Le Roi Albert y fit preuve à ce propos de connaissances psychologiques
qui m’avaient déjà frappé au cours d’une conversation que j’eus avec
lui.
Dans le but d’obtenir la prolongation du service de 10 à 14 mois, il
disait: «abaisser la durée du temps de service au-dessous d’un certain
terme, c’est tomber dans le système des milices. Or, l’expérience prouve
que les milices n’ont jamais tenu devant une force régulière et bien
entraînée. On croit trouver un correctif dans un puissant armement, mais
une troupe sans discipline, ni cohésion, ne saura pas défendre cet
armement.»
* * * * *
Le lecteur entrevoit maintenant, je pense, l’utilité du régime militaire
sur la formation du caractère et de la morale d’un peuple.
L’officier peut et doit devenir le véritable éducateur de notre
jeunesse, appelée, aujourd’hui à passer par la caserne et redoutant,
parfois bien à tort, d’y perdre son temps.
Apprendre au soldat à manœuvrer ne doit être qu’une partie du travail
des chefs. L’habitude de manier les hommes a déjà transformé beaucoup
d’officiers en psychologues.
Quelques-uns, trop peu nombreux encore, avaient compris depuis longtemps
ce côté de leur rôle. C’est ainsi, par exemple, qu’il y a quelques
années, le général Gaucher, alors commandant d’état-major, publiait une
série de conférences sur _La Psychologie de la Troupe et du
Commandement_, où se trouvaient reproduits plusieurs chapitres de mes
ouvrages.
En ce qui concerne, notamment, l’éducation de la morale, l’auteur y a
fort bien montré les différences des modes de création de la moralité
individuelle et de la moralité collective. Sans doute, un chef pourra
momentanément susciter dans une troupe des qualités très
hautes--abnégation, dévouement, désintéressement, sacrifice de la vie,
etc.; mais cette moralité transitoire ne survit pas à l’influence du
chef qui l’a créée, alors que persiste la moralité individuelle,
transformée en habitude suivant les principes que je viens d’exposer.
Lorsque le caractère a été éduqué, ainsi que l’intelligence, l’homme
possède un capital mental fort supérieur à tous les capitaux matériels.
Les événements peuvent, en effet, détruire ces derniers, mais ils
n’entament pas le premier.
Tous les peuples modernes, les latins surtout, ont besoin d’une
éducation morale les dotant d’un capital mental solide. L’armée, seule,
je le répète, pourra le leur faire acquérir.
Notre avenir dépendra donc de l’éducation morale reçue par la nouvelle
génération.
L’intelligence, tout le monde en possède en France, et c’est pourquoi la
jeunesse se charge si facilement de diplômes. Malheureusement, les
qualités de caractère ne sont pas toujours développées au même degré.
Or dans la phase d’évolution où le monde entre aujourd’hui, c’est la
possession de ces qualités qui déterminera l’avenir des peuples.
LIVRE VII
LES ALLIANCES ET LES GUERRES
CHAPITRE PREMIER
LA VALEUR DES ALLIANCES
Parmi les hommes d’État ayant joué un rôle dans les événements
contemporains, l’Histoire citera certainement le nom de M. Isvolsky,
ambassadeur de Russie à Paris au moment de la guerre.
Avant d’être ambassadeur en France, il fut ministre des affaires
étrangères et occupa des postes diplomatiques importants dans diverses
capitales de l’Europe.
L’éminent homme d’État était un esprit très fin, très cultivé,
connaissant admirablement l’art difficile de comprendre les hommes et de
les manier. Il se trompa sans doute quelquefois; mais l’Histoire ne cite
guère de diplomates ne s’étant jamais trompés.
J’avais l’honneur de le compter parmi mes lecteurs assidus. Il entreprit
même pendant son séjour à Paris, comme ambassadeur, la traduction russe
de mon petit volume: _Aphorismes du Temps Présent_.
J’eus l’occasion, un jour, de lui proposer l’addition d’un aphorisme
constatant qu’une alliance entre peuples s’évanouit dès que les intérêts
de ces peuples viennent à diverger.
--N’écrivez pas cela, me dit l’ambassadeur avec un sourire ironique.
C’est une vérité tellement confirmée par l’histoire qu’il serait
vraiment inutile de la rappeler.
* * * * *
La guerre et aussi la paix ont amplement justifié la judicieuse
réflexion de l’illustre diplomate.
On le vit, notamment, quand l’Italie et la Roumanie, d’abord alliées à
l’Allemagne, se tournèrent contre elle, le jour précis où leurs intérêts
différèrent des intérêts germaniques.
On put constater encore la faible valeur des alliances lorsque nous
fûmes abandonnés par la Russie, puis quand l’Autriche essaya vers la fin
de la guerre, de se séparer de l’Allemagne.
L’action des intérêts qui amène la rupture des alliances se manifeste
également dans leur genèse. Les États-Unis en fournirent un remarquable
exemple lorsque sentant grandir les menaces de l’Allemagne ils sortirent
de leur neutralité, bien que n’étant liés par aucun traité, pour nous
aider à terminer la guerre.
Les journaux français faisaient preuve d’une naïveté un peu excessive
quand ils répétaient sans trêve, durant la guerre, que l’Angleterre et
l’Amérique s’étaient jointes à la France pour défendre la cause du droit
et de la justice. Elles défendaient simplement leurs intérêts menacés.
«C’est pour nous-mêmes, écrivait le _Times_, que nous avons tiré l’épée,
afin de demeurer les maîtres de la mer et du commerce du monde.»
L’Allemagne abattue, il fallait empêcher la France de prédominer, et
c’est pourquoi les gouvernants britanniques s’opposèrent, avec une
énergie côtoyant la violence, à ce que les anciennes frontières du Rhin
nous fussent rendues. Avec la même énergie, ils empêchèrent la formation
de l’État tampon de Rhénanie qui eût rendu l’Allemagne moins dangereuse
pour ses voisins.
Mêmes observations au sujet de l’Amérique, entrée en guerre, assuraient
nos hommes d’État et nos journalistes, pour défendre le droit et la
liberté.
Le 11 mars 1921, l’ambassadeur des États-Unis à Londres faisait justice
de ces naïvetés quand il disait:
«_Nombreux sont ceux qui demeurent convaincus que nous avons envoyé nos
jeunes soldats au delà de l’Océan pour sauver la Grande-Bretagne, la
France et l’Italie. Ce n’est pas vrai. Nous les avons envoyés uniquement
pour sauver les États-Unis d’Amérique._»
Ces constatations diverses aboutissent toutes à montrer l’évidence de ce
principe qu’une alliance est une association provisoire d’intérêts
semblables ne survivant pas à leur divergence.
* * * * *
Quand les ambitions ou les intérêts sont très forts, ils peuvent créer
des alliances entre peuples n’ayant aucune sympathie les uns pour les
autres. L’empereur Guillaume II rêva longtemps de s’allier avec la
France qu’il aimait peu contre l’Angleterre qu’il aimait moins encore.
On le sait notamment par la révélation d’une de ses conversations avec
le roi Léopold de Belgique, publiée par le baron Van der Elst, ancien
secrétaire général du ministre des affaires étrangères belge.
«Depuis de longues années, lui dit Guillaume, j’ai employé tous les
moyens pour me rapprocher de la France et chaque fois que je lui ai
amicalement tendu la main, elle a repoussé mes avances avec dédain.
Tous mes projets se heurtent à l’opposition systématique du
gouvernement et sont violemment combattus par la presse française qui
les dénature et en prend prétexte pour m’injurier. J’avais rêvé d’une
réconciliation avec la France. J’aurais voulu former avec elle, dans
l’intérêt général, un bloc continental assez fort pour mettre un frein
aux ambitions de l’Angleterre qui cherche à confisquer le monde à son
profit. Et, au contraire, je vois la France prêcher la haine, la
revanche, et préparer la guerre dans le dessein de nous anéantir.»
L’Angleterre qui commençait à fort redouter l’Allemagne, rivale
grandissante, aurait bien volontiers traité avec elle, mais ses avances
eurent peu de succès. L’Allemagne se croyait, d’ailleurs, très sûre de
la neutralité britannique au début de la guerre.
On a souvent affirmé que si, en 1914, l’Angleterre avait déclaré
immédiatement ses intentions, l’Allemagne n’aurait probablement pas
déchaîné le conflit. Ce retard fut une des conséquences nécessaires de
la politique traditionnelle anglaise. L’intérêt de se joindre à la
France n’exista pour elle que quand l’Allemagne, contrairement à
l’espérance des hommes d’État anglais, viola la neutralité belge et
menaça Anvers.
Tous ces exemples, mettant en évidence les bases psychologiques d’une
alliance, permettent de pressentir le sens réel de ce mot.
Avec l’évolution actuelle du monde et la mobilité des intérêts
économiques, les alliances entre peuples ne représentent que
l’association momentanée d’intérêts semblables et ne survivent pas à la
disparition de cette communauté d’intérêts.
* * * * *
Il ne faut pas oublier du reste, quand on parle d’alliances que, sauf
dans les relations commerciales qui imposent l’honnêteté, sous peine de
ne pouvoir se continuer, il n’existe aucune trace de moralité politique
internationale. Les termes de droit et de justice constituent alors des
expressions totalement dépourvues d’efficacité et qui n’ont jamais
influencé la conduite.
L’histoire se compose surtout du récit des conquêtes effectuées par les
peuples forts sur les peuples faibles, sans qu’il soit question d’aucun
droit. Les chroniqueurs réservent d’ailleurs leur admiration aux
conquérants que les idées de droit et de justice préoccupèrent fort peu.
Frédéric II de Prusse fut qualifié de grand en raison surtout de la
façon dont il dépouilla ses voisins de provinces sur lesquelles il
n’avait aucun droit.
Il en fut de même dans tous les pays. Un discours prononcé à Dunkerque,
par M. Poincaré, rappelle que quand cette ville parut devenir une
concurrente dangereuse pour le commerce anglais, le gouvernement
britannique essaya de la faire incendier par surprise. A deux reprises,
en 1694 et 1695, il envoya une flotte de frégates et de brûlots pour
tenter l’opération. Jean-Bart réussit à l’empêcher mais, plus tard, les
Anglais parvinrent à raser les fortifications de la ville et détruire
Son port.
Alors, comme aujourd’hui, comme demain et comme plus tard encore, la
seule loi morale régissant les relations entre peuples, reste celle du
plus fort.
* * * * *
Inutiles souvent, les traités d’alliance peuvent en outre devenir
dangereux. Les querelles de l’Autriche avec la Serbie nous étaient
profondément indifférentes. Seul notre traité avec la Russie nous
entraîna dans une guerre effroyable. L’alliance franco-russe nous coûta
1.500.000 hommes, la ruine de plusieurs départements et un nombre
immense de milliards.
Quand les intérêts d’un peuple sont évidents, nul besoin d’un traité
d’alliance pour lui faire prendre parti dans le conflit. Les pays qui
nous aidèrent le plus pendant la guerre, c’est-à-dire l’Angleterre et
l’Amérique, furent justement ceux auxquels aucun pacte ne nous liait.
* * * * *
Nous ne conclurons pas de ce qui précède que les alliances soient
toujours inutiles. Elles peuvent avoir un effet moral précieux pour
prévenir l’attaque d’un peuple fort contre un peuple faible. Comme nous
le rappelions plus haut, si l’Allemagne avait supposé que l’Angleterre
s’unirait à la France, elle n’eût sans doute pas déclenché la guerre. Un
traité d’alliance bien net avec l’Angleterre, au lieu de promesses
vagues, aurait donc probablement empêché la formidable conflagration.
De même pour le traité projeté au moment de la paix, entre la France,
l’Angleterre et l’Amérique. Il eût été fort utile pour paralyser en
Allemagne les projets de revanche.
Aucun peuple n’est assez fort actuellement pour vivre sans alliances
morales, les seules possibles aujourd’hui parce que les autres sont sans
efficacité comme nous l’avons montré. Avec qui la France doit-elle
s’allier?
C’est là un problème analogue à ceux posés par le sphinx de la légende
antique et qu’il fallait résoudre sous peine de périr. De lui notre
avenir dépend.
L’alliance avec les États-Unis, la plus désirable peut-être, a été
repoussée par le Sénat américain. Depuis la fin de la guerre, les
intérêts de l’Amérique ayant changé, ses idées ont également changé.
Un sentiment visiblement anti-européen conduisit au pouvoir le Président
Harding et la propagande pro-allemande amena les États-Unis, qui d’abord
n’y songeaient guère, à réclamer les sommes prêtées aux Alliés pendant
la lutte commune.
Les journaux américains insinuent maintenant que si les États-Unis
supportent de lourds impôts, c’est que leurs débiteurs alliés ne veulent
pas les rembourser, ce qu’ils pourraient faire facilement en ne
consacrant pas tout leur argent à des armements.
Le peuple américain est de plus en plus persuadé que ce sont les
armements de la France qui empêchent le désarmement général. On
entrevoit le moyen de pression politique que le gouvernement de
Washington pourra exercer sur les gouvernements européens.
Il est possible que les États-Unis prétendent imposer des réductions
d’armements à certaines nations européennes. L’Allemagne y compte
fortement.
Cette nouvelle orientation de l’Amérique montre, une fois encore,
combien est grande aujourd’hui la fragilité des alliances. Elle montre
surtout qu’il ne faut plus espérer une alliance avec l’Amérique.
* * * * *
Des alliances avec les puissances de second ou de troisième ordre:
Tchéco-Slovaquie, Pologne, etc., sont peu souhaitables. Nous aurions
beaucoup à donner et très peu à recevoir. On a vu déjà, par la
demi-alliance polonaise, à quelles guerres contre la Russie soviétique
nous faillîmes être entraînés.
Avec l’Italie une alliance serait bien incertaine. Divers journaux
italiens n’ont pas hésité à réclamer la Corse, Nice, la Tunisie ou
annoncer, comme le _Giornale d’Italia_, que l’Italie pourrait bien
passer dans le camp allemand où elle était déjà avant la guerre.
Compter, à défaut d’alliance, sur l’illusoire protection de la Société
des Nations, sur l’internationalisme socialiste ou sur les imbéciles
discours des pacifistes serait fort imprudent. Les illusions de jadis ne
sont plus permises aujourd’hui. Elles nous ont conduits jusqu’au bord de
l’abîme où nous faillîmes sombrer.
Seuls en Europe, sans pouvoir espérer l’aide d’une Amérique lointaine,
peu soucieuse de renouveler sa gigantesque entreprise, nous serions bien
faibles.
L’Angleterre demeure actuellement la seule nation avec laquelle la
France aurait un intérêt certain à contracter une alliance en raison de
son effet moral.
* * * * *
Pour rechercher les bases possibles d’une telle alliance il faut d’abord
tenir compte des principes politiques traditionnels de l’Angleterre,
puis de son état présent.
Les hommes d’État dirigeant les peuples stabilisés par un long passé se
trouvent gouvernés eux-mêmes par un petit nombre de principes
héréditaires, à travers les vicissitudes qui les enveloppent. Certains
de ces principes sont, d’ailleurs, si fixes que des gouvernants issus de
partis politiques opposés, les appliquent dès qu’ils arrivent au
pouvoir.
L’Angleterre est la plus stabilisée des nations actuelles et c’est
pourquoi sa politique reste invariable à travers le temps. Depuis
l’époque de l’invincible Armada jusqu’à celle de Napoléon, l’empire
britannique s’est toujours dressé contre toute puissance européenne qui
paraissait grandir. La France semblant devenir trop forte en 1870,
l’Angleterre applaudit au succès de l’Allemagne. En 1914, l’Allemagne se
montrant trop puissante à son tour la Grande-Bretagne se mit à nos
côtés.
* * * * *
Hallucinés par la crainte de perdre une alliance tenue pour nécessaire,
nos gouvernants cédèrent depuis les débuts de la paix à toutes les
exigences de l’Angleterre et facilitèrent ainsi l’établissement de son
hégémonie en Europe.
Si la Grande-Bretagne n’avait pas besoin de la France, il serait fort
inutile de rien lui demander. La mentalité de ses hommes d’État ne leur
permet de donner quelque chose que sous la pression d’impérieuses
nécessités.
Aujourd’hui, elle prend de tous côtés, entrave ses anciens alliés et
semble médiocrement soucieuse de s’engager dans une nouvelle alliance.
Si elle persistait dans cette ligne de conduite, quelles en seront les
conséquences?
Supposons qu’à une époque connue seulement du destin mais inévitable, la
tenace Allemagne, émergée de l’abîme, se croie assez forte pour prendre
sa revanche et attaquer la France isolée. Que deviendrait l’Angleterre
si nous étions vaincus?
Sa destinée ne serait pas douteuse. Anvers et Calais tombés aux mains
des Allemands, l’Angleterre perdrait immédiatement sa domination sur les
mers. Facilement envahie elle deviendrait bientôt une simple colonie
germanique.
L’alliance avec l’Allemagne, dont nous a plusieurs fois menacés M. Lloyd
George, ne sauverait pas l’Angleterre d’un tel sort. L’Allemagne se
retournerait vite contre son alliée d’un jour dès que la France serait
vaincue, ne fût-ce que pour reprendre ses colonies.
Donc, sans faire intervenir d’autre facteur que l’intérêt, l’Empire
britannique doit fatalement se résigner à contracter avec la France une
alliance précise, dégagée de réticences afin d’ôter à l’Allemagne l’idée
de recommencer la guerre.
* * * * *
Une alliance avec l’Angleterre ne représente pas du tout une protection
à solliciter, mais une affaire à discuter. Nos diplomates gagneraient à
la traiter en commerçants se proposant un échange de valeurs égales. La
fermeté courtoise devra remplacer la résignation craintive dont ils
firent preuve pendant et depuis les négociations de la paix. Alors,
malheureusement, nous avions contre nous l’idéalisme obscur du
tout-puissant président Wilson et le réalisme nullement obscur du
premier ministre anglais, préoccupé surtout d’agrandir l’empire
britannique et de laisser la France assez faible pour qu’elle se sentît
toujours sous la dépendance anglaise.
Il est évident qu’une alliance avec l’Angleterre ne doit pas hypothéquer
trop lourdement l’avenir et nous lancer dans des guerres lointaines. Si
elle accentuait une alliance avec le Japon et si ce dernier entrait en
conflit avec les États-Unis, nous pourrions être engagés dans une
nouvelle lutte plus funeste encore que celle dont nous sommes sortis. Il
ne faut pas oublier, je l’ai rappelé plus haut, que notre alliance avec
la Russie nous conduisit au formidable confit qui vient de ravager le
monde. On ne doit pas oublier non plus que notre demi-alliance actuelle
avec l’Angleterre faillit nous entraîner dans une guerre avec la
Turquie.
Un traité d’alliance franco-anglais devrait donc spécifier nettement les
buts et les limites réciproques des engagements souscrits. Son principal
but serait d’empêcher une nouvelle conflagration européenne qui
marquerait sûrement la fin de nos civilisations.
Ces réalités de l’heure présente dominent les vaines subtilités
diplomatiques et les bavardages pacifistes. Plus que jamais, gouverner,
c’est prévoir. L’imprévoyance nous a coûté quatre ans de guerre et la
ruine de riches provinces. On ne recommence pas impunément une pareille
aventure.
CHAPITRE II
LES LUTTES POUR L’HÉGÉMONIE ET POUR L’EXISTENCE
§ 1.--La lutte de l’Angleterre pour l’hégémonie
Tous les grands peuples de l’Histoire ont visé à l’hégémonie.
Ce besoin est aussi intense aujourd’hui qu’aux époques de César et de
Charles-Quint, mais il ne s’avoue plus. Les hommes d’État qui président
à la destinée des peuples s’en prétendent affranchis.
Dans un de ses discours, le plus impérialiste des ministres de la
Grande-Bretagne souhaitait «la création d’une fédération des peuples
destinée à empêcher que l’ambition et la cupidité ne plongent jamais
plus l’univers dans ce chaos de misère qui s’appelle la guerre».
Bien que le sens des mots soit facilement transformé par les diplomates,
il serait cependant vraiment difficile à ce ministre d’attribuer à des
motifs autres que ceux qu’il critique, c’est-à-dire «l’ambition et la
cupidité», les incessants agrandissements territoriaux de l’Angleterre
depuis les débuts de la paix.
Cette discordance complète entre la conduite des hommes d’État et leurs
discours résulte de causes psychologiques profondes. Les discours se
réfèrent à un idéal individuel théorique plus ou moins lointain et non
réalisable encore, alors que la conduite reflète uniquement les
aspirations héréditaires du peuple que les gouvernants dirigent. Un
homme d’État n’a d’influence qu’à la condition de rester le miroir des
aspirations de sa race. Il pourra prêcher la fraternité et la
solidarité, mais orientera sa politique d’après des principes totalement
différents.
L’Angleterre étant une nation ayant toujours visé à s’agrandir, rien ne
permet de supposer que sa mentalité traditionnelle collective ait
changé.
La distinction que je viens de formuler entre les discours issus de
l’âme consciente individuelle et la conduite dictée par l’âme
inconsciente de la race domine la vie politique des peuples. Elle la
domine surtout depuis les origines de la récente guerre.
Ne nous étonnons donc pas trop qu’après avoir cent fois répété dans
leurs discours, durant le conflit, qu’ils luttaient contre le
militarisme et le besoin d’hégémonie, les hommes d’État anglais aient
agi d’une façon absolument contraire aux principes solennellement
proclamés dès le lendemain de la paix, en essayant de substituer
l’hégémonie anglaise à celle de l’Allemagne.
* * * * *
Jamais peuple ne manifesta un aussi violent désir de conquêtes. Après
s’être approprié la flotte et les colonies allemandes, l’Angleterre
proclama son protectorat sur l’Égypte, la Mésopotamie et la Perse, puis
essaya de s’emparer de Constantinople et d’une partie de la Turquie par
l’intermédiaire des Grecs.
Avec les divers pays qu’il s’est annexés: Mésopotamie, Palestine,
Égypte, Afrique allemande, Cameroun, Togo, îles de la Sonde, etc.,
l’Empire mondial britannique étendu de l’Égypte au Cap et à l’Inde,
comprend une grande portion de l’Asie et de l’Afrique, et couvre plus du
quart de la surface de la terre.
Sa situation peut se résumer dans cette phrase prononcée par lord Curzon
à la Chambre des Communes: «L’Angleterre, dans cette guerre, a tout
gagné et même plus qu’elle ne s’était proposé.»
Jamais, en effet, la Grande-Bretagne n’avait rêvé une aussi prodigieuse
puissance. Quelques semaines lui ont suffi pour s’adjuger tous les
bénéfices de la lutte mondiale.
«L’Angleterre, écrit le savant historien Ferrero, fut saisie d’une
sorte de délire de domination mondiale qui, après les ambitions
allemandes, menace à son tour d’entraîner l’univers à sa perte...
L’Angleterre est retombée dans l’erreur qui a causé la chute de
Napoléon d’abord, et de l’Allemagne ensuite. Elle a cru que l’intérêt
d’un seul peuple pouvait être la loi de l’univers. Elle tente
d’improviser sur les ruines de la moitié de l’Asie une parodie
coloniale de l’empire napoléonien ou de celui que les Allemands
avaient essayé de fonder, mais avec une préparation bien plus solide.»
La volonté de l’Angleterre d’établir son hégémonie sur le monde ne se
manifesta pas seulement par des conquêtes territoriales, mais aussi par
ses impérieuses façons d’agir à l’égard de ses alliés.
Au moment où les bolchevistes étaient aux portes de Varsovie, elle
n’hésita pas à barrer à Dantzig la seule route permettant à la France
d’envoyer facilement des munitions aux Polonais chargés d’arrêter
l’invasion. Elle nous obligea, par les hostilités des protégés anglais
placés sur nos frontières, à dépenser beaucoup d’hommes et de millions
en Syrie et ne cessa pendant quatre ans de s’opposer à nos réclamations
de paiement.
* * * * *
L’établissement de l’hégémonie britannique représente donc un des
résultats principaux, quoique très imprévus, de la guerre mondiale.
Cette hégémonie a peu coûté à l’Angleterre. Sa situation financière est
restée si prospère, que le budget de ses recettes dépasse maintenant
celui de ses dépenses.