«Nos avions, retournés à leurs dépôts pour renouveler les provisions

d’explosifs, sont revenus achever la destruction totale de Londres et de

Paris. Une dépêche, expédiée par télégraphie sans fil à toutes les

stations de France et d’Angleterre, fait savoir qu’une grande ville sera

détruite chaque jour, dans le cas où, en raison de leur extrême dureté,

nos conditions de paix ne seraient pas acceptées. Si les gouvernements

anglais et français les acceptent,--et comment parviendraient-ils à

éviter cette acceptation?--on pourra dire que la plus meurtrière et la

plus destructive des guerres de l’histoire n’aura duré que vingt-quatre

heures.»

* * * * *

Il est impossible de dire quelles armes inédites fournira la science de

demain. Que les guerres deviennent de plus en plus meurtrières n’est pas

discutable. Que l’Allemagne souhaite une revanche semble aussi évident.

Elle a perdu son capital matériel, mais non son capital mental,

c’est-à-dire les capacités techniques qui furent les bases de sa

puissance économique.

L’Allemagne a toujours été en guerre avec ses voisins depuis les

origines de son histoire. Est-il probable qu’un pays de soixante

millions d’hommes, paiera tous les ans pendant une quarantaine d’années

un tribut à ses vainqueurs?

Dans une interview récente, l’illustre maréchal Foch faisait remarquer

qu’il est toujours facile de fabriquer des canons et des aéroplanes. «La

Marne, continuait-il, est un tour de force qu’on ne demande pas deux

fois. La Meuse est indéfendable. Si nous n’étions pas sur le Rhin, je

n’aurais pas dormi tranquille une seule nuit depuis l’armistice.»

Si le gouvernement anglais avait réussi à nous empêcher d’y rester,

suivant son intention énergiquement exprimée pendant les discussions de

la conférence de la paix, notre situation serait bientôt devenue

extrêmement dangereuse. Elle l’est suffisamment déjà.

* * * * *

On a beaucoup discuté sur les différences de mentalité entre les

Français d’il y a un siècle et ceux d’aujourd’hui. Une distinction

fondamentale les sépare. Il y a cent ans, nous sortions vaincus de la

plus glorieuse épopée de l’Histoire, mais l’avenir ne nous menaçait pas.

Aujourd’hui, la France sort victorieuse d’une nouvelle lutte, mais son

avenir est chargé de telles menaces qu’elle a perdu le repos. Cet état

mental pèse lourdement sur ses destinées.

La préoccupation des hommes d’État doit être, on ne le répétera jamais

assez, de résoudre au moins le problème de la sécurité, puisque celui

des réparations semble dépasser leurs efforts. Pour y réussir, l’action

sera plus efficace que les discours.

En donnant à l’homme des pouvoirs supérieurs parfois à ceux dont le

paganisme antique avait doté ses dieux, la science moderne ne lui a pas

donné aussi la sagesse sans laquelle les puissances nouvelles deviennent

destructives. Et c’est pourquoi les civilisations issues de la science

sont menacées de périr sous l’action même des forces nouvelles qui les

firent naître.

Nous ignorons si nos civilisations échapperont à la destruction dont

elles sont menacées par les guerres de revanche au dehors, par les

luttes sociales au dedans.

Si elles peuvent se soustraire à la ruine que certains hommes d’État

assurent prochaine, ce sera surtout parce que les nations et leurs

maîtres auront fini par accepter comme élément de conduite, certains

principes plusieurs fois rappelés dans cet ouvrage et qu’on peut résumer

de la façon suivante:

1º L’Évolution actuelle du monde, a mis les peuples dans une

interdépendance si étroite que les dommages subis par l’un d’eux

atteignent bientôt tous les autres. Ils ont donc tout intérêt à s’aider

ou tout au moins à se supporter.

2º Les nécessités économiques et psychologiques dirigeant la vie des

peuples derrière le chaos des apparences ayant la rigidité des lois

physiques, toutes les tentatives des hallucinés pour transformer

violemment une société ne peuvent que la détruire.

Le jour où ces vérités, purement rationnelles aujourd’hui, seront

descendues dans le cycle des sentiments où s’élabore les actions, une

paix durable pourra régner. Alors, mais seulement alors, le monde

cessera d’être un enfer de ruines et de désolation.

* * * * *

Disserter plus longuement sur un ténébreux avenir alors que l’heure

présente, est si incertaine, serait inutile.

Nous ne savons rien des jours qui vont naître mais il n’est pas

téméraire d’affirmer que dans l’Évolution prochaine du monde, les idées

joueront le rôle prépondérant qu’elles exercèrent toujours. Si nous

connaissions celles des hommes de demain, leur destinée possible

pourrait être prévue. Mais les idées nouvelles issues de la grande

guerre restent en voie de formation.

La génération survivant au grand conflit, n’a pas encore acquis une

mentalité dont on puisse préciser nettement les contours. Préoccupée

surtout des réalités, elle ne prétend pas découvrir le sens véritable de

la vie vainement cherché par les philosophes, mais profiter des heures

si brèves que la destinée accorde à tous les êtres.

Les théories politiques et religieuses qui préoccupaient tant les hommes

d’hier semblent un peu indifférentes à ceux d’aujourd’hui. Il semble

cependant que tous les despotismes, qu’ils viennent des dieux, des rois

ou des multitudes, leur apparaissent insupportables.

* * * * *

Quelles que soient les réalités poursuivies par les générations

nouvelles, leur sort dépendra, je le répète, des idées directrices dont

elles subiront l’empreinte alors même qu’elles ne s’en apercevraient

pas.

Depuis le jour où l’homme se dégagea de l’animalité primitive, le rôle

des idées domina toujours. De leurs conséquences est tissée la trame de

l’histoire. Elles furent les créatrices des divinités adorées sous des

noms divers et dont les peuples ne se passèrent jamais.

C’est sur des idées que s’édifièrent les grandes civilisations avec

leurs institutions, leurs croyances et leurs arts. Du choix de l’idéal

qui mène un peuple, dépend sa grandeur ou sa décadence.

Nous ignorons les idéals qui gouverneront demain les peuples et c’est

pourquoi leur avenir reste illisible encore. Ce fut toujours une tâche

redoutable pour un peuple de changer ses idées et les dieux qui les

incarnent. Rome périt pour n’avoir pas su résoudre ce grand problème.

Fin.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction.--La physionomie actuelle du monde 7

LIVRE I

LE DÉSÉQUILIBRE POLITIQUE

Chapitre premier. L’évolution de l’idéal 13

Chapitre II. Conséquences politiques des erreurs de psychologie 18

Chapitre III. La paix des professeurs 29

Chapitre IV. Le réveil de l’Islam 35

Chapitre V. L’incompréhension européenne de la mentalité

musulmane 42

Chapitre VI. Le problème de l’Alsace 50

Chapitre VII. La situation financière actuelle. Quels sont les

peuples qui paieront les frais de la guerre? 63

LIVRE II

LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL

Chapitre premier. L’indiscipline et l’esprit révolutionnaire 76

Chapitre II. Les côtés mystiques des aspirations révolutionnaires 82

Chapitre III. La socialisation des richesses 90

Chapitre IV. Les expériences socialistes dans divers pays 98

LIVRE III

LE DÉSÉQUILIBRE FINANCIER ET LES SOURCES DE LA RICHESSE

Chapitre premier. La pauvreté actuelle de l’Europe 111

Chapitre II. Les facteurs anciens et modernes de la richesse 118

Chapitre III. Les mystères apparents du change 126

Chapitre IV. Comment une dette peut varier avec le temps 136

Chapitre V. Les causes de la vie chère 140

LIVRE IV

LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE

Chapitre premier. Les forces nouvelles qui mènent le monde 151

Chapitre II. Rôle politique et social de la houille et du pétrole 156

Chapitre III. La situation économique de l’Allemagne 164

Chapitre IV. Les éléments psychologiques de la fiscalité 172

Chapitre V. Principes fondamentaux d’économie politique 179

LIVRE V

LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS

Chapitre premier.--Les illusions mystiques sur le pouvoir des

collectivités 183

Chapitre II.--Le congrès de Gênes comme exemple des résultats

qu’une collectivité peut obtenir 189

Chapitre III. Les grandes collectivités parlementaires 195

Chapitre IV. L’évolution des collectivités vers des formes

diverses de despotisme 201

Chapitre V. Les illusions sur la Société des Nations 209

Chapitre VI. Le rôle politique du prestige 217

LIVRE VI

COMMENT SE RÉFORME LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE

Chapitre premier.--Les idées américaines sur l’éducation 223

Chapitre II. Les réformes de l’enseignement en France et les

Universités germaniques 232

Chapitre III. L’enseignement de la morale à l’école 239

Chapitre IV. La création d’habitudes morales par l’armée 245

LIVRE VII

LES ALLIANCES ET LES GUERRES

Chapitre premier.--La valeur des alliances 234

Chapitre II. Les luttes pour l’hégémonie et pour l’existence 266

Chapitre III. Le problème de la sécurité 275

Chapitre IV. Les formes futures des guerres et les illusions sur

le désarmement 281

Le déséquilibre du monde · 第 16 / 16 段