La question s’est présentée dans divers pays et notamment en Belgique.

Le Roi Albert y fit preuve à ce propos de connaissances psychologiques

qui m’avaient déjà frappé au cours d’une conversation que j’eus avec

lui.

Dans le but d’obtenir la prolongation du service de 10 à 14 mois, il

disait: «abaisser la durée du temps de service au-dessous d’un certain

terme, c’est tomber dans le système des milices. Or, l’expérience prouve

que les milices n’ont jamais tenu devant une force régulière et bien

entraînée. On croit trouver un correctif dans un puissant armement, mais

une troupe sans discipline, ni cohésion, ne saura pas défendre cet

armement.»

* * * * *

Le lecteur entrevoit maintenant, je pense, l’utilité du régime militaire

sur la formation du caractère et de la morale d’un peuple.

L’officier peut et doit devenir le véritable éducateur de notre

jeunesse, appelée, aujourd’hui à passer par la caserne et redoutant,

parfois bien à tort, d’y perdre son temps.

Apprendre au soldat à manœuvrer ne doit être qu’une partie du travail

des chefs. L’habitude de manier les hommes a déjà transformé beaucoup

d’officiers en psychologues.

Quelques-uns, trop peu nombreux encore, avaient compris depuis longtemps

ce côté de leur rôle. C’est ainsi, par exemple, qu’il y a quelques

années, le général Gaucher, alors commandant d’état-major, publiait une

série de conférences sur _La Psychologie de la Troupe et du

Commandement_, où se trouvaient reproduits plusieurs chapitres de mes

ouvrages.

En ce qui concerne, notamment, l’éducation de la morale, l’auteur y a

fort bien montré les différences des modes de création de la moralité

individuelle et de la moralité collective. Sans doute, un chef pourra

momentanément susciter dans une troupe des qualités très

hautes--abnégation, dévouement, désintéressement, sacrifice de la vie,

etc.; mais cette moralité transitoire ne survit pas à l’influence du

chef qui l’a créée, alors que persiste la moralité individuelle,

transformée en habitude suivant les principes que je viens d’exposer.

Lorsque le caractère a été éduqué, ainsi que l’intelligence, l’homme

possède un capital mental fort supérieur à tous les capitaux matériels.

Les événements peuvent, en effet, détruire ces derniers, mais ils

n’entament pas le premier.

Tous les peuples modernes, les latins surtout, ont besoin d’une

éducation morale les dotant d’un capital mental solide. L’armée, seule,

je le répète, pourra le leur faire acquérir.

Notre avenir dépendra donc de l’éducation morale reçue par la nouvelle

génération.

L’intelligence, tout le monde en possède en France, et c’est pourquoi la

jeunesse se charge si facilement de diplômes. Malheureusement, les

qualités de caractère ne sont pas toujours développées au même degré.

Or dans la phase d’évolution où le monde entre aujourd’hui, c’est la

possession de ces qualités qui déterminera l’avenir des peuples.

LIVRE VII

LES ALLIANCES ET LES GUERRES

CHAPITRE PREMIER

LA VALEUR DES ALLIANCES

Parmi les hommes d’État ayant joué un rôle dans les événements

contemporains, l’Histoire citera certainement le nom de M. Isvolsky,

ambassadeur de Russie à Paris au moment de la guerre.

Avant d’être ambassadeur en France, il fut ministre des affaires

étrangères et occupa des postes diplomatiques importants dans diverses

capitales de l’Europe.

L’éminent homme d’État était un esprit très fin, très cultivé,

connaissant admirablement l’art difficile de comprendre les hommes et de

les manier. Il se trompa sans doute quelquefois; mais l’Histoire ne cite

guère de diplomates ne s’étant jamais trompés.

J’avais l’honneur de le compter parmi mes lecteurs assidus. Il entreprit

même pendant son séjour à Paris, comme ambassadeur, la traduction russe

de mon petit volume: _Aphorismes du Temps Présent_.

J’eus l’occasion, un jour, de lui proposer l’addition d’un aphorisme

constatant qu’une alliance entre peuples s’évanouit dès que les intérêts

de ces peuples viennent à diverger.

--N’écrivez pas cela, me dit l’ambassadeur avec un sourire ironique.

C’est une vérité tellement confirmée par l’histoire qu’il serait

vraiment inutile de la rappeler.

* * * * *

La guerre et aussi la paix ont amplement justifié la judicieuse

réflexion de l’illustre diplomate.

On le vit, notamment, quand l’Italie et la Roumanie, d’abord alliées à

l’Allemagne, se tournèrent contre elle, le jour précis où leurs intérêts

différèrent des intérêts germaniques.

On put constater encore la faible valeur des alliances lorsque nous

fûmes abandonnés par la Russie, puis quand l’Autriche essaya vers la fin

de la guerre, de se séparer de l’Allemagne.

L’action des intérêts qui amène la rupture des alliances se manifeste

également dans leur genèse. Les États-Unis en fournirent un remarquable

exemple lorsque sentant grandir les menaces de l’Allemagne ils sortirent

de leur neutralité, bien que n’étant liés par aucun traité, pour nous

aider à terminer la guerre.

Les journaux français faisaient preuve d’une naïveté un peu excessive

quand ils répétaient sans trêve, durant la guerre, que l’Angleterre et

l’Amérique s’étaient jointes à la France pour défendre la cause du droit

et de la justice. Elles défendaient simplement leurs intérêts menacés.

«C’est pour nous-mêmes, écrivait le _Times_, que nous avons tiré l’épée,

afin de demeurer les maîtres de la mer et du commerce du monde.»

L’Allemagne abattue, il fallait empêcher la France de prédominer, et

c’est pourquoi les gouvernants britanniques s’opposèrent, avec une

énergie côtoyant la violence, à ce que les anciennes frontières du Rhin

nous fussent rendues. Avec la même énergie, ils empêchèrent la formation

de l’État tampon de Rhénanie qui eût rendu l’Allemagne moins dangereuse

pour ses voisins.

Mêmes observations au sujet de l’Amérique, entrée en guerre, assuraient

nos hommes d’État et nos journalistes, pour défendre le droit et la

liberté.

Le 11 mars 1921, l’ambassadeur des États-Unis à Londres faisait justice

de ces naïvetés quand il disait:

«_Nombreux sont ceux qui demeurent convaincus que nous avons envoyé nos

jeunes soldats au delà de l’Océan pour sauver la Grande-Bretagne, la

France et l’Italie. Ce n’est pas vrai. Nous les avons envoyés uniquement

pour sauver les États-Unis d’Amérique._»

Ces constatations diverses aboutissent toutes à montrer l’évidence de ce

principe qu’une alliance est une association provisoire d’intérêts

semblables ne survivant pas à leur divergence.

* * * * *

Quand les ambitions ou les intérêts sont très forts, ils peuvent créer

des alliances entre peuples n’ayant aucune sympathie les uns pour les

autres. L’empereur Guillaume II rêva longtemps de s’allier avec la

France qu’il aimait peu contre l’Angleterre qu’il aimait moins encore.

On le sait notamment par la révélation d’une de ses conversations avec

le roi Léopold de Belgique, publiée par le baron Van der Elst, ancien

secrétaire général du ministre des affaires étrangères belge.

«Depuis de longues années, lui dit Guillaume, j’ai employé tous les

moyens pour me rapprocher de la France et chaque fois que je lui ai

amicalement tendu la main, elle a repoussé mes avances avec dédain.

Tous mes projets se heurtent à l’opposition systématique du

gouvernement et sont violemment combattus par la presse française qui

les dénature et en prend prétexte pour m’injurier. J’avais rêvé d’une

réconciliation avec la France. J’aurais voulu former avec elle, dans

l’intérêt général, un bloc continental assez fort pour mettre un frein

aux ambitions de l’Angleterre qui cherche à confisquer le monde à son

profit. Et, au contraire, je vois la France prêcher la haine, la

revanche, et préparer la guerre dans le dessein de nous anéantir.»

L’Angleterre qui commençait à fort redouter l’Allemagne, rivale

grandissante, aurait bien volontiers traité avec elle, mais ses avances

eurent peu de succès. L’Allemagne se croyait, d’ailleurs, très sûre de

la neutralité britannique au début de la guerre.

On a souvent affirmé que si, en 1914, l’Angleterre avait déclaré

immédiatement ses intentions, l’Allemagne n’aurait probablement pas

déchaîné le conflit. Ce retard fut une des conséquences nécessaires de

la politique traditionnelle anglaise. L’intérêt de se joindre à la

France n’exista pour elle que quand l’Allemagne, contrairement à

l’espérance des hommes d’État anglais, viola la neutralité belge et

menaça Anvers.

Tous ces exemples, mettant en évidence les bases psychologiques d’une

alliance, permettent de pressentir le sens réel de ce mot.

Avec l’évolution actuelle du monde et la mobilité des intérêts

économiques, les alliances entre peuples ne représentent que

l’association momentanée d’intérêts semblables et ne survivent pas à la

disparition de cette communauté d’intérêts.

* * * * *

Il ne faut pas oublier du reste, quand on parle d’alliances que, sauf

dans les relations commerciales qui imposent l’honnêteté, sous peine de

ne pouvoir se continuer, il n’existe aucune trace de moralité politique

internationale. Les termes de droit et de justice constituent alors des

expressions totalement dépourvues d’efficacité et qui n’ont jamais

influencé la conduite.

L’histoire se compose surtout du récit des conquêtes effectuées par les

peuples forts sur les peuples faibles, sans qu’il soit question d’aucun

droit. Les chroniqueurs réservent d’ailleurs leur admiration aux

conquérants que les idées de droit et de justice préoccupèrent fort peu.

Frédéric II de Prusse fut qualifié de grand en raison surtout de la

façon dont il dépouilla ses voisins de provinces sur lesquelles il

n’avait aucun droit.

Il en fut de même dans tous les pays. Un discours prononcé à Dunkerque,

par M. Poincaré, rappelle que quand cette ville parut devenir une

concurrente dangereuse pour le commerce anglais, le gouvernement

britannique essaya de la faire incendier par surprise. A deux reprises,

en 1694 et 1695, il envoya une flotte de frégates et de brûlots pour

tenter l’opération. Jean-Bart réussit à l’empêcher mais, plus tard, les

Anglais parvinrent à raser les fortifications de la ville et détruire

Son port.

Alors, comme aujourd’hui, comme demain et comme plus tard encore, la

seule loi morale régissant les relations entre peuples, reste celle du

plus fort.

* * * * *

Inutiles souvent, les traités d’alliance peuvent en outre devenir

dangereux. Les querelles de l’Autriche avec la Serbie nous étaient

profondément indifférentes. Seul notre traité avec la Russie nous

entraîna dans une guerre effroyable. L’alliance franco-russe nous coûta

1.500.000 hommes, la ruine de plusieurs départements et un nombre

immense de milliards.

Quand les intérêts d’un peuple sont évidents, nul besoin d’un traité

d’alliance pour lui faire prendre parti dans le conflit. Les pays qui

nous aidèrent le plus pendant la guerre, c’est-à-dire l’Angleterre et

l’Amérique, furent justement ceux auxquels aucun pacte ne nous liait.

* * * * *

Nous ne conclurons pas de ce qui précède que les alliances soient

toujours inutiles. Elles peuvent avoir un effet moral précieux pour

prévenir l’attaque d’un peuple fort contre un peuple faible. Comme nous

le rappelions plus haut, si l’Allemagne avait supposé que l’Angleterre

s’unirait à la France, elle n’eût sans doute pas déclenché la guerre. Un

traité d’alliance bien net avec l’Angleterre, au lieu de promesses

vagues, aurait donc probablement empêché la formidable conflagration.

De même pour le traité projeté au moment de la paix, entre la France,

l’Angleterre et l’Amérique. Il eût été fort utile pour paralyser en

Allemagne les projets de revanche.

Aucun peuple n’est assez fort actuellement pour vivre sans alliances

morales, les seules possibles aujourd’hui parce que les autres sont sans

efficacité comme nous l’avons montré. Avec qui la France doit-elle

s’allier?

C’est là un problème analogue à ceux posés par le sphinx de la légende

antique et qu’il fallait résoudre sous peine de périr. De lui notre

avenir dépend.

L’alliance avec les États-Unis, la plus désirable peut-être, a été

repoussée par le Sénat américain. Depuis la fin de la guerre, les

intérêts de l’Amérique ayant changé, ses idées ont également changé.

Un sentiment visiblement anti-européen conduisit au pouvoir le Président

Harding et la propagande pro-allemande amena les États-Unis, qui d’abord

n’y songeaient guère, à réclamer les sommes prêtées aux Alliés pendant

la lutte commune.

Les journaux américains insinuent maintenant que si les États-Unis

supportent de lourds impôts, c’est que leurs débiteurs alliés ne veulent

pas les rembourser, ce qu’ils pourraient faire facilement en ne

consacrant pas tout leur argent à des armements.

Le peuple américain est de plus en plus persuadé que ce sont les

armements de la France qui empêchent le désarmement général. On

entrevoit le moyen de pression politique que le gouvernement de

Washington pourra exercer sur les gouvernements européens.

Il est possible que les États-Unis prétendent imposer des réductions

d’armements à certaines nations européennes. L’Allemagne y compte

fortement.

Cette nouvelle orientation de l’Amérique montre, une fois encore,

combien est grande aujourd’hui la fragilité des alliances. Elle montre

surtout qu’il ne faut plus espérer une alliance avec l’Amérique.

* * * * *

Des alliances avec les puissances de second ou de troisième ordre:

Tchéco-Slovaquie, Pologne, etc., sont peu souhaitables. Nous aurions

beaucoup à donner et très peu à recevoir. On a vu déjà, par la

demi-alliance polonaise, à quelles guerres contre la Russie soviétique

nous faillîmes être entraînés.

Avec l’Italie une alliance serait bien incertaine. Divers journaux

italiens n’ont pas hésité à réclamer la Corse, Nice, la Tunisie ou

annoncer, comme le _Giornale d’Italia_, que l’Italie pourrait bien

passer dans le camp allemand où elle était déjà avant la guerre.

Compter, à défaut d’alliance, sur l’illusoire protection de la Société

des Nations, sur l’internationalisme socialiste ou sur les imbéciles

discours des pacifistes serait fort imprudent. Les illusions de jadis ne

sont plus permises aujourd’hui. Elles nous ont conduits jusqu’au bord de

l’abîme où nous faillîmes sombrer.

Seuls en Europe, sans pouvoir espérer l’aide d’une Amérique lointaine,

peu soucieuse de renouveler sa gigantesque entreprise, nous serions bien

faibles.

L’Angleterre demeure actuellement la seule nation avec laquelle la

France aurait un intérêt certain à contracter une alliance en raison de

son effet moral.

* * * * *

Pour rechercher les bases possibles d’une telle alliance il faut d’abord

tenir compte des principes politiques traditionnels de l’Angleterre,

puis de son état présent.

Les hommes d’État dirigeant les peuples stabilisés par un long passé se

trouvent gouvernés eux-mêmes par un petit nombre de principes

héréditaires, à travers les vicissitudes qui les enveloppent. Certains

de ces principes sont, d’ailleurs, si fixes que des gouvernants issus de

partis politiques opposés, les appliquent dès qu’ils arrivent au

pouvoir.

L’Angleterre est la plus stabilisée des nations actuelles et c’est

pourquoi sa politique reste invariable à travers le temps. Depuis

l’époque de l’invincible Armada jusqu’à celle de Napoléon, l’empire

britannique s’est toujours dressé contre toute puissance européenne qui

paraissait grandir. La France semblant devenir trop forte en 1870,

l’Angleterre applaudit au succès de l’Allemagne. En 1914, l’Allemagne se

montrant trop puissante à son tour la Grande-Bretagne se mit à nos

côtés.

* * * * *

Hallucinés par la crainte de perdre une alliance tenue pour nécessaire,

nos gouvernants cédèrent depuis les débuts de la paix à toutes les

exigences de l’Angleterre et facilitèrent ainsi l’établissement de son

hégémonie en Europe.

Si la Grande-Bretagne n’avait pas besoin de la France, il serait fort

inutile de rien lui demander. La mentalité de ses hommes d’État ne leur

permet de donner quelque chose que sous la pression d’impérieuses

nécessités.

Aujourd’hui, elle prend de tous côtés, entrave ses anciens alliés et

semble médiocrement soucieuse de s’engager dans une nouvelle alliance.

Si elle persistait dans cette ligne de conduite, quelles en seront les

conséquences?

Supposons qu’à une époque connue seulement du destin mais inévitable, la

tenace Allemagne, émergée de l’abîme, se croie assez forte pour prendre

sa revanche et attaquer la France isolée. Que deviendrait l’Angleterre

si nous étions vaincus?

Sa destinée ne serait pas douteuse. Anvers et Calais tombés aux mains

des Allemands, l’Angleterre perdrait immédiatement sa domination sur les

mers. Facilement envahie elle deviendrait bientôt une simple colonie

germanique.

L’alliance avec l’Allemagne, dont nous a plusieurs fois menacés M. Lloyd

George, ne sauverait pas l’Angleterre d’un tel sort. L’Allemagne se

retournerait vite contre son alliée d’un jour dès que la France serait

vaincue, ne fût-ce que pour reprendre ses colonies.

Donc, sans faire intervenir d’autre facteur que l’intérêt, l’Empire

britannique doit fatalement se résigner à contracter avec la France une

alliance précise, dégagée de réticences afin d’ôter à l’Allemagne l’idée

de recommencer la guerre.

* * * * *

Une alliance avec l’Angleterre ne représente pas du tout une protection

à solliciter, mais une affaire à discuter. Nos diplomates gagneraient à

la traiter en commerçants se proposant un échange de valeurs égales. La

fermeté courtoise devra remplacer la résignation craintive dont ils

firent preuve pendant et depuis les négociations de la paix. Alors,

malheureusement, nous avions contre nous l’idéalisme obscur du

tout-puissant président Wilson et le réalisme nullement obscur du

premier ministre anglais, préoccupé surtout d’agrandir l’empire

britannique et de laisser la France assez faible pour qu’elle se sentît

toujours sous la dépendance anglaise.

Il est évident qu’une alliance avec l’Angleterre ne doit pas hypothéquer

trop lourdement l’avenir et nous lancer dans des guerres lointaines. Si

elle accentuait une alliance avec le Japon et si ce dernier entrait en

conflit avec les États-Unis, nous pourrions être engagés dans une

nouvelle lutte plus funeste encore que celle dont nous sommes sortis. Il

ne faut pas oublier, je l’ai rappelé plus haut, que notre alliance avec

la Russie nous conduisit au formidable confit qui vient de ravager le

monde. On ne doit pas oublier non plus que notre demi-alliance actuelle

avec l’Angleterre faillit nous entraîner dans une guerre avec la

Turquie.

Un traité d’alliance franco-anglais devrait donc spécifier nettement les

buts et les limites réciproques des engagements souscrits. Son principal

but serait d’empêcher une nouvelle conflagration européenne qui

marquerait sûrement la fin de nos civilisations.

Ces réalités de l’heure présente dominent les vaines subtilités

diplomatiques et les bavardages pacifistes. Plus que jamais, gouverner,

c’est prévoir. L’imprévoyance nous a coûté quatre ans de guerre et la

ruine de riches provinces. On ne recommence pas impunément une pareille

aventure.

CHAPITRE II

LES LUTTES POUR L’HÉGÉMONIE ET POUR L’EXISTENCE

§ 1.--La lutte de l’Angleterre pour l’hégémonie

Tous les grands peuples de l’Histoire ont visé à l’hégémonie.

Ce besoin est aussi intense aujourd’hui qu’aux époques de César et de

Charles-Quint, mais il ne s’avoue plus. Les hommes d’État qui président

à la destinée des peuples s’en prétendent affranchis.

Dans un de ses discours, le plus impérialiste des ministres de la

Grande-Bretagne souhaitait «la création d’une fédération des peuples

destinée à empêcher que l’ambition et la cupidité ne plongent jamais

plus l’univers dans ce chaos de misère qui s’appelle la guerre».

Bien que le sens des mots soit facilement transformé par les diplomates,

il serait cependant vraiment difficile à ce ministre d’attribuer à des

motifs autres que ceux qu’il critique, c’est-à-dire «l’ambition et la

cupidité», les incessants agrandissements territoriaux de l’Angleterre

depuis les débuts de la paix.

Cette discordance complète entre la conduite des hommes d’État et leurs

discours résulte de causes psychologiques profondes. Les discours se

réfèrent à un idéal individuel théorique plus ou moins lointain et non

réalisable encore, alors que la conduite reflète uniquement les

aspirations héréditaires du peuple que les gouvernants dirigent. Un

homme d’État n’a d’influence qu’à la condition de rester le miroir des

aspirations de sa race. Il pourra prêcher la fraternité et la

solidarité, mais orientera sa politique d’après des principes totalement

différents.

L’Angleterre étant une nation ayant toujours visé à s’agrandir, rien ne

permet de supposer que sa mentalité traditionnelle collective ait

changé.

La distinction que je viens de formuler entre les discours issus de

l’âme consciente individuelle et la conduite dictée par l’âme

inconsciente de la race domine la vie politique des peuples. Elle la

domine surtout depuis les origines de la récente guerre.

Ne nous étonnons donc pas trop qu’après avoir cent fois répété dans

leurs discours, durant le conflit, qu’ils luttaient contre le

militarisme et le besoin d’hégémonie, les hommes d’État anglais aient

agi d’une façon absolument contraire aux principes solennellement

proclamés dès le lendemain de la paix, en essayant de substituer

l’hégémonie anglaise à celle de l’Allemagne.

* * * * *

Jamais peuple ne manifesta un aussi violent désir de conquêtes. Après

s’être approprié la flotte et les colonies allemandes, l’Angleterre

proclama son protectorat sur l’Égypte, la Mésopotamie et la Perse, puis

essaya de s’emparer de Constantinople et d’une partie de la Turquie par

l’intermédiaire des Grecs.

Avec les divers pays qu’il s’est annexés: Mésopotamie, Palestine,

Égypte, Afrique allemande, Cameroun, Togo, îles de la Sonde, etc.,

l’Empire mondial britannique étendu de l’Égypte au Cap et à l’Inde,

comprend une grande portion de l’Asie et de l’Afrique, et couvre plus du

quart de la surface de la terre.

Sa situation peut se résumer dans cette phrase prononcée par lord Curzon

à la Chambre des Communes: «L’Angleterre, dans cette guerre, a tout

gagné et même plus qu’elle ne s’était proposé.»

Jamais, en effet, la Grande-Bretagne n’avait rêvé une aussi prodigieuse

puissance. Quelques semaines lui ont suffi pour s’adjuger tous les

bénéfices de la lutte mondiale.

«L’Angleterre, écrit le savant historien Ferrero, fut saisie d’une

sorte de délire de domination mondiale qui, après les ambitions

allemandes, menace à son tour d’entraîner l’univers à sa perte...

L’Angleterre est retombée dans l’erreur qui a causé la chute de

Napoléon d’abord, et de l’Allemagne ensuite. Elle a cru que l’intérêt

d’un seul peuple pouvait être la loi de l’univers. Elle tente

d’improviser sur les ruines de la moitié de l’Asie une parodie

coloniale de l’empire napoléonien ou de celui que les Allemands

avaient essayé de fonder, mais avec une préparation bien plus solide.»

La volonté de l’Angleterre d’établir son hégémonie sur le monde ne se

manifesta pas seulement par des conquêtes territoriales, mais aussi par

ses impérieuses façons d’agir à l’égard de ses alliés.

Au moment où les bolchevistes étaient aux portes de Varsovie, elle

n’hésita pas à barrer à Dantzig la seule route permettant à la France

d’envoyer facilement des munitions aux Polonais chargés d’arrêter

l’invasion. Elle nous obligea, par les hostilités des protégés anglais

placés sur nos frontières, à dépenser beaucoup d’hommes et de millions

en Syrie et ne cessa pendant quatre ans de s’opposer à nos réclamations

de paiement.

* * * * *

L’établissement de l’hégémonie britannique représente donc un des

résultats principaux, quoique très imprévus, de la guerre mondiale.

Cette hégémonie a peu coûté à l’Angleterre. Sa situation financière est

restée si prospère, que le budget de ses recettes dépasse maintenant

celui de ses dépenses.

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