sera pas inutile d’y revenir encore.
Les économistes assurent que les guerres deviennent inutiles,
puisqu’elles ruinent le vainqueur autant que le vaincu. Il ne faut pas
oublier cependant que la victoire reste la grande génératrice du
prestige nécessaire à la prospérité des peuples.
Aujourd’hui comme à tous les âges de l’histoire, les hommes ont été
gouvernés par le prestige. C’est la guerre avec la Russie qui a élevé le
Japon au rang des grandes puissances et c’est la guerre également qui a
transféré à l’Angleterre l’hégémonie européenne que possédait jadis
l’Allemagne.
La conférence de Lausanne et l’occupation de la Ruhr aussi, constituent
d’éclatantes preuves de l’influence que le prestige donne à un peuple.
Ces deux événements représentent peut-être, au double point de vue
politique et psychologique, les plus importants observés depuis le
traité de paix.
En ce qui concerne la France, son entrée dans la Ruhr, malgré
l’énergique opposition britannique, marqua une libération du joug
grandissant de l’Angleterre et le début du relèvement de notre prestige.
Quant à la Turquie, la veille de la foudroyante victoire de Kemal sur
les Grecs, les chancelleries étudiaient les moyens d’expulser
définitivement les Turcs de l’Europe et ne daignaient même pas recevoir
leurs envoyés.
Au lendemain de la victoire turque, changement radical et instantané.
L’altier ministre des Affaires Étrangères britannique alla lui-même
discuter pendant trois mois à Lausanne avec des délégués turcs, que le
prestige acquis par la victoire rendait aussi exigeants qu’ironiques,
les conditions d’une paix forçant l’Angleterre à renoncer à toutes ses
prétentions.
La France, associée à ces discussions, dut subir les conséquences des
trop visibles divergences séparant les Alliés. Les Turcs en profitèrent
pour présenter des réclamations qu’ils n’eussent jamais osé formuler
devant des adversaires plus unis.
* * * * *
L’occupation de la Ruhr a bouleversé toutes les idées du gouvernement
anglais persuadé que la France resterait à la remorque des volontés
britanniques.
Lorsqu’elle soutenait l’Allemagne contre nous, l’Angleterre obéissait à
des intérêts politiques dont il ne faut pas méconnaître la force.
La conduite d’un adversaire n’est compréhensible qu’après avoir réalisé
l’effort nécessaire pour raisonner avec ses idées.
Essayons donc de substituer à notre mentalité celle des diplomates
anglais depuis les débuts de la paix et demandons-nous quels furent les
mobiles directeurs de leur politique.
Après s’être emparé de tout ce qu’elle trouvait prendre à l’Allemagne:
colonies, vaisseaux de guerre, marine marchande, etc., l’Angleterre
avait un intérêt évident à favoriser son relèvement économique afin de
lui vendre, comme autrefois, ses marchandises. Il fallait donc empêcher
que l’argent allemand, au lieu d’être dirigé vers les caisses des
commerçants britanniques, fût versé à la France pour réparer ses
départements ravagés.
En dehors des avantages commerciaux que la Grande-Bretagne retirait de
son assistance aux Allemands, elle suivait cette règle traditionnelle de
sa politique: empêcher la France de devenir trop forte devant une
Allemagne trop faible.
Ce résumé de la politique anglaise plus développé dans d’autres parties
de cet ouvrage permet de comprendre son opposition et pourquoi le
prestige de la France se fût affaibli complètement en Europe si elle ne
l’avait pas reconquis par un acte d’indépendance. L’hégémonie anglaise
eût alors définitivement remplacé en Europe l’hégémonie germanique.
Beaucoup d’Anglais éclairés avouent maintenant l’imprudence de leur
politique. Le duc de Northumberland reconnaissait dans une conférence
que tous les efforts du gouvernement anglais avaient eu pour but «de
permettre à l’Allemagne d’échapper aux conséquences de sa défaite... M.
Lloyd George est allé jusqu’à menacer de rompre avec la France et de
conclure une alliance avec l’Allemagne».
Le même orateur terminait en disant qu’avec la continuation d’une telle
politique, «aussi sûrement que le soleil se lèvera demain, nous aurons
avant longtemps une nouvelle guerre en Europe».
* * * * *
Le rôle capital du prestige est souvent oublié de nos gouvernants. Ils
l’oublièrent totalement en pénétrant timidement dans la Ruhr alors qu’il
fallait y entrer au contraire solennellement tambours battants, drapeaux
déployés et escortés de mitrailleuses.
Malheureusement, les chefs de cette expédition oublièrent entièrement
certains éléments fondamentaux de la genèse du prestige, celui-ci, entre
autres: le prestige qu’on n’a pas su imposer aux débuts d’une opération
ne s’obtient que très difficilement plus tard.
C’est justement par suite de la négligence d’un tel principe, qu’au lieu
de pénétrer militairement dans la Ruhr, les troupes françaises y
entrèrent timidement, de façon à ne gêner personne.
Jamais les Allemands n’eussent commis pareille faute de psychologie.
Suivant leurs méthodes, appliquées tant de fois dans nos départements
envahis, les auteurs des premiers sabotages ou déraillements eussent été
fusillés sommairement. Un nombre infime d’exemples suffisait.
Notre ignorance psychologique eut pour conséquence une insurrection
générale. Comme le faisait justement observer l’ancien chancelier
allemand Hermann Muller, «l’état d’esprit régnant dans la Ruhr n’aurait
pu être maintenu que si les masses avaient eu l’impression que la
résistance était _matériellement impossible_».
Comment nos dirigeants ont-ils pu négliger d’aussi élémentaires
principes de la psychologie des foules, et oublier qu’un peu plus de
vigueur eût facilement fait comprendre à la population l’impossibilité
de toute résistance?
* * * * *
Ce n’est pas, en réalité, avec la force mais avec le prestige que les
maîtres des peuples ont toujours gouverné. Leur puissance disparaît
quand s’évanouit leur prestige. Cette règle fondamentale de l’art de
gouverner ne souffre guère d’exception.
Le prestige restera toujours le grand élément dominateur de multitudes
aussi incapables de pressentir les événements prochains que de
comprendre les réalités présentes. L’homme d’État doué de prestige sait
inspirer les opinions collectives et donne ainsi la force du nombre à
ses décisions personnelles. C’est surtout dans cette opération que
réside aujourd’hui l’art de gouverner.
En fait, depuis les débuts de la guerre, l’Europe a été dominée par un
petit nombre de chefs absolus doués de prestige, et n’utilisant les
collectivités que pour conférer la force nécessaire à leurs résolutions
personnelles.
Tel fut notamment le rôle du président Wilson, considéré comme le
représentant d’un peuple ayant aidé à terminer la guerre. Son immense
prestige lui permit de bouleverser toutes les créations de l’histoire et
transformer la plus vieille monarchie de l’Europe en petits États sans
existence économique possible.
Ce fut également sur le prestige que s’appuya pour exercer pendant
plusieurs années une véritable dictature européenne le premier ministre
britannique, M. Lloyd George. Grâce à ce prestige, il put pendant la
rédaction du traité de paix empêcher la France de reprendre la vieille
frontière du Rhin, si nécessaire à sa sécurité pourtant. Toujours appuyé
sur le même prestige il aida plus tard l’Allemagne à refuser le paiement
des réparations dues à la France.
Ce pouvoir sans contrôle, car un parlement subjugué n’est pas un
contrôle, peut devenir d’ailleurs générateur de catastrophes. On ne le
verra que plus tard pour l’action du président Wilson. On l’a déjà vu
pour celle du premier ministre anglais lorsque sa méconnaissance de
certaines forces psychologiques fit perdre à son pays, l’Irlande, la
Perse, l’Égypte, la Mésopotamie et la domination de l’Orient.
Sans doute, le clavier des mobiles déterminant les actions contient
beaucoup de régions inexplorées. Mais nos connaissances sont cependant
assez étendues pour être utilisables. Les hommes d’État ne doivent pas
oublier que si les lois économiques conditionnent la vie matérielle des
peuples, les lois psychologiques régissent leurs opinions et leur
conduite.
LIVRE VI
COMMENT SE RÉFORME LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE
CHAPITRE PREMIER
LES IDÉES AMÉRICAINES SUR L’ÉDUCATION
Lorsque le 27 mai 1905 la grande flotte de l’Empire russe se trouva
totalement anéantie, en quelques heures, à Toushima par les cuirassés
japonais, la stupeur fut grande dans le monde. Il devenait brusquement
évident, en effet, que contrairement à toutes les idées reçues, l’infime
Japon à peine connu depuis un demi-siècle, était devenu une grande
puissance. On le vit mieux encore en apprenant que dans toutes les
batailles livrées au Japon, les Russes, bien que toujours fort
supérieurs en nombre, avaient été invariablement vaincus.
A une question sur les causes de cette supériorité que je posai alors à
l’ambassadeur du Japon à Paris, M. Motono, l’éminent homme d’État me
répondit:
«Le développement actuel du Japon tient surtout à l’éducation qu’il sut
choisir quand une révolution le fit récemment sortir du régime féodal.
Cette éducation intelligemment choisie fut orientée de façon à
développer aussi les qualités de caractère léguées par nos aïeux.»
Pendant la même période, d’un demi-siècle à peine, l’Allemagne avait
réussi à se placer, au point de vue scientifique et industriel, à la
tête des Nations. Cette supériorité, elle l’obtint également grâce à des
méthodes d’enseignement fort différentes des nôtres et grâce aussi
d’après la déclaration d’un de ses Ministres aux qualités d’ordre et de
discipline inculqués par son régime militaire.
* * * * *
Les chapitres qui précèdent ont montré à quel point la guerre avait
déséquilibré la vie des peuples.
Ce déséquilibre, nous l’avons rencontré partout: déséquilibre politique,
déséquilibre économique, déséquilibre financier, déséquilibre des
pensées.
Le monde détruit est à refaire, mais ils ne sont pas nombreux, les
moyens de le reconstruire.
Compter sur les institutions politiques serait tout à fait chimérique.
Étant des effets et non des causes, elles suivent l’état mental d’un
peuple, mais ne le précèdent pas.
Les influences capables de modifier l’âme d’une nation, notamment celle
des générations assez jeunes pour que leurs idées n’aient pas encore été
fixées dans un moule définitif se ramènent, en dehors des religions dont
l’influence n’est possible qu’aux siècles de foi, à ces deux moyens:
L’Éducation et le régime militaire.
Bien des années se sont écoulées depuis que j’inscrivais comme épigraphe
sur un de mes ouvrages: _le choix d’un système d’éducation est beaucoup
plus important pour un peuple que le choix de son gouvernement._
Les erreurs en matière d’éducation sont devenues fort dangereuses.
A l’époque où l’industrie n’était pas née, où les forces de l’économie
politique n’avaient pas surgi, où les hommes trouvaient dès leur
naissance une ligne d’existence toute tracée et où l’éducation ne
représentait qu’un luxe sans grande importance, son action restait un
peu secondaire.
Actuellement, la valeur d’un individu dépend en grande partie de
l’éducation qu’il a reçue. On ne s’étonnera donc pas qu’ayant déjà
traité ce sujet dans plusieurs ouvrages, j’y revienne encore.
* * * * *
J’ai beaucoup regretté la mort de Théodore Roosevelt qui fut un des plus
remarquables présidents des États-Unis.
Je ne l’ai pas regretté seulement parce qu’il fut toujours un grand ami
de la France, mais aussi parce que je comptais sur son concours pour
rendre à mon pays un important service.
J’étais, depuis longtemps déjà, connu du célèbre homme d’État par mes
livres. Je n’eus occasion de le rencontrer que deux mois avant la
guerre, à un déjeuner qui lui était offert par mon éminent ami,
Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères. M. Roosevelt avait
désigné lui-même les convives qu’il désirait voir à ses côtés.
Pendant le repas, l’ancien président fut, à la fois, étincelant et
profond. Sa logique ferme et précise arrivait vite au nœud de chaque
question.
Après avoir parlé du rôle des idées dans l’orientation des grands
conducteurs de peuples, Roosevelt, fixant sur moi son pénétrant regard,
me dit d’une voix grave:
--Il est un petit livre qui ne m’a jamais quitté dans tous mes voyages
et qui resta toujours sur ma table pendant ma présidence. Ce livre est
votre volume: _Lois Psychologiques de l’Évolution des Peuples_.
Le président expliqua longuement, ensuite, les enseignements que,
suivant lui, cet ouvrage contenait.
Je m’inclinais, très charmé, assurément, mais un peu étonné que les vues
d’un modeste philosophe pussent avoir un aussi lointain rayonnement.
Sans doute les hommes de pensée sont les inspirateurs des hommes
d’action, mais les seconds reconnaissent rarement l’influence des
premiers.
Dès ce moment, naquit dans mon esprit un projet auquel l’illustre
président voulut bien s’associer, mais que sa mort interrompit. Si j’en
parle dans ce chapitre, c’est dans l’espoir qu’il tombera sous les yeux
d’un de ses compatriotes assez influent pour en provoquer la
réalisation.
* * * * *
On sait, par les innombrables écrits publiés depuis longtemps, combien
est lamentablement inférieur notre système d’éducation classique.
Tous les efforts tentés pour le modifier ont complètement échoué. Cet
enseignement reste ce qu’il était jadis: purement livresque et
n’exerçant que la mémoire. Il en résulte, comme l’avait déjà fait
observer Taine, que les connaissances ainsi acquises se trouvent
oubliées six mois après l’examen.
Notre antique système pouvait être suffisant aux époques qui demandaient
surtout des juristes et des orateurs. L’évolution actuelle du monde l’a
rendu funeste. Nous sommes d’ailleurs, avec les Espagnols et les Russes,
à peu près les seuls peuples de l’univers l’ayant conservé.
Changer de nous-mêmes nos méthodes semble impossible puisque toutes les
tentatives de réforme ont invariablement échoué.
La raison en est qu’aucun des réformateurs ne comprit que c’étaient les
méthodes d’enseignement et non les programmes qu’il fallait transformer.
Tous les programmes sont bons. La façon dont ils sont appliqués
détermine leur valeur.
On saisit nettement les causes de l’incompréhension des maîtres de notre
Université, en parcourant leurs déclarations. L’infériorité de notre
enseignement y est unanimement signalée, mais les explications qu’en
donnent ces savants professeurs prouvent qu’ils n’en ont jamais perçu
les vraies causes.
Du haut en bas de l’échelle universitaire, l’incompréhension est la
même.
Les professeurs se trouvent seulement d’accord pour reconnaître que nos
méthodes d’enseignement sont détestables. Une partie de mon ouvrage:
_Psychologie de l’Éducation_, arrivé aujourd’hui à sa vingt-septième
édition, et que le président de l’Académie des Sciences de l’empire
russe fit jadis traduire pour servir de guide à l’enseignement en
Russie, est consacrée à l’énumération des critiques que formulèrent les
universitaires convoqués devant une grande commission d’enquête. Notre
éducation classique ne trouva presque aucun défenseur parmi eux.
Une preuve nouvelle de notre inaptitude à changer nous-mêmes nos
méthodes me fut donnée lors d’une circonstance relatée dans le livre
cité à l’instant, mais qu’il ne sera pas inutile de rappeler ici.
A la suite de la publication de cet ouvrage je reçus la visite d’un
illustre savant, M. Léon Labbé, qui me tint à peu près ce langage:
--Étant sénateur, membre de l’Académie des Sciences, membre de
l’Académie de Médecine et professeur à la faculté, je possède plusieurs
tribunes d’où je puis me faire entendre. La réforme de notre éducation
me semble absolument urgente. Voulez-vous me préparer des notes pour un
discours que je prononcerai d’abord au Sénat?
Je réunis immédiatement les notes réclamées. L’éminent savant revint
plusieurs fois; mais ayant consulté en même temps des professeurs qui
lui montrèrent l’impossibilité de toute réforme, il reconnut avec
tristesse, dans une de ses dernières visites, que pour modifier notre
système d’éducation il faudrait changer d’abord l’âme des professeurs,
puis celle des parents et enfin celle des élèves. Hercule lui-même eût
reculé devant une telle tâche.
* * * * *
La guerre militaire est à peu près terminée, mais une guerre économique
va nécessairement la suivre.
Les succès des peuples qui nous avaient dépassés avant le grand conflit
étaient dus surtout à un système d’éducation complètement différent du
nôtre.
Cette dissemblance paraît particulièrement frappante aux États-Unis.
C’est à leur éducation que les Américains doivent le dédain des
complications administratives, la rapidité de décision et d’exécution,
l’initiative, la méthode, en un mot toutes les qualités manifestées dans
les travaux qu’ils exécutèrent en France durant la guerre, et que
constatait aisément l’observateur le moins exercé.
L’éducation américaine se préoccupe surtout de créer des habitudes
mentales. Peu importe ce que l’élève apprend si sa réflexion, son esprit
d’observation, son jugement et sa volonté ont été développés.
Alors que notre enseignement classique cherche uniquement, sans
d’ailleurs y réussir beaucoup, à instruire, l’enseignement américain
cherche surtout à éduquer. Éducation de l’esprit, éducation du
caractère. Tandis que le manuel appris par cœur constitue la base
fondamentale de notre enseignement, les universitaires américains ont
découvert depuis longtemps qu’une acquisition faite seulement par la
mémoire y reste juste le temps nécessaire pour subir un examen.
Les livres sont, pour cette raison, à peu près entièrement éliminés des
classes américaines et remplacés par l’étude expérimentale des
phénomènes.
On trouvera un long exposé de ces méthodes dans le très remarquable
livre du professeur Buyse, écrit à la suite d’une mission en Amérique
dont l’avait chargée le gouvernement belge avant la guerre.
Un illustre savant français écrivait, à ce sujet, que «des peuples
éduqués avec de pareilles méthodes sont appelés à former une humanité
supérieure à la nôtre». Voici d’ailleurs, un court extrait du volume de
Buyse:
«Tout est expérimental dans l’éducation américaine. Les branches
d’enseignement les plus abstraites sont présentées sous des formes
matérielles et concrètes et nécessitent, pour être assimilées, aussi
bien l’habileté des mains que la vivacité de penser.
A nos méthodes passives basées sur la mémoire des mots, les Américains
opposent leur méthode active et éducative qui met en œuvre l’effort,
la volonté, l’habileté.
Pour eux, les écoles européennes témoignent de la plus grossière
méconnaissance de la nature enfantine et humaine.»
Étant bien démontré par des faits répétés qu’on ne peut demander une
réforme réelle à des professeurs dont le moule universitaire a depuis
longtemps pétrifié l’esprit, il faut rechercher d’autres moyens de
transformations. Les trouver devient indispensable pour n’être pas
vaincu dans la lutte économique qui va commencer.
* * * * *
Après y avoir longuement réfléchi, il me sembla que la seule possibilité
de modifier tout notre système d’enseignement était de fonder en France
une Université américaine avec des professeurs exclusivement américains.
Les résultats obtenus auraient vite démontré la valeur de leurs méthodes
et la contagion de l’exemple eût obligé peu à peu notre Université à se
transformer.
Tel était le projet dont j’espérais la réalisation grâce au concours de
M. Roosevelt, lui faisant observer qu’il resterait probablement après la
guerre assez de jeunes Américains en France pour alimenter une
Université américaine, en attendant que des étudiants français se
décidassent à la fréquenter.
L’illustre homme d’État avait accepté ma proposition et me demandait de
lui indiquer exactement la marche qu’on pourrait adopter. Sa mort a
malheureusement empêché l’exécution de ce projet.
Nos journaux ont ouvert une souscription pour des laboratoires dont les
mieux dotés restaient le plus souvent vides. Une souscription faite pour
réaliser en France une école du type américain eût été infiniment plus
utile.
CHAPITRE II
LES RÉFORMES DE L’ENSEIGNEMENT EN FRANCE ET LES UNIVERSITÉS GERMANIQUES
Il y a déjà vingt ans que M. Ribot, l’éminent président de la Commission
parlementaire réunie pour examiner la valeur de notre enseignement
universitaire, formulait comme conclusion de cette enquête la dure
sentence que voici:
«_Notre système d’éducation est dans une certaine mesure responsable des
maux de la société française._»
Malgré cette solennelle déclaration, rien, absolument rien, n’a été
changé dans nos méthodes universitaires. Les manuels que, du
baccalauréat à l’agrégation, les candidats doivent apprendre par cœur
sont de plus en plus lourds, les grands laboratoires entretenus par
l’État de plus en plus vides. Les rares savants indépendants qui
subsistaient encore disparaissent chaque jour. Les professeurs officiels
restent seuls maîtres et ne se doutent même pas à quel point est funeste
l’influence qu’ils exercent sur l’avenir de leur pays.
On devait naturellement s’attendre à voir l’Université déduire des
vertus manifestées par l’armée pendant la guerre que l’honneur en
revenait à son enseignement. Elle oubliait ainsi que la très immense
majorité des hommes qui déployèrent ces qualités--officiers ou
soldats--s’étaient formés en dehors de toute influence universitaire.
* * * * *
Les ministres de l’Instruction Publique qui, depuis un demi-siècle,
tentèrent vainement de réformer notre enseignement universitaire ont dû
souvent songer à la légende de Sisyphe, condamné par les dieux à
remonter éternellement au sommet d’une montagne un rocher qui en
retombait toujours.
Reconnaissant, comme ses prédécesseurs, la triste médiocrité de notre
enseignement, un nouveau ministre de l’Instruction Publique se proposa
récemment de le modifier une fois encore.
Son idéal était de renforcer l’enseignement du grec et du latin auquel,
avec une foi religieuse partagée par beaucoup de braves gens, il
attribuait une mystique vertu.
L’auteur de ces nouvelles réformes eut raison de répéter, avec la
totalité de ses prédécesseurs, que le but de l’enseignement doit être la
formation de l’esprit. Peu importerait, évidemment, ce qui serait
enseigné, fût-ce le sanscrit, si une telle formation était obtenue.
* * * * *
La position qu’occupe un pays sur l’échelle de la civilisation dépend du
niveau de son élite. La valeur de cette élite se mesure surtout à la
qualité des savants indépendants que l’enseignement a su former.
Leur rôle est très net. Si les professeurs ont pour mission d’enseigner
la science déjà réalisée, c’est aux savants indépendants qu’il
appartient de la perfectionner.
L’immense influence de cette catégorie de savants ne peut se contester.
Toutes les grandes lois fondamentales de la physique: lois d’Ohm,
principe de Carnot, conservation de l’énergie, etc., leur sont dues. A
eux également revient la presque totalité des inventions qui ont
renouvelé la face de la civilisation: machine à vapeur, chemins de fer,
photographie, télégraphie électrique, téléphonie, industrie du froid,
etc.
La grande force de l’éducation en Allemagne et aux États-Unis est
d’avoir su créer une légion de ces savants indépendants. L’évolution
industrielle et économique de ces pays représente leur œuvre.
La supériorité, si mal comprise en France, des universités allemandes,
ne résulte pas de différences des programmes. Ils sont les mêmes
partout. Elle tient à des causes d’ordre psychologique, notamment au
recrutement des professeurs.
En France, on ne devient professeur qu’après une série de concours
exigeant beaucoup de mémoire, mais ne demandant aucune recherche
personnelle.