surnaturel des formules qui leur fait si souvent changer de
constitutions. Ces changements restèrent toujours d’ailleurs sans effet.
Les institutions n’ont aucune vertu. Ce n’est pas avec elles qu’on
refait les âmes. Un peuple ne saurait obtenir un gouvernement meilleur
que lui-même. Aux âmes incertaines correspondront toujours des
gouvernements incertains.
La plus dangereuse et malheureusement la plus irréductible des erreurs
latines, est justement de croire que les sociétés peuvent se
reconstruire avec des lois. C’est la généralité de cette erreur qui
donne au socialisme sa principale force.
Quels que soient les ambitions et les rêves des politiciens, le monde
marche en dehors d’eux et de plus en plus sans eux. Savants, artistes,
industriels, agriculteurs, c’est-à-dire les hommes qui font la force et
la richesse d’une nation, ne demandent à la politique que de ne pas les
entraver. Les théoriciens révolutionnaires sont incapables de rien créer
mais ils peuvent détruire. Le monde a été souvent victime de leurs
aberrations. Sous leur néfaste influence bien des pays, depuis la Grèce
antique, sombrèrent dans la ruine ou la servitude.
CHAPITRE IV
L’ÉVOLUTION DES COLLECTIVITÉS VERS DES FORMES DIVERSES DE DESPOTISME
La dernière grève des chemins de fer belges et les mouvements analogues
en France, en Angleterre et dans divers pays sont des indices des
nouvelles aspirations populaires.
Plusieurs de ces grèves, en effet, résultèrent non d’une discussion de
salaires, mais des prétentions politiques de la classe ouvrière. Les
formules nouvelles: la mine aux mineurs, les chemins de fer aux
cheminots, la dictature du prolétariat, etc., traduisent nettement les
nouvelles conceptions du prolétariat.
Il devient évident, aujourd’hui, que les peuples, et leurs gouvernements
aussi, évoluent vers des formes nouvelles de dictature. Collectives en
apparence, elles sont toujours individuelles en réalité. Même chez les
socialistes les plus avancés, comme les communistes russes, un
gouvernement collectif représente simplement, il faut le rappeler, la
dictature de quelques meneurs.
Ces despotismes, les multitudes les acceptent toujours aisément parce
qu’elles n’ont jamais en réalité compris d’autres formes de
gouvernement. Leurs chefs de syndicats, par exemple, sont de petits
potentats aussi facilement obéis que les anciens despotes asiatiques.
Les serviteurs de ces despotes modernes ont l’illusion d’être des
maîtres et une telle illusion leur suffit.
* * * * *
Donc, aujourd’hui, l’ouvrier aspire non seulement à une élévation
constante des salaires, mais surtout au renversement de la société dite
capitaliste, que remplacerait une dictature à son profit.
Les classes ouvrières croient aussi pouvoir établir une paix universelle
en rapprochant les travailleurs de tous les pays. Mais dans leur rêve
elles oublient que d’après les constants enseignements de l’Histoire,
les gouvernements populaires furent toujours plus belliqueux que les
gouvernements monarchiques.
L’internationalisme superficiel des classes ouvrières se heurte,
d’ailleurs, à un développement nouveau du nationalisme dans tous les
pays. Séparés par leurs haines et leurs intérêts, les peuples
s’entourent de barrières douanières ou militaires chaque jour plus
hautes. Dans la devise républicaine toujours inscrite sur nos murs, la
fraternité figure encore. Elle a depuis longtemps disparu des cœurs!
* * * * *
Les causes des nouvelles aspirations populaires sont variées. Ne pouvant
les étudier toutes ici, je me bornerai à remarquer qu’elles ont été
fortifiées par la totale impuissance des gouvernants, d’abord à empêcher
une guerre désastreuse, puis à obtenir une paix capable d’éviter de
nouveaux conflits.
Un gouvernement, quel qu’il soit, ne se maintient que par le prestige
qu’engendre le succès. Il s’affaiblit puis disparaît quand s’évanouit
son prestige.
Le prestige disparaît sous des influences diverses, notamment une
défaite militaire. Sa chute peut alors être instantanée. Ce fut
justement le cas de l’Empire en France, après Sedan, du tsarisme en
Russie, après ses défaites, de toutes les monarchies allemandes après le
désastre germanique.
Pareil phénomène est assez naturel. On comprend que les catastrophes
dont un peuple est victime l’amènent à se révolter contre les
gouvernants qui ne surent pas les empêcher.
Le gouvernement vainqueur voit au contraire croître son prestige, pourvu
que sa victoire soit bien réelle.
Or, si notre victoire fut très réelle, ses conséquences ne se montrent
pas brillantes. La France victorieuse est plus appauvrie que
l’Allemagne, qui ne fut jamais ravagée. Elle n’a obtenu aucune indemnité
et se trouve obligée d’exécuter elle-même des réparations, dont la
valeur s’élève déjà à 80 milliards.
Les Allemands éclairés reconnaissent eux-mêmes que leur situation est
financièrement meilleure que celle de la France.
«Au point de vue financier, écrit l’Allemand Parvus, notre situation
n’est pas plus mauvaise, elle est plutôt meilleure que celle des États
victorieux. Ces derniers nous ont imposé des contributions énormes,
mais ils se sont aussi imposé à eux-mêmes des armements énormes. Les
contributions qu’on nous a imposées sont tout de même limitées, tandis
que les armements ne connaissent pas de limites et ont tendance à
s’étendre toujours davantage. En outre, nous économisons au moins
500.000 hommes par an, qui, au lieu d’être dans les casernes, sont
employés dans l’industrie, où ils peuvent créer annuellement au moins
2 milliards de marks-or de valeurs nouvelles.»
Abandonnée par l’Amérique d’abord, par l’Angleterre ensuite, la France
sent davantage chaque jour isolement et les dangers qui en résultent,
notamment son celui d’une nouvelle invasion.
Sa situation à l’égard de ses anciens alliés n’est pas non plus
satisfaisante. Un écrivain anglais, qui ne compte cependant pas parmi
nos amis, M. Keynes, le constate dans les termes suivants:
«La France, bien que victorieuse, doit payer à ses alliés plus de
quatre fois l’indemnité que, vaincue en 1870, elle paya à l’Allemagne.
La main de Bismarck fut légère pour elle en face de la main de ses
alliés.»
* * * * *
Le mécontentement général est donc assez justifié et contribue aux
aspirations dictatoriales de la classe ouvrière. On remarquera pourtant
que cette classe, dont les réclamations sont si bruyantes, n’a nullement
souffert financièrement de la guerre.
Elle a vu au contraire sa situation très améliorée alors que l’ancienne
bourgeoisie a au contraire beaucoup périclité. Quelques chiffres
suffiront à le montrer.
L’ouvrier et l’employé gagnent quatre ou cinq fois plus aujourd’hui
qu’avant la guerre, alors que les carrières libérales ont vu leurs
revenus s’élever à peine d’un tiers. Certains ouvriers de choix comme
les correcteurs d’imprimerie par exemple, arrivent à gagner plus de
quarante francs par jour.
Pour les rentiers de l’État, du commerce ou de l’industrie, la situation
est devenue tout à fait précaire. Supposons un de ces rentiers qui,
après une vie active de travail manuel ou intellectuel, se soit, vers sa
soixantième année, retiré avec six mille francs de rente, pour ne parler
que des plus fortunés. Dans l’espoir d’être sûr du lendemain, il a placé
son capital en rentes sur l’État, ou en obligations de chemins de fer,
etc.
De ces valeurs dites «de tout repos», il continue à toucher les mêmes
revenus; mais comme la monnaie fiduciaire avec laquelle il est payé a
perdu les deux tiers de son pouvoir d’achat, c’est exactement comme si
on lui avait retiré les deux tiers de son revenu. Ses six mille francs
de rentes sont donc, en réalité, tombés à deux mille.
L’ouvrier ignore de telles réductions. Son salaire s’élève presque
automatiquement dès que s’abaisse le pouvoir d’achat de la monnaie avec
laquelle il est payé.
* * * * *
Ces considérations nous ont éloigné du sujet fondamental de ce chapitre:
l’évolution des pouvoirs politiques vers des formes diverses de
dictature.
Après avoir indiqué cette évolution dans les classes populaires, il nous
reste à la constater dans la classe politique chargée du gouvernement
des nations.
Cette évolution a été précédée d’une désagrégation complète des anciens
partis politiques. Ils ont tous pris cet aspect de vétusté qui annonce
la fin des choses.
Radicaux, socialistes unifiés, royalistes, communistes même et bien
d’autres, parlent une langue usée n’ayant plus d’écho dans les âmes.
Les questions qui passionnaient hier et qu’ils voudraient faire revivre
ne provoquent plus que l’indifférence devant les réalités de l’heure
présente. Qui s’intéresse, maintenant, à des sujets tels que la lutte
contre le cléricalisme, la laïcisation des hôpitaux et des écoles,
l’expulsion des congrégations, la séparation de l’Église et de l’État,
etc.?
Les vieux partis politiques des autres peuples subissent la même
décadence. L’ancienne politique anglaise, par exemple, se montre de plus
en plus impossible aujourd’hui. Que deviennent les doctrines «sur le
splendide isolement», la prétention de régner sur les mers, de dominer
l’Orient? etc.
Mais les idées et les dieux ne périssent pas en un jour. Avant de
descendre au sépulcre, ils luttent longtemps.
Et c’est pourquoi nous voyons dans tous les pays les vieux partis
essayer de reconquérir du prestige en superposant à leurs vieilles
doctrines des idées nouvelles, les plus extrêmes surtout.
* * * * *
Pendant que les partis politiques discutent, les gouvernements sont
obligés d’agir. Devant la lenteur et l’impuissance des collectivités
tous les premiers ministres des divers pays sont progressivement devenus
de véritables potentats. Les autres ministres, jadis leurs égaux, ne
représentent plus que des subordonnés exécutant simplement les ordres du
maître.
Ce pouvoir absolu, né pendant la guerre, ne diffère essentiellement des
anciennes autocraties que sur un seul point. L’autocrate de jadis ne
pouvait être renversé que par une révolution, alors que l’autocrate
moderne peut l’être par un vote. Ainsi M. Lloyd George, après avoir
gouverné dictatorialement l’Angleterre et un peu aussi l’Europe pendant
plusieurs années, fut-il renversé par un simple vote, à la suite de sa
désastreuse politique en Orient.
Jusqu’ici, les premiers ministres se sont inclinés devant les votes des
Parlements qui les renversaient. Mais une évolution nouvelle, déjà
commencée en Italie, se dessine maintenant. Le dédain pour les votes
parlementaires du premier ministre, issu du triomphe du fascisme, semble
indiquer que le renversement des ministres ne sera pas toujours aussi
facile qu’actuellement.
* * * * *
Les intérêts des peuples sont tellement enchevêtrés que l’absolutisme,
qui grandit à l’intérieur des pays, diminue de plus en plus au contraire
à l’extérieur. Pour les questions d’intérêts communs, il a fallu
recourir à des ébauches de gouvernements collectifs: congrès,
conférences, délégations, Société des Nations, etc. Ils se multiplient
chaque jour, sans, d’ailleurs, que les résultats obtenus soient devenus
bien efficaces.
Le plus célèbre de ces pouvoirs collectifs est la Société des Nations
dont nous parlerons en détail bientôt. Son influence actuelle est à peu
près nulle, mais il est bien visible que le jour où elle posséderait une
autorité réelle, c’est-à-dire le moyen de faire respecter ses décisions,
le monde se trouverait régi par un super-gouvernement absolu.
C’est parce qu’ils ont nettement perçu cette évidence, échappée aux
hommes d’État européens, que les États-Unis ont, je l’ai fait remarquer
déjà, énergiquement refusé de faire partie de la Société des Nations. Il
leur semblait inadmissible qu’un grand peuple pût être forcé d’obéir aux
décisions d’une collectivité étrangère.
* * * * *
De toutes les formes de despotisme dont le monde est menacé, la plus
intolérable serait sûrement celle du socialisme triomphant. Il ferait
peser sur les pays tombés sous ses lois une misère sans espoir.
Après avoir ruiné la Russie et ravagé pendant quelques mois l’Allemagne
et la Hongrie, il menaçait la vie sociale de l’Italie qui s’en
débarrassa par le violent mouvement de réaction du fascisme.
La France est, heureusement, un des pays le moins exposé à la
réalisation des doctrines socialistes, grâce à la classe agricole, qui
forme la partie stable de sa population.
Le paysan français est devenu le principal détenteur de la vraie
richesse. Peu lui importe que le franc perde les deux tiers de son
pouvoir d’achat, ou davantage. Ses produits agricoles: blé, sucre,
bétail, etc., constituent une monnaie d’échange dont la valeur ne baisse
pas, et que l’avilissement du papier-monnaie ne saurait toucher.
La classe rurale s’est enrichie beaucoup pendant la guerre et ne demande
qu’à conserver la terre acquise. Elle n’a besoin de personne, et tout le
monde a besoin d’elle.
Cette classe est restée durant la paix, comme elle le fut, au cours de
la guerre, la véritable armature de sociétés agitées par des ambitieux
avides et des hallucinés chimériques. Elle constitue un des noyaux de
résistance aux dictatures populaires qui ont déjà causé tant de ravages
en Europe.
CHAPITRE V
LES ILLUSIONS SUR LA SOCIÉTÉ DES NATIONS
L’histoire des illusions dont les peuples disparus ont été victimes
remplirait un lourd volume. Celles qui dominent les temps modernes
formeraient un volume plus lourd encore.
A aucune époque, en effet, même aux âges de foi naïve des croisades, le
monde n’a été plus influencé qu’aujourd’hui par des illusions mystiques
et les formules qui en dérivent.
Il serait difficile, par exemple, de méconnaître qu’au nombre des causes
essentielles de la grande guerre, figurèrent, en premier rang, les
illusions mystiques d’un peuple convaincu que la volonté du ciel et sa
supériorité ethnique le destinaient à régir l’univers.
La paix qui termina cette mystique épopée vit naître d’autres illusions
aussi funestes. Elles bouleversent maintenant l’Europe et la menacent de
guerres, beaucoup plus destructives que les conflits dont le monde est à
peine sorti.
La science moderne sépare les continents, transmet au loin la pensée
avec la vitesse de l’éclair; mais elle n’est pas assez puissante pour
dissiper les illusions qui aveuglent les hommes.
Parmi ces illusions figurent celles servant de base à la Société des
Nations.
S’il suffisait, pour établir des institutions durables, de la volonté
d’un homme et de l’assentiment des peuples, la Société des Nations se
fût imposée d’une façon définitive.
Elle eut, en effet, pour créateur un chef d’État que les circonstances
avaient doué d’un absolu pouvoir. Son projet, renouvelant d’anciens
projets analogues, fut accueilli avec enthousiasme par les nations
auxquelles il faisait espérer une paix éternelle. De toutes les contrées
du globe, l’Amérique fut seule à repousser le présent offert au monde
par un de ses fils. L’étonnement en Europe fut grand, mais la foi
persista inébranlée jusqu’au jour où elle se heurta au mur de
l’expérience.
* * * * *
Bien peu d’années nous séparent de l’époque où, sur des bases d’aspect
indestructible, s’éleva la Société des Nations. Aujourd’hui, les
désillusions à son égard sont aussi profondes que furent grandes les
espérances. Son impuissance se manifesta complète, en effet, sur toutes
les questions.
Aucun de ses avis ne fut écouté, sauf la décision relative au partage de
la Haute-Silésie.
En dehors de ce cas, assez exceptionnel puisque les intéressés
acceptaient d’avance sans discussion la solution formulée, toutes les
autres décisions de la Société des Nations se virent rejetées par les
parties en présence.
Le premier différend dont elle eut à s’occuper fut celui porté devant
son tribunal par la Bolivie contre le Chili.
Le représentant du Chili refusa de reconnaître la compétence de la
Société des Nations, ajoutant, avec ironie, que si elle avait la
prétention de refaire la carte du monde, «cet organisme, créé pour
consolider la paix, finirait par déclencher la guerre universelle». Le
même représentant dénia d’ailleurs à la Société des Nations le droit
d’intervenir dans les affaires d’Amérique.
L’assemblée accepta modestement la leçon, puis pour sauver un peu les
apparences, nomma une Commission destinée à définir ses pouvoirs.
Les Polonais ne furent pas moins catégoriques. Avec un dédaigneux
sans-gêne, la diète de Pologne déclara, relativement à l’attribution du
territoire de Vilna, «que la Pologne ne donnera jamais son assentiment à
la solution adoptée par la Société des Nations».
* * * * *
Pour donner quelque force à ses décisions, que personne ne respectait,
la Société des Nations proposa de s’attribuer le droit d’établir un
blocus économique contre les États refusant de lui obéir.
Menace bien vaine. Un tel blocus, en effet, exigerait, pour être
constitué, l’improbable assentiment des quarante États représentés. On
sait, d’ailleurs, que, malgré sa toute-puissance, Napoléon ne réussit
pas à maintenir pareil blocus contre l’Angleterre.
Le représentant de l’Italie fit justement observer que cette méthode du
blocus était inapplicable en raison de la nécessité «de respecter
l’autonomie des divers États». Il est évident qu’à moins de renoncer à
son indépendance, aucun État ne saurait s’incliner devant les décisions
d’une sorte de super-gouvernement étranger.
* * * * *
Si l’impuissance de la Société des Nations est complète, c’est qu’elle
n’a aucun moyen de faire respecter ses décisions. Tous les codes
religieux ou sociaux, sans une seule exception, s’appuient sur ces
éléments fondamentaux, châtiments et récompenses, Paradis et Enfer.
Les décisions de la Société des Nations représentant un code dépourvu de
sanctions reste sans force. Pourrait-on songer à la doter d’une armée
capable de faire respecter ses arrêts? Une telle armée ne serait
efficace qu’à la condition d’être nombreuse et, par conséquent,
coûteuse. Composée, d’ailleurs, de soldats empruntés à tous les pays,
elle n’aurait aucune cohésion et serait peu redoutable.
Affirmer qu’un code dépourvu de sanctions, c’est-à-dire de contrainte,
ne sera jamais respecté, revient à soutenir que la force, constituant
l’armature nécessaire du droit, il n’existe pas de droit sans force.
Cette vérité, que la puérile phraséologie des moralistes essaie
vainement d’obscurcir, est reconnue par tous les juristes ayant un peu
creusé les fondements de leur science.
Dans son livre récent: _Les Constantes du Droit_, le grand juriste
belge, Edmond Picard, insiste longuement sur ce fait que «l’élément
contrainte est fondamental dans le droit», et il ajoute:
«La formule que la force ne peut créer le droit n’est qu’un cri naïf de
généreuse ignorance juridique.»
Qu’une force soit morale ou matérielle, le résultat est le même dès que
cette force parvient à s’imposer. Si le pape Grégoire VII put jadis
obliger un puissant empereur d’Allemagne à venir le solliciter à genoux
devant la porte de sa cathédrale, à Canossa, c’est que ce pape
disposait, aux yeux de l’empereur, de toutes les forces du Ciel et de
l’Enfer. Doué d’un tel pouvoir, le pontife paraissait invincible.
Le prestige peut donc devenir une force morale supérieure aux forces
matérielles. Si la Société des Nations finissait, à une époque encore
imprévisible, par acquérir un suffisant prestige, son influence serait
réelle. Pour le moment, elle est totalement nulle.
* * * * *
Inutile de disserter sur le rôle futur de la Société des Nations. Les
haines actuelles entre peuples sont trop vives, les intérêts qui les
séparent trop contradictoires, pour qu’un tribunal international puisse
arrêter aucun conflit.
Ce ne seront pas, assurément, ses décisions qui empêcheront l’Égypte, la
Turquie et l’Inde, etc., de réclamer à main armée leur indépendance,
lorsqu’elles seront devenues assez fortes pour se faire entendre. Ce
n’est pas non plus un tel tribunal qui empêchera le Japon, trop peuplé,
d’exiger la libre entrée de ses nationaux sur le territoire des
États-Unis.
Personne ne peut vraiment croire aujourd’hui qu’une Société des Nations
puisse liquider les difficultés que nous voyons grandir entre les États
et supprimer toutes les causes de conflit?
* * * * *
Les anciens défenseurs de la Société des Nations ont eux-mêmes
rapidement perdu leur confiance. J’en citerai comme preuve les passages
suivants du journal _Le Temps_, qui fut à un certain moment son plus
ardent prosélyte.
«_La Société des Nations est-elle en mesure d’empêcher ou d’arrêter une
guerre? L’expérience répond._
«_En 1920, les bolchevistes russes ont failli prendre Varsovie. La
Société des Nations s’est bien gardée d’intervenir._
«_En 1921, les Grecs font la guerre aux Turcs. La Société des Nations
s’abstient soigneusement de s’en occuper._
«_A vrai dire, elle a tenté de régler l’affaire de Wilna. Mais le
Gouvernement lithuanien a refusé froidement la transaction approuvée par
le Conseil de la Société des Nations._
«_Tel est le genre d’autorité que possède la Société des Nations,
lorsqu’il s’agit d’empêcher ou d’arrêter l’effusion du sang._»
* * * * *
Les membres de la Société des Nations désireux de rehausser un peu leur
maigre prestige, et persuadés, d’ailleurs, de la grande utilité de leurs
fonctions, se sont attribué, ainsi qu’à la foule de leurs protégés, des
émoluments tout à fait princiers. Dans le rapport de M. Noblemaire, on
voit que les secrétaires reçoivent un traitement annuel de 250.000
francs. Les sous-secrétaires se contentent de 200.000 francs. Les chefs
de sections, parmi lesquels figure un socialiste fort connu, touchent
300.000 francs. De modestes employés ont la solde d’un maréchal de
France.
Ce personnel royalement doté a été recruté un peu partout, suivant le
poids des recommandations. On y voit figurer un petit professeur de
lycée, un modeste correspondant de journaux, etc...
Les membres de la Société des Nations ne furent pas, d’ailleurs, les
seuls à s’attribuer d’extravagants salaires. La France et l’Europe sont
submergées aujourd’hui par d’innombrables délégations parasites qui,
depuis les agents chargés de liquider les stocks jusqu’à ceux
surveillant les réparations, se trouvent, grâce à leurs traitements
princiers, en voie de réaliser des fortunes. A Vienne, par exemple, les
membres de la Commission des réparations sont logés dans des palais
somptueux et entourés d’un luxe asiatique.
De même, en Allemagne. D’après les renseignements publiés par _Le
Matin_, le traitement des fonctionnaires de la Commission des
réparations varie entre 30.000 et 400.000 francs.
Nous avons reproduit ces chiffres, parce qu’ils contribuent à montrer
combien, dans les conflits modernes, devient dur le sort du vaincu.
C’est là un enseignement philosophique que méditeraient avec profit les
théoriciens comptant uniquement sur des Sociétés pacifistes pour assurer
la paix et empêcher les invasions.
Derrière le voile dangereux de leurs illusions, fermente la haine d’un
peuple de soixante millions d’hommes qui ne songe même pas à dissimuler
son intense désir de revanche dès qu’il croira la France affaiblie par
ses dissensions. Plus encore qu’autrefois, les futures luttes ignoreront
la pitié et justifieront la sentence prononcée voici deux mille ans par
le Gaulois Brennus: «Malheur aux vaincus!» Il formulait ainsi une de ces
vérités éternelles qui gouverneront les êtres jusqu’au refroidissement
total de notre planète.
Malgré sa totale impuissance actuelle, la Société des Nations mérite
cependant d’être conservée pour tenter d’apaiser à leurs débuts les
petites querelles sans importance qui, envenimées par l’amour-propre,
deviennent l’origine de grands conflits. Dans l’atmosphère d’instabilité
et de menaces qui enveloppe l’Europe, il n’est pas inutile d’avoir un
tribunal possédant, si peu que ce soit, des vestiges de l’autorité et du
prestige que perdent chaque jour les dieux, les institutions et les
rois.
CHAPITRE VI
LE RÔLE POLITIQUE DU PRESTIGE