blanche, c’est-à-dire la puissance motrice que peut fournir l’eau des
lacs, des torrents et des glaciers, tombant d’un niveau supérieur à un
niveau inférieur, sous l’influence de la pesanteur.
Quelques statisticiens assurent que l’utilisation de toutes nos chutes
d’eau produirait l’équivalent de 20 millions de tonnes de houille,
chiffre à peu près correspondant à notre déficit annuel avant la guerre.
Nous n’en utilisons que 2 millions aujourd’hui et, pour capter les 18
millions restant, il faudrait de telles dépenses, que l’intérêt du
capital engagé représenterait peut-être une somme supérieure à celle
nécessitée par l’achat du charbon à l’étranger.
Remarquons, en passant, que la houille blanche joue déjà, dans certains
départements, un rôle social important. N’étant pas transportable elle
doit être employée sous forme d’électricité, dans un rayon peu éloigné
de sa production. Conduite par de minuscules fils, cette électricité
anime de petits moteurs beaucoup moins encombrants que les grosses
machines entretenues par du charbon. Il en résulte que, dans les pays à
houille blanche: Haute-Loire, Jura, Pyrénées, etc., le petit moteur
électrique, si facile à employer chez soi, détermine un retour du
travail à domicile et l’abandon de l’usine. C’est toute une évolution
sociale qui s’ébauche ainsi.
CHAPITRE III
LA SITUATION ÉCONOMIQUE DE L’ALLEMAGNE
A cet âge heureux de l’enfance où le merveilleux ne se distingue pas de
la réalité, ni le possible de l’impossible, les hasards d’une lecture
mirent sous mes yeux le récit des mésaventures d’un jeune ambitieux
ayant vendu son ombre au diable en échange d’une série d’avantages dont
la liste s’estompe dans la brume de mes souvenirs.
Réfléchissant plus tard à ce conte, il me parut renfermer un sens
profond, ignoré peut-être de son auteur. N’est-il pas visible, en effet,
que les événements, les personnages, les codes, les empires sont doublés
d’ombres où réside leur vraie force?
Ces ombres ont dominé l’Histoire. Ce ne furent pas les légionnaires,
mais l’ombre redoutée de Rome qui gouverna le monde pendant des siècles.
Elle le gouverna jusqu’au jour où cette ombre souveraine fut vaincue par
d’autres ombres plus puissantes. Toutes les grandes civilisations furent
également régies par des ombres.
De nos jours, les ombres se heurtent au mur d’airain des nécessités
économiques. Cependant, leur force est restée très grande. On peut s’en
rendre compte par un coup d’œil rapide, sur la situation économique de
l’Allemagne.
* * * * *
Parmi les plus imprévues conséquences de la guerre figure pour divers
peuples européens, l’Allemagne notamment, la perte de leur monnaie.
Je n’ai jamais lu les énormes volumes consacrés à l’économie politique
par de respectables professeurs. Cependant, je doute qu’on y parle de
phénomènes monétaires comparables à ceux observés actuellement.
Dans le passé, les crises monétaires furent fréquentes, les faillites
d’État nombreuses; mais ces phénomènes restaient transitoires. Quand la
monnaie dépréciée avait perdu tout pouvoir d’achat, comme les assignats
à la fin de la Révolution française, elle était retirée de la
circulation et remplacée par une autre. Sans doute, les rentiers étaient
ruinés; mais les plaintes des rentiers appauvris n’ayant jamais
intéressé personne, leurs lamentations restaient sans échos. Des couches
sociales nouvelles prenaient leur place et le monde continuait sa
marche.
* * * * *
Les choses sont bien autrement compliquées, aujourd’hui. Des peuples
privés de leur monnaie habituelle comme les Allemands, continuent à
vivre sans gêne et même à prospérer. D’autres pays, les États-Unis, par
exemple, malgré un énorme excédent de monnaie métallique, se trouvent
entravés dans leur commerce au point que des classes entières de
citoyens y côtoient la misère.
Ces phénomènes, si singuliers en apparence, s’éclaircissent dès qu’on
cesse de confondre la richesse réelle avec l’ombre de la richesse. On
constate alors, comme je l’ai déjà répété plusieurs fois, que les
monnaies d’or et d’argent sont des marchandises susceptibles d’être
remplacées par d’autres marchandises.
L’or, l’argent, le fer, la laine, le coton, pouvant se substituer l’un à
l’autre, comme nous l’avons vu en étudiant les sources réelles de la
richesse, il importe peu qu’un pays ait perdu sa monnaie métallique,
s’il peut lui substituer une autre monnaie d’échange: le blé ou la
houille, par exemple.
La seule supériorité des monnaies d’or ou d’argent est d’être
échangeables dans tous les pays, alors que les marchandises non
métalliques sont acceptées seulement par les peuples qui en ont besoin.
* * * * *
Des raisons diverses et trop connues pour qu’il soit nécessaire de les
rappeler ici ont, depuis la guerre, conduit plusieurs nations à créer
une monnaie artificielle constituée par des billets de banque qui,
n’étant pas remboursables à volonté, représentent simplement des titres
d’emprunt sans date de remboursement. Cette ombre de monnaie n’offre
qu’une ombre de garantie: la confiance du créancier à l’égard de
l’emprunteur. Une telle confiance se réduit naturellement avec les
années et se rapproche progressivement de zéro, comme nous le voyons
aujourd’hui pour l’Allemagne. Si le zéro ne s’y trouve pas encore
atteint, c’est que la valeur du billet, si réduite qu’elle puisse être,
représente encore une ombre d’espérance.
* * * * *
Toutes ces dissertations sur la nature réelle de la monnaie ne peuvent
influencer l’esprit qu’à la condition d’être appuyées sur des faits.
Or, ces faits sont catégoriques puisqu’ils montrent, comme on le
rappelait plus haut, que des pays regorgeant d’or peuvent être très
gênés, alors que d’autres n’en possédant plus du tout possèdent une
situation prospère.
En ce qui concerne le premier cas, richesse d’or en réserve, l’exemple
des États-Unis prouve bien que l’or n’est pas la vraie richesse ou du
moins ne constitue une richesse que s’il peut circuler et devenir ainsi
une marchandise d’échanges.
Mais en raison de l’appauvrissement général, une foule de matières n’ont
plus d’acheteurs. Il s’en trouve d’autant moins que l’élévation énorme
des changes a triplé le prix des marchandises pour les acheteurs
d’objets provenant de l’Angleterre et de l’Amérique, sans, d’ailleurs,
que les vendeurs retirent aucun profit de cette majoration.
Sans doute les Américains pourraient consacrer tout leur or à l’achat
extérieur de marchandises, mais alors leur provision de ce métal serait
vite épuisée. N’étant pas renouvelée, puisqu’on leur achète de moins en
moins, ils seraient bientôt eux aussi dépourvus de monnaie métallique.
* * * * *
Par son inflation illimitée l’Allemagne s’est évidemment privée d’un
précieux moyen d’échange, mais comme elle en possède d’autres, son état
général est resté prospère. Jamais en effet elle n’a autant construit de
navires et d’usines qu’aujourd’hui. Jamais ses usines, dont aucune ne
fut atteinte par la guerre, ne se montrèrent plus florissantes. Leurs
produits, fabriqués à bas prix, inondent le monde. La marine allemande
se reconstitue rapidement et nous aura bientôt dépassés. En 1922, le
trafic du port de Hambourg était supérieur à son trafic d’avant-guerre.
Cette indubitable prospérité est, en partie, la conséquence de théories
financières contraires assurément aux vieux enseignements des
économistes, mais dont voici les résultats: 1º enrichir l’industrie de
l’Allemagne; 2º lui permettre d’éviter le paiement de la majeure partie
de ses dettes de guerre.
Tous les économistes savaient depuis longtemps que l’inflation du
papier-monnaie entraîne vite sa dépréciation totale; mais ce qu’ils
n’avaient pas vu, et ce que perçurent les Allemands, c’est que, si cette
inflation conduit à la ruine, elle peut, chez un peuple industriel et
pendant un temps assez long, constituer une richesse assurément fictive,
mais convertible en valeurs réelles nullement fictives.
C’est grâce, justement, à cette richesse fictive créée par l’impression
illimitée de papier-monnaie, que l’Allemagne réussit, pendant quatre
ans, à construire des chemins de fer, des usines, des vaisseaux, et
acheter les matières premières nécessaires à son industrie. Toutes les
marchandises qu’elle exportait--et dont la fabrication fut payée aux
ouvriers avec du papier--étaient livrées à l’étranger contre des dollars
américains ou des livres anglaises.
L’opération revenait donc, en réalité, à échanger contre de l’or ou de
l’argent du papier n’ayant d’autre valeur réelle que le coût de son
impression.
Des opérations aussi artificielles ne pouvaient naturellement se
prolonger; mais, pendant qu’elles durèrent, l’Allemagne put donner à sa
navigation, à ses usines, à son commerce un essor considérable.
Il serait inutile d’insister ici sur une situation économique qui a
donné lieu à tant de discussions. Je me bornerai à faire observer que
les opinions formulées plus haut sont également celles de toutes les
personnes ayant visité récemment l’Allemagne, notamment du professeur
Blondel qui a fait une étude particulière de la question. Il fait voir
comment a été reconstituée une Allemagne économique hors d’une Allemagne
officielle ruinée.
Dans son travail l’auteur montre que les grands Cartels des industries
chimiques, sucrières, électriques, etc., donnent des dividendes
dépassant souvent 50 p. 100 et il ajoute:
«Comment s’y prennent donc les Allemands, avec leur change en
apparence si mauvais, pour se procurer les matières premières qui leur
font défaut? Le prix de revient des objets manufacturés étant peu
élevé, ils vendent ce qu’ils fabriquent dans des conditions qui leur
permettent de faire une concurrence victorieuse aux pays où le change
est élevé; mais ils ont soin de ne pas ramener en Allemagne l’argent
qu’ils ont gagné; ils le laissent à l’étranger, investi dans des
entreprises d’apparence étrangère qui, en réalité, sont allemandes--et
de préférence dans celles de ces entreprises qui peuvent les aider à
se procurer les matières premières dont ils ont besoin. Ce système
leur permet au point de vue des impôts d’échapper aux lois nouvelles
que l’Allemagne a votées. Les fortunes qu’il faudrait pouvoir frapper
sont en grande partie à l’étranger. Il y a 14 millions d’Allemands aux
États-Unis et avec leur aide les Allemands d’Allemagne ont placé une
partie de leur fortune dans le Nouveau-Monde. Il y a des milliers
d’Allemands qui sont dans de très bonnes situations sur tous les
points importants du globe. Le gouvernement lui-même reconnaît qu’il
lui est impossible de contrôler la fortune de ses nationaux ainsi mise
en lieu sûr. L’une des principales fautes que nous avons commises en
1918 a été de ne pas comprendre qu’il fallait immédiatement prendre
des gages, qu’il fallait organiser immédiatement un contrôle sur la
fabrication des usines, sur l’importation et l’exportation. Les
Allemands nous montrent aujourd’hui des caisses vides. Ils ont
converti leurs marks en dollars, en livres sterlings, en florins
hollandais.»
On peut ajouter à ce qui précède qu’une des causes de la situation
économique actuelle de l’Allemagne résulte de la destruction
systématique par ses armées de la presque totalité des établissements
industriels du Nord de la France. Les usines métallurgiques,
électriques, mécaniques, les mines, etc., ont été anéanties après que
les Allemands se furent emparés de leurs installations. On peut
apprécier la grandeur de ces ravages en considérant que la France a déjà
dépensé 80 milliards pour reconstruire une partie de ce qui avait été
détruit.
* * * * *
L’illustre philosophe Boutroux, auteur d’un livre célèbre publié dans ma
Bibliothèque de Philosophie Scientifique et auquel je reprochais ses
hésitations à conclure, me répondit:
--La plupart des choses n’impliquent pas de conclusions.
Il voulait dire par là, sans doute, qu’une conclusion représente une fin
et que le déroulement des faits ne s’arrêtant pas, conclure
définitivement est le plus souvent impossible.
L’heure de donner une conclusion aux pages qui précèdent n’a pas sonné.
Les peuples continuent à être conduits par des ombres. Ils s’en dégagent
lentement sous l’influence de forces nouvelles devenues les grandes
régulatrices du monde.
CHAPITRE IV
LES ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA FISCALITÉ
Il y a peu d’années encore, la psychologie classique se composait de
dissertations théoriques dépourvues d’intérêt pratique. Les hommes
d’État prenaient pour guides des règles empiriques léguées par la
tradition et dont l’insuffisance se manifestait fréquemment.
La guerre, et tous les événements qui l’ont suivie, mirent la
psychologie au premier rang des sciences utiles. Comment gouverner un
peuple, diriger des armées, ou même une modeste usine, si l’on ignore
l’art de manier les sentiments et les passions des hommes?
J’ai souvent rappelé que les Allemands perdirent la guerre pour avoir
méconnu certaines règles fondamentales de psychologie. C’est parce qu’il
les connaissait qu’un célèbre maréchal mit fin, en 1917, en France, à un
mouvement révolutionnaire, étendu à plusieurs corps d’armée, et qui
menaçait de conduire la guerre vers une issue désastreuse.
A peine entrés dans le conflit, les Américains reconnurent à la
psychologie appliquée une telle utilité qu’ils firent rédiger, pour
l’usage des officiers, un gros volume dans lequel sont examinés tous les
cas pouvant se présenter dans le maniement des troupes: réprimer une
émeute, stimuler l’énergie affaiblie des combattants, provoquer
l’enthousiasme, etc.
Nos professeurs ne témoignent pas la même estime pour la psychologie.
J’ai déjà rappelé qu’à l’École des Sciences Politiques, pas un des
nombreux cours qu’on y professe ne lui est consacré.
* * * * *
En raison de leur extrême rareté, les livres de psychologie appliquée ne
manquent ni de traducteurs, ni d’acheteurs. Pour cette cause, sans
doute, mon petit livre: _Lois Psychologiques de l’Évolution des
Peuples_, publié il y a vingt-cinq ans, fut traduit en beaucoup de
langues et compta parmi ses traducteurs des hommes d’État éminents[8].
[8] La traduction en arabe a été faite par Fathy pacha, alors Ministre
de la Justice au Caire; la traduction en japonais, par le baron
Motono, Ministre des Affaires Étrangères du Japon; celle en turc par
le Dr Ab. Djevdet Bey, Directeur des services sanitaires de la
Turquie. L’ancien Président des États-Unis, M. Roosevelt, a souvent
répété que ce petit volume ne le quittait jamais.
Si je cite cet ouvrage, malgré son ancienneté, c’est qu’il contient la
démonstration de certains principes psychologiques toujours applicables,
non seulement au gouvernement des hommes et à l’interprétation de
l’Histoire mais, comme nous allons le montrer bientôt, à des questions
techniques journalières, l’établissement d’un impôt par exemple.
Ne pouvant reproduire tous les principes exposés dans ce livre je me
bornerai à en rappeler ici quelques-uns.
* * * * *
_Les peuples ayant un long passé historique possèdent des caractères
psychologiques presque aussi stables que leurs caractères anatomiques._
_De ces caractères dérivent leurs institutions, leurs idées, leur
littérature et leurs arts._
_Les caractères psychologiques dont l’ensemble constitue l’âme d’un
peuple différant beaucoup d’un pays à un autre, les divers peuples
sentent, raisonnent, et réagissent de façons dissemblables dans des
circonstances identiques._
_Les institutions, les croyances, les langues et les arts ne peuvent,
malgré tant d’apparences contraires, se transmettre d’un peuple à un
autre sans subir des transformations profondes._
_Tous les individus d’une race inférieure présentent entre eux une
similitude très grande. Dans les races supérieures, au contraire, ils se
différencient de plus en plus avec les progrès de la civilisation. Ce
n’est donc pas vers l’égalité que marchent les hommes civilisés mais
vers une inégalité croissante. L’égalité, c’est le communisme des
premiers âges, la différenciation, c’est le Progrès._
_Le niveau d’un peuple sur l’échelle de la civilisation se révèle
surtout par le nombre de cerveaux supérieurs qu’il possède._
* * * * *
Ces lois fondamentales s’appliquent, je le répète, à tous les éléments
de la vie politique et sociale. Pour en donner un exemple concret,
examinons un cas bien déterminé: l’établissement d’un impôt acceptable
sur le revenu.
Un impôt quelconque est toujours désagréable évidemment, mais il devient
impraticable quand il heurte la mentalité du peuple auquel on prétend
l’imposer.
Chez des peuples disciplinés et très respectueux des règlements: anglais
et allemands, par exemple, on peut exiger de chaque citoyen une
déclaration dont la vérification par les agents du fisc sera docilement
admise.
Il en sera tout autrement chez des peuples individualistes ne voulant
supporter aucune inquisition dans l’existence privée. L’impôt ne sera
toléré par eux que s’il est établi sur des signes extérieurs (loyer,
nombre de domestiques, etc.) n’impliquant aucune investigation dans la
vie personnelle.
Ces principes fondamentaux sont, nous allons le voir, entièrement
méconnus aujourd’hui.
* * * * *
Les dettes de la France, qui étaient de 28 milliards en 1914, se sont
élevées à 328 milliards en 1922, alors que les recettes annuelles de la
totalité des impôts atteignent difficilement 23 milliards, somme qui
sera bientôt à peine suffisante pour payer les intérêts de nos dettes.
Comment sortir d’une telle situation?
Tous nos ministres des Finances ont cherché à résoudre cet insoluble
problème. Ne pouvant guère augmenter encore les impôts, ils tâchent
d’augmenter leur rendement.
C’est dans ce but que notre Ministre des Finances, M. de Lusteyrie,
proposa au parlement, sur le conseil de ses chefs de service, une série
de mesures vexatoires qui eussent bientôt entraîné une évasion générale
des capitaux.
Dans le but d’exposer verbalement à cet éminent ministre les objections
d’ordre psychologique rendant périlleuses et inefficaces les mesures
projetées, je l’invitai au déjeuner hebdomadaire que je fondai jadis
avec le professeur Dastre et où des hommes les plus éminents de chaque
profession viennent discuter leurs idées.
Le ministre eut l’amabilité de se rendre à cette invitation. Une
indisposition m’ayant empêché d’assister au déjeuner, je lui exposai mes
objections dans une lettre dont voici un passage:
«Vous désirez, naturellement, accroître le produit de l’impôt sur le
revenu. Mais, pour un accroissement problématique très faible, vous
proposez une inquisition fiscale si vexatoire et si compliquée qu’elle
exaspérera forcément les contribuables et créera beaucoup d’ennemis au
régime.
«Même plus élevé qu’aujourd’hui, un impôt sur le revenu, établi d’après
des signes extérieurs, sera toujours beaucoup mieux accepté qu’un impôt
basé sur des déclarations impliquant les vérifications des agents
administratifs.
«Il est facile, au moins dans beaucoup de cas, de savoir quel
coefficient devrait être appliqué aux signes extérieurs de la richesse:
loyer, domestiques, etc., pour que l’impôt sur le revenu devienne, sans
vexations, égal ou même supérieur à ce qu’il est actuellement.
«Je vous propose donc la recherche suivante:
«Prendre au hasard, dans diverses localités, les cotes de cent
contribuables, constater ce qu’ils paient actuellement et rechercher de
combien il aurait fallu les taxer, d’après leur loyer et autres signes
extérieurs, pour arriver à un chiffre d’impôt exactement égal ou même
supérieur à celui payé par eux maintenant.
«Ces éléments étant déterminés, rien ne serait plus facile que d’établir
un impôt sur le revenu, dégagé d’inquisition fiscale, que tout le monde
accepterait sans récriminations.»
Le ministre voulut bien me répondre qu’il «allait faire examiner avec la
plus sérieuse attention mes suggestions», mais devant l’opposition des
socialistes de la Chambre, il ne put finalement en adopter qu’une
partie.
* * * * *
Notre déjeuner étant surtout un lieu de discussion, j’y soumis à la
critique les idées qui précèdent. Leur justesse psychologique ne fut pas
contestée. Mais on montra aisément que mon projet n’avait aucune chance
d’être entièrement adopté pour deux raisons, psychologiquement
détestables, mais politiquement très fortes.
La première était l’intense hostilité qu’il rencontrerait chez les
socialistes.
La seconde, plus forte, bien que moins bonne encore, était qu’un impôt
établi automatiquement d’après des signes extérieurs indiscutables
priverait les comités et les préfets qui, faisant les élections,
gouvernent en réalité la France, d’un moyen d’action extrêmement
efficace. L’inquisition fiscale, telle que les socialistes voudraient
l’exercer, est comparable à une vis de pression irrésistible. Pour les
amis, la vis serait largement desserrée et vigoureusement resserrée pour
les ennemis.
La valeur politique de ces arguments est incontestable. N’oublions pas,
toutefois, que ce fut souvent par l’application de mesures trop
contraires à la mentalité d’un peuple que des régimes politiques
périrent. Cette mentalité fait partie des forces qui mènent le monde et
que les institutions et les lois ne sauraient changer.
CHAPITRE V
PRINCIPES FONDAMENTAUX D’ÉCONOMIE POLITIQUE
La destinée des peuples est déterminée par des influences psychologiques
et des nécessités économiques. Les premières engendrent les pensées et
les croyances d’où dérive là conduite. Les secondes fixent les
conditions matérielles de l’existence.
Ces grandes lois économiques et psychologiques étant inflexibles, leur
violation s’expie toujours.
L’économie politique embrasse une foule de questions: capital, travail,
propriété, épargne, etc., dont l’exposé forme généralement de gros
volumes.
Leurs auteurs sont d’ailleurs dominés par des théories sur lesquelles
l’accord semble impossible. Libre-Échangistes, Protectionnistes,
Interventionnistes, etc... se querellent depuis longtemps sans avoir
jamais réussi à se convertir.
Dans l’état actuel de nos connaissances et en tenant compte des
Enseignements de la guerre les principes fondamentaux de l’Économie
politique peuvent, je crois, se résumer dans les propositions suivantes.
* * * * *
1º La richesse d’un peuple dépend surtout de l’intensité de sa
production et de la rapidité d’écoulement de cette production.
2º Un produit ne peut être exporté utilement que si son prix de vente ne
dépasse pas celui des concurrents étrangers. Il en résulte que les
méthodes de fabrication, la division du travail et l’abondance des
capitaux d’exploitation jouent un rôle prépondérant en matière
d’exportation.
3º L’activité dans la circulation terrestre et maritime peut devenir à
elle seule une source de richesse. Des pays petits et sans production
comme la Hollande se sont jadis enrichis, simplement par le transport de
marchandises qu’ils ne fabriquaient pas.
4º Les marchandises ne pouvant se payer qu’avec d’autres marchandises,
un pays important beaucoup plus qu’il n’exporte est obligé de recourir
au crédit. Continuer à importer plus que l’on exporte engendre la ruine,
à moins de posséder, comme la France avant la guerre, une grande réserve
de valeurs mobilières placées depuis longtemps au dehors et portant
intérêt.
5º La production étatiste, c’est-à-dire la socialisation et la
monopolisation substituées aux initiatives privées, a pour résultat
invariable une raréfaction de la production et l’accroissement énorme
des prix de revient. La psychologie suffisait à prévoir ce phénomène
surabondamment démontré par l’expérience.
6º En dehors de son rôle d’étalon, la monnaie métallique représente
simplement une marchandise d’un poids déterminé, échangeable contre
d’autres marchandises qui, au besoin, peuvent, elles aussi, servir de
monnaie. Il en résulte qu’un peuple peut être dans une situation
prospère sans posséder aucune monnaie métallique.