valeur que si elle est échangeable dans un délai assez court contre de
la monnaie métallique ou des marchandises. La prolongation du cours
forcé du papier réduit rapidement son pouvoir d’achat.
8º Le prix de vente d’une marchandise étant automatiquement déterminé
par le rapport entre l’offre et la demande, aucune loi ne saurait fixer
sa valeur. Le seul résultat possible des taxations est, d’abord, de
raréfier la marchandise taxée, puis de provoquer sa vente clandestine à
des prix dépassant ceux qui motivèrent la taxation.
9º Protectionnisme et libre-échange correspondent à des phases
différentes de la vitalité industrielle d’un pays. A une vitalité
faible, le protectionnisme est utile, bien que coûteux et ralentissant
le progrès des industries protégées contre la concurrence étrangère.
10º L’aisance d’un ouvrier ne dépend pas de l’élévation de son salaire,
mais du pouvoir d’achat de ce salaire. Dans les pays où la production
reste inférieure à la consommation, chaque élévation de salaire a pour
conséquence l’élévation du prix des objets de consommation dans une
proportion supérieure à l’accroissement des salaires. Chez les peuples à
production insuffisante, l’aisance de l’ouvrier diminue à mesure que son
salaire augmente.
11º Réduire le nombre des heures de travail dans un pays appauvri, où la
production est inférieure aux besoins, c’est accroître la pauvreté de ce
pays et rendre la vie plus chère.
12º Quand, sous l’influence de grandes catastrophes, les croyances
politiques, religieuses et sociales qui formaient l’armature mentale
d’un peuple s’affaiblissent, elles sont bientôt remplacées par des
aspirations nouvelles dépassant toute possibilité de réalisation.
13º Les peuples méconnaissant le rôle des nécessités économiques, se
laissent dominer par des illusions mystiques ou sentimentales étrangères
aux réalités et génératrices de bouleversements profonds.
* * * * *
Ces brèves vérités n’instruiront probablement personne. Il n’était pas
cependant inutile de les formuler. Les pensées sont comparables à ces
graines qui entraînées par le vent arrivent à germer sur les plus durs
rochers.
LIVRE V
LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS
CHAPITRE PREMIER
LES ILLUSIONS MYSTIQUES SUR LE POUVOIR DES COLLECTIVITÉS
«Le bon sens, écrit Descartes au début de son célèbre _Discours de la
Méthode_, est la chose du monde la mieux partagée: car chacun pense en
être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à
contenter en toutes autres choses n’ont point coutume d’en désirer plus
qu’ils n’en ont.
«Cela témoigne, ajoute le grand philosophe, que la puissance de bien
juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on
nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les
hommes.»
A moins que l’opinion émise par Descartes soit simplement ironique, on
s’explique difficilement pareil optimisme. Il semble assez évident en
effet que loin d’être «la chose du monde la mieux partagée», le bon sens
est au contraire la plus rare.
Chacun possède assurément ce bon sens nécessaire à l’exercice d’un
métier, que l’on pourrait appeler le bon sens professionnel. Il n’en est
nullement de même pour ce bon sens général qui, dans les diverses
circonstances de la vie, montre l’enchaînement des causes et détermine
la conduite.
Le bon sens collectif est-il plus sûr que le bon sens individuel? Malgré
un universel préjugé il est encore plus rare. Des milliers d’exemples,
parmi lesquels pourraient figurer les conférences ayant précédé et suivi
la guerre, montrent à quel point le bon sens collectif est rare même
chez des collectivités d’élites.
Malgré les preuves expérimentales de cette dernière vérité, la croyance
mystique dans l’intelligence des collectivités est telle que, durant la
guerre, comme durant la paix, ce fut toujours à des collectivités que
les hommes d’État demandèrent la solution des plus difficiles problèmes.
Elles n’en résolurent aucun. Les quatorze conférences réunies depuis la
fin des hostilités n’ont servi qu’à montrer la faible valeur des
collectivités.
De vagues discours sur la fraternité des peuples et les bienfaits de la
paix y furent prononcés et chaleureusement applaudis. Nulle solution
efficace n’en résulta.
Parmi les vaines conférences, auxquelles je fais allusion, on ne doit
pas compter celles qui aboutirent au traité de paix. Bien que dû à la
collaboration de nombreux auteurs, ce traité ne constitue pas, en
réalité, une œuvre collective. La collectivité n’intervint que pour
formuler en termes obscurs une rédaction dérivée de principes
chimériques et d’intérêts dont l’origine exacte ne fut pas d’abord
comprise.
Ils furent, d’ailleurs, parfois assez contradictoires, ces principes.
Ceux du président Wilson découlaient de rêves humanitaires destinés à
créer le bonheur du genre humain.
Ceux du ministre Lloyd George, véritable inspirateur du traité, étaient
fort différents. Ses buts essentiels furent l’agrandissement territorial
de l’Angleterre, la fondation de l’hégémonie britannique, la recherche
des moyens à employer pour empêcher la France de devenir trop forte
devant une Allemagne trop faible. Cette dernière préoccupation l’empêcha
de favoriser la désagrégation alors spontanée de l’unité allemande, d’où
serait résultée une paix prolongée.
Un tel exemple marque bien le seul rôle réel des congrès. Ils servent
surtout à conférer l’autorité du nombre aux décisions d’individualités
assez fortes pour imposer leur volonté. Le collectif ne sert alors qu’à
fortifier l’individuel.
* * * * *
Je ne saurais développer ici ce sujet que j’ai longuement traité
ailleurs. Les savants désireux d’écrire des livres de psychologie moins
vides que ceux dont se contente notre enseignement classique n’auront
qu’à étudier les événements écoulés depuis les débuts de la guerre.
Jamais mine plus féconde ne s’offrit aux observateurs.
Un important chapitre de ces futurs livres serait utilement consacré à
la persistance des illusions sur la supériorité attribuée aux jugements
collectifs.
Tous les hommes politiques, en Angleterre surtout, restent en effet
convaincus de l’efficacité des discussions collectives--bien qu’elles
aient failli nous faire perdre la guerre--pour résoudre les problèmes
dont la solution échappe aux individus isolés. Pendant les quatre années
de guerre, conférences et conseils de guerre se multiplièrent à l’infini
sans autres résultats que d’inutiles batailles. Ce fut seulement quand
les conférenciers se virent au bord de l’abîme qu’ils renoncèrent
momentanément à leurs illusions sur la puissance intellectuelle des
collectivités. Le commandement individuel remplaça alors le commandement
collectif et la victoire changea de camp.
Des expériences analogues se succèdent en Russie depuis plusieurs
années. Les théoriciens qui l’ont conduite à sa ruine étaient persuadés,
eux aussi, que les collectivités qualifiées soviets transformeraient
leur pays en paradis. Elles en firent un enfer.
* * * * *
Une des caractéristiques intéressantes des discussions collectives est
que les questions importantes sont généralement écartées par les
orateurs. Ce fait constaté dans la plupart des conférences de la paix
fut surtout frappant dans celles de Washington et de Lausanne.
Durant celle de Washington, le problème qui obsédait tous les esprits,
celui du droit réclamé par le Japon d’établir ses nationaux aux
États-Unis, ne fut même pas effleuré. Pendant celles de Lausanne aucun
des orateurs en présence, ceux de la Turquie et de l’Angleterre surtout,
ne dirent jamais un seul mot des préoccupations réelles qui
remplissaient leurs pensées.
Malgré ces évidences, l’âge actuel se voit de plus en plus dirigé par
des volontés collectives. Dès qu’une question difficile se présente, les
gouvernants nomment, pour la résoudre, des commissions bientôt divisées
en sous-commissions, qui découpent les problèmes en minuscules
fragments, puis élaborent des solutions moyennes susceptibles des plus
contradictoires interprétations.
En s’abandonnant ainsi aux décisions collectives les hommes d’État
modernes ne font qu’obéir à une des grandes tendances qui mènent le
monde aujourd’hui.
La direction collective et la direction individualiste représentent deux
principes en conflit dont aucun ne saurait triompher, par cette simple
raison que l’un ne pourrait subsister sans l’autre.
L’évolution moderne a évidemment de plus en plus conduit au travail
collectif. L’usine, la mine, le chemin de fer, l’armée, la diplomatie
même, sont des œuvres collectives mais ne pouvant prospérer qu’à la
condition d’être dirigées par des individualités suffisamment habiles.
Cette nécessité d’une direction unique résulte de principes
psychologiques irréductibles que j’ai exposés ailleurs et qu’il serait
trop long de rappeler ici. Ils expliquent aussi bien l’insuccès des
congrès et des entreprises étatistes que celui de nos armées, tant
qu’elles restèrent sous des influences collectives.
De ces fondamentales notions de psychologie, ni le socialisme, ni le
collectivisme, ni le radicalisme, ni la plupart des partis politiques ne
veulent tenir compte. L’avenir seul leur apprendra que la nature de
l’homme est l’héritage d’un long passé et ne se change pas au gré de nos
désirs.
CHAPITRE II
LE CONGRÈS DE GÊNES COMME EXEMPLE DES RÉSULTATS QU’UNE COLLECTIVITÉ PEUT
OBTENIR
Nous venons de montrer que les congrès ou tout autre collectivité du
même ordre sont impuissants à résoudre les problèmes qui leur sont
posés. Nous allons voir qu’ils arrivent parfois à des résultats
différant complètement de ceux espérés.
Ce phénomène s’observa souvent au cours des nombreuses conférences
réunies dans diverses capitales de l’Europe depuis les débuts de la
paix. Elles eurent la plupart pour inspirateur, celle de Gênes
notamment, le subtil ministre, M. Lloyd George, qui présidait alors aux
destinées de l’Angleterre.
Le but avoué de la Conférence de Gènes était la restauration économique
de l’Europe et l’établissement d’une paix durable.
Elle fut, d’ailleurs, accueillie avec peu d’enthousiasme par les États
convoqués. Tous comprenaient l’intérêt de l’Angleterre, qui ne vit que
d’exportations, à se créer des débouchés nouveaux pour relever son
commerce; mais aucun d’eux n’arrivait à saisir en quoi une collectivité
aussi hétérogène que celle des constructeurs de la Tour de Babel serait
apte à découvrir des méthodes de restauration ayant échappé aux
spécialistes les plus habiles.
En fait, les causes de l’anarchie économique européenne que devaient
expliquer les délégués réunis à Gênes étaient si visibles qu’il n’était
vraiment pas besoin de nouvelles lumières pour les mettre en évidence.
On peut les résumer comme il suit:
Avant la guerre, les progrès de la technique industrielle et la facilité
des moyens de transport avaient conduit chaque peuple à se spécialiser
dans la fabrication de certains produits, et ils vivaient de l’échange
de ces produits. Les nations formaient un bloc économique assez bien
équilibré.
Et non seulement cet équilibre est rompu aujourd’hui, mais l’atmosphère
de haine et de méfiance qui pèse sur le monde conduit les peuples à
s’entourer de barrières douanières, sous prétexte de protéger leurs
industries nationales. Elles sont si bien protégées d’ailleurs, qu’on
peut observer dans beaucoup de pays une surproduction de produits
presque invendables. Tel le fer, pour la France, par exemple.
Toutes ces choses étant connues, les diverses délégations n’ont pu que
répéter ce que chacun savait déjà depuis longtemps. Était-il dans le
pouvoir d’un congrès d’y trouver un remède ou même de faire varier d’un
centime le cours du change dans aucun pays?
* * * * *
La conférence de Gênes ne pouvait réussir à solutionner les grandes
questions générales. Elle a montré la même impuissance sur des questions
particulières, notamment celle des mines russes de pétrole dont se sont
emparés les bolchevistes.
On assure que ce fut la question du pétrole, capitale pour l’Angleterre,
qui l’amena à provoquer la conférence de Gênes. Elle s’est cependant
exagéré un peu la puissance pétrolifère de la Russie. Alors qu’avant la
guerre, la production des États-Unis atteignait trente-neuf millions de
tonnes, celle de la Russie dépassait à peine neuf millions. La
production des autres pays limitrophes: Pologne, Roumanie, etc., est
relativement insignifiante.
Bien que l’extraction annuelle du pétrole dans le monde dépasse à peine
100 millions de tonnes, alors que celle du charbon s’élève à 1.300
millions.
Ce liquide est si précieux dans une foule d’usages que l’on comprend les
efforts de l’Angleterre pour mettre la main sur les principales sources
du monde. En vingt ans, elle a réussi à devenir maîtresse de tous les
gisements pétrolifères importants de l’univers, ceux des États-Unis
exceptés. Aujourd’hui, l’Angleterre peut concurrencer la colossale
Compagnie américaine, la Standard Oil, dont le budget dépasse celui de
bien des États. Les autres Compagnies sont anglo-hollandaises et réunies
dans un grand trust comprenant, notamment, la Royal Dutch, la Mexican
Eagle, la Shell, etc. Ce consortium tombe, d’ailleurs, de plus en plus
sous la domination britannique.
Ces faits qui semblent nous éloigner du but de ce chapitre devaient
cependant être rappelés pour montrer combien les buts cachés d’un
congrès peuvent différer des buts proclamés.
Pendant quelques jours, très peu d’ailleurs, le premier ministre anglais
demeura maître du Congrès. Mais les haines et les conflits d’intérêts
contradictoires rendirent bientôt ses efforts impuissants. Finalement,
la direction du Congrès passa des mains anglaises dans celles des
extrémistes russes conformément à une loi constante des collectivités
politiques.
«Certes, écrivait _Le Journal de Genève_, les délégués bolchevistes
n’en espéraient pas autant quand ils se glissaient à travers l’Europe,
tremblant de rencontrer quelqu’une de leurs victimes, inquiets de
l’accueil qui les attendait.»
Si la conférence de Gènes échoua plus encore que ses aînées, c’est qu’à
l’impuissance habituelle de ces collectivités se joignit l’influence de
forces mystiques très puissantes sur les collectivités mais dont
l’instigateur de ce congrès, M. Lloyd George, ne comprit jamais le rôle.
J’ai rappelé comment, pour s’être attaqué à l’Islam, puissance mystique
redoutable, l’empire britannique perdit en quelques mois l’Égypte, la
Perse, la Mésopotamie et voit actuellement son empire de l’Inde très
ébranlé.
A Gènes, le même ministre se heurta encore à une autre force mystique:
le communisme, religion nouvelle, toute-puissante sur l’âme des
croyants.
Pour obtenir les capitaux dont ils avaient un si impérieux besoin, les
délégués russes eussent volontiers abandonné l’exploitation des mines de
pétrole dont ils ne tirent aucun parti et signé tous les engagements,
puisque les promesses faites à des infidèles n’engagent pas les
croyants. Mais renoncer publiquement aux principes fondamentaux de leur
foi en admettant des propriétés privées était impossible. Un tel abandon
se fût aussitôt trouvé désavoué par leurs coreligionnaires.
Les Anglais auraient pu se consoler aisément du refus des bolchevistes
en songeant que leurs concessions les plus complètes ne pouvaient pas
beaucoup modifier la crise économique dont ils souffrent «puisque, dans
les années précédant la guerre, moins de 3 % du commerce extérieur de
l’Angleterre se faisait avec la Russie».
* * * * *
Toujours confiant dans l’illusoire pouvoir des collectivités, M. Lloyd
George se proposait de faire signer à Gênes par les délégués des
puissances un «pacte de non agression» qu’il considérait sans doute
comme une sorte de monnaie d’échange capable de séduire ses alliés. Je
me demande encore à quoi pouvait bien penser l’auteur d’un tel projet?
Pouvait-il vraiment supposer l’existence dans le monde d’un homme d’État
assez naïf pour croire à l’efficacité d’un pareil pacte. Un tel
engagement n’empêcherait jamais une agression brusquée puisque
l’agresseur pourrait toujours se justifier en affirmant que son
territoire a été bombardé par des avions analogues à ceux de Nuremberg
qui servirent à l’Allemagne de prétexte pour nous déclarer la guerre en
1914.
Il semble d’ailleurs évident que les Russes n’auraient jamais signé le
pacte proposé. Le sombre juif qui, le sabre d’une main, l’évangile
judéo-communiste de l’autre, dirige les massacres et les pillages de
l’armée rouge, faisait annoncer hautement à Gênes l’invasion de l’Europe
par sa troupe dans l’espoir d’intimider les membres du congrès.
Confiants dans l’influence que peuvent exercer la crainte et les menaces
sur l’âme des collectivités, les délégués russes ramenaient leurs
discours sous des formes peu déguisées, à ce dilemme: de l’argent ou une
invasion.
Les arrogances et les maladresses de la bande bolcheviste évitèrent aux
hommes d’État anglais de subir la honte de paraître influencés par de
tels propos. M. Lloyd George lui-même recula et la conférence se termina
comme toutes les précédentes, par une démonstration nouvelle de la
totale impuissance des collectivités à résoudre un problème, surtout
quand les membres de cette collectivité représentent des intérêts
différents.
CHAPITRE III
LES GRANDES COLLECTIVITÉS PARLEMENTAIRES
Tous les gouvernements modernes ont à leur tête des collectivités
désignées sous le nom de Parlements. Ils ne constituent pas assurément
la meilleure forme de gouvernement possible, mais à peu près la seule
acceptable aujourd’hui. Les démocraties triomphantes oscillèrent
toujours entre la dictature et la domination du nombre.
Les parlements possèdent les caractères des collectivités. Ils en ont la
mobilité, les indécisions, les violences et obéissent aussi à ces
formules mystiques, dont l’influence sur la foule fut toujours si
grande.
Une des caractéristiques des Parlements actuels est l’extension des
partis extrêmes: socialisme, communisme, etc. Notre Parlement ne diffère
pas sensiblement à ce point de vue des autres assemblées européennes. Il
compte lui aussi un certain nombre de conservateurs et une minorité
d’extrémistes: socialistes révolutionnaires, internationalistes, etc.
Ainsi qu’il arrive toujours, ces partis extrêmes ont rallié de plus en
plus à eux les anciens partis jadis considérés comme avancés, le
radicalisme notamment.
Leurs projets sont chaque jour plus révolutionnaires. Un des membres de
ce groupe les a brièvement formulés dans les termes suivants:
«Exproprier l’individu et lui enlever, pour les socialiser, les moyens
de production qu’il détient.»
Quant à l’impôt sur le revenu, le même député s’exprimait ainsi: «Plus
l’impôt sera vexatoire et inquisitorial, plus il servira les fins du
collectivisme.»
Ces aveux dégagent une rayonnante clarté. Les socialistes savent très
bien que ruiner les classes industrielles et commerçantes, serait
fatalement ruiner par incidence les autres classes, mais c’est là,
justement, le but poursuivi pour arriver à une révolution qu’ils
s’imaginent devoir tourner à leur profit.
Révolutionnaires dans leurs propos, ces apôtres d’une foi nouvelle le
sont beaucoup moins dans leurs pensées. Ils ne savent pas toujours
gouverner leurs paroles, mais des maîtres redoutés les obligent à
gouverner leurs actions. Solidement hiérarchisés, ils acceptent, avec
une respectueuse crainte, les programmes imposés par les chefs de
comités, français ou moscovites connaissant très bien l’art de se faire
obéir.
Les origines de ces nouveaux apôtres sont diverses. Quelques-uns vinrent
au socialisme révolutionnaire parce qu’il semblait une carrière
d’avenir. Il en est cependant quelques-uns convaincus de la valeur de la
foi nouvelle. Ce sont généralement des esprits mystiques dont les
conceptions politiques revêtent toujours la forme d’une croyance
religieuse. Les mots et les formules ont pour eux une puissance magique.
Ils savent de source sûre qu’avec quelques impérieux décrets on peut
faire régner le bonheur ici-bas.
Pris en bloc, ils constituent une masse révoltée en apparence, mais
docile en réalité. Leur âme grégaire est facilement maniée par les
meneurs. Leur personnalité faible est enveloppée d’influences
collectives très fortes.
Les socialistes révolutionnaires sont dangereux surtout par la crainte
qu’ils inspirent. Les timides s’effacent toujours devant les violents.
L’histoire de nos grandes assemblées révolutionnaires a constamment
vérifié cette loi. La Montagne de notre grande révolution terrorisa
longtemps la Plaine, trois fois plus nombreuse pourtant. La veille même
du jour où tomba Robespierre, il était chaudement acclamé par des
collègues qui quelques heures plus tard devaient l’envoyer à l’échafaud.
C’est pour ces raisons psychologiques très simples que les socialistes
absorbent de plus en plus l’ancien parti radical. La faiblesse de ce
dernier est grande, parce que ses convictions sont incertaines. Il suit
les socialistes comme la Plaine suivait Robespierre par peur du couteau
que d’ailleurs elle n’évita pas.
Il est frappant de constater combien a progressé depuis quelques années
le rôle de la peur dans nos assemblées parlementaires. Ce n’est plus
avec leur volonté que les ministres agissent, mais avec les erreurs
qu’on leur impose. D’opinions personnelles, ils ont depuis longtemps
renoncé à en posséder et surtout à en défendre.
Ce qui manque le plus souvent aux gouvernants modernes, ce n’est pas
l’intelligence, mais le caractère. Au lieu de tâcher d’éclairer et
diriger L’opinion, ils se mettent à sa remorque. L’opinion, pour eux,
c’est celle de quelques sectaires ou d’obscurs comités puisant leur
force apparente dans la violence.
Certes, les socialistes n’ont pas plus de caractère que leurs
adversaires, mais l’habitude d’obéir à des meneurs despotiques leur
confère la puissance qu’une troupe disciplinée possède toujours.
* * * * *
Une assemblée n’est, en général, ni très bonne ni très mauvaise. Elle
est ce que la font ses meneurs. C’est pourquoi une volonté forte et
continue permet de se rendre facilement maître des collectivités.
Le problème de chaque assemblée nouvelle est de savoir si, de la foule
flottante de ses membres surgira quelques hommes de volonté tenace,
capables de continuité dans l’effort et possédant assez de jugement pour
distinguer les possibilités des chimères.
Autour de tels chefs, les opinions hésitantes se groupent bientôt.
Depuis l’aurore de l’humanité et dans tout le cours de l’histoire, les
hommes ne se sont jamais révoltés pendant longtemps. Leur secret désir
fut toujours d’être gouvernés.
Les gouvernants qui disent nettement ce qu’ils veulent acquièrent
rapidement l’autorité et le prestige, bases nécessaires d’un pouvoir
durable. Ils réunissent alors facilement une majorité obéissant à
quelques idées directrices fondamentales au lieu de suivre tous les
courants momentanés qui agitent les hommes dont la mentalité n’est pas
orientée. Les assemblées ont l’âme incertaine des foules et se rangent
d’instinct derrière le chef qui leur montre clairement le chemin.
* * * * *
Les grandes questions à résoudre au sein des parlements ne peuvent être
résolues qu’avec une majorité fortement groupée autour d’un homme d’État
capable de la diriger et non avec ces majorités de hasard que la même
semaine voit naître et disparaître.
Tous les autres moyens proposés, y compris l’édification de nouvelles
Constitutions, représentent de vaines paroles. Les Anglais n’ont pas
changé leur constitution depuis la reine Anne, et à vrai dire ils n’en
ont jamais possédé une définitivement formulée.