une
nouvelle agression de l’Allemagne. Le simple effet moral de cette
alliance eût suffi.
Ce projet ayant échoué, la France reste à peu près seule devant un
ennemi séculaire qui ne dissimule pas son intense désir de revanche.
Jamais, d’ailleurs, l’Europe n’a été plus menacée de guerres
qu’aujourd’hui. L’absurde dépeçage de l’Autriche et de la Turquie en
petits États rivaux crée entre eux, je le répète, un régime de conflits
permanents.
Tchéco-Slovaques, Roumains, Polonais, Hongrois, Serbes, Turcs, Grecs,
etc., sont déjà en lutte ou prêts à y entrer.
* * * * *
Les démocraties héritières des monarchies militaires de l’Allemagne
seront-elles moins belliqueuses que ces dernières? La psychologie et
l’histoire ne permettent pas de l’espérer. Un des conseillers les plus
réputés du nouveau président des États-Unis, le docteur Butler, a
justement fait remarquer que dans l’ancienne Grèce, quand le peuple
était appelé à voter la paix ou la guerre, il votait toujours pour la
guerre. C’est, suivant l’auteur, une conséquence des lois régissant la
psychologie des foules, et il ajoute:
«_L’aphorisme: «Ce sont les gouvernements qui forcent les peuples à la
guerre malgré leur volonté», ne tient pas une minute devant la réalité
des faits. Nous pouvons être assurés que si, pendant la dernière semaine
de juillet 1914, les peuples d’Allemagne et d’Autriche avaient été
consultés, par voie de _referendum_, sur la guerre ou la paix, ils
auraient voté avec une majorité écrasante pour la guerre._»
* * * * *
L’insistance des Alliés à réclamer le désarmement de l’Allemagne,
c’est-à-dire la destruction des mitrailleuses et des canons qui lui
restent encore, dérive sans doute de cette conviction arrêtée que
l’Allemagne deviendrait inoffensive par la destruction de son matériel
de guerre.
Cette conviction est fort illusoire.
Avec ou sans canons, l’Allemagne se trouve actuellement, d’après
l’opinion de tous les militaires, hors d’état de recommencer
immédiatement la guerre.
Il en sera tout autrement dans quelques années, alors même qu’elle ne
posséderait pas un seul canon.
* * * * *
Cette conclusion résulte des progrès réalisés chaque jour dans
l’armement. Ils conduisent de plus en plus à cette notion fondamentale
que les prochaines luttes des peuples seront surtout des luttes
aériennes, dans lesquelles les frontières, les armées, les canons ne
joueront qu’un faible rôle.
Les résultats atteints aujourd’hui par la fabrication des explosifs sont
tels que leur puissance destructive devient formidable. Il suffira alors
d’avions commerciaux pour transporter des torpilles chargées de ces
explosifs au-dessus des villes afin de les détruire. Capable de tout
anéantir dans un rayon qui dépasse déjà cent mètres, une seule torpille
détruirait une rue entière avec ses habitants.
Le but des nouvelles guerres ne sera plus sans doute d’attaquer des
armées, mais de détruire les grandes villes avec leurs habitants. Ces
nouvelles guerres, beaucoup moins longues que celles du passé, seront
bien autrement meurtrières.
Le futur matériel militaire aura l’avantage d’être peu coûteux,
puisqu’il se composerait simplement d’avions commerciaux transportant
des explosifs et des bombes incendiaires au lieu de marchandises.
* * * * *
Pour montrer au lecteur que les vues précédentes ne sont pas de simples
vues de l’esprit, je suis obligé d’ouvrir une parenthèse.
J’ai déjà rappelé qu’il y a une quinzaine d’années, je fondai avec mon
ami Dastre, professeur à la Sorbonne, un déjeuner hebdomadaire où des
hommes réputés de chaque profession viennent exposer leurs vues sur les
grands problèmes de chaque jour.
Parmi nos convives habituels, figurent d’illustres généraux et des
hommes d’État éminents. Nous avons passé des heures captivantes à
écouter les généraux Mangin et de Maud’huy nous expliquer les péripéties
de la guerre; l’amiral Fournier, l’évolution de la marine; des hommes
politiques comme Briand et Barthou, les grandes questions sociales. Les
personnalités diverses que le Congrès de la Paix amena à Paris:
Venizelos, Take Jonesco, Benès, Bratiano et bien d’autres, sont venues
également nous exposer leurs idées.
Comme président du déjeuner, je choisis les sujets mis en discussion.
Le jour où furent provoqués les avis de nos éminents convives sur le
désarmement de l’Allemagne et sur les prochaines guerres, j’avais reçu
la visite d’un des grands chefs de notre aviation militaire, qui
m’expliqua le rôle capital de l’aviation dans les futurs conflits.
Suivant lui, les grandes armées si coûteuses devenaient inutiles et
seraient avantageusement remplacées par une petite phalange de dix mille
spécialistes dirigeant une flotte d’avions.
Trois généraux assistant, ce matin-là, à notre déjeuner, j’en profitai
pour les prier de donner leur opinion.
Tout en reconnaissant la grande importance de l’aviation, son rôle fut
un peu contesté. Le général Gascouin, commandant l’artillerie du 1er
corps, remarqua qu’étant donné la surface considérable des capitales
actuelles, et l’impossibilité pour les avions de préciser les points de
chute de chaque projectile, on ne pourrait détruire qu’une partie
restreinte des villes attaquées. Le général Mangin fit observer--et ce
fut également l’avis du général de Maud’huy--que les avions étant
relativement peu dangereux pour les troupes, en raison de la mobilité et
de la dissémination des hommes, il serait toujours possible d’envoyer
une armée exercer des représailles sur les villes ennemies. Daniel
Berthelot ajouta que des destructions aussi meurtrières auraient une
répercussion morale dont on ne saurait prévoir les conséquences. Il lui
semblait d’ailleurs évident que, dans les prochains conflits, l’attaque
aurait, au moins au début, une grande supériorité sur la défense.
* * * * *
On arrive facilement, d’après les publications germaniques, à se faire
une idée assez nette de la façon dont les Allemands comprennent une
future guerre. Leurs projets peuvent être synthétisés dans la forme
suivante.
Vers l’an 19..., un lecteur est assis dans un café de Francfort méditant
sur la destinée de l’Allemagne. Tout à coup, la porte s’ouvre et un
porteur de journaux entre en criant: «demandez La Gazette de Francfort».
On y lisait:
«L’heure de la revanche attendue si longtemps a enfin sonné. Londres et
Paris n’existent plus. Édifices et maisons sont détruits, leurs
habitants écrasés ou brûlés vifs. Le petit nombre des survivants errent
dans les campagnes en poussant d’affreux hurlements de désespérés. Ces
nouvelles feront tressaillir d’allégresse tous les cœurs allemands.
«Voici quelques détails sur la préparation de l’opération:
«Les deux mille avions chargés d’explosifs et de bombes incendiaires
envoyés sur Londres et Paris, furent fabriqués dans divers pays, en
Russie notamment, comme avions de commerce. Nos chimistes avaient
découvert le moyen de préparer des explosifs, inoffensifs quand leurs
éléments sont séparés et ne pouvant, par conséquent, attirer
l’attention.
«Ayant projeté, dans un profond secret, la destruction de Londres et de
Paris, il fallait songer à éviter les représailles. Grâce à notre
service d’espionnage, tous les centres d’aviation nous étant connus,
nous pûmes, en même temps que se réalisait la destruction des deux
grandes capitales, incendier les dépôts d’avions ennemis.
«Pour éviter une invasion militaire sur notre sol, les troupes
allemandes furent expédiées à la frontière, en même temps que les avions
destructeurs.»
_La Gazette de Francfort_, parue à quatre heures, ajoutait: